CHAPITRE XI.

Réunion des villes anséatiques.--Protestation de la Russie.--Mesures

prohibitives de cette puissance.--M. de Czernitchef.--Notions qu'il

transmet à son souverain.--Influence de cet événement.--Grossesse de

l'impératrice.--Espérances de la nation.--Naissance du roi de

Rome.--Ivresse générale.

Peu de temps après l'entrée de M. de Bassano aux relations extérieures,

la réunion des villes anséatiques eut lieu, et avec elles celle du petit

pays d'Oldembourg. Cette réunion excita des clameurs générales. On ne

voulut pas voir qu'elle était commandée par la force des choses; que le

système continental, pour lequel on avait déjà tant fait de sacrifices,

devenait une mesure illusoire, si le commerce anglais pouvait verser ses

produits dans ces contrées, et inonder l'Allemagne des tissus et denrées

coloniales que repoussaient nos prohibitions. On aima mieux crier à

l'ambition, à la manie d'étendre, d'agrandir un empire déjà trop vaste,

comme si de telles réunions eussent pu être définitives, comme s'il

n'eût pas sauté aux yeux qu'elles ne pouvaient être que des actes

transitoires destinés à réduire l'industrie étrangère, à montrer à

l'ennemi ce qu'il devait attendre, s'il ne renonçait aux injustes

prétentions qu'il affichait, ou à mettre au plus de nouveaux objets

négociables dans les mains de la France. Quant au pays d'Oldembourg, la

Russie, qui favorisait ouvertement le commerce anglais, venait de

prohiber nos productions; elle était rentrée sous l'influence du cabinet

de Saint-James, on connaissait désormais ses vues, ce n'était pas la

peine de se prêter aux infractions du traité. L'empereur suivait le

développement de ses nouveaux projets; il était informé des

accroissemens qu'elle avait donnés à ses armées, pour le moins aussi

bien qu'elle pouvait l'être de ce que nous faisions en France.

Il disait, à cette occasion: «Voyez ce que l'empereur Alexandre pouvait

faire pour empêcher la guerre de 1809; aujourd'hui qu'il pense devoir

craindre pour lui, il trouve bien des moyens.» Effectivement, sous

prétexte des besoins qu'exigeait la guerre de Turquie dans laquelle il

était engagé, et qu'il était impatient de terminer, il avait petit à

petit doublé son armée. Toute l'Allemagne savait cela comme nous, et

observait les deux cabinets, parce que l'on voyait bien que les armemens

des Russes excédaient les besoins de la guerre de Turquie. Il y avait

déjà de l'inquiétude de part et d'autre[11]. L'empereur ne croyait pas

que les Russes vinssent l'attaquer seuls; mais il craignait encore une

alliance semblable à celle de 1805, alliance qui aurait été plus

dangereuse, en ce qu'il avait moins de moyens réunis, et qu'il aurait eu

affaire avec plus d'ennemis, répandus sur un plus vaste théâtre: aussi

ne précipita-t-il rien; il travailla à se mettre en mesure avec d'autant

plus d'activité, qu'il avait besoin d'entretenir la confiance de ses

alliés. C'est cet état rembruni de l'horizon politique qui le porta à

faire passer en Espagne les troupes des princes confédérés d'Allemagne

pour en retirer autant de troupes françaises et polonaises, dans

lesquelles il avait une grande confiance.

La réunion des villes anséatiques et du pays d'Oldembourg touchait trop

d'intérêts en Europe pour qu'elle y restât indifférente; on n'avait

point encore oublié celle de la Hollande lorsqu'on apprit celle de

Hambourg, Lubeck et Brême; il n'y eut qu'un cri contre nous: ce n'était

que lorsque les Anglais nous prenaient quelque chose que l'on ne criait

pas.

Cette conformité de sentimens réunis contre la France ne pouvait y

rester ignoré, ni manquer d'y causer de vives inquiétudes. Tout cela

sentait la guerre, et on en était horriblement fatigué.

Au milieu de cet état, on eut connaissance d'une protestation par

laquelle les Russes déclaraient qu'ils n'avaient eu aucune part aux

derniers accroissemens de puissance de la France, et notamment à la

réunion des villes anséatiques et du duché d'Oldembourg, contre laquelle

ils protestaient, déclarant que l'empereur de Russie n'y resterait pas

indifférent.

Ce langage était clair, et signifiait, dans toutes les langues du monde,

que l'on devait se préparer à la guerre, laquelle n'était plus qu'à la

distance qu'il y a entre les coups d'épingles et les coups de canon, et

lorsque l'aigreur s'en mêle, ou la parcourt vite.

Déjà même, comme je l'ai dit, avait paru un ukase (concernant le

commerce), qui défendait l'introduction en Russie de nos productions,

tels que les vins de Champagne, de Bourgogne, de Bordeaux, les soieries,

etc., etc., tandis que les produits anglais, qu'Alexandre s'était engagé

à proscrire, avaient désormais plein accès dans ses ports.

Or, comme la Russie devait en faire autant vis-à-vis du commerce

anglais, par suite de son alliance avec nous, il en résultait

nécessairement qu'elle se privait de tout commerce, ce qu'il était

absurde de penser. La puissance d'un empereur de Russie ne pourra jamais

aller jusqu'à imposer cette privation à son pays: ce serait ne pas le

connaître que de croire le contraire. Aussi ne tarda-t-on pas à voir un

autre ukase qui favorisait le commerce anglais. L'empereur Alexandre

était bien persuadé de cette nécessité, et il en était au point qu'il

fallait qu'il fermât les yeux sur l'inobservation de l'article de son

traité d'alliance avec nous, par lequel il avait consenti à la fermeture

de ses ports aux Anglais, qu'il laissa librement entrer et sortir de

partout, ou bien qu'il se préparât personnellement aux plus grands

malheurs.

Ainsi l'ukase contre le commerce français n'était que le signal d'un

rapprochement certain entre l'Angleterre et lui, et par conséquent celui

de la rupture de l'alliance entre nos deux pays. L'Angleterre avait bien

jugé que son rapprochement de la Russie devait être la conséquence de

l'alliance de la France et de l'Autriche.

Nous étions à la fin de février 1811: tous les esprits apercevaient dans

le lointain l'orage qui se formait, et chacun s'en attristait. Les

affaires de commerce, qui étaient déjà réduites à peu de chose,

devinrent tout-à-fait nulles.

La légation russe observait ce qui se passait dans toutes les

directions; en prenant un air pacifique, elle eut bientôt groupé autour

d'elle tous ceux que la curiosité y attirait pour connaître le point où

l'on en était, ainsi que ceux qui comptaient sur des revers, sans

lesquels ils ne pouvaient pas espérer de voir leur état changer.

L'aide-de-camp de l'empereur Alexandre, qui se trouvait à Paris, se mit

en mouvement pour connaître les états de nos recrutemens et de nos

armemens; c'était un thermomètre d'après lequel on pouvait assigner

l'époque d'un commencement d'opérations. Pour faire valoir son zèle et

l'emploi de son temps, il supposa à l'empereur Napoléon le projet de

diriger vers la Pologne tout ce qui était destiné pour l'Espagne, et

donna à sa correspondance avec son maître cette couleur; il s'en était

laissé imposer par ceux qui débitaient les contes de partage de l'empire

russe; il devint à Paris un instrument dont la malveillance s'empara, et

auquel elle fit parvenir des informations ridicules qu'il rendit

cependant en Russie comme des faits positifs. Il était naturel qu'il en

résultât de la part des Russes des armemens proportionnés à ceux que

l'empereur de Russie était informé que l'on faisait en France; le

contre-coup ne tardait pas à s'en faire sentir à Paris, où l'on

apprenait par l'ambassadeur de France à Pétersbourg ce surcroît

d'armemens de la part des Russes. La conséquence en était d'autres

armemens qui avaient les mêmes suites. C'est ainsi que la présomptueuse

vanité d'un ou deux jeunes Russes, au dessous du rôle qu'ils prenaient,

conduisit pas à pas deux colosses énormes à s'entrechoquer: si le

résultat avait mal tourné pour leur pays, ils auraient été livrés à

l'animadversion de leurs compatriotes; les choses ayant été décidées

contre nous, ils ont des droits à une reconnaissance de leur part,

proportionnée aux chances dans lesquelles ils les avaient engagés.

Je reviendrai sur ce sujet, après avoir raconté plusieurs faits qui

arrivèrent à la même époque.

Nous étions dans le mois de mars 1811: la grossesse de l'impératrice

approchait de sa fin; les esprits étaient livrés à toutes sortes de

calculs sur les conséquences dont serait suivie la naissance d'une

princesse ou d'un prince; on désirait celle de ce dernier avec une

ardeur qui en comprimait l'espérance: on espère ce que l'on désire, et

on craint de ne pas l'obtenir.

La naissance d'un prince fixait toutes les incertitudes; on ne voyait

plus de guerre, parce que l'on n'y voyait plus de but. On n'entrevoyait

plus de secousses révolutionnaires, parce que tous les intérêts

restaient attachés à la même destinée, qui se trouvait assurée. On se

livrait ainsi à toutes sortes de conjectures, lorsque, le 19 mars au

soir, l'impératrice éprouva les premières douleurs de l'enfantement; on

en fut bientôt informé dans tout Paris, parce qu'en même temps que l'on

envoyait chercher l'archi-chancelier et M. Regnault de

Saint-Jean-d'Angely, desquels on avait besoin pour dresser l'acte de

naissance de l'enfant, on faisait appeler les hommes de l'art, tels que

le docteur Corvisart et le chirurgien Dubois, en sorte qu'en moins d'une

heure, les salons du rez-de-chaussée des Tuileries furent remplis de

plus de deux cents personnes, hommes et femmes.

Il n'y avait dans la chambre à coucher de l'impératrice que l'empereur,

l'archi-chancelier, les médecins, la dame d'honneur, avec d'autres dames

de service. On passa toute la nuit dans l'attente; madame la duchesse de

Montebello et madame de Montesquiou sortaient de temps à autre pour

venir apporter des nouvelles de l'état dans lequel se trouvait

l'impératrice, qui souffrait au point de donner de l'inquiétude à son

accoucheur. Celui-ci était arrivé le premier d'entre ses collègues; il

avait jugé presque aussitôt que le travail serait très laborieux, et

était monté chez l'empereur pour l'en prévenir, le prier de descendre et

d'envoyer au plus vite chercher M. Corvisart. L'empereur, qui ne se

décontenançait jamais, répondit à M. Dubois: «Pourquoi voulez-vous que

je descende? Y a-t-il du danger?» M. Dubois répondit que non, mais qu'il

désirait qu'il y fût. L'empereur vit bien que M. Dubois n'avait pas son

assurance accoutumée; il prit le parti de descendre pour lui rendre la

fermeté si nécessaire en pareil cas, mais auparavant il lui demanda si

l'accident qu'il prévoyait était un cas inconnu jusqu'à présent. M.

Dubois lui ayant répondu qu'il en avait vu mille de semblables: «Eh

bien! répondit l'empereur, comment avez-vous fait? je n'y étais pas;

faites dans celui-ci comme dans les autres: prenez votre courage à deux

mains, et supposez que vous n'accouchez pas l'impératrice, mais une

bourgeoise de la rue Saint-Denis.»

Alors M. Dubois regardant un moment l'empereur, lui dit: «Ah bien!

puisque Votre Majesté le permet, je vais le faire.» Il descendit devant

l'empereur, et, ayant ôté son habit, il travailla avec une assurance

dont la plus grande habileté a toujours besoin; il n'y a nul doute que

ce ne soit à celle de M. Dubois que le fils de l'empereur doit la

conservation de la vie. L'impératrice fut dans un état voisin de

l'anéantissement, et ne put être délivrée qu'à huit heures du matin,

c'est-à-dire qu'elle eut douze heures de souffrances inouïes.

La naissance du roi de Rome fut annoncée de suite au salon, et dans un

instant les deux cents personnes qui y étaient coururent répandre la

nouvelle partout. Depuis plusieurs jours, on avait publié que la

naissance d'une princesse serait annoncée par vingt-un coups de canon,

et celle d'un prince par cent. Dès la veille au soir, les pièces

d'artillerie des Invalides étaient chargées, et les canonniers à leurs

postes. Lorsqu'on leur envoya l'ordre de tirer, ils le firent d'abord

lentement pour les vingt-un coups, et mettant un très-court intervalle

pour inquiéter, ils recommencèrent tout à coup un feu roulant de

quatre-vingts coups de canon, que l'impatience publique accueillit par

des millions de cris de _vive l'empereur!_ Paris n'a jamais, dans ses

grandes fêtes, offert un tableau d'allégresse plus générale: bien que ce

fût un jour ouvrable, ce ne fut que fête partout; un ballon s'éleva tout

à coup, portant dans les nues une nacelle dans laquelle était la célèbre

aéronaute madame Blanchard avec des milliers d'annonces de cette

heureuse nouvelle, et, en suivant la direction du vent, elle les sema

dans toute la campagne. Le télégraphe l'annonça de même, et des

courriers furent expédiés dans les directions où il n'y avait point de

ligne télégraphique.

La fortune, qui nous avait été si constamment fidèle, semblait nous

combler en ce jour du 20 mars 1811, en nous donnant un héritier d'un

pouvoir que tant d'efforts avaient élevé, et qui, faute de cet enfant,

ne nous laissait apercevoir de tous côtés que des abîmes. On espérait de

bonne foi une paix profonde; on n'admettait plus parmi les idées

raisonnables aucune guerre, ni occupations de cette espèce.

Les mois d'avril et de mai se passèrent en félicitations et en

réceptions d'apparat. Jamais enfant n'est venu au monde sous des

auspices aussi heureux, et qui promettaient autant le concours de toutes

les volontés pour conserver intact un héritage qui semblait ne pouvoir

être divisé que faute de sa naissance.

Ceux qui depuis ont outragé son adolescence se montraient alors les plus

ardens à offrir des voeux à son père, et lui renouvelaient des milliers

de sermens, dont pas un n'a été à l'épreuve du malheur.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 5 · 第 17 / 71 题