La reine de Naples vient à Paris.--Réception que lui fait
l'empereur.--Anecdote de la Malmaison.--Approche de la disette.--Mesures
pour la prévenir.--L'empereur ouvre le canal de Saint-Maur.--Il fait
occuper les ouvriers.--Projet de remettre les approvisionnement de Paris
à l'entreprise.
La reine de Naples arriva effectivement à Paris avant que l'empereur fût
de retour de la Hollande; son voyage tourna tout en agrémens pour elle
et pour les personnes qui éprouvaient du plaisir à la revoir, mais il
était inutile aux affaires du roi, que l'empereur connaissait trop bien,
pour concevoir la moindre inquiétude de tout ce qu'il ferait pour ou
contre lui.
Cette circonstance me confirma encore dans l'opinion que la tête du roi
de Naples était en travail continuel, et que peut-être il serait jeté,
malgré lui, dans des directions dont il ne pouvait lui-même apercevoir
le danger: c'est d'ordinaire ce qui arrive aux hommes qui ne veulent pas
être naturels, ou qui, ayant une fois manqué, ont la conscience toujours
mal à l'aise.
Lorsque l'empereur arriva à Paris, il fit un très aimable accueil à la
reine de Naples, et s'occupa personnellement de tout ce qui la
concernait. Je crois bien qu'il ne lui cacha pas son opinion sur la
conduite du roi son mari, cependant il ne transpira rien à cet égard.
L'empereur, que l'on a peint comme un homme vindicatif par caractère, ne
s'est jamais vengé que par des bienfaits; je pourrais citer maint
exemples où il a même été prodigue envers des ingrats, je ne lui ai
jamais vu méconnaître le moindre service. Il entrait quelquefois dans
des détails sur l'intérieur et les affaires de ceux à qui il
s'intéressait; on ne manquait pas de dire que c'était par manie de se
mêler des ménages de tout le monde: on était dans l'erreur, c'est qu'il
avait quelques projets de libéralités, et, lorsqu'on lui avait répondu
franchement, il était rare que les effets ne suivissent pas la bonne
intention. Jamais personne ne donna avec autant de plaisir, mais il ne
pouvait souffrir qu'on le remerciât, comme aussi il aurait bien remarqué
une faute d'ingratitude et ne l'aurait pas oubliée.
Je me rappelle que, pendant qu'il était encore consul, il donna un jour
30,000 francs à chacun de ses aides-de-camp; nous étions huit, nous
allâmes pour le remercier le soir, lorsqu'il fut seul dans son cabinet à
la Malmaison. Il nous reçut comme des hommes qui faisaient une chose qui
lui déplaisait; il nous renvoya en nous disant: «Une autre fois,
messieurs, je ne m'exposerai plus à de pareilles visites; je ne vous
demandais point de remercîmens, je savais bien que cela vous ferait
plaisir sans que vous prissiez le soin de me le dire.» Et pour se
raccommoder avec nous, il nous dit: «Allez vous amuser, vous êtes des
nigauds.» Il ne nous a pas tenu parole, car il est tombé vis-à-vis de
quelques uns de nous dans la profusion.
Nous étions à la fin d'octobre, lorsque l'empereur et l'impératrice
rentrèrent à Saint-Cloud, où le roi de Rome était resté pendant leur
absence.
On commençait déjà à sentir les approches de la disette; le blé était
fort rare dans les provinces méridionales. C'est dans cette occasion que
je vis déployer à l'empereur une activité d'esprit que je ne lui
connaissais pas encore: il se faisait remettre les états des magasins à
blé comme on lui aurait remis ceux de l'armée; il tenait très
fréquemment, tous les deux jours, par exemple, un conseil de
subsistances où assistait tout ce qui était convoqué pour y apporter le
tribut de ses lumières. L'empereur eut alors à regretter d'avoir
congédié la compagnie des vivres; le conseiller d'État qu'il avait mis à
la tête de cette administration (M. Maret, frère du ministre-secrétaire
d'État) était un fort honnête homme; mais il ne pouvait être que
régulateur d'opérations, il n'était point capitaliste: il fallut que
l'empereur lui donnât des sommes énormes pour tenir l'approvisionnement
de Paris au complet. On avait fait la plus grande de toutes les fautes
en se servant pour l'armée des farines de Paris, dont on avait laissé
vider les magasins: si, dans un moment comme celui-là, l'empereur avait
été absent, il y aurait infailliblement eu de très grands désordres,
parce qu'en matière d'argent personne n'aurait osé prendre sur lui
d'ordonner, et que, d'un autre côté, le ministre du trésor public
n'aurait pas acquitté ce qui aurait été tiré sur lui sans l'autorisation
de l'empereur. Ce fut donc encore l'empereur qui fit tous les métiers
dans cette circonstance; mais, quels que fussent les soins qu'il avait
recommandé que l'on prît, et dont il donna l'exemple à tout le monde, il
dut encore avancer des sommes énormes à l'approvisionnement de Paris
pour tenir le prix du pain à un taux proportionné au prix de la journée
de l'ouvrier; il dut faire ajouter jusqu'à 12 et 15 francs à chaque sac
de blé pour que le pain restât à 16 sous les quatre livres. Il résulta
de là que le pain se trouva à meilleur marché à Paris que dans les
campagnes, en sorte que celles-ci vinrent de tous côtés en acheter à
Paris pour le porter au-dehors et le vendre, ce qui augmentait la
consommation de la capitale, et par conséquent les dépenses de
l'administration, chargée de tenir le pain à un prix modique.
Tout cela donnait de l'humeur à l'empereur. Il faisait tout ce qui était
en lui pour apporter au moins l'aisance dans cette classe de la
population pour laquelle le pain est la première des dépenses, et l'on
était forcé de reconnaître qu'il y avait absence de ressources: aussi
nous passâmes un hiver cruel à Paris. Il y eut beaucoup de vols, et
quoique l'on eût multiplié les fourneaux économiques, dans lesquels on
cuisait par jour une immense quantité de soupes qui se donnaient au prix
le plus modique, on eut beaucoup de peine à éloigner le mal que donne à
des malheureux la peur de mourir de faim.
En même temps que l'empereur faisait tous ses efforts pour maintenir les
subsistances des pauvres au plus bas prix possible pour la circonstance,
il leur fournissait les moyens de gagner un peu plus d'argent en les
faisant travailler; c'est à cette occasion qu'il fit ouvrir les travaux
du canal de Saint-Maur près Paris. Ce canal devait joindre la Marne à la
Seine, en évitant quatre ou cinq lieues de détours que cette première
rivière fait avant d'arriver à Charenton. Il devait avoir une double
utilité, en ce que l'on se proposait de construire dessus un grand
nombre de moulins, qui, en accélérant la mouture, eussent diminué les
frais de la boulangerie et par conséquent celui du pain à Paris.
Ces travaux s'exécutaient si près de la capitale, que les familles les
plus indigentes pouvaient y aller travailler, et y subsister au moyen
des fourneaux à la Rumfort que l'on avait fait établir sur les lieux.
De cette manière, un ouvrier avait vécu et se trouvait encore avoir une
bonne partie du prix de sa journée de reste.
L'empereur fit activer les travaux des canaux de Saint-Denis et de
l'Ourcq dans le même but. Son projet était, comme on le sait, de joindre
par un canal de navigation le grand bassin de la Villette à celui que
l'on construisait dans les anciens fossés de la Bastille, et de joindre
le bassin de la Villette à la Seine par le canal de Saint-Martin. Ces
travaux sont aujourd'hui achevés, et l'on sait quelle extension ils ont
donnée au commerce de la capitale.
Un monarque dans l'esprit duquel entrent de semblables conceptions, dont
il suit les détails avec une précision mathématique, mérite qu'on garde
sa mémoire.
L'empereur ne s'en tint pas à faire travailler des terrassiers; il
commanda de l'ébénisterie et de la menuiserie dans le faubourg
Saint-Antoine, de même que dans tous les ateliers d'ouvriers de
différentes professions; il fit confectionner toute sorte d'objets
nécessaires aux armées. Il donna dans cet hiver l'argent à pleines
mains, et avec sa régularité sans pareille, il n'obéra point ses
finances; il supporta directement la dépense des objets de luxe qu'il
avait commandés, et en embellit les palais et musées du gouvernement; il
en fit aussi des cadeaux à un grand nombre de personnes, et il fit
supporter par les budgets des ministres dans les départemens desquels
les objets confectionnés rentraient, les sommes qu'ils avaient coûtées,
par exemple, celui de l'intérieur et celui de la guerre. De cette
manière, il remplit ses magasins, soulagea l'indigence, et arriva sans
incidens fâcheux à la fin d'une cruelle saison qui semblait nous
annoncer de bien grands malheurs. J'ai vu le compte des sommes qu'il lui
en coûta seulement pour payer la différence qu'il y avait entre le prix
auquel il achetait le blé et celui auquel il avait ordonné que l'on tînt
le pain. Ces sommes me paraissaient invraisemblables, elles passaient
une dizaine de millions; j'étais assez près de l'administration alors,
pour être convaincu que, sans la prodigieuse activité de l'empereur,
malgré ces grands secours, nous ne serions pas sortis d'embarras.
Il en était persuadé lui-même; son mécontentement était extrême contre
l'administration des vivres, qui n'avait que des comptes en règle et des
magasins vides: aussi s'occupait-il lui-même de recréer l'ancienne
compagnie des vivres, qu'il aurait établie à l'instar de la banque, de
manière à pouvoir l'aider, dans le besoin, de tous les capitaux qui
auraient été nécessaires, sans s'exposer à être encore dupe de quelque
grand agiotage, comme il l'avait été en 1805. Ce projet ne fut point
exécuté, parce qu'il fut encore entraîné à la guerre.
C'est une chose honteuse que de voir un pays comme la France exposé à
des disettes de blé. On ne les connaît pas dans les déserts, ni dans les
pays où le blé est apporté d'un autre hémisphère. Il n'y a cependant
qu'une seule observation à faire pour s'en garantir; mais il faut, pour
qu'elle le soit d'une manière constante, qu'elle s'exerce par des
intéressés, et non pas des administrateurs qui ne soignent jamais que
leur responsabilité. L'empereur en était convaincu, et il allait s'en
remettre à eux.
Une suite d'observations a prouvé que la disette arrivait en France tous
les neuf ans, à des distances irrégulières, plus ou moins rapprochées,
selon que de grands événemens avaient plus ou moins interrompu les
communications. On en avait éprouvé une en 1802 ou 1803; on en éprouva
une en 1811, et ce fléau s'est reproduit en 1817.
L'hiver fut assez triste; on ne vit aucun de ces événemens qui occupent
toute une société; il se passa en dîners de représentation, et l'on
n'eut que très peu de plaisirs.