Mesures de prévoyance que prend l'empereur.--Schwartzenberg.--Le général
Jomini.--Tentatives de Czernitchef.--Ses artifices.--Les relations
extérieures.--Le préfet de police.--Malice.--Découverte du système de
corruption organisé dans les bureaux.--Michel.--Moyens qu'il emploie
pour se procurer les états de situation qu'il livre à Czernitchef.
L'on avait tiré de la France à peu près tout ce que l'on pouvait lui
demander; on retira d'Espagne les troupes polonaises, qui furent
envoyées dans le duché de Varsovie.
L'empereur appela tout ce qu'il put réunir depuis Naples jusqu'à
Bayonne, et comme il laissait ainsi une immense quantité de pays sans
défense, il songea à les préserver de toute invasion, en emmenant avec
lui les troupes autrichiennes et prussiennes, les seules qui auraient pu
lui donner de l'inquiétude s'il eût éprouvé un revers, comme cela lui
était arrivé en 1807 à Eylau; en second lieu, il fallait prévoir qu'au
moment de couronner son oeuvre à la fin de la campagne, il aurait pu
surgir, des cabinets de ces puissances, des prétentions qui auraient
remis tout en problème: elles auraient eu d'autant plus beau jeu,
qu'elles se seraient trouvées avec des forces considérables sur les
derrières de l'armée française, qui alors eût vraisemblablement été aux
extrémités de la Pologne.
Ce sont ces puissantes considérations qui déterminèrent l'empereur à
faire négocier avec l'Autriche la mise en campagne, comme auxiliaire de
l'armée française, d'un corps de trente mille hommes, et avec la Prusse
celle d'un corps de quinze mille. Ce dernier fut commandé par le général
York, et le premier par le prince de Schwartzenberg, qui était alors
ambassadeur d'Autriche à Paris. L'empereur lui avait fait proposer de
faire la campagne, parce qu'il le connaissait déjà, et que ses habitudes
de communications étaient établies avec lui; il était estimé à Paris, et
aimé de toute la société. Ce prince témoigna qu'il serait flatté de
servir sous les ordres de l'empereur, et accepta avec empressement
l'offre qui lui était faite. L'empereur fit alors connaître à l'empereur
d'Autriche qu'il lui serait agréable de voir l'armée autrichienne
commandée par le prince de Schwartzenberg; François s'empressa d'adhérer
à la demande, et Schwartzenberg alla se mettre à la tête du corps
autrichien qui devait agir avec nous. Il réunit le titre de général en
chef au caractère d'ambassadeur qu'il conserva, en laissant toutefois à
Paris un chargé d'affaires.
Nous étions vers le milieu de février, les dernières dispositions de
l'empereur se poussaient avec une très grande activité. Ce prince savait
à jours comptés où se trouvait chaque corps de troupes qui marchait sur
le Niémen.
Celles qui venaient d'Italie passaient par le Tyrol, la Bavière et la
Saxe, pour se rendre sur la Vistule; les autres marchaient de la
Hollande et de Hambourg sur Berlin, et il n'y avait pas de grande route
qui ne fût couverte d'appareils de guerre.
La légation russe était toujours à Paris ainsi que l'aide-de-camp de
l'empereur de Russie.
Je venais d'apprendre d'une manière non équivoque qu'il avait négocié
l'émigration du général Jomini au service de Russie.
Ce général jouissait dans l'armée de la considération due à son talent
d'historiographe; il était, en cette qualité, attaché à l'état-major de
l'empereur, qui en faisait un cas particulier.
Je fus d'autant plus surpris de cette proposition de l'aide-de-camp de
l'empereur Alexandre, que je ne croyais pas que le général Jomini eût
aucun sujet d'être mécontent de sa position; cependant le fait était si
constant, que je me décidai à en parler moi-même à cet officier. Il ne
m'avoua pas positivement le fait; il ne le nia pas non plus, en sorte
que je vis bien qu'on lui en avait effectivement parlé. Je lui glissai
quelques mots de la manière de penser des Russes sur les transfuges, il
repoussa loin de lui la seule pensée d'une lâche désertion.
L'aide-de-camp d'Alexandre ne s'en était pas tenu là, il avait poussé
l'impudence jusqu'à se rapprocher d'un des premiers secrétaires du
prince de Neuchâtel, qui, comme l'on sait, était major-général de
l'armée; ses secrétaires étaient conséquemment placés de manière à
procurer les informations les plus importantes. L'officier russe ne
craignit pas de lui offrir des gains énormes, s'il consentait à entrer
en communication avec lui pendant le courant de la campagne, l'assurant
qu'il ne courait aucun danger, parce qu'on aurait soin de ne jamais le
mettre dans le cas d'expédier des messagers, on lui en enverrait au
contraire, sur lesquels il pourrait compter.
Le secrétaire refusa, et voulut bien ne pas nuire à l'officier russe en
divulguant cette proposition, qui l'eût perdu de considération à Paris;
mais il en fit prévenir le prince de Neuchâtel, qui en fit part à
l'empereur le jour même où je lui rendis compte des particularités que
je viens de rapporter. L'empereur vit clairement que le séjour de ce
jeune officier à Paris n'avait pas un autre but que d'organiser la
corruption parmi tout ce qui l'entourait. Il témoigna quelque
mécontentement qu'on eût affecté de lui en parler avec tant d'intérêt,
qu'il avait fait dire partout qu'il verrait avec plaisir qu'on le
traitât bien. Il y a toujours un mouvement de dépit qui est inséparable
de la conviction d'avoir été dupe.
Dans cette occasion, le jeune officier russe avait si bien mis à profit
la bienveillance du ministère dont il dépendait, qu'il était devenu une
petite puissance à laquelle il était maladroit de déplaire.
L'empereur leva les épaules de pitié qu'on lui eût fait accorder tant de
bienveillance à un homme qui en méritait si peu, et ordonna qu'on le fît
partir pour Saint-Pétersbourg. Je viens de dire que l'aide-de-camp russe
avait su se faire un crédit qu'il était dangereux d'attaquer. On aura
une juste idée du point où cela était poussé par l'anecdote suivante.
Quoique l'empereur eût défendu dans le temps que l'on observât aucune
des démarches de Czernitchef, je n'avais point discontinué de le
recommander à la surveillance de son quartier. Le commissaire, pressé
par les ordres qu'il avait reçus, essaya de placer, comme locataire,
dans l'hôtel garni où demeurait cet officier, un agent qu'il chargeait
d'observer tout ce qui venait le voir. Soit qu'il s'y prît mal, ou qu'il
fût trahi, l'aide-de-camp de l'empereur de Russie fit grand bruit de ce
manque d'égards; il courut au plus vite chez son protecteur pour s'en
plaindre, celui-ci d'en venir parler à l'empereur, qui me gronda de main
de maître, en me disant: «Laissez-le là, M. Maret l'observe; il a eu le
talent de mettre chez lui un observateur; on verra bien. Laissez faire
Maret.»
Ceci se passait très peu de jours avant que j'eusse reçu l'ordre de
pénétrer les occupations de cet étranger.
Plus je voyais de persistance à me barrer le chemin, plus j'étais
persuadé que tout le monde était dupe de ce jeune homme, qu'à tout prix
je voulais dévoiler.
L'observateur placé chez l'officier russe n'y voyait jamais entrer
personne, et cependant les débats du procès criminel qui a suivi cette
découverte d'espionnage ont prouvé que le malheureux qui y a laissé la
tête allait tous les jours à la même heure, non-seulement chez
Czernitchef, mais même chez l'ambassadeur, le prince Kourakin. J'avais
un secret pressentiment que la surveillance se faisait mal, et la chose
était si grave, que je persistai à la tirer à clair.
Je savais que l'aide-de-camp de l'empereur Alexandre allait partir, et
que tout le monde faisait ses dépêches. À Paris, on rencontre des hommes
de toute espèce; depuis quelque temps, j'en avais un qui trouvait les
combinaisons de la fermeture des cadenas à lettres (on les appelle
cadenas à la Reynier). Si M. l'aide-de-camp ne fût pas parti, je serais
probablement devenu le confident de tout ce que contenait l'armoire
incrustée dans le mur à côté de la cheminée.
Je réussis enfin, par ces moyens qu'il est inutile de dévoiler, à me
rendre possesseur de tout ce qui composait la dépêche de l'officier
russe, qui était à la date du 21 février 1812. Je tirai de son
portefeuille le rapport qu'il adressait à l'empereur de Russie, avec la
lettre qui l'accompagnait, la copie des instructions que l'empereur
avait données l'avant-veille au ministre-directeur de l'administration
de la guerre sur des envois d'équipages militaires à l'armée; enfin un
état sommaire de l'organisation de la grande armée, par corps d'armée,
d'après des ordres donnés au ministre de la guerre duc de Feltre. Je
résolus d'abord de m'assurer si je n'étais pas moi-même dupe de quelques
piéges qu'on m'aurait tendus. J'allai à l'empereur, qui convint qu'il
avait justement donné la veille les ordres dont il s'agissait. On
semblait en avoir copié les originaux mot pour mot. Je n'hésitai plus
alors: j'ordonnai à la police de Paris de franchir toute espèce
d'obstacles[15] qui l'empêcheraient d'arriver à l'appartement de
l'aide-de-camp, aussitôt qu'il serait monté en voiture pour se rendre en
Russie. Je lui recommandai de s'emparer de tous papiers, vieux ou neufs,
qui présenteraient la forme d'une lettre ou tout autre caractère
analogue, et de ne pas craindre d'examiner partout; je lui enjoignis de
m'apporter ce qu'elle aurait trouvé aussitôt qu'elle en serait saisie.
Le jour du départ de l'officier russe, je m'avisai d'aller faire une
visite au préfet de police, que j'aimais d'amitié. Je le trouvai fermant
une lettre pour moi, dans laquelle il m'envoyait les copies de tout ce
que l'on avait trouvé de papiers écrits dans la chambre de
l'aide-de-camp de l'empereur de Russie: les originaux étaient sur la
table prêts à être envoyés à M. le duc de Bassano, ministre des
relations extérieures, qui les avait demandés. Quoique je dusse me
trouver blessé de ce que le hasard me faisait découvrir, je n'en fus pas
surpris. Je ne laissai cependant envoyer que les copies et gardai les
originaux. Ceci avait lieu un jeudi; il y avait un petit spectacle à
l'Élysée[16]; je m'y rendis un des premiers avec le projet d'entretenir
l'empereur avant la représentation: il n'avait pas même dîné lorsque
j'arrivai, et venait de me faire demander, en sorte que je n'attendis
pas. Il me dit en me remettant des papiers: «Tenez, M. le ministre de la
police, voyez cela; vous n'eussiez pas trouvé la cachoterie de cet
officier russe, les relations extérieures ne l'ont pas manqué.»
J'ouvris le paquet en sa présence, et je reconnus toutes les copies que
deux heures auparavant j'avais vues chez le préfet de police, et dont
j'avais pris les originaux. Seulement les copies avaient encore été
retranscrites, sans doute parce que l'on prévoyait que l'empereur me les
renverrait, et que je reconnaîtrais l'écriture de la préfecture de
police. On n'aurait pas mis tant de soins à cette petite supercherie, si
l'on n'avait pas craint que l'empereur n'apprît comment on était devenu
possesseur de ces papiers: on voulait qu'il crût que c'était par
d'autres moyens que ceux de la police de Paris que l'on avait fait cette
découverte.
La lettre du ministre des relations y était jointe: il se hâtait
d'envoyer à l'empereur la copie de tout ce qui avait été trouvé par ses
agens chez l'officier russe. Cela devait infailliblement mener à
découvrir le traître, et, pour ne pas perdre de temps, l'on n'avait pas
envoyé les originaux.
La lettre était conçue de manière à laisser croire que tout avait été
découvert par le zèle des relations extérieures, sans cependant le dire
positivement.
Je surpris bien l'empereur lorsque je lui montrai les originaux de ces
copies, et que je lui expliquai comment et par qui cela avait été
découvert. Je ne lui cachai pas le tour que j'avais joué aux relations
extérieures, en faisant envoyer les copies au lieu des originaux qu'il
demandait.
Je lui appris ce qu'au reste j'apprenais moi-même dans le moment, c'est
que cette prétendue surveillance des relations extérieures n'était rien
autre qu'une petite complaisance de la préfecture de police,
complaisance dont je défendis la continuation.
Un homme du talent de M. Maret était fait pour trouver d'autres moyens
de crédit, et ce crédit eût pu devenir immense, avec un esprit comme le
sien, qui était de force à embrasser tout ce que l'avenir nous amenait à
grands pas.
Parmi les papiers saisis dans la chambre de l'aide-de-camp de l'empereur
de Russie, se trouvait une lettre à son adresse, par laquelle on lui
mandait d'être chez lui le lendemain à huit heures du matin, qu'on lui
porterait quelque chose d'intéressant; c'était un état général de
l'armée, corps par corps, avec leur force et le détail de chaque espèce
d'armes.
Cette lettre, quoique écrite rapidement, était d'une écriture qui ne
paraissait pas contrefaite. Elle avait été trouvée sous le tapis de pied
à l'entrée de la cheminée. L'on ne put concevoir comment elle était
restée là.
Après avoir long-temps cherché, je trouvai, dans les bureaux de la
guerre, un employé qui en reconnut l'écriture, et me dit le nom et la
profession de celui qui l'avait écrite. C'était un autre employé attaché
au ministère de l'administration de la guerre. Je l'envoyai chercher; je
lui présentai la lettre qu'il avait adressée à l'officier russe, il la
reconnut, avoua tous ses rapports avec lui, et dressa une déclaration de
toutes les sollicitations et promesses qu'il lui avait faites pour le
déterminer à se rapprocher de quelques camarades qu'il avait au bureau
du mouvement des troupes, au ministère de la guerre. Il avait succombé à
la séduction de l'aide-de-camp de l'empereur de Russie, et lui avait
livré la copie de tous les ordres que l'empereur donnait à ce
ministère[17].
Le bureau du mouvement est celui d'où partent tous les ordres des
marches des troupes, des généraux et officiers, celui enfin dans lequel
viennent se fondre les travaux des autres bureaux.
Tous les quinze jours, le bureau faisait pour l'empereur un état général
de l'armée avec les mutations qui étaient survenues. Cet état formait un
gros volume in-quarto, qu'on était dans l'usage de faire relier avant de
le remettre. Comme la sévérité la plus rigoureuse se relâche toujours
tôt ou tard, on avait fini, au ministère de la guerre, par charger un
garçon de bureau, ancien soldat, de porter ce cahier chez le relieur, où
il devait attendre que celui-ci eût fini pour le rapporter.
L'employé qui servait les Russes mit la circonstance à profit. Il posta
un de ses camarades sur la route que suivait le vieux soldat. La
rencontre avait l'air d'être due au hasard, on faisait entrer le garçon
de bureau au cabaret, on l'enivrait, on lui prenait son cahier, composé
de feuilles réunies, mais non assemblées; on le passait dans une pièce
voisine où se trouvaient un ou deux commis qui avaient du papier ligné
tout préparé, sur lequel il n'y avait plus qu'à mettre les chiffres.
Cette besogne était d'autant plus tôt faite, que c'était du papier de
même format et disposé comme celui des états originaux du cahier.
C'est par un moyen aussi simple que la légation russe se procurait les
états de notre armée, pendant que le ministre de la guerre croyait les
tenir bien secrets, parce qu'il avait dans sa poche la clef de la double
serrure du secrétaire dans lequel il avait coutume de les renfermer. Ce
malheureux employé n'était pas le seul qui servait la légation russe,
quoiqu'il explorât pour elle les cabinets des deux ministres de la
guerre. Il y avait encore d'autres traîtres qui étaient dévoués à cette
perfidie. Celui-ci paya de sa tête la trahison dont il s'était rendu
coupable; le tribunal criminel du département de la Seine le condamna à
la peine de mort.
Il n'y a nul doute que, sans les tracasseries ridicules qui me furent
faites, j'aurais découvert cette corruption six mois auparavant, et
peut-être que la Russie n'eût pas armé autant de monde qu'elle l'a fait,
en voyant ce que nous armions de notre côté. Mais telle était la
fatalité de ce temps-là, que le ministre des relations extérieures
voulait faire celui de la police.
Cette découverte me fit plus de peine que de plaisir, parce que j'en
prévoyais toutes les conséquences, et qu'en second lieu, elle me
laissait une opinion bien faible de la discrétion avec laquelle l'on
conservait les choses les plus importantes. Je ne pus me défendre de la
pensée que, si on avait mis la même importance à pénétrer les pratiques
des ennemis, on y serait parvenu.
Les débats du procès prouvèrent que cette corruption des bureaux de la
guerre, au bénéfice de la légation russe, avait été organisée avant la
campagne de 1805, et s'était maintenue à travers les guerres qui étaient
survenues depuis cette époque.
Cela valait cependant bien la peine d'être observé.
L'empereur fut fort mécontent de l'infidélité de ses bureaux, et me dit
à cette occasion en me parlant de l'aide-de-camp de l'empereur de
Russie: «J'avais prévenu ce jeune homme que ce rôle m'empêcherait de
l'admettre chez moi, et il m'avait donné sa parole de ne plus s'occuper
de pareilles recherches; il fallait, ou que je le crusse ou que je ne le
visse pas. Au reste, il n'a pas vu dans les états des choses bien
rassurantes» (voulant dire qu'ils montaient haut).
Lorsque cette découverte eut lieu, l'aide-de-camp russe n'était pas
encore hors de la frontière; on pouvait, au moyen du télégraphe, le
faire arrêter à Mayence; mais c'eût été l'exposer à trop d'humiliations,
parce que le tribunal criminel l'aurait infailliblement appelé dans la
cause des employés du ministère de la guerre, et son caractère en eût
souffert.
L'empereur approuva que l'on eût agi ainsi; mais le jeune officier n'en
a su aucun gré: il a même exprimé là-dessus des sentimens propres à
donner des regrets de l'avoir préservé d'être mis en spectacle aux yeux
de ses compatriotes d'une manière à nuire au reste de sa carrière.