CHAPITRE XIII.

Intrigues diplomatiques.--Agence napolitaine.--Murat.--Ses lettres

doivent encore être aux archives.--Voyage en Hollande.--Sentimens qui

agitent les diverses classes de la nation.--Affaires

d'Espagne.--Affluence des courriers napolitains.--Enlèvement de l'un

d'entre eux.

La réunion du concile à Paris avait assez occupé les esprits pour

fournir la matière de toutes les conversations, et par conséquent

devenir le sujet d'un grand nombre de correspondances, particulièrement

de la part des envoyés diplomatiques. On eut occasion de découvrir

quelques intrigues plutôt dignes de pitié que d'attention; mais celle

qui devait surprendre le plus, c'était une petite agence de nouvelles

que le roi de Naples avait cru utile à ses intérêts d'établir à Paris.

Plus on y réfléchissait, moins on entrevoyait la nécessité que ce petit

pays eût d'autres moyens de correspondances que ceux de sa légation, et

moins on apercevait cette nécessité, plus on cherchait à en deviner le

motif; il se découvrit naturellement. L'empereur ordonna au ministre des

relations extérieures de faire partir tous les officiers napolitains

(nés français) qui, sous divers prétextes, étaient attachés à

l'ambassade de ce pays, qu'il voulut voir réduite aux seuls employés

napolitains qui la composaient primitivement. Il fit sans doute

signifier cette disposition par les voies officielles, et elle fut

exécutée malgré les nombreuses réclamations de tous ces jeunes gens qui

ne voulaient pas quitter Paris. Il fallut en contraindre quelques uns à

obéir.

Pendant que cela s'exécutait, l'empereur, qui devinait tout, avait reçu

d'Espagne des réclamations d'après lesquelles il ordonna l'arrestation

d'un chambellan du roi de Naples qui n'avait pas quitté Paris. Elle eut

lieu, ainsi que l'examen de ses papiers dans lesquels on trouva dix-neuf

lettres de la propre main du roi de Naples. Après la lecture de ces

pièces il n'était plus permis de douter que, soit qu'il se le fût mis

dans la tête, ou que cela fût sorti du cerveau de ceux qui travaillaient

pour lui à Paris, ce prince n'eut sérieusement songé à succéder à

l'empereur dans un cas donné, sa mort par exemple. L'empereur n'ayant

pas d'enfans à cette époque, il ne voyait que ses neveux à éloigner de

l'héritage, et il s'était abusé au point de croire que dans un état de

choses qu'il prévoyait, la nation se rangerait sans répugnance sous ses

bannières.

Il recommandait à son chambellan, dans toutes ses lettres, de voir

beaucoup M. Fouché; de lui dire qu'il y avait long-temps qu'il le

négligeait, et que cependant il n'était jamais plus content que

lorsqu'il recevait de ses nouvelles. La plupart de ces lettres dataient

de 1809; elles avaient été écrites pendant que l'empereur était à Vienne

et que les Anglais occupaient Flessingue.

Je remis ces lettres à l'empereur, qui ne me dit pas tout ce qu'il en

pensait, mais qui ordonna que le chambellan se retirât dans les terres

qu'il avait en France, s'il ne voulait pas retourner à Naples.

Le style de cette correspondance ne fut point une énigme pour moi; j'en

eus la clef par toutes les recommandations dont elle était pleine, et

demeurai convaincu plus que jamais que le projet de succéder à

l'empereur était enraciné dans la tête du roi de Naples, et qu'il ne

l'avait abandonné qu'à la naissance du roi de Rome. J'ai présumé que son

opiniâtreté à vouloir tenir à Paris, près de son ambassadeur, une troupe

de jeunes gens, tous militaires et braves, n'était qu'une précaution

qu'il prenait pour être informé exactement des dispositions personnelles

de chacun des hommes en place, du concours desquels il aurait eu besoin,

si l'événement préalable était arrivé. Je me suis aussi expliqué

pourquoi ma nomination au ministère de la police lui avait donné tant

d'ombrage: c'est qu'il craignait que je ne découvrisse ce qu'il m'a

forcé de reconnaître; car auparavant, quelle que fût à cet égard mon

opinion, je ne m'en occupais pas.

Il avait peur que je n'eusse trouvé quelque chose dans les papiers de M.

Fouché, et il est revenu à mon esprit que celui-ci n'avait brûlé son

cabinet en partie que pour jeter toutes ces intrigues dans l'oubli.

Néanmoins l'empereur remarqua bien que M. Fouché ne lui avait jamais

parlé de la correspondance du roi de Naples, ni de son objet, duquel il

n'était pas permis de douter d'après le contenu des lettres de ce prince

à son chambellan. En mettant le chambellan en liberté, j'ordonnai que

l'on déposât aux archives de la police les dix-neuf lettres que le roi

de Naples lui avait écrites. Si elles n'ont pas été brûlées au mois de

février 1813, elles y sont probablement encore.

Cette découverte me donna l'explication d'une quantité de petites menées

qui auparavant ne me paraissaient que du caquetage, mais qui depuis

furent considérées plus sérieusement. Il n'y a point de bagatelles en

surveillance: ce sont les moindres minuties qui conduisent aux plus

grandes conséquences; lorsque les grands événemens sont amenés autrement

qu'en commençant pas à pas, ils avortent toujours, à moins d'une absence

totale de surveillance.

Tout ceci était à peine passé, que l'empereur entreprit de faire un

voyage en Hollande; l'impératrice était bien rétablie, et l'accompagna.

Il alla de Paris à Anvers, ensuite à Amsterdam, Roterdam, et revint par

le bord du Rhin, lorsqu'il eut vu en Hollande tout ce qui pouvait

satisfaire son insatiable désir de connaître les choses par lui-même.

Ce voyage offrit à l'observateur beaucoup de choses dignes d'intérêt.

Les Hollandais de la basse classe montraient de l'enthousiasme en le

voyant; les riches n'étaient pas extrêmement fâchés de leur réunion; il

n'y avait que le commerce qui était tout-à-fait dans l'abattement, et en

Hollande, c'est bien quelque chose. Cette classe est indifférente à

toutes les questions d'État; pourvu qu'elles n'apportent point

d'obstacles à ses opérations, peu lui importe qui règne, elle a toujours

son bât à porter. Dans ce cas-ci, elle voyait bien que, tant que le

système ne changerait pas, il fallait se résoudre à devenir étrangère à

la navigation, ce qui était un sacrifice insupportable; mais comme il

n'y avait pas moyen de s'y soustraire, il fallait bien l'endurer, et

encore ne pas le faire de mauvaise grâce.

Je ne pourrais que répéter sur ce chapitre ce que j'ai dit plus haut à

l'occasion de la réunion de la Hollande.

Lorsque l'empereur faisait quelque voyage, il était toujours harangué

par les chefs des autorités civiles des pays qu'il parcourait. Dans les

premières années, tous les discours avaient un style et un ton naturel,

conforme au respect que l'on devait au chef de l'État, et à la dignité

du magistrat qui le prononçait. Mais comme on ne veut rien faire de

semblable à ce que fait son voisin, on fut bientôt las de répéter les

mêmes choses; on chercha à élever son langage, on adopta des figures de

rhétorique, on se jeta sur des citations d'histoire, enfin, on avait

tellement épuisé toutes les ressources de l'art, que l'on eut recours à

Paris: on y commandait les discours, en s'arrangeant de manière à les

recevoir pour le jour où l'on devait les prononcer. L'empereur l'apprit,

depuis lors il n'en laissa plus prononcer dans les voyages qu'il fit, ou

il interrompait net l'orateur dès qu'il s'apercevait qu'on lui tenait un

langage apprêté; il ne se souciait pas de ce qui n'était pas franc et

naturel. Les Hollandais, plus particulièrement que d'autres, avaient

employé ces moyens, et n'en furent dupes que cette fois-là.

L'empereur avait emmené avec lui ses ministres de la marine, de

l'intérieur et des finances, pour résoudre sur les lieux même toutes les

difficultés qu'il prévoyait devoir résulter d'une foule de réclamations

auxquelles il s'attendait. Ils revinrent directement d'Amsterdam à

Paris; mais l'empereur remonta le Rhin jusqu'à Mayence. Pendant qu'il

avait fait le voyage de Hollande, les communications diplomatiques

avaient suivi leur marche ordinaire; on crut en France à une rupture

prochaine, parce que l'empereur envoya de la Hollande ordre aux deux

régimens de carabiniers qui étaient rentrés depuis peu de temps à leur

quartier de Lunéville, de se rendre sur le Rhin, où il voulait les voir.

Il les vit effectivement, et soit que cette revue n'eût été que le

prétexte de leur marche, ou que cela eût réellement été le projet d'une

rupture, ils ne rentrèrent pas à Lunéville. On les établit dans le pays

de Berg, où ils vécurent à bon marché; cela était d'ailleurs nécessaire,

parce qu'il venait d'y avoir un petit mouvement insurrectionnel dans ce

pays, et puis, dans tout état de choses, c'était autant de chemin de

fait, quoique ce ne fût pas précisément dans la direction de la Pologne.

Ce mouvement fut observé de Paris, il ne pouvait donc pas manquer de

l'être à Saint-Pétersbourg.

On n'était déjà plus que sur un ton de politesse, et lorsqu'après avoir

été ami, on se refroidit, on a bientôt rompu. Il n'en coûte que pour se

mettre sur la pente de déclinaison; une fois que l'on y est, l'aigreur

vient vite.

Il ne s'était rien passé d'extraordinaire nul part. En Espagne, les

armées s'occupaient à faire de petits siéges, et à s'établir; c'était au

mois de juin de cette année que Badajoz avait été débloqué, comme je

l'ai dit plus haut.

L'armée d'Andalousie était devant Cadix; on occupait presque toute

l'Espagne, mais on ne commandait et on n'était obéi que là où il y avait

des troupes. Encore les ordres du roi y étaient-ils dédaignés; ce

prince, fatigué d'entendre les plaintes des Espagnols, à la position

desquels il ne pouvait pas apporter de soulagement, avait fini par ne se

mêler de rien, en sorte que ce malheureux pays était divisé en autant de

petites vice-royautés qu'il y avait de généraux commandant des

arrondissemens particuliers; pour comble de malheur, il y en eut bien

peu qui n'attirassent pas sur eux l'animadversion des Espagnols. Ce

furent toutes ces vexations locales qui armèrent l'exaspération, et qui

firent de cette guerre une suite de meurtres et de pillages.

Il n'y a qu'un très petit nombre de généraux qui, dans ces malheureuses

campagnes, aient veillé à leur réputation, et plusieurs généraux

espagnols insurgés m'ont dit que cela avait beaucoup contribué à ce que,

de leur côté, on ne voulut plus entendre parler d'arrangement, parce

que, lorsqu'ils entraient dans des lieux qui avaient été occupés par nos

troupes, ils apprenaient que l'autorité du roi Joseph n'y était même pas

citée, et que c'était tel général qui y ordonnait dans toutes les

branches de l'administration, en sorte que, s'ils s'étaient soumis, ils

auraient aussi été sous les ordres d'un général français. C'est

pourquoi, disaient-ils, ils aimaient mieux rester dans leur situation.

Il a été bien funeste à la gloire de nos armes dans ce pays-là que

l'empereur n'ait pas pu y faire un voyage: on se serait remis à son

devoir avant qu'il se fût seulement approché de cent lieues de la

frontière; l'empereur le savait bien et se disposait à s'y rendre, mais

les Anglais surent le pousser en Russie.

À Naples, il se passait quelque chose de singulier. Le roi avait

témoigné beaucoup d'humeur de la mesure dont son chambellan, ses

officiers avaient été les objets, et comme il n'osait pas s'en plaindre

à l'empereur, il s'en prenait à ses ministres.

L'empereur était encore absent; je voyais arriver à Paris autant de

courriers napolitains que s'il avait été question d'une négociation

importante, et ces courriers, la plupart français, faisaient des

commissions dans tous les coins de Paris après avoir remis leurs

dépêches ministérielles à l'ambassadeur de Naples.

Je n'ignorais pas où ils allaient ni le sujet de leur exactitude; mais

je poussai ma curiosité plus loin. La mauvaise opinion que j'avais

personnellement de l'arrière-pensée du roi, et l'absence de l'empereur

m'autorisaient d'une part à la méfiance, et de l'autre motivaient un

excès de prudence de ma part.

Je donnai ordre que l'on fît si bien qu'en ayant l'air de commettre une

maladresse, en prenant un courrier napolitain pour un autre, on le mît à

ma disposition pour deux heures.

Je pris sur moi cette hardiesse par un autre motif encore: c'est qu'il

revenait de tous côtés que, dans un accès de mauvaise humeur, le

gouvernement napolitain avait obligé tous les Français qui, sur ses

instances, avaient quitté l'armée française pour entrer dans ses

troupes, à se naturaliser sur-le-champ ou à rentrer en France; presque

tous l'abandonnèrent. Cet acte de gouvernement, qui annonçait de la

démence ou de la vengeance, n'était pas à négliger.

Le premier courrier napolitain ne se fit pas attendre long-temps, et on

exécuta si bien ce que j'avais ordonné, qu'il fut amené chez moi. Ceux

qui l'y avaient conduit crurent qu'ils s'étaient réellement trompés,

excepté un seul d'entre eux qui avait le secret de la mesure; ils

s'attendaient à être gourmandés, ils reçurent un témoignage de

satisfaction. J'ouvris tout, même le paquet de l'ambassadeur, et le lui

renvoyai si promptement, qu'il aurait pu douter de l'indiscrétion, s'il

avait eu moins d'expérience.

Ces dépêches apprenaient que le roi de Naples était dans de grandes

inquiétudes sur la manière dont l'empereur était à son égard, depuis

qu'il ne pouvait plus ignorer qu'il avait lu beaucoup de choses fort peu

honorables pour celui qui les avait écrites, et particulièrement depuis

l'obligation imposée aux Français de se naturaliser ou de retourner en

France.

Son esprit en était tellement tourmenté qu'il venait de faire partir la

reine pour arranger une affaire qui n'en était pas une, car enfin un roi

de Naples qui était sur le trône par la puissance de l'empereur n'avait

qu'à se tenir tranquille, et ne pas chercher à faire plus de bruit en

Europe que sa petite importance ne le lui permettait; il n'eût jamais

été atteint de la peur d'être renversé du trône par celui qui avait

trouvé convenable de l'y établir. Ensuite si réellement le projet de la

France avait été de faire descendre le roi du trône de Naples,

pouvait-il raisonnablement songer à se défendre? Une pareille entreprise

eût achevé de le couvrir de ridicule.

Si donc il a cru nécessaire à ses intérêts d'engager la reine à venir

voir l'empereur à Paris, c'est qu'il y avait lieu à se justifier, parce

qu'il n'y a que des insensés qui essaieraient de nous persuader que,

dans sa position, il redoutait les intrigues; il ne voulait que savoir

jusqu'où avaient été les informations que l'empereur avait acquises.

C'est ici le cas de dire que l'empereur avait déjà songé à séparer la

couronne d'Italie de celle de France sur la tête de son successeur; il

n'attendait pour le déclarer que la naissance d'un second fils, qu'il

espérait avoir, et qui aurait été roi de toute l'Italie. Il s'était

quelquefois occupé de cette espérance avec ses amis; et comme il

traitait le roi de Naples en homme qu'il considérait comme inséparable

de son système, il ne s'arrêta pas à l'idée qu'il songerait à traverser

son projet, si le cas prévu arrivait. Ce fut cependant ce qui eut lieu.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 5 · 第 19 / 71 题