Fâcheuse situation du commerce.--L'empereur vient à son
secours.--Embarras de M. de Talleyrand.--Vente de son hôtel.--Comment il
meuble celui qu'il habite aujourd'hui.--Dépôt du duc d'Otrante.--M.
Laffitte.--Ses idées sur le système continental.
C'est au commencement de l'hiver de cette année que plusieurs maisons de
banque et de commerce éprouvèrent des embarras qui n'étaient que la
conséquence de ceux de leurs correspondans, dont les affaires avaient
souffert par suite d'une résistance de leur part aux mesures dont on
voulait frapper le commerce anglais. En Hollande, les maisons les plus
considérables faisaient leur liquidation et renonçaient aux affaires; en
Belgique, on avait découvert une fraude importante qui avait pris le
caractère d'un commerce permis: non-seulement on l'avait arrêté, mais on
était revenu à l'examen des livres de toutes les maisons qui l'avaient
fait, et on les avait frappées de tous les droits qu'elles avaient évité
de payer. Quelques unes en furent ruinées, parce qu'elles avaient vendu
leurs marchandises en raison des facilités qu'elles trouvaient à les
introduire, et cela ne porta aucune atteinte aux maisons anglaises, qui
étaient déjà remboursées de ce qui leur était dû.
Toutes ces mesures avaient frappé d'épouvante; chacun resserrait ses
affaires; les capitalistes retiraient leurs fonds, et il y eut un moment
où des maisons fort respectables eurent besoin d'argent, quoiqu'ayant
leurs magasins pleins de marchandises qu'ils ne pouvaient pas écouler.
L'empereur se fit faire plusieurs rapports sur ces sortes d'affaires, et
tous concluaient que la plupart des négocians qui étaient dans cette
situation n'y étaient pas tous tombés par suite de la retraite des
capitaux qui leur avaient été confiés, mais pour avoir donné à leurs
opérations une extension disproportionnée à ceux qu'il pouvaient avoir,
ce qui les avait obligés de les augmenter en créant un papier de
circulation, lequel papier s'était trouvé sans hypothèque dans leur
liquidation, et avait causé leurs embarras. Néanmoins il vint au secours
des uns et des autres, et ouvrit ses coffres; il leur avança jusqu'à six
à sept millions de son économie, pour préserver le commerce de Paris et
celui de plusieurs autres villes d'une catastrophe.
C'est à cette occasion que je suis entré pour la première fois en
rapport avec M. Laffitte, que je ne connaissais pas auparavant, et qui
depuis long-temps dirigeait la maison de banque de M. Perregaux,
particulièrement depuis la maladie qui l'a conduit au tombeau.
L'empereur avait souvent parlé devant moi de la crise du commerce; cela
avait même été la matière d'une discussion du conseil, et il m'était
facile de voir que l'empereur parlait d'après des rapports qu'on lui
avait remis de divers endroits sans qu'aucun l'eût convaincu. Je
m'aperçus qu'en soutenant une discussion avec mon collègue Mollien
(ministre du trésor, qui siégeait à côté de moi), il me regardait comme
pour m'exciter; il savait cependant bien que j'étais étranger à ces
matières, et j'eus un moment la peur qu'il ne cherchât à inculquer à
Mollien que j'étais l'auteur de ces rapports. Aussi je plaçai dans la
discussion une lourde bêtise qui réhabilita ma réputation. Néanmoins le
regard de l'empereur voulait dire quelque chose, et comme je savais
depuis long-temps qu'il aimait mieux qu'on le devinât que de le faire
parler, je me mis à l'oeuvre tout en sortant du conseil.
J'étais resté en rapports d'amitié avec Bourrienne; l'empereur le
savait, et écoutait complaisamment tout ce que je lui en disais quand je
rencontrais l'occasion de lui parler de lui, ce qui me donnait l'espoir
de le lui faire remployer d'une manière quelconque.
Bourrienne connaissait bien mieux que moi ce que signifiait un geste de
l'empereur, et je crus un moment qu'il avait connaissance des rapports
qui avaient occupé l'esprit de l'empereur. Après avoir causé avec
Bourrienne, je me décidai à aller quérir des lumières près de M.
Laffitte, qui avait déjà dans le commerce une puissance d'opinion
d'autant plus forte qu'elle reposait sur une indépendance absolue de
caractère personnel, laquelle lui avait mérité une considération qui a
été accrue et consolidée depuis par les événemens.
Une affaire d'arbitrage à laquelle je m'intéressais, et dans laquelle on
désirait avoir l'opinion de M. Laffitte, vint fort à propos. Je le fis
prier par Bourrienne de venir me voir.
J'avais à l'entretenir de trois choses, d'abord de la crise du commerce,
de ses causes et de ses conséquences; ensuite du système continental et
des licences.
En écoutant parler M. Laffitte, je revenais petit à petit à ses
opinions, et s'il me lit, il jugera si je les ai bien retenues.
J'eus avec lui plusieurs entretiens dans lesquels il me développa son
opinion y que je mets ici sous les yeux du lecteur.
«Une règle infaillible pour les gouvernemens pour bien juger de la
marche des affaires et de l'état de l'opinion, me disait-il, c'est que
tout ce qui est en opposition avec les intérêts est nécessairement en
opposition avec les affections. L'arbitraire de l'administration tue la
confiance et le crédit; le blocus ne produit aucun bien dans le présent,
et son effet naturel est de détruire tous nos avantages commerciaux dans
l'avenir. Le commerce est inoffensif de sa nature; il est
gouvernemental, puisqu'il a besoin de protection: s'il est dans
l'opposition, c'est qu'il se trouve lésé, ou qu'il manque de garanties.
Ceux qui ne prospèrent qu'avec l'ordre et la tranquillité ne veulent pas
de révolutions.
«Le blocus continental est, au premier abord, une grande pensée. La
théorie présente à l'esprit un résultat prompt et même admirable; mais
l'imagination ne suffit pas dans les matières positives: ce qu'il faut
voir avant tout, c'est la possibilité de l'exécution. Quelques fabricans
peuvent s'applaudir de l'essor que cette mesure a donné à leur
industrie; mais la masse des négocians ne peut que souffrir d'un
commerce qui n'a lieu que par privilége, et les hommes d'État n'y voient
qu'un abandon fait aux Anglais du commerce de l'univers.
«Il ne faut point s'abuser par de vaines paroles; les flagorneries
peuvent plaire à des princes vulgaires, la vérité seule convient au
génie de l'empereur. Ce qu'il faut lui dire donc, c'est que le blocus
cerne le continent et non pas l'Angleterre; c'est au continent seul à
qui il est défendu de mettre un vaisseau en mer.
«La question ainsi posée, qu'en résultera-t-il? L'Angleterre perdra la
totalité des consommateurs du continent, et le monopole du reste du
monde lui sera abandonné sans partage: le continent au contraire se
suffira à lui-même, sans partage avec l'Angleterre, et tout échange
d'ailleurs lui sera interdit avec le reste de l'univers. Or, le
continent européen vaut-il, à lui seul, toutes les autres parties du
monde? C'est ce qu'il y aurait à examiner, si le blocus était possible;
mais les licences qu'on accorde prouvent qu'on a à s'occuper d'une autre
solution.
«La France, pays manufacturier, gagnera par l'expulsion des Anglais des
différens marchés de l'Europe; c'est là pour elle la seule compensation
de ce qu'elle perdra par la cessation de tous ses autres rapports avec
l'Amérique, l'Afrique et l'Inde; mais l'Espagne, l'Autriche, la Prusse
et la Russie que gagneront-elles? Pour elles, tout est perte sans qu'il
en résulte le moindre avantage, et cet état forcé peut-il durer
longtemps?
«Les plaintes des sujets ne sont pas sans influence sur la conduite des
gouvernemens, quand elles sont aussi légitimes: on cède momentanément à
la nécessité; mais les intérêts réagissent, et bientôt ces intérêts
parlent si haut, qu'il faut enfin les écouter.
«Sous ce rapport, monseigneur, il n'y a pas une puissance qui, étant
ostensiblement avec nous, ne soit en secret contre nous et de coeur avec
l'Angleterre. Sans se parler, elles s'entendent entre elles, et à la
première occasion elles ne manqueront pas d'éclater. La Russie surtout,
la plus forte et la plus lésée, ne doit-elle pas le faire craindre par
cela seul qu'elle ne peut pas tenir ce qu'elle a promis? Quant à moi, je
n'en doute point; rien ne peut remplacer pour elle les factoreries
anglaises. Les pertes sont énormes, et là elles retombent sur les grands
et non sur le peuple. Les grands disposent de la cour et de l'armée, et
un seul fait vous fera juger quelles doivent être leurs intentions.
Avant le blocus, le _rouble_ valait 3 francs, maintenant il se maintient
à peine à 20 sous.
«Cette considération du moment fait jeter un coup-d'oeil plus inquiet sur
l'avenir. Le nord jusqu'à présent fournissait les bois, les chanvres,
tous les objets les plus essentiels à la marine; déjà les Anglais sont
conduits à les aller chercher en Amérique, et des habitudes ainsi
prises, on ne les change pas.
«Le génie lui-même, monseigneur, doit s'arrêter devant la force des
choses: les _licences_ déposent contre la vérité du système; ce qui est
violent ne dure pas. Ainsi déjà le _blocus_ a été détruit par les
_licences_; les licences n'ont fait qu'établir le privilége dans le
commerce, et ce privilége ne sert qu'à assurer le profit des Anglais.
Maîtres de tous les marchés, eux seuls ont le droit d'acheter et de
vendre; ils repoussent nos produits en nous livrant les denrées de
l'Inde et de l'Amérique: les sucres, par exemple, nous les payons six
francs, et ils ne les achètent tout au plus que huit à neuf sous!
«Ce qu'il y a d'évident, vous le voyez, c'est le bénéfice énorme de
l'Angleterre. Quelques négocians privilégiés retirent quelque profit par
leur rôle intermédiaire; mais ce profit, ils l'obtiennent sur le
consommateur et non sur l'Angleterre, et ce qu'il ne faut pas oublier,
c'est que le consommateur est Français.
«Ce système des licences ne peut tromper personne; il porte atteinte à
la respectabilité du commerce par les fraudes et les supercheries qui
lui sont indispensables; il mécontente les alliés et les nationaux en
les obligeant à payer les denrées quatre à cinq fois leur valeur.
«Nos exportations ne diminuent pas, vous le savez, le tribut énorme que
l'on paie ainsi à l'Angleterre: presque tous les objets qui les
composent, ridiculement exagérés dans leurs prix, ne sont chargés sur
nos bâtimens que pour être jetés à la mer. Mieux vaudrait encore les
garder pour en vêtir les pauvres. Quoi qu'il en soit, pour en finir en
deux mots, le blocus et les licences se réduisent à ceci: les Anglais
vendent tout au continent et n'en achètent rien; maîtres du prix d'achat
ailleurs et de la vente chez nous, ils font sans concurrence un double
profit. La France fabrique au contraire en pure perte, puisque ses
produits se trouvent condamnés à la destruction; elle peut gagner
quelque chose sur l'étranger par la revente des denrées, mais ces
étrangers sont nos alliés, et le blocus pèse ainsi doublement sur eux.
Ils perdent sur leurs produits, qu'ils ne vendent à personne; ils
perdent sur les denrées coloniales, qu'ils ne peuvent acheter que de
nous.
«Un pareil état de choses ne saurait durer: la Prusse, l'Autriche, la
Russie voudront accorder à leur tour des licences; les Anglais le
savent, le coeur de nos alliés est pour eux, et ils ne reculeront pas;
l'humeur et les reproches ne tarderont pas d'éclater, le blocus ne sera
plus rien, nos alliés se rapprocheront forcément de nos ennemis, et de
nouvelles guerres mettront de nouveau peut-être notre avenir en
question.
«Avec un ajournement aussi indéfini de la paix, il est bien difficile
que le pays prospère et que la confiance s'établisse. La gloire ne
suffit pas à une nation; celle de l'empereur est immortelle, mais il
faudrait voir au bout le bien-être et le repos.
«Pour les hommes d'État, le blocus est donc, comme je l'ai dit, un
projet gigantesque, hardi, mais dont le succès est impossible. Les
licences, dont l'idée première d'échanger des objets fabriqués dont nous
regorgeons contre des matières premières dont nous manquons, étaient
belles; mais, par suite d'abus, elles sont devenues un honteux
privilége, il n'y a que ceux qui les obtiennent qui ont intérêt à y
applaudir.
«Mais il ne faut pas s'y tromper: ce n'est pas ce mal passager du blocus
qui intimide et qui décourage. L'empereur a assez de génie et de savoir
pour tout concilier. Le mal vient peut-être d'une prévention injuste
qu'on lui a suggérée lors de ses premières campagnes. Jugeant le grand
nombre par l'exception, peut-être confond-il le financier avec le
traitant, le négociant avec certains fournisseurs. De là sans doute
s'établit l'arbitraire de l'administration; le manque aux promesses est
opposé, par une espèce de représailles, aux actes de la fraude, et la
bonne foi, qui donne la vie à tout, n'existe nulle part.
«Un fait humiliant et qui donne la clef de plusieurs autres, c'est
l'état du crédit de la France et du crédit de l'Angleterre. La dette
anglaise est de 18 à 19 milliards, la nôtre n'est que de 1,200 à 1,300
millions, et cependant les Anglais pourraient emprunter au besoin encore
des sommes bien plus considérables que celles que nous pourrions
emprunter nous-mêmes, et surtout, à un prix infiniment meilleur.
Pourquoi cette différence? pourquoi le crédit de l'État est-il plus bas
en France que le crédit des premiers banquiers et des premiers
négocians, tandis que la situation inverse est permanente en Angleterre?
Un mot suffit pour l'expliquer: pour refaire son crédit en Angleterre,
il n'y a qu'à travailler avec le gouvernement; pour perdre le sien en
France, il n'y a qu'à ne pas s'en abstenir. L'Angleterre tout entière
est, pour ainsi dire, une seule maison de commerce dont les ministres
sont les gérans; les lois sont le contrat que le pouvoir lui-même ne
peut enfreindre; ici le conseil d'État usurpe la puissance des
tribunaux, et j'oserais presque vous dire que rien d'utile ne se fait,
parce qu'il n'y a rien qui soit véritablement garanti.»
Ici M. Laffitte s'étendit longuement sur la cause et les effets de la
crise qu'il ne voyait ni dans les effets du blocus ni dans quelques
folles opérations de jeu. Appuyant les raisonnemens par les faits, il
m'expliqua les mesures qu'il y avait à prendre pour que le gouvernement
marchât dans sa force en mettant l'immensité de ses ressources à profit;
à mesure qu'il parlait, je me sentais entraîné par ses idées. Je ne
chercherai pas à les rendre, parce que je les expliquerais mal
peut-être, et qu'aujourd'hui il ne s'agit plus de leur application;
voulant m'en occuper cependant, et ne le pouvant pas au moment même, je
me promis bien de le revoir plus tard, me bornant, d'après tout ce que
j'avais appris, à disposer l'empereur de mon mieux à accorder les
secours pressans qui étaient sollicités par plusieurs maisons.
Ces secours n'étaient regardés par M. Laffitte que comme des palliatifs,
ne décidant rien sur le fond des choses. Il y applaudit néanmoins, et
les avantages momentanés qu'il y voyait, et qu'il me développa,
m'expliquèrent ce que voulaient dire une foule de rapports qui me
parvenaient à la journée, et qui s'enveloppaient dans le mystère des
insinuations.
Mieux instruit par ces entretiens de la situation du moment, je priai M.
Laffitte de me mettre ses idées par écrit: il se rendit à mes désirs; je
présentai cette note à l'empereur. Ce même jour, un de ses ministres lui
faisant un rapport sur les mesures prohibitives, l'empereur prit de
l'humeur et dit en plein conseil: Avec toutes vos mesures, vous mettez
le commerce de France en liquidation.
L'empereur devint ensuite d'une facilité extrême pour accorder des
secours aux maisons bien famées qui furent atteintes par la crise.
Bientôt les demandes d'argent se multiplièrent au point de le rendre
rêveur. Il jugea de la vérité des opinions de M. Laffitte, en voyant le
fabricant M. Oberkam menacé de manquer; il le fit venir et lui dit de
prendre tout l'argent dont il aurait besoin pour éviter ce malheur et
pour continuer à travailler, et cette maison fut soutenue par ses
libéralités.
La première de Paris qui fut dans le cas d'y avoir recours fut la maison
Tourton-Ravel. Il n'était assurément pas dans le droit de compter sur de
la bienveillance de la part de l'empereur d'après sa conduite envers lui
dans l'affaire du général Moreau, néanmoins il n'attendit pas
vingt-quatre heures le secours qu'il avait sollicité; il fut obligé par
le prêt d'une somme énorme, pour le remboursement de laquelle il prit
des arrangemens à sa convenance avec le ministre du trésor. C'est à moi
que M. Tourton est venu confier son embarras en me remettant une lettre
pour l'empereur, et si je le cite, c'est parce qu'il était encore
débiteur d'une bonne partie de ce prêt, lorsqu'il s'est fait remarquer
parmi ceux qui ont consommé sa perte à l'époque de la première
occupation de Paris.
À la même époque, la maison Simon fit faillite; elle demanda des
secours, mais on ne lui en accorda pas, parce qu'elle ne présentait pas
de garanties morales suffisantes. Le désastre de cette maison engloutit
(d'après ce qui m'a été rapporté à cette époque) quatorze cent mille
francs à M. de Talleyrand. Il avait déjà des affaires en mauvais état,
et son revenu suffisait à peine pour payer l'intérêt dû à ses
créanciers; il se vit réduit au traitement qu'il recevait de l'empereur,
et il eut encore le désagrément de se voir pressé par des créanciers
qui, ayant eux-mêmes besoin de leur argent, le menaçaient de
l'actionner. Je dus employer mon intervention pour le préserver d'un
éclat qui aurait été jusque-là sans exemple pour un homme de son rang.
Il fut obligé d'emprunter cent mille écus à une maison de banque, qui
elle-même manqua quelque temps après; sa situation était réellement
pénible: il vint m'en parler et me prier d'engager l'empereur à lui
acheter sa maison, qui était l'ancien hôtel de Valentinois, situé rue de
Varennes.
L'empereur n'était pas content de lui, on avait prêté beaucoup de
mauvais propos à M. de Talleyrand contre ce prince. Ils pouvaient être
faux, à la vérité; mais s'il ne devait pas en porter la peine, il n'y
avait pas non plus de motif pour venir à son secours.
Néanmoins l'empereur ne voulut pas qu'un homme qui l'avait servi fût
dans une aussi affligeante position, et quoiqu'il n'eût que faire de
l'hôtel de Valentinois, il l'envoya visiter et estimer par M. Fontaine,
architecte des châteaux des Tuileries, du Louvre, de Saint-Cloud, etc.
L'architecte de M. de Talleyrand opéra contradictoirement avec M.
Fontaine, et sur leur rapport l'empereur acheta l'hôtel de Valentinois
tout meublé, et le paya comptant deux millions cent mille francs.
M. de Talleyrand ne laissa cependant pas d'en emporter tous les meubles,
qu'il put placer dans le nouvel hôtel qu'il avait acheté au coin de la
rue Saint-Florentin; il fit, dans cette occasion, une affaire doublement
bonne, en ce que ce nouvel hôtel appartenait à l'ancien ambassadeur
d'Espagne, avec lequel M. de Talleyrand avait une liquidation à faire;
il reçut l'hôtel en place d'une somme qu'il n'aurait peut-être pas eue
avant qu'on eût pu le vendre.
Je cite cette anecdote, parce que l'on a accusé l'empereur de s'être
emparé de l'hôtel de M. de Talleyrand après que celui-ci eut fini de
l'arranger. Je demande à un homme raisonnable qui est-ce qui aurait pu
payer deux millions cent mille francs une maison que M. de Talleyrand
avait besoin de vendre, et si l'empereur, qui n'a su qu'en faire après
l'avoir acquise, pouvait avoir un autre but que d'obliger M. de
Talleyrand en l'en débarrassant.
À cette même époque, je fus témoin d'un autre fait d'obligeance de
l'empereur envers un homme qui ne l'a sans doute pas su, parce qu'il m'a
été défendu d'en parler. Je puis le faire aujourd'hui par plusieurs
motifs. M. Fouché, en quittant le ministère de la police, avait des
sommes considérables, et il rendait assez peu de justice à l'empereur
pour craindre qu'on ne les lui saisît; il avait eu plus de confiance
dans la bonne foi d'un simple employé du ministère de la police, nommé
Dupont ou Dumont, qui était sa créature. Au moment où il partait pour
l'Italie, il remit à cet employé une somme très considérable, de
laquelle il ne tira aucune pièce qui pût en laisser trace; peu de temps
après, cet employé mourut; il laissait une veuve et deux enfans dans
l'indigence. Cette femme, qui ignorait ce qui s'était passé entre M.
Fourché et son mari, pouvait naturellement attendre qu'on lui
représentât le reçu qu'elle devait supposer que son mari avait fait de
ce dépôt. Si elle avait agi ainsi, il eût été impossible de lui faire
rendre cette somme, quelle trouva à la mort de son mari, d'autant plus
que les réclamans voulaient éviter l'éclat.
Des amis de M. Fouché me prévinrent de cet événement. J'eus une occasion
d'en parler le même soir à l'empereur, qui m'ordonna d'intervenir de
tous mes moyens pour que M. Fouché ne perdît pas un sou; je n'eus aucune
peine pour l'obtenir, car la veuve était une vertueuse femme qui avait
rendu le dépôt à la première réclamation. Néanmoins madame Fouché, qui
n'avait pas suivi son mari en Italie, et qui était une femme d'un esprit
juste, avait trop bien senti le danger qu'il avait couru, pour être
insensible aux intentions que l'empereur avait manifestées dans cette
circonstance; elle vint me prier de solliciter pour elle une audience de
l'empereur, qui lui fut accordée, et dans laquelle elle le remercia.