CHAPITRE XII.

Affaires du pape.--L'empereur convoque les évêques.--État fâcheux de la

prélature.--La malveillance tourne contre l'empereur une mesure qui

devait remédier aux maux de l'église.--Les meneurs sont dénoncées par

leurs confrères.--Comment on s'assure de leurs dispositions.--Quatre

d'entre eux sont envoyés à Vincennes.--Péchés érotiques de l'évêque de

Tournai.--Dissolution du concile.--Les évêques reconnaissent

individuellement ce qu'ils ont refusé de sanctionner en corps.

Ce fut dans l'été de 1811 que l'empereur voulut en finir avec le pape,

près duquel le second message des évêques n'avait pas eu plus de succès

que le premier. L'entêtement de ce chef de l'église était si

extraordinaire, qu'on renonça à toute espèce de négociations avec lui;

on songea à faire, par le moyen des évêques réunis, ce que l'on ne

pouvait obtenir de leur chef. L'empereur fit consulter tous les

théologiens fameux, et entretint les évêques les plus estimés de la

position dans laquelle une question toute temporelle pouvait jeter les

affaires spirituelles; il demanda aux uns et aux autres quels étaient

les moyens à employer pour arrêter un schisme qui ne se faisait que trop

sentir. Le clergé de France était bon assez généralement, ainsi que

celui d'Italie; ce dernier a même toujours eu un peu d'animosité contre

la cour de Rome. La commission des ecclésiastiques auxquels l'empereur

avait soumis la question, lui conseilla d'assembler un concile national

composé des évêques de l'un et l'autre pays, et, après lui avoir donné

communication de l'état des choses, et de leurs antécédens, de lui faire

connaître les refus réitérés du saint père d'obtempérer à des questions

de discipline ecclésiastique, de lui exposer ensuite les conséquences

qui étaient déjà résultées d'un refus qui portait sur des choses

tout-à-fait étrangères aux discussions temporelles survenues entre

l'empereur et lui. La commission lui conseilla enfin de faire connaître

au concile qu'on ne l'avait réuni que pour lui demander d'apporter des

remèdes aux effets fâcheux qui résulteraient de cette opiniâtreté du

pape à vouloir confondre ce qui lui était particulier, comme souverain

de Rome, avec ce que l'on avait le droit d'attendre du chef spirituel de

l'église, en observant que cette même église était toujours, qu'elle ne

pouvait jamais manquer, et que, puisque son chef persistait à ne pas

pourvoir à ses besoins, il était urgent de passer outre, en lui donnant

connaissance des motifs qui avaient déterminé à se passer de lui.

Indépendamment de ce que cette proposition, qui était conforme à

l'opinion des évêques éclairés de France, était raisonnable, elle était

encore le seul remède à apporter au mal qu'on ne pouvait plus vaincre;

cette situation n'était d'ailleurs pas sans exemple dans l'histoire, qui

nous apprend que l'on eut recours à ce moyen. L'empereur se décida donc

à assembler un concile à Paris. Il fit expédier, par les deux ministères

de France et d'Italie, des ordres de convocation à tous les évêques des

deux pays, en leur indiquant le jour où ils devaient être rendus à

Paris. Ils y vinrent tous, mais quelques uns n'y apportèrent pas des

dispositions conciliatoires. Cette réunion nous fournit l'occasion de

reconnaître combien de siéges épiscopaux étaient occupés par des hommes

médiocres, sans lumières et sans études; excepté quelques prélats qui

restaient encore de l'ancien clergé de France, si distingué par ses

connaissances, le reste n'était que de mauvais moines, parvenus à la

prélature par des protections qui avaient suffi pour déterminer le choix

du gouvernement lors de la restauration du culte, époque où l'on était

bien éloigné de prévoir qu'un jour on serait dans le cas de leur faire

jouer un aussi grand rôle.

Chaque homme en faveur faisait nommer son parent évêque plus facilement

qu'autrefois il ne l'aurait fait nommer curé; on ne demandait que des

prêtres pacifiques. Pourvu qu'ils fussent de bonnes moeurs et de bons

exemples, peu importait qu'ils fussent théologiens ou qu'ils ne sussent

que lire leur bréviaire.

Cette imprévoyance sema l'ignorance partout, parce qu'un évêque atteint

de ce mal ne souffrait pas dans son diocèse un prêtre qui eût fait un

contraste avec la médiocrité de son supérieur; aussi, lorsque fut arrivé

le moment de tirer du fruit de ce que l'on avait ramené en France,

malgré les opinions d'une masse considérable de personnes, on ne

recueillit que ce que l'on avait semé.

Ce concile, que l'on avait convoqué pour s'occuper de la question

spirituelle que le pape ne voulait pas séparer de la temporelle, prit

une direction tout opposée à celle qu'on voulait lui faire prendre. Il

n'y eut que les évêques italiens qui comprirent bien la proposition et

qui se montrèrent indépendans du despotisme des papes; mais les évêques

de France, qui comptaient parmi eux plusieurs hommes d'un vrai mérite,

furent si mal dirigés, qu'on ne se servit d'aucun de ceux-ci, au lieu

qu'on aurait dû leur partager la portion des ignorans pour les éclairer

et les préserver du travers dans lequel ils tombèrent faute d'un guide

pour les conduire. Qu'arriva-t-il de là? La malveillance, qui est

toujours au guet, eût bientôt aperçu ce que l'on ne faisait pas; elle

sonda les esprits et dirigea dans la route de l'opposition des évêques

qui n'étaient venus à Paris que pour prêter assistance à l'empereur, et

sortir d'une situation dont eux-mêmes ressentaient plus particulièrement

les inconvéniens. Depuis près de deux ans, ils ne cessaient d'accabler

l'administration de plaintes sur l'état dans lequel ils voyaient tomber

l'église; on les avait appelés pour y remédier, et par une contradiction

bizarre, ils achevèrent de la ruiner.

Les dévots et les dévotes se chargèrent de diriger les prélats; ils ne

s'adressèrent pas à ceux qui ne se conduisaient que par leurs lumières,

mais ils se partagèrent les autres, dont on n'avait pris aucun soin.

Hors le moment de la séance du concile, on était assuré de les trouver

chez eux, où allaient les voir les messagers de la malveillance, qui se

donnaient pour des anges envoyés du ciel, afin de leur montrer le

précipice dans lequel ils allaient se jeter, et leur rappeler que le

vicaire de Jésus-Christ était captif, qu'ils devaient s'en occuper et

rendre à l'église en deuil son chef bien-aimé. Si l'on avait eu la

précaution de publier tous les antécédens de la négociation avec Savone,

on se serait donné un grand auxiliaire; faute de l'avoir fait, des

sottises de cette espèce, débitées à des esprits qui manquaient de

moyens pour en apercevoir le ridicule, formèrent une croûte sur laquelle

aucun raisonnement ne put trouver de prise, et qui donna le change à

l'opinion sur le but que l'on s'était proposé en convoquant le concile.

Cette assemblée aurait eu besoin d'avoir un président qui la dominât par

un mérite transcendant. Elle fut abandonnée et livrée aux intrigues de

ceux qui voulaient lui faire manquer son ouvrage.

Au lieu de chercher à séparer la personne du pape des affaires de

l'église, dont elle devait s'occuper exclusivement, elle ne chercha au

contraire qu'à confondre des choses aussi distinctes. Il n'y eut pas une

discussion raisonnable dans cette réunion, qui comptait cependant

plusieurs hommes d'instruction et d'esprit; mais la médiocrité étant

incomparablement plus nombreuse, ils durent s'abstenir de parler.

Les prélats italiens le pouvaient encore moins à cause de la différence

de langage; il résulta de cet état de choses qu'au lieu de s'être donné

de la force contre l'opiniâtreté du pape, ce fut le Pape qui se trouva

en avoir acquis. Toutes ces tracasseries, suscitées par les

superstitions dont on se plaignait dans toutes les parties de la France,

étaient ainsi sur le point de se renouveler; la discorde était près de

recommencer dans les différentes classes de la société.

L'empereur ne pouvait, sans un grand danger, ne pas y mettre ordre.

C'est seulement alors qu'il m'ordonna de tourner les regards de mon

administration vers le concile, qu'il m'avait expressément recommandé de

laisser à lui-même.

Ce n'est que de ce moment que je reconnus, parmi les évêques pris

isolément, les meilleures intentions possibles pour le bien général; ils

manifestaient même pour le pape une indifférence qu'on ne leur demandait

pas. Je ne pouvais concevoir comment il se faisait que d'une si grande

conformité de dispositions on ne pouvait pas faire sortir une résolution

raisonnable. En en cherchant le motif, je le trouvai bientôt dans

l'influence funeste qu'avaient prise sur tous leurs collègues trois ou

quatre évêques, qui eux-mêmes étaient ou des artisans de discordes, ou

des esprits faibles qui s'étaient laissé séduire.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils furent tous unanimement signalés

par leurs propres collègues comme les moteurs de l'opposition. Cette

circonstance est trop récente pour s'étendre davantage sur cette

matière, sans exposer ceux qui ont eu le courage de faire connaître

leurs petites menées.

On peut seulement fixer d'une manière générale les opinions des autres

membres de cette assemblée, sur ce qui a déterminé à en frapper quatre

d'entre eux, sur les douze qui étaient vivement dénoncés.

Il leur suffira de savoir que, depuis leur départ de leurs diocèses

jusqu'à leur départ de Paris, ils n'avaient pas écrit une seule ligne à

leurs grands-vicaires, qui n'eût été lue, quoique plusieurs eussent pris

de fausses adresses pour plus de sûreté. Il y en avait qui paraissaient

avoir adopté un langage convenu. C'était alors par ce que l'on voyait

faire dans leur diocèse après la réception de leurs instructions, que

l'on jugeait définitivement de la direction qu'ils cherchaient à y faire

prendre. Or, comme les diocèses de Gand, Tournai, Troyes et Toulouse

étaient ceux d'où revenaient les plus mauvais rapports, ce furent les

titulaires de ces siéges qui furent frappés. L'empereur était d'autant

plus indisposé, que trois d'entre eux étaient des aumôniers de sa

chapelle, qui recevaient annuellement douze mille francs de traitement

de sa cassette, indépendamment de leurs revenus épiscopaux, et que

l'évêque de Gand avait fait toutes sortes de démarches pour obtenir dans

le temps la permission de rentrer en France (il était émigré et évêque

de Posen, en Pologne), et avait été un des premiers à solliciter

l'honneur de servir personnellement l'empereur, qui ne lui refusait rien

de ce qu'ils lui demandait pour tous ses parens proches ou éloignés. Il

le traitait avec cette bonté par égard pour la mémoire de son père, qui

était le vieux maréchal de Broglie, mort dans l'émigration.

L'empereur savait bien que la religion défendait à un prêtre de

transiger avec sa conscience; mais il savait aussi qu'elle n'a jamais

ordonné de reconnaître des bienfaits par des ingratitudes. Ces messieurs

pouvaient bien s'en tenir à leur opinion dans le concile; mais c'était

devenir des agitateurs, que d'user de leur ministère pour propager des

erreurs.

Je reçus ordre de les mettre à Vincennes, et cela fut fait le même jour.

quelques uns avaient des papiers dont l'examen n'apprenait pas

grand'chose relativement aux affaires politiques, si ce n'est qu'ils

avaient reçu, lu et fait connaître, la bulle et l'instruction papale qui

avaient été la cause de l'arrestation de M. d'Astros et des cardinaux;

cependant ces messieurs avaient, comme tous les évêques de France, prêté

sur l'Évangile, à la messe du dimanche où ils avaient été présentés à

l'empereur, à l'époque de leur intronisation, le serment d'usage.

Ce serment se prononçait à genoux, dans la chapelle impériale et dans la

tribune de l'empereur, en présence de tous les assistans à la messe, et

au moment de l'Évangile. L'évêque était en habit d'église; on approchait

un carreau près de l'empereur, il s'y mettait à genoux, et la main

étendue sur l'évangile, il prononçait à haute et intelligible voix: «Je

jure et promets sur le saint Évangile obéissance aux constitutions de

l'empire et fidélité à l'empereur, de ne point permettre dans l'étendue

de mon diocèse l'enseignement d'aucune doctrine contraire à la politique

de l'État, de n'entretenir aucune intelligence, soit directe ou

indirecte, avec les ennemis, soit au dedans ou au dehors; et si quelque

chose parvenait à ma connaissance concernant la tranquillité publique,

je promets d'en faire part à l'autorité.»

Tel était à peu près le serment qu'avaient prêté tous les évêques.

Malgré un engagement aussi positif, pas un ne fit parvenir la moindre

chose sur les affaires dont M. d'Astros était le colporteur pour le

diocèse de Paris, qui vraisemblablement n'était pas le seul où le Pape

voulait établir sa puissance exclusive.

Non seulement ils ne donnèrent aucune communication, et laissèrent à la

police le soin de trouver où était le mal, mais encore ils cherchèrent à

le propager, craignant de ne pas faire assez en restant neutres.

Il est affligeant d'être obligé de reconnaître si peu d'élévation d'âme

dans des hommes qui devaient l'exemple d'un noble dévoûment à la

tranquillité de leurs diocésains. Ainsi se conduisaient des hommes qui,

quelques années auparavant, étaient poursuivis, bannis, n'osaient pas

même porter leurs habits d'ecclésiastiques; telle était la manière dont

ils reconnaissaient la protection d'un souverain qui avait été obligé de

faire usage de sa force et de son ascendant pour les réconcilier avec la

nation. Il leur avait ouvert les portes de leur patrie; il avait rétabli

la célébration du culte, les avait recommandés à la considération

publique; enfin, après leur avoir rendu leur autorité spirituelle, il

avait ajouté les dépenses de leur temporel aux charges de la nation, qui

ne dissimulait pas l'inquiétude que cette bienveillance lui causait.

Mais le clergé oublie vite; aucun des évêques ne se rappelait plus à qui

il devait l'autorité dont il faisait un si triste usage, vérifiant ainsi

les prévisions de la multitude. «L'empereur, disait-elle, lorsque ce

prince les accablait de ses bienfaits, verra ce que c'est que ces

gens-là; il les mesure à la grandeur de son âme, il y sera trompé.»

Il fit demander leur démission à ces quatre évêques, et nomma à leurs

diocèses des prêtres, d'un meilleur esprit, qui trouvèrent mille

difficultés en y arrivant, par suite des instructions que les premiers y

avaient laissées. Si la perte de ces évêques eut des inconvéniens

politiques, je dois avouer du moins que le siége de Tournai ne pouvait

pas être occupé par quelqu'un de moins fait pour être revêtu de la

prélature. Je suis encore à concevoir comment ce prêtre corrompu n'avait

pas détruit des papiers comme ceux qui furent saisis chez lui; il le

devait même pour les personnes qu'il désignait et qui lui écrivaient. Ce

n'est que par égard pour leurs familles et pour moi, que je ne les nomme

pas, car des relations du genre de celles que cet évêque avait établies

avec plusieurs personnes de qualité ne méritent aucun ménagement; il

n'était qu'un agent de corruption et de débauches, et les visites qu'il

faisait dans l'étendue de son diocèse une série de saturnales.

Si, après la catastrophe de l'empereur, il s'est représenté comme une

victime de la tyrannie, je suis bien aise de lui apprendre que le motif

de son renvoi prenait sa source dans les preuves de démoralisation qui

furent trouvées dans son secrétaire (dans le tiroir même où étaient ses

bulles), et entre autres quelques versets d'offices divins, mis en vers

français à l'usage des grenadiers et des dragons de l'armée. (Quelques

oeuvres de Piron ne sont pas plus fortes.)

En voyant cet homme dans le monde, on lui aurait confié sa fille unique,

et jamais monstre ne fut plus digne d'une punition céleste.

Après l'arrestation de ces quatre évêques, l'empereur, voyant que la

réunion du concile, loin d'apporter un aplanissement aux difficultés qui

existaient déjà, en préparait d'autres, résolut de le dissoudre, et de

renvoyer les évêques chacun dans leur diocèse, déplorant toutefois

qu'une assemblée composée de tous les princes de l'église n'eût pas

mieux compris qu'il ne l'avait convoquée que pour ses propres intérêts.

quelques uns d'entre eux, avant de partir, déposèrent entre les mains du

ministre des cultes une déclaration par laquelle ils reconnaissaient que

les propositions qui leur avaient été faites ne contenaient rien qui fût

contraire aux canons et qu'ils s'y soumettaient pour tout ce qui les

concernait; la même déclaration fut successivement faite par tous les

autres, et elle doit se trouver encore dans les archives du ministère

des cultes. Cette déclaration de chacun des membres du concile pris

isolément forme un acte bien plus fort que la détermination qu'ils

auraient prise en assemblée générale, en ce qu'il n'est pas permis de

douter que chacun d'eux n'ait réfléchi mûrement avant d'écrire et de

signer son opinion.

Malgré cela, le Pape n'en devint pas plus flexible, il ne donna point de

bulles aux évêques nouvellement nommés, et continua, autant que cela lui

fut possible, d'agiter les esprits. On le laissa cependant à Savone, en

prenant, pour l'isoler, des mesures proportionnées aux dangers dont on

avait été menacé par les troubles qui avaient failli être excités plus

tôt en son nom que par lui-même.

Avec ces précautions, on était assuré qu'aucune intrigue religieuse ne

pouvait plus partir que de l'intérieur; il devenait dès-lors plus facile

de la comprimer.

À la suite de l'arrestation de l'évêque de Gand, il y eut plusieurs

mesures semblables prises contre des desservans de paroisses, tant dans

ce diocèse que dans celui de Tournai, et par contre-coup dans celui de

Malines. L'archevêque qui le dirigeait était bien éloigné d'envisager

les choses de la même manière que les deux premiers, mais leur voisinage

avait tellement influé sur les curés et petits prêtres du diocèse de

Malines, que la plupart étaient tout à la fois les ennemis de leur

métropolitain et de l'empereur. Ils ne se servaient plus de leur

ministère que pour alarmer les consciences et ébranler la fidélité des

peuples des campagnes.

Mais toutes ces mesures furent prises administrativement et d'après des

indications données par les autorités locales. L'archevêque de Malines

m'a intercédé vingt fois en leur faveur, et ces insensés croyaient qu'il

était l'auteur de leurs peines.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 5 · 第 18 / 71 题