CHAPITRE XIV.

La reine de Naples vient à Paris.--Réception que lui fait

l'empereur.--Anecdote de la Malmaison.--Approche de la disette.--Mesures

pour la prévenir.--L'empereur ouvre le canal de Saint-Maur.--Il fait

occuper les ouvriers.--Projet de remettre les approvisionnement de Paris

à l'entreprise.

La reine de Naples arriva effectivement à Paris avant que l'empereur fût

de retour de la Hollande; son voyage tourna tout en agrémens pour elle

et pour les personnes qui éprouvaient du plaisir à la revoir, mais il

était inutile aux affaires du roi, que l'empereur connaissait trop bien,

pour concevoir la moindre inquiétude de tout ce qu'il ferait pour ou

contre lui.

Cette circonstance me confirma encore dans l'opinion que la tête du roi

de Naples était en travail continuel, et que peut-être il serait jeté,

malgré lui, dans des directions dont il ne pouvait lui-même apercevoir

le danger: c'est d'ordinaire ce qui arrive aux hommes qui ne veulent pas

être naturels, ou qui, ayant une fois manqué, ont la conscience toujours

mal à l'aise.

Lorsque l'empereur arriva à Paris, il fit un très aimable accueil à la

reine de Naples, et s'occupa personnellement de tout ce qui la

concernait. Je crois bien qu'il ne lui cacha pas son opinion sur la

conduite du roi son mari, cependant il ne transpira rien à cet égard.

L'empereur, que l'on a peint comme un homme vindicatif par caractère, ne

s'est jamais vengé que par des bienfaits; je pourrais citer maint

exemples où il a même été prodigue envers des ingrats, je ne lui ai

jamais vu méconnaître le moindre service. Il entrait quelquefois dans

des détails sur l'intérieur et les affaires de ceux à qui il

s'intéressait; on ne manquait pas de dire que c'était par manie de se

mêler des ménages de tout le monde: on était dans l'erreur, c'est qu'il

avait quelques projets de libéralités, et, lorsqu'on lui avait répondu

franchement, il était rare que les effets ne suivissent pas la bonne

intention. Jamais personne ne donna avec autant de plaisir, mais il ne

pouvait souffrir qu'on le remerciât, comme aussi il aurait bien remarqué

une faute d'ingratitude et ne l'aurait pas oubliée.

Je me rappelle que, pendant qu'il était encore consul, il donna un jour

30,000 francs à chacun de ses aides-de-camp; nous étions huit, nous

allâmes pour le remercier le soir, lorsqu'il fut seul dans son cabinet à

la Malmaison. Il nous reçut comme des hommes qui faisaient une chose qui

lui déplaisait; il nous renvoya en nous disant: «Une autre fois,

messieurs, je ne m'exposerai plus à de pareilles visites; je ne vous

demandais point de remercîmens, je savais bien que cela vous ferait

plaisir sans que vous prissiez le soin de me le dire.» Et pour se

raccommoder avec nous, il nous dit: «Allez vous amuser, vous êtes des

nigauds.» Il ne nous a pas tenu parole, car il est tombé vis-à-vis de

quelques uns de nous dans la profusion.

Nous étions à la fin d'octobre, lorsque l'empereur et l'impératrice

rentrèrent à Saint-Cloud, où le roi de Rome était resté pendant leur

absence.

On commençait déjà à sentir les approches de la disette; le blé était

fort rare dans les provinces méridionales. C'est dans cette occasion que

je vis déployer à l'empereur une activité d'esprit que je ne lui

connaissais pas encore: il se faisait remettre les états des magasins à

blé comme on lui aurait remis ceux de l'armée; il tenait très

fréquemment, tous les deux jours, par exemple, un conseil de

subsistances où assistait tout ce qui était convoqué pour y apporter le

tribut de ses lumières. L'empereur eut alors à regretter d'avoir

congédié la compagnie des vivres; le conseiller d'État qu'il avait mis à

la tête de cette administration (M. Maret, frère du ministre-secrétaire

d'État) était un fort honnête homme; mais il ne pouvait être que

régulateur d'opérations, il n'était point capitaliste: il fallut que

l'empereur lui donnât des sommes énormes pour tenir l'approvisionnement

de Paris au complet. On avait fait la plus grande de toutes les fautes

en se servant pour l'armée des farines de Paris, dont on avait laissé

vider les magasins: si, dans un moment comme celui-là, l'empereur avait

été absent, il y aurait infailliblement eu de très grands désordres,

parce qu'en matière d'argent personne n'aurait osé prendre sur lui

d'ordonner, et que, d'un autre côté, le ministre du trésor public

n'aurait pas acquitté ce qui aurait été tiré sur lui sans l'autorisation

de l'empereur. Ce fut donc encore l'empereur qui fit tous les métiers

dans cette circonstance; mais, quels que fussent les soins qu'il avait

recommandé que l'on prît, et dont il donna l'exemple à tout le monde, il

dut encore avancer des sommes énormes à l'approvisionnement de Paris

pour tenir le prix du pain à un taux proportionné au prix de la journée

de l'ouvrier; il dut faire ajouter jusqu'à 12 et 15 francs à chaque sac

de blé pour que le pain restât à 16 sous les quatre livres. Il résulta

de là que le pain se trouva à meilleur marché à Paris que dans les

campagnes, en sorte que celles-ci vinrent de tous côtés en acheter à

Paris pour le porter au-dehors et le vendre, ce qui augmentait la

consommation de la capitale, et par conséquent les dépenses de

l'administration, chargée de tenir le pain à un prix modique.

Tout cela donnait de l'humeur à l'empereur. Il faisait tout ce qui était

en lui pour apporter au moins l'aisance dans cette classe de la

population pour laquelle le pain est la première des dépenses, et l'on

était forcé de reconnaître qu'il y avait absence de ressources: aussi

nous passâmes un hiver cruel à Paris. Il y eut beaucoup de vols, et

quoique l'on eût multiplié les fourneaux économiques, dans lesquels on

cuisait par jour une immense quantité de soupes qui se donnaient au prix

le plus modique, on eut beaucoup de peine à éloigner le mal que donne à

des malheureux la peur de mourir de faim.

En même temps que l'empereur faisait tous ses efforts pour maintenir les

subsistances des pauvres au plus bas prix possible pour la circonstance,

il leur fournissait les moyens de gagner un peu plus d'argent en les

faisant travailler; c'est à cette occasion qu'il fit ouvrir les travaux

du canal de Saint-Maur près Paris. Ce canal devait joindre la Marne à la

Seine, en évitant quatre ou cinq lieues de détours que cette première

rivière fait avant d'arriver à Charenton. Il devait avoir une double

utilité, en ce que l'on se proposait de construire dessus un grand

nombre de moulins, qui, en accélérant la mouture, eussent diminué les

frais de la boulangerie et par conséquent celui du pain à Paris.

Ces travaux s'exécutaient si près de la capitale, que les familles les

plus indigentes pouvaient y aller travailler, et y subsister au moyen

des fourneaux à la Rumfort que l'on avait fait établir sur les lieux.

De cette manière, un ouvrier avait vécu et se trouvait encore avoir une

bonne partie du prix de sa journée de reste.

L'empereur fit activer les travaux des canaux de Saint-Denis et de

l'Ourcq dans le même but. Son projet était, comme on le sait, de joindre

par un canal de navigation le grand bassin de la Villette à celui que

l'on construisait dans les anciens fossés de la Bastille, et de joindre

le bassin de la Villette à la Seine par le canal de Saint-Martin. Ces

travaux sont aujourd'hui achevés, et l'on sait quelle extension ils ont

donnée au commerce de la capitale.

Un monarque dans l'esprit duquel entrent de semblables conceptions, dont

il suit les détails avec une précision mathématique, mérite qu'on garde

sa mémoire.

L'empereur ne s'en tint pas à faire travailler des terrassiers; il

commanda de l'ébénisterie et de la menuiserie dans le faubourg

Saint-Antoine, de même que dans tous les ateliers d'ouvriers de

différentes professions; il fit confectionner toute sorte d'objets

nécessaires aux armées. Il donna dans cet hiver l'argent à pleines

mains, et avec sa régularité sans pareille, il n'obéra point ses

finances; il supporta directement la dépense des objets de luxe qu'il

avait commandés, et en embellit les palais et musées du gouvernement; il

en fit aussi des cadeaux à un grand nombre de personnes, et il fit

supporter par les budgets des ministres dans les départemens desquels

les objets confectionnés rentraient, les sommes qu'ils avaient coûtées,

par exemple, celui de l'intérieur et celui de la guerre. De cette

manière, il remplit ses magasins, soulagea l'indigence, et arriva sans

incidens fâcheux à la fin d'une cruelle saison qui semblait nous

annoncer de bien grands malheurs. J'ai vu le compte des sommes qu'il lui

en coûta seulement pour payer la différence qu'il y avait entre le prix

auquel il achetait le blé et celui auquel il avait ordonné que l'on tînt

le pain. Ces sommes me paraissaient invraisemblables, elles passaient

une dizaine de millions; j'étais assez près de l'administration alors,

pour être convaincu que, sans la prodigieuse activité de l'empereur,

malgré ces grands secours, nous ne serions pas sortis d'embarras.

Il en était persuadé lui-même; son mécontentement était extrême contre

l'administration des vivres, qui n'avait que des comptes en règle et des

magasins vides: aussi s'occupait-il lui-même de recréer l'ancienne

compagnie des vivres, qu'il aurait établie à l'instar de la banque, de

manière à pouvoir l'aider, dans le besoin, de tous les capitaux qui

auraient été nécessaires, sans s'exposer à être encore dupe de quelque

grand agiotage, comme il l'avait été en 1805. Ce projet ne fut point

exécuté, parce qu'il fut encore entraîné à la guerre.

C'est une chose honteuse que de voir un pays comme la France exposé à

des disettes de blé. On ne les connaît pas dans les déserts, ni dans les

pays où le blé est apporté d'un autre hémisphère. Il n'y a cependant

qu'une seule observation à faire pour s'en garantir; mais il faut, pour

qu'elle le soit d'une manière constante, qu'elle s'exerce par des

intéressés, et non pas des administrateurs qui ne soignent jamais que

leur responsabilité. L'empereur en était convaincu, et il allait s'en

remettre à eux.

Une suite d'observations a prouvé que la disette arrivait en France tous

les neuf ans, à des distances irrégulières, plus ou moins rapprochées,

selon que de grands événemens avaient plus ou moins interrompu les

communications. On en avait éprouvé une en 1802 ou 1803; on en éprouva

une en 1811, et ce fléau s'est reproduit en 1817.

L'hiver fut assez triste; on ne vit aucun de ces événemens qui occupent

toute une société; il se passa en dîners de représentation, et l'on

n'eut que très peu de plaisirs.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 5 · 第 20 / 71 题