CHAPITRE XVI.

La mésintelligence éclate entre la France et la Russie.--Rappel de M. de

Caulaincourt.--La guerre paraît inévitable.--Considérations générales

sur la position respective des deux États.

Il y avait de trop grands événemens à l'horizon pour que le monde

s'occupât de bagatelles locales; il était déjà à peu près reconnu qu'il

devait y avoir incessamment une rupture entre la Russie et la France.

L'empereur avait rappelé M. de Caulaincourt, sur les instances que

lui-même avait faites pour revenir à Paris; il voyait sans doute ce qui

se préparait, et ne voulait pas se trouver dans une situation à trahir

ses devoirs ou à manquer à la reconnaissance que devaient lui inspirer

les procédés délicats dont il avait été l'objet à la cour de Russie

pendant près de quatre ans. L'empereur lui-même le concevait, quoique je

lui aie entendu manifester que cette position de son ambassadeur, ainsi

que le déplorable résultat de sa mission, était plutôt la conséquence de

sa conduite personnelle que celle des événemens[12], que la Russie avait

pu faire tourner à son gré, tandis qu'un ambassadeur de France devait

les diriger, s'il ne s'était pas laissé décheoir des avantages sur

lesquels il se trouvait placé en arrivant à cette cour.

L'empereur envoya en Russie son aide-de-camp le général Lauriston, pour

remplacer M. de Caulaincourt; ce choix devait plaire aux Russes, mais il

était bien tard pour qu'un nouvel ambassadeur eût le temps d'étudier le

passé et de détourner l'avenir.

Avant de commencer le récit cette guerre, je dois dire comment on fut

contraint de la faire, car pour la désirer et l'avoir recherchée, je

pourrais déposer en faveur de l'opinion que l'empereur en a été

contrarié au dernier point, si le sens commun le plus ordinaire ne

réprouvait de lui-même le soupçon qu'il l'a provoquée, au milieu de tous

les embarras qu'il avait déjà.

Les puissances de l'Europe ne faisaient plus à la France qu'une guerre

d'extermination, et celle-ci ne combattait plus que pour sa défense:

elle était sortie victorieuse de toutes les attaques dont elle avait été

l'objet, mais l'empereur avait reconnu qu'il était nécessaire pour elle

d'avoir une alliance étrangère imposante. Il avait cherché à s'allier

avec la Russie malgré tous les inconvéniens que cette détermination

pouvait avoir pour lui personnellement, puisque la grande duchesse Anne

Paulowna n'avait alors que quinze ans: néanmoins il en faisait le

sacrifice à l'intérêt général, et assurément il n'y a guère de

particulier qui ne se serait pas trouvé blessé de la réponse que

l'empereur reçut dans cette occasion.

La demande en mariage de la princesse Anne Paulowna fut faite

tout-à-fait entre les deux souverains, et rien n'aurait dû en

transpirer, puisqu'il n'y eut point de demande officielle. Je crois même

que la chose aurait pu s'arranger, parce que, dans la réponse

d'Alexandre, si on y remarquait un peu de défiance, on y voyait aussi de

la bonne foi au moins en apparence.

Pour que cette proposition ait transpiré, il faut que l'un des deux

empereurs en ait parlé. Je n'ai pas pour objet d'expliquer pourquoi

l'ouverture de l'empereur Napoléon ne réussit pas; mais il venait de

s'attacher à l'Autriche, la haute politique des grandes puissances dut

nécessairement se ressentir de l'union qu'il avait contractée.

Le fait est qu'après avoir renoncé à des avantages de guerre immenses

sur les Russes, uniquement pour avoir leur alliance, nous la perdîmes,

même après leur avoir abandonné nos alliés naturels, les Turcs et les

Suédois, et que nous nous unîmes aux Autrichiens, avec lesquels nous

semblions irréconciliables. On ne se fût jamais attendu à un tel

résultat, si le mariage de l'archiduchesse Marie-Louise n'eût semblé un

gage de la disparition de tous les ressentimens, suite naturelle de

malheurs qui étaient encore bien récens. L'alliance fut donc cimentée

avec l'Autriche, et rompue avec la Russie: tant il est vrai qu'en

politique il suffit d'un pas hors de la ligne naturelle pour être

entraîné dans des difficultés inextricables.

L'empereur voulait la paix en Europe; il ne pouvait pas la maintenir

seul, à moins de tenir la nation continuellement sous les armes et

d'obérer ses finances. D'ailleurs l'expérience avait prouvé que ce

n'était même pas un moyen d'éviter la guerre; que c'était au contraire

un motif d'inquiétude pour la sécurité des États voisins, et

conséquemment les autoriser à recourir aux armes aussitôt qu'ils

croiraient avoir trouvé une occasion favorable. La guerre de 1809 lui

avait encore démontré que, malgré son alliance de Tilsit, il ne pouvait

pas compter sur la Russie pour maintenir la paix; il résultait de là

qu'il se trouvait n'y avoir non seulement rien gagné, mais que, de plus,

il pouvait encore être attaqué par une coalition plus forte que les

précédentes, pendant que lui-même ne pourrait plus se présenter dans

l'arène avec des forces aussi imposantes que précédemment.

L'empereur avait, de son propre mouvement, saisi l'occasion de

contracter avec la Russie le seul rapprochement qu'il avait été possible

à la France d'établir; il avait voulu le rendre plus intime, et, au lieu

d'être accueilli, il avait rencontré du refroidissement. Quelle qu'en

eût été la cause, le résultat était constant; dès-lors l'empereur fut

fondé à craindre que de tout ce qu'il croyait avoir immuablement fixé

entre les Russes et lui, il n'y avait rien de solide. Il dut

naturellement penser que si tels étaient les sentimens de la Russie à

son égard, alors que lui-même cherchait à s'en rapprocher davantage, ces

mêmes sentimens avaient dû prendre encore plus d'animosité depuis qu'il

s'était allié à l'Autriche. De plus, il voyait bien que la Russie avait

gagné sur lui un avantage considérable par la résistance qu'il éprouvait

en Espagne, et qu'indubitablement elle deviendrait le pivot d'une

nouvelle coalition dans une circonstance opportune, parce que rien ne

s'opposait à un rapprochement entre les Russes et les Autrichiens, et

particulièrement entre les Russes et les Prussiens. D'un autre côté,

l'Angleterre était trop occupée de l'idée de se replacer sur le

continent pour n'avoir pas aperçu ce moyen de s'y introduire de nouveau.

L'alliance de Tilsit n'avait eu lieu que pour arriver à l'abaissement de

l'Angleterre, c'est-à-dire à la pacification générale; car le seul

obstacle qui restait à la paix était l'Angleterre. La paix a toujours

été le but de l'empereur Napoléon, car il était trop éclairé pour ne pas

voir qu'il n'y avait de stabilité, de salut même pour lui que dans la

paix.

L'Angleterre avait proclamé en plein parlement la guerre perpétuelle,

elle n'a pas dévié de ce principe. La France, en s'attachant à la

Russie, avait adopté le seul moyen d'atteindre à son but.

Le jour où la Russie se rapprochait de l'Angleterre, la base du système

était frappée, et la situation devenait pire que jamais: aussi

l'empereur regretta-t-il amèrement de voir que les affaires n'avaient

pas été conduites avec plus d'habileté. Il fit tous les sacrifices et

épuisa tous les moyens de conciliation qui étaient en son pouvoir, pour

ramener la Russie aux vrais intérêts européens; il échoua contre les

séductions du cabinet anglais, contre les irrésistibles efforts d'une

puissance qui combattait pour son existence avec toutes les ressources

que donnent les trésors, le commerce du monde et le génie des affaires.

L'empereur Napoléon, condamné à la guerre, dut s'y résoudre et laisser

en souffrance les grands intérêts qu'il avait en Espagne: il fallut la

faire avec tous les désavantages d'une position si différente de celle

où il se trouvait avant son alliance avec la Russie.

Il avait renoncé à tous les avantages que pouvait lui donner la bataille

de Friedland; il avait scrupuleusement rempli toutes les conditions

auxquelles il s'était engagé, et la Russie, manquait à celles qui seules

avaient du prix pour lui[13], qui seules l'avaient décidé à s'unir à

elle, et sur l'observation desquelles il avait trop compté.

La Russie avait gagné à notre alliance une augmentation de puissance et

des possessions précieuses autant par leur convenance que par leur

étendue: elle s'était réparée pendant que nous étions engagés dans les

affaires d'Espagne, auxquelles on n'eût pas songé, si l'on avait cru

être dans le cas de revenir dans le Nord. La Russie se déclarait contre

nous, et nous trouvait avec tous nos embarras anciens et ceux d'Espagne

par surcroît[14].

La France, une fois obligée de se séparer des Russes, ne pouvait pas

avoir d'autre projet raisonnable que celui de fonder une puissance qui,

en étant son alliée naturelle, pût aussi être assez forte pour s'établir

comme balance entre la Russie, l'Autriche et la Prusse, afin qu'en cas

de coalition contre la France, cette puissance, dont l'existence aurait

été inséparable de la sienne, pût faire cause commune avec elle, et lui

apporter une masse de forces qui dispensât celle-ci de mettre encore sa

population sous les armes; avec l'élévation de cette puissance, on

aurait pu compter sur de longues années de paix.

D'après tout ce qui paraissait vraisemblable, c'était la Pologne que la

France voulait régénérer; elle formait une nation nombreuse; réunies

déjà par une même langue, les mêmes habitudes et les mêmes souvenirs,

ses troupes avaient acquis une gloire digne de la gloire militaire de

toutes les autres armées; de plus, elle avait toujours été l'alliée de

la France, ainsi que de ses alliés.

Indépendamment de ces considérations, les portions que la Prusse et

l'Autriche en avaient eues en partage étaient déjà réunies à peu de

choses près, et il venait d'être stipulé avec cette dernière que, dans

le cas où la Pologne serait régénérée, les provinces illyriennes lui

seraient rendues en échange de la partie de la Gallicie qu'elle

possédait encore.

Il n'y avait donc plus qu'à reprendre sur la Russie les provinces

polonaises qu'elle avait envahies.

Les Russes avaient à Paris un espionnage dont je vais parler tout à

l'heure, et par le moyen duquel ils étaient parvenus à être informés de

l'état des forces que la France allait déployer, si la campagne

s'ouvrait. C'est alors seulement que l'empereur commença à reconnaître

que tout ce que je lui avais dit dans le temps du motif du séjour à

Paris de l'aide-de-camp de l'empereur de Russie était vrai, et qu'il

m'ordonna de faire mon possible pour découvrir quels pouvaient être ses

canaux d'intrigues et d'informations; il avisa en même temps aux moyens

de parer au développement successif des forces de la Russie.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 5 · 第 22 / 71 题