CHAPITRE XVII.

Mesures de prévoyance que prend l'empereur.--Schwartzenberg.--Le général

Jomini.--Tentatives de Czernitchef.--Ses artifices.--Les relations

extérieures.--Le préfet de police.--Malice.--Découverte du système de

corruption organisé dans les bureaux.--Michel.--Moyens qu'il emploie

pour se procurer les états de situation qu'il livre à Czernitchef.

L'on avait tiré de la France à peu près tout ce que l'on pouvait lui

demander; on retira d'Espagne les troupes polonaises, qui furent

envoyées dans le duché de Varsovie.

L'empereur appela tout ce qu'il put réunir depuis Naples jusqu'à

Bayonne, et comme il laissait ainsi une immense quantité de pays sans

défense, il songea à les préserver de toute invasion, en emmenant avec

lui les troupes autrichiennes et prussiennes, les seules qui auraient pu

lui donner de l'inquiétude s'il eût éprouvé un revers, comme cela lui

était arrivé en 1807 à Eylau; en second lieu, il fallait prévoir qu'au

moment de couronner son oeuvre à la fin de la campagne, il aurait pu

surgir, des cabinets de ces puissances, des prétentions qui auraient

remis tout en problème: elles auraient eu d'autant plus beau jeu,

qu'elles se seraient trouvées avec des forces considérables sur les

derrières de l'armée française, qui alors eût vraisemblablement été aux

extrémités de la Pologne.

Ce sont ces puissantes considérations qui déterminèrent l'empereur à

faire négocier avec l'Autriche la mise en campagne, comme auxiliaire de

l'armée française, d'un corps de trente mille hommes, et avec la Prusse

celle d'un corps de quinze mille. Ce dernier fut commandé par le général

York, et le premier par le prince de Schwartzenberg, qui était alors

ambassadeur d'Autriche à Paris. L'empereur lui avait fait proposer de

faire la campagne, parce qu'il le connaissait déjà, et que ses habitudes

de communications étaient établies avec lui; il était estimé à Paris, et

aimé de toute la société. Ce prince témoigna qu'il serait flatté de

servir sous les ordres de l'empereur, et accepta avec empressement

l'offre qui lui était faite. L'empereur fit alors connaître à l'empereur

d'Autriche qu'il lui serait agréable de voir l'armée autrichienne

commandée par le prince de Schwartzenberg; François s'empressa d'adhérer

à la demande, et Schwartzenberg alla se mettre à la tête du corps

autrichien qui devait agir avec nous. Il réunit le titre de général en

chef au caractère d'ambassadeur qu'il conserva, en laissant toutefois à

Paris un chargé d'affaires.

Nous étions vers le milieu de février, les dernières dispositions de

l'empereur se poussaient avec une très grande activité. Ce prince savait

à jours comptés où se trouvait chaque corps de troupes qui marchait sur

le Niémen.

Celles qui venaient d'Italie passaient par le Tyrol, la Bavière et la

Saxe, pour se rendre sur la Vistule; les autres marchaient de la

Hollande et de Hambourg sur Berlin, et il n'y avait pas de grande route

qui ne fût couverte d'appareils de guerre.

La légation russe était toujours à Paris ainsi que l'aide-de-camp de

l'empereur de Russie.

Je venais d'apprendre d'une manière non équivoque qu'il avait négocié

l'émigration du général Jomini au service de Russie.

Ce général jouissait dans l'armée de la considération due à son talent

d'historiographe; il était, en cette qualité, attaché à l'état-major de

l'empereur, qui en faisait un cas particulier.

Je fus d'autant plus surpris de cette proposition de l'aide-de-camp de

l'empereur Alexandre, que je ne croyais pas que le général Jomini eût

aucun sujet d'être mécontent de sa position; cependant le fait était si

constant, que je me décidai à en parler moi-même à cet officier. Il ne

m'avoua pas positivement le fait; il ne le nia pas non plus, en sorte

que je vis bien qu'on lui en avait effectivement parlé. Je lui glissai

quelques mots de la manière de penser des Russes sur les transfuges, il

repoussa loin de lui la seule pensée d'une lâche désertion.

L'aide-de-camp d'Alexandre ne s'en était pas tenu là, il avait poussé

l'impudence jusqu'à se rapprocher d'un des premiers secrétaires du

prince de Neuchâtel, qui, comme l'on sait, était major-général de

l'armée; ses secrétaires étaient conséquemment placés de manière à

procurer les informations les plus importantes. L'officier russe ne

craignit pas de lui offrir des gains énormes, s'il consentait à entrer

en communication avec lui pendant le courant de la campagne, l'assurant

qu'il ne courait aucun danger, parce qu'on aurait soin de ne jamais le

mettre dans le cas d'expédier des messagers, on lui en enverrait au

contraire, sur lesquels il pourrait compter.

Le secrétaire refusa, et voulut bien ne pas nuire à l'officier russe en

divulguant cette proposition, qui l'eût perdu de considération à Paris;

mais il en fit prévenir le prince de Neuchâtel, qui en fit part à

l'empereur le jour même où je lui rendis compte des particularités que

je viens de rapporter. L'empereur vit clairement que le séjour de ce

jeune officier à Paris n'avait pas un autre but que d'organiser la

corruption parmi tout ce qui l'entourait. Il témoigna quelque

mécontentement qu'on eût affecté de lui en parler avec tant d'intérêt,

qu'il avait fait dire partout qu'il verrait avec plaisir qu'on le

traitât bien. Il y a toujours un mouvement de dépit qui est inséparable

de la conviction d'avoir été dupe.

Dans cette occasion, le jeune officier russe avait si bien mis à profit

la bienveillance du ministère dont il dépendait, qu'il était devenu une

petite puissance à laquelle il était maladroit de déplaire.

L'empereur leva les épaules de pitié qu'on lui eût fait accorder tant de

bienveillance à un homme qui en méritait si peu, et ordonna qu'on le fît

partir pour Saint-Pétersbourg. Je viens de dire que l'aide-de-camp russe

avait su se faire un crédit qu'il était dangereux d'attaquer. On aura

une juste idée du point où cela était poussé par l'anecdote suivante.

Quoique l'empereur eût défendu dans le temps que l'on observât aucune

des démarches de Czernitchef, je n'avais point discontinué de le

recommander à la surveillance de son quartier. Le commissaire, pressé

par les ordres qu'il avait reçus, essaya de placer, comme locataire,

dans l'hôtel garni où demeurait cet officier, un agent qu'il chargeait

d'observer tout ce qui venait le voir. Soit qu'il s'y prît mal, ou qu'il

fût trahi, l'aide-de-camp de l'empereur de Russie fit grand bruit de ce

manque d'égards; il courut au plus vite chez son protecteur pour s'en

plaindre, celui-ci d'en venir parler à l'empereur, qui me gronda de main

de maître, en me disant: «Laissez-le là, M. Maret l'observe; il a eu le

talent de mettre chez lui un observateur; on verra bien. Laissez faire

Maret.»

Ceci se passait très peu de jours avant que j'eusse reçu l'ordre de

pénétrer les occupations de cet étranger.

Plus je voyais de persistance à me barrer le chemin, plus j'étais

persuadé que tout le monde était dupe de ce jeune homme, qu'à tout prix

je voulais dévoiler.

L'observateur placé chez l'officier russe n'y voyait jamais entrer

personne, et cependant les débats du procès criminel qui a suivi cette

découverte d'espionnage ont prouvé que le malheureux qui y a laissé la

tête allait tous les jours à la même heure, non-seulement chez

Czernitchef, mais même chez l'ambassadeur, le prince Kourakin. J'avais

un secret pressentiment que la surveillance se faisait mal, et la chose

était si grave, que je persistai à la tirer à clair.

Je savais que l'aide-de-camp de l'empereur Alexandre allait partir, et

que tout le monde faisait ses dépêches. À Paris, on rencontre des hommes

de toute espèce; depuis quelque temps, j'en avais un qui trouvait les

combinaisons de la fermeture des cadenas à lettres (on les appelle

cadenas à la Reynier). Si M. l'aide-de-camp ne fût pas parti, je serais

probablement devenu le confident de tout ce que contenait l'armoire

incrustée dans le mur à côté de la cheminée.

Je réussis enfin, par ces moyens qu'il est inutile de dévoiler, à me

rendre possesseur de tout ce qui composait la dépêche de l'officier

russe, qui était à la date du 21 février 1812. Je tirai de son

portefeuille le rapport qu'il adressait à l'empereur de Russie, avec la

lettre qui l'accompagnait, la copie des instructions que l'empereur

avait données l'avant-veille au ministre-directeur de l'administration

de la guerre sur des envois d'équipages militaires à l'armée; enfin un

état sommaire de l'organisation de la grande armée, par corps d'armée,

d'après des ordres donnés au ministre de la guerre duc de Feltre. Je

résolus d'abord de m'assurer si je n'étais pas moi-même dupe de quelques

piéges qu'on m'aurait tendus. J'allai à l'empereur, qui convint qu'il

avait justement donné la veille les ordres dont il s'agissait. On

semblait en avoir copié les originaux mot pour mot. Je n'hésitai plus

alors: j'ordonnai à la police de Paris de franchir toute espèce

d'obstacles[15] qui l'empêcheraient d'arriver à l'appartement de

l'aide-de-camp, aussitôt qu'il serait monté en voiture pour se rendre en

Russie. Je lui recommandai de s'emparer de tous papiers, vieux ou neufs,

qui présenteraient la forme d'une lettre ou tout autre caractère

analogue, et de ne pas craindre d'examiner partout; je lui enjoignis de

m'apporter ce qu'elle aurait trouvé aussitôt qu'elle en serait saisie.

Le jour du départ de l'officier russe, je m'avisai d'aller faire une

visite au préfet de police, que j'aimais d'amitié. Je le trouvai fermant

une lettre pour moi, dans laquelle il m'envoyait les copies de tout ce

que l'on avait trouvé de papiers écrits dans la chambre de

l'aide-de-camp de l'empereur de Russie: les originaux étaient sur la

table prêts à être envoyés à M. le duc de Bassano, ministre des

relations extérieures, qui les avait demandés. Quoique je dusse me

trouver blessé de ce que le hasard me faisait découvrir, je n'en fus pas

surpris. Je ne laissai cependant envoyer que les copies et gardai les

originaux. Ceci avait lieu un jeudi; il y avait un petit spectacle à

l'Élysée[16]; je m'y rendis un des premiers avec le projet d'entretenir

l'empereur avant la représentation: il n'avait pas même dîné lorsque

j'arrivai, et venait de me faire demander, en sorte que je n'attendis

pas. Il me dit en me remettant des papiers: «Tenez, M. le ministre de la

police, voyez cela; vous n'eussiez pas trouvé la cachoterie de cet

officier russe, les relations extérieures ne l'ont pas manqué.»

J'ouvris le paquet en sa présence, et je reconnus toutes les copies que

deux heures auparavant j'avais vues chez le préfet de police, et dont

j'avais pris les originaux. Seulement les copies avaient encore été

retranscrites, sans doute parce que l'on prévoyait que l'empereur me les

renverrait, et que je reconnaîtrais l'écriture de la préfecture de

police. On n'aurait pas mis tant de soins à cette petite supercherie, si

l'on n'avait pas craint que l'empereur n'apprît comment on était devenu

possesseur de ces papiers: on voulait qu'il crût que c'était par

d'autres moyens que ceux de la police de Paris que l'on avait fait cette

découverte.

La lettre du ministre des relations y était jointe: il se hâtait

d'envoyer à l'empereur la copie de tout ce qui avait été trouvé par ses

agens chez l'officier russe. Cela devait infailliblement mener à

découvrir le traître, et, pour ne pas perdre de temps, l'on n'avait pas

envoyé les originaux.

La lettre était conçue de manière à laisser croire que tout avait été

découvert par le zèle des relations extérieures, sans cependant le dire

positivement.

Je surpris bien l'empereur lorsque je lui montrai les originaux de ces

copies, et que je lui expliquai comment et par qui cela avait été

découvert. Je ne lui cachai pas le tour que j'avais joué aux relations

extérieures, en faisant envoyer les copies au lieu des originaux qu'il

demandait.

Je lui appris ce qu'au reste j'apprenais moi-même dans le moment, c'est

que cette prétendue surveillance des relations extérieures n'était rien

autre qu'une petite complaisance de la préfecture de police,

complaisance dont je défendis la continuation.

Un homme du talent de M. Maret était fait pour trouver d'autres moyens

de crédit, et ce crédit eût pu devenir immense, avec un esprit comme le

sien, qui était de force à embrasser tout ce que l'avenir nous amenait à

grands pas.

Parmi les papiers saisis dans la chambre de l'aide-de-camp de l'empereur

de Russie, se trouvait une lettre à son adresse, par laquelle on lui

mandait d'être chez lui le lendemain à huit heures du matin, qu'on lui

porterait quelque chose d'intéressant; c'était un état général de

l'armée, corps par corps, avec leur force et le détail de chaque espèce

d'armes.

Cette lettre, quoique écrite rapidement, était d'une écriture qui ne

paraissait pas contrefaite. Elle avait été trouvée sous le tapis de pied

à l'entrée de la cheminée. L'on ne put concevoir comment elle était

restée là.

Après avoir long-temps cherché, je trouvai, dans les bureaux de la

guerre, un employé qui en reconnut l'écriture, et me dit le nom et la

profession de celui qui l'avait écrite. C'était un autre employé attaché

au ministère de l'administration de la guerre. Je l'envoyai chercher; je

lui présentai la lettre qu'il avait adressée à l'officier russe, il la

reconnut, avoua tous ses rapports avec lui, et dressa une déclaration de

toutes les sollicitations et promesses qu'il lui avait faites pour le

déterminer à se rapprocher de quelques camarades qu'il avait au bureau

du mouvement des troupes, au ministère de la guerre. Il avait succombé à

la séduction de l'aide-de-camp de l'empereur de Russie, et lui avait

livré la copie de tous les ordres que l'empereur donnait à ce

ministère[17].

Le bureau du mouvement est celui d'où partent tous les ordres des

marches des troupes, des généraux et officiers, celui enfin dans lequel

viennent se fondre les travaux des autres bureaux.

Tous les quinze jours, le bureau faisait pour l'empereur un état général

de l'armée avec les mutations qui étaient survenues. Cet état formait un

gros volume in-quarto, qu'on était dans l'usage de faire relier avant de

le remettre. Comme la sévérité la plus rigoureuse se relâche toujours

tôt ou tard, on avait fini, au ministère de la guerre, par charger un

garçon de bureau, ancien soldat, de porter ce cahier chez le relieur, où

il devait attendre que celui-ci eût fini pour le rapporter.

L'employé qui servait les Russes mit la circonstance à profit. Il posta

un de ses camarades sur la route que suivait le vieux soldat. La

rencontre avait l'air d'être due au hasard, on faisait entrer le garçon

de bureau au cabaret, on l'enivrait, on lui prenait son cahier, composé

de feuilles réunies, mais non assemblées; on le passait dans une pièce

voisine où se trouvaient un ou deux commis qui avaient du papier ligné

tout préparé, sur lequel il n'y avait plus qu'à mettre les chiffres.

Cette besogne était d'autant plus tôt faite, que c'était du papier de

même format et disposé comme celui des états originaux du cahier.

C'est par un moyen aussi simple que la légation russe se procurait les

états de notre armée, pendant que le ministre de la guerre croyait les

tenir bien secrets, parce qu'il avait dans sa poche la clef de la double

serrure du secrétaire dans lequel il avait coutume de les renfermer. Ce

malheureux employé n'était pas le seul qui servait la légation russe,

quoiqu'il explorât pour elle les cabinets des deux ministres de la

guerre. Il y avait encore d'autres traîtres qui étaient dévoués à cette

perfidie. Celui-ci paya de sa tête la trahison dont il s'était rendu

coupable; le tribunal criminel du département de la Seine le condamna à

la peine de mort.

Il n'y a nul doute que, sans les tracasseries ridicules qui me furent

faites, j'aurais découvert cette corruption six mois auparavant, et

peut-être que la Russie n'eût pas armé autant de monde qu'elle l'a fait,

en voyant ce que nous armions de notre côté. Mais telle était la

fatalité de ce temps-là, que le ministre des relations extérieures

voulait faire celui de la police.

Cette découverte me fit plus de peine que de plaisir, parce que j'en

prévoyais toutes les conséquences, et qu'en second lieu, elle me

laissait une opinion bien faible de la discrétion avec laquelle l'on

conservait les choses les plus importantes. Je ne pus me défendre de la

pensée que, si on avait mis la même importance à pénétrer les pratiques

des ennemis, on y serait parvenu.

Les débats du procès prouvèrent que cette corruption des bureaux de la

guerre, au bénéfice de la légation russe, avait été organisée avant la

campagne de 1805, et s'était maintenue à travers les guerres qui étaient

survenues depuis cette époque.

Cela valait cependant bien la peine d'être observé.

L'empereur fut fort mécontent de l'infidélité de ses bureaux, et me dit

à cette occasion en me parlant de l'aide-de-camp de l'empereur de

Russie: «J'avais prévenu ce jeune homme que ce rôle m'empêcherait de

l'admettre chez moi, et il m'avait donné sa parole de ne plus s'occuper

de pareilles recherches; il fallait, ou que je le crusse ou que je ne le

visse pas. Au reste, il n'a pas vu dans les états des choses bien

rassurantes» (voulant dire qu'ils montaient haut).

Lorsque cette découverte eut lieu, l'aide-de-camp russe n'était pas

encore hors de la frontière; on pouvait, au moyen du télégraphe, le

faire arrêter à Mayence; mais c'eût été l'exposer à trop d'humiliations,

parce que le tribunal criminel l'aurait infailliblement appelé dans la

cause des employés du ministère de la guerre, et son caractère en eût

souffert.

L'empereur approuva que l'on eût agi ainsi; mais le jeune officier n'en

a su aucun gré: il a même exprimé là-dessus des sentimens propres à

donner des regrets de l'avoir préservé d'être mis en spectacle aux yeux

de ses compatriotes d'une manière à nuire au reste de sa carrière.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 5 · 第 23 / 71 题