La mésintelligence éclate entre la France et la Russie.--Rappel de M. de
Caulaincourt.--La guerre paraît inévitable.--Considérations générales
sur la position respective des deux États.
Il y avait de trop grands événemens à l'horizon pour que le monde
s'occupât de bagatelles locales; il était déjà à peu près reconnu qu'il
devait y avoir incessamment une rupture entre la Russie et la France.
L'empereur avait rappelé M. de Caulaincourt, sur les instances que
lui-même avait faites pour revenir à Paris; il voyait sans doute ce qui
se préparait, et ne voulait pas se trouver dans une situation à trahir
ses devoirs ou à manquer à la reconnaissance que devaient lui inspirer
les procédés délicats dont il avait été l'objet à la cour de Russie
pendant près de quatre ans. L'empereur lui-même le concevait, quoique je
lui aie entendu manifester que cette position de son ambassadeur, ainsi
que le déplorable résultat de sa mission, était plutôt la conséquence de
sa conduite personnelle que celle des événemens[12], que la Russie avait
pu faire tourner à son gré, tandis qu'un ambassadeur de France devait
les diriger, s'il ne s'était pas laissé décheoir des avantages sur
lesquels il se trouvait placé en arrivant à cette cour.
L'empereur envoya en Russie son aide-de-camp le général Lauriston, pour
remplacer M. de Caulaincourt; ce choix devait plaire aux Russes, mais il
était bien tard pour qu'un nouvel ambassadeur eût le temps d'étudier le
passé et de détourner l'avenir.
Avant de commencer le récit cette guerre, je dois dire comment on fut
contraint de la faire, car pour la désirer et l'avoir recherchée, je
pourrais déposer en faveur de l'opinion que l'empereur en a été
contrarié au dernier point, si le sens commun le plus ordinaire ne
réprouvait de lui-même le soupçon qu'il l'a provoquée, au milieu de tous
les embarras qu'il avait déjà.
Les puissances de l'Europe ne faisaient plus à la France qu'une guerre
d'extermination, et celle-ci ne combattait plus que pour sa défense:
elle était sortie victorieuse de toutes les attaques dont elle avait été
l'objet, mais l'empereur avait reconnu qu'il était nécessaire pour elle
d'avoir une alliance étrangère imposante. Il avait cherché à s'allier
avec la Russie malgré tous les inconvéniens que cette détermination
pouvait avoir pour lui personnellement, puisque la grande duchesse Anne
Paulowna n'avait alors que quinze ans: néanmoins il en faisait le
sacrifice à l'intérêt général, et assurément il n'y a guère de
particulier qui ne se serait pas trouvé blessé de la réponse que
l'empereur reçut dans cette occasion.
La demande en mariage de la princesse Anne Paulowna fut faite
tout-à-fait entre les deux souverains, et rien n'aurait dû en
transpirer, puisqu'il n'y eut point de demande officielle. Je crois même
que la chose aurait pu s'arranger, parce que, dans la réponse
d'Alexandre, si on y remarquait un peu de défiance, on y voyait aussi de
la bonne foi au moins en apparence.
Pour que cette proposition ait transpiré, il faut que l'un des deux
empereurs en ait parlé. Je n'ai pas pour objet d'expliquer pourquoi
l'ouverture de l'empereur Napoléon ne réussit pas; mais il venait de
s'attacher à l'Autriche, la haute politique des grandes puissances dut
nécessairement se ressentir de l'union qu'il avait contractée.
Le fait est qu'après avoir renoncé à des avantages de guerre immenses
sur les Russes, uniquement pour avoir leur alliance, nous la perdîmes,
même après leur avoir abandonné nos alliés naturels, les Turcs et les
Suédois, et que nous nous unîmes aux Autrichiens, avec lesquels nous
semblions irréconciliables. On ne se fût jamais attendu à un tel
résultat, si le mariage de l'archiduchesse Marie-Louise n'eût semblé un
gage de la disparition de tous les ressentimens, suite naturelle de
malheurs qui étaient encore bien récens. L'alliance fut donc cimentée
avec l'Autriche, et rompue avec la Russie: tant il est vrai qu'en
politique il suffit d'un pas hors de la ligne naturelle pour être
entraîné dans des difficultés inextricables.
L'empereur voulait la paix en Europe; il ne pouvait pas la maintenir
seul, à moins de tenir la nation continuellement sous les armes et
d'obérer ses finances. D'ailleurs l'expérience avait prouvé que ce
n'était même pas un moyen d'éviter la guerre; que c'était au contraire
un motif d'inquiétude pour la sécurité des États voisins, et
conséquemment les autoriser à recourir aux armes aussitôt qu'ils
croiraient avoir trouvé une occasion favorable. La guerre de 1809 lui
avait encore démontré que, malgré son alliance de Tilsit, il ne pouvait
pas compter sur la Russie pour maintenir la paix; il résultait de là
qu'il se trouvait n'y avoir non seulement rien gagné, mais que, de plus,
il pouvait encore être attaqué par une coalition plus forte que les
précédentes, pendant que lui-même ne pourrait plus se présenter dans
l'arène avec des forces aussi imposantes que précédemment.
L'empereur avait, de son propre mouvement, saisi l'occasion de
contracter avec la Russie le seul rapprochement qu'il avait été possible
à la France d'établir; il avait voulu le rendre plus intime, et, au lieu
d'être accueilli, il avait rencontré du refroidissement. Quelle qu'en
eût été la cause, le résultat était constant; dès-lors l'empereur fut
fondé à craindre que de tout ce qu'il croyait avoir immuablement fixé
entre les Russes et lui, il n'y avait rien de solide. Il dut
naturellement penser que si tels étaient les sentimens de la Russie à
son égard, alors que lui-même cherchait à s'en rapprocher davantage, ces
mêmes sentimens avaient dû prendre encore plus d'animosité depuis qu'il
s'était allié à l'Autriche. De plus, il voyait bien que la Russie avait
gagné sur lui un avantage considérable par la résistance qu'il éprouvait
en Espagne, et qu'indubitablement elle deviendrait le pivot d'une
nouvelle coalition dans une circonstance opportune, parce que rien ne
s'opposait à un rapprochement entre les Russes et les Autrichiens, et
particulièrement entre les Russes et les Prussiens. D'un autre côté,
l'Angleterre était trop occupée de l'idée de se replacer sur le
continent pour n'avoir pas aperçu ce moyen de s'y introduire de nouveau.
L'alliance de Tilsit n'avait eu lieu que pour arriver à l'abaissement de
l'Angleterre, c'est-à-dire à la pacification générale; car le seul
obstacle qui restait à la paix était l'Angleterre. La paix a toujours
été le but de l'empereur Napoléon, car il était trop éclairé pour ne pas
voir qu'il n'y avait de stabilité, de salut même pour lui que dans la
paix.
L'Angleterre avait proclamé en plein parlement la guerre perpétuelle,
elle n'a pas dévié de ce principe. La France, en s'attachant à la
Russie, avait adopté le seul moyen d'atteindre à son but.
Le jour où la Russie se rapprochait de l'Angleterre, la base du système
était frappée, et la situation devenait pire que jamais: aussi
l'empereur regretta-t-il amèrement de voir que les affaires n'avaient
pas été conduites avec plus d'habileté. Il fit tous les sacrifices et
épuisa tous les moyens de conciliation qui étaient en son pouvoir, pour
ramener la Russie aux vrais intérêts européens; il échoua contre les
séductions du cabinet anglais, contre les irrésistibles efforts d'une
puissance qui combattait pour son existence avec toutes les ressources
que donnent les trésors, le commerce du monde et le génie des affaires.
L'empereur Napoléon, condamné à la guerre, dut s'y résoudre et laisser
en souffrance les grands intérêts qu'il avait en Espagne: il fallut la
faire avec tous les désavantages d'une position si différente de celle
où il se trouvait avant son alliance avec la Russie.
Il avait renoncé à tous les avantages que pouvait lui donner la bataille
de Friedland; il avait scrupuleusement rempli toutes les conditions
auxquelles il s'était engagé, et la Russie, manquait à celles qui seules
avaient du prix pour lui[13], qui seules l'avaient décidé à s'unir à
elle, et sur l'observation desquelles il avait trop compté.
La Russie avait gagné à notre alliance une augmentation de puissance et
des possessions précieuses autant par leur convenance que par leur
étendue: elle s'était réparée pendant que nous étions engagés dans les
affaires d'Espagne, auxquelles on n'eût pas songé, si l'on avait cru
être dans le cas de revenir dans le Nord. La Russie se déclarait contre
nous, et nous trouvait avec tous nos embarras anciens et ceux d'Espagne
par surcroît[14].
La France, une fois obligée de se séparer des Russes, ne pouvait pas
avoir d'autre projet raisonnable que celui de fonder une puissance qui,
en étant son alliée naturelle, pût aussi être assez forte pour s'établir
comme balance entre la Russie, l'Autriche et la Prusse, afin qu'en cas
de coalition contre la France, cette puissance, dont l'existence aurait
été inséparable de la sienne, pût faire cause commune avec elle, et lui
apporter une masse de forces qui dispensât celle-ci de mettre encore sa
population sous les armes; avec l'élévation de cette puissance, on
aurait pu compter sur de longues années de paix.
D'après tout ce qui paraissait vraisemblable, c'était la Pologne que la
France voulait régénérer; elle formait une nation nombreuse; réunies
déjà par une même langue, les mêmes habitudes et les mêmes souvenirs,
ses troupes avaient acquis une gloire digne de la gloire militaire de
toutes les autres armées; de plus, elle avait toujours été l'alliée de
la France, ainsi que de ses alliés.
Indépendamment de ces considérations, les portions que la Prusse et
l'Autriche en avaient eues en partage étaient déjà réunies à peu de
choses près, et il venait d'être stipulé avec cette dernière que, dans
le cas où la Pologne serait régénérée, les provinces illyriennes lui
seraient rendues en échange de la partie de la Gallicie qu'elle
possédait encore.
Il n'y avait donc plus qu'à reprendre sur la Russie les provinces
polonaises qu'elle avait envahies.
Les Russes avaient à Paris un espionnage dont je vais parler tout à
l'heure, et par le moyen duquel ils étaient parvenus à être informés de
l'état des forces que la France allait déployer, si la campagne
s'ouvrait. C'est alors seulement que l'empereur commença à reconnaître
que tout ce que je lui avais dit dans le temps du motif du séjour à
Paris de l'aide-de-camp de l'empereur de Russie était vrai, et qu'il
m'ordonna de faire mon possible pour découvrir quels pouvaient être ses
canaux d'intrigues et d'informations; il avisa en même temps aux moyens
de parer au développement successif des forces de la Russie.