CHAPITRE IX.

Fâcheuse situation du commerce.--L'empereur vient à son

secours.--Embarras de M. de Talleyrand.--Vente de son hôtel.--Comment il

meuble celui qu'il habite aujourd'hui.--Dépôt du duc d'Otrante.--M.

Laffitte.--Ses idées sur le système continental.

C'est au commencement de l'hiver de cette année que plusieurs maisons de

banque et de commerce éprouvèrent des embarras qui n'étaient que la

conséquence de ceux de leurs correspondans, dont les affaires avaient

souffert par suite d'une résistance de leur part aux mesures dont on

voulait frapper le commerce anglais. En Hollande, les maisons les plus

considérables faisaient leur liquidation et renonçaient aux affaires; en

Belgique, on avait découvert une fraude importante qui avait pris le

caractère d'un commerce permis: non-seulement on l'avait arrêté, mais on

était revenu à l'examen des livres de toutes les maisons qui l'avaient

fait, et on les avait frappées de tous les droits qu'elles avaient évité

de payer. Quelques unes en furent ruinées, parce qu'elles avaient vendu

leurs marchandises en raison des facilités qu'elles trouvaient à les

introduire, et cela ne porta aucune atteinte aux maisons anglaises, qui

étaient déjà remboursées de ce qui leur était dû.

Toutes ces mesures avaient frappé d'épouvante; chacun resserrait ses

affaires; les capitalistes retiraient leurs fonds, et il y eut un moment

où des maisons fort respectables eurent besoin d'argent, quoiqu'ayant

leurs magasins pleins de marchandises qu'ils ne pouvaient pas écouler.

L'empereur se fit faire plusieurs rapports sur ces sortes d'affaires, et

tous concluaient que la plupart des négocians qui étaient dans cette

situation n'y étaient pas tous tombés par suite de la retraite des

capitaux qui leur avaient été confiés, mais pour avoir donné à leurs

opérations une extension disproportionnée à ceux qu'il pouvaient avoir,

ce qui les avait obligés de les augmenter en créant un papier de

circulation, lequel papier s'était trouvé sans hypothèque dans leur

liquidation, et avait causé leurs embarras. Néanmoins il vint au secours

des uns et des autres, et ouvrit ses coffres; il leur avança jusqu'à six

à sept millions de son économie, pour préserver le commerce de Paris et

celui de plusieurs autres villes d'une catastrophe.

C'est à cette occasion que je suis entré pour la première fois en

rapport avec M. Laffitte, que je ne connaissais pas auparavant, et qui

depuis long-temps dirigeait la maison de banque de M. Perregaux,

particulièrement depuis la maladie qui l'a conduit au tombeau.

L'empereur avait souvent parlé devant moi de la crise du commerce; cela

avait même été la matière d'une discussion du conseil, et il m'était

facile de voir que l'empereur parlait d'après des rapports qu'on lui

avait remis de divers endroits sans qu'aucun l'eût convaincu. Je

m'aperçus qu'en soutenant une discussion avec mon collègue Mollien

(ministre du trésor, qui siégeait à côté de moi), il me regardait comme

pour m'exciter; il savait cependant bien que j'étais étranger à ces

matières, et j'eus un moment la peur qu'il ne cherchât à inculquer à

Mollien que j'étais l'auteur de ces rapports. Aussi je plaçai dans la

discussion une lourde bêtise qui réhabilita ma réputation. Néanmoins le

regard de l'empereur voulait dire quelque chose, et comme je savais

depuis long-temps qu'il aimait mieux qu'on le devinât que de le faire

parler, je me mis à l'oeuvre tout en sortant du conseil.

J'étais resté en rapports d'amitié avec Bourrienne; l'empereur le

savait, et écoutait complaisamment tout ce que je lui en disais quand je

rencontrais l'occasion de lui parler de lui, ce qui me donnait l'espoir

de le lui faire remployer d'une manière quelconque.

Bourrienne connaissait bien mieux que moi ce que signifiait un geste de

l'empereur, et je crus un moment qu'il avait connaissance des rapports

qui avaient occupé l'esprit de l'empereur. Après avoir causé avec

Bourrienne, je me décidai à aller quérir des lumières près de M.

Laffitte, qui avait déjà dans le commerce une puissance d'opinion

d'autant plus forte qu'elle reposait sur une indépendance absolue de

caractère personnel, laquelle lui avait mérité une considération qui a

été accrue et consolidée depuis par les événemens.

Une affaire d'arbitrage à laquelle je m'intéressais, et dans laquelle on

désirait avoir l'opinion de M. Laffitte, vint fort à propos. Je le fis

prier par Bourrienne de venir me voir.

J'avais à l'entretenir de trois choses, d'abord de la crise du commerce,

de ses causes et de ses conséquences; ensuite du système continental et

des licences.

En écoutant parler M. Laffitte, je revenais petit à petit à ses

opinions, et s'il me lit, il jugera si je les ai bien retenues.

J'eus avec lui plusieurs entretiens dans lesquels il me développa son

opinion y que je mets ici sous les yeux du lecteur.

«Une règle infaillible pour les gouvernemens pour bien juger de la

marche des affaires et de l'état de l'opinion, me disait-il, c'est que

tout ce qui est en opposition avec les intérêts est nécessairement en

opposition avec les affections. L'arbitraire de l'administration tue la

confiance et le crédit; le blocus ne produit aucun bien dans le présent,

et son effet naturel est de détruire tous nos avantages commerciaux dans

l'avenir. Le commerce est inoffensif de sa nature; il est

gouvernemental, puisqu'il a besoin de protection: s'il est dans

l'opposition, c'est qu'il se trouve lésé, ou qu'il manque de garanties.

Ceux qui ne prospèrent qu'avec l'ordre et la tranquillité ne veulent pas

de révolutions.

«Le blocus continental est, au premier abord, une grande pensée. La

théorie présente à l'esprit un résultat prompt et même admirable; mais

l'imagination ne suffit pas dans les matières positives: ce qu'il faut

voir avant tout, c'est la possibilité de l'exécution. Quelques fabricans

peuvent s'applaudir de l'essor que cette mesure a donné à leur

industrie; mais la masse des négocians ne peut que souffrir d'un

commerce qui n'a lieu que par privilége, et les hommes d'État n'y voient

qu'un abandon fait aux Anglais du commerce de l'univers.

«Il ne faut point s'abuser par de vaines paroles; les flagorneries

peuvent plaire à des princes vulgaires, la vérité seule convient au

génie de l'empereur. Ce qu'il faut lui dire donc, c'est que le blocus

cerne le continent et non pas l'Angleterre; c'est au continent seul à

qui il est défendu de mettre un vaisseau en mer.

«La question ainsi posée, qu'en résultera-t-il? L'Angleterre perdra la

totalité des consommateurs du continent, et le monopole du reste du

monde lui sera abandonné sans partage: le continent au contraire se

suffira à lui-même, sans partage avec l'Angleterre, et tout échange

d'ailleurs lui sera interdit avec le reste de l'univers. Or, le

continent européen vaut-il, à lui seul, toutes les autres parties du

monde? C'est ce qu'il y aurait à examiner, si le blocus était possible;

mais les licences qu'on accorde prouvent qu'on a à s'occuper d'une autre

solution.

«La France, pays manufacturier, gagnera par l'expulsion des Anglais des

différens marchés de l'Europe; c'est là pour elle la seule compensation

de ce qu'elle perdra par la cessation de tous ses autres rapports avec

l'Amérique, l'Afrique et l'Inde; mais l'Espagne, l'Autriche, la Prusse

et la Russie que gagneront-elles? Pour elles, tout est perte sans qu'il

en résulte le moindre avantage, et cet état forcé peut-il durer

longtemps?

«Les plaintes des sujets ne sont pas sans influence sur la conduite des

gouvernemens, quand elles sont aussi légitimes: on cède momentanément à

la nécessité; mais les intérêts réagissent, et bientôt ces intérêts

parlent si haut, qu'il faut enfin les écouter.

«Sous ce rapport, monseigneur, il n'y a pas une puissance qui, étant

ostensiblement avec nous, ne soit en secret contre nous et de coeur avec

l'Angleterre. Sans se parler, elles s'entendent entre elles, et à la

première occasion elles ne manqueront pas d'éclater. La Russie surtout,

la plus forte et la plus lésée, ne doit-elle pas le faire craindre par

cela seul qu'elle ne peut pas tenir ce qu'elle a promis? Quant à moi, je

n'en doute point; rien ne peut remplacer pour elle les factoreries

anglaises. Les pertes sont énormes, et là elles retombent sur les grands

et non sur le peuple. Les grands disposent de la cour et de l'armée, et

un seul fait vous fera juger quelles doivent être leurs intentions.

Avant le blocus, le _rouble_ valait 3 francs, maintenant il se maintient

à peine à 20 sous.

«Cette considération du moment fait jeter un coup-d'oeil plus inquiet sur

l'avenir. Le nord jusqu'à présent fournissait les bois, les chanvres,

tous les objets les plus essentiels à la marine; déjà les Anglais sont

conduits à les aller chercher en Amérique, et des habitudes ainsi

prises, on ne les change pas.

«Le génie lui-même, monseigneur, doit s'arrêter devant la force des

choses: les _licences_ déposent contre la vérité du système; ce qui est

violent ne dure pas. Ainsi déjà le _blocus_ a été détruit par les

_licences_; les licences n'ont fait qu'établir le privilége dans le

commerce, et ce privilége ne sert qu'à assurer le profit des Anglais.

Maîtres de tous les marchés, eux seuls ont le droit d'acheter et de

vendre; ils repoussent nos produits en nous livrant les denrées de

l'Inde et de l'Amérique: les sucres, par exemple, nous les payons six

francs, et ils ne les achètent tout au plus que huit à neuf sous!

«Ce qu'il y a d'évident, vous le voyez, c'est le bénéfice énorme de

l'Angleterre. Quelques négocians privilégiés retirent quelque profit par

leur rôle intermédiaire; mais ce profit, ils l'obtiennent sur le

consommateur et non sur l'Angleterre, et ce qu'il ne faut pas oublier,

c'est que le consommateur est Français.

«Ce système des licences ne peut tromper personne; il porte atteinte à

la respectabilité du commerce par les fraudes et les supercheries qui

lui sont indispensables; il mécontente les alliés et les nationaux en

les obligeant à payer les denrées quatre à cinq fois leur valeur.

«Nos exportations ne diminuent pas, vous le savez, le tribut énorme que

l'on paie ainsi à l'Angleterre: presque tous les objets qui les

composent, ridiculement exagérés dans leurs prix, ne sont chargés sur

nos bâtimens que pour être jetés à la mer. Mieux vaudrait encore les

garder pour en vêtir les pauvres. Quoi qu'il en soit, pour en finir en

deux mots, le blocus et les licences se réduisent à ceci: les Anglais

vendent tout au continent et n'en achètent rien; maîtres du prix d'achat

ailleurs et de la vente chez nous, ils font sans concurrence un double

profit. La France fabrique au contraire en pure perte, puisque ses

produits se trouvent condamnés à la destruction; elle peut gagner

quelque chose sur l'étranger par la revente des denrées, mais ces

étrangers sont nos alliés, et le blocus pèse ainsi doublement sur eux.

Ils perdent sur leurs produits, qu'ils ne vendent à personne; ils

perdent sur les denrées coloniales, qu'ils ne peuvent acheter que de

nous.

«Un pareil état de choses ne saurait durer: la Prusse, l'Autriche, la

Russie voudront accorder à leur tour des licences; les Anglais le

savent, le coeur de nos alliés est pour eux, et ils ne reculeront pas;

l'humeur et les reproches ne tarderont pas d'éclater, le blocus ne sera

plus rien, nos alliés se rapprocheront forcément de nos ennemis, et de

nouvelles guerres mettront de nouveau peut-être notre avenir en

question.

«Avec un ajournement aussi indéfini de la paix, il est bien difficile

que le pays prospère et que la confiance s'établisse. La gloire ne

suffit pas à une nation; celle de l'empereur est immortelle, mais il

faudrait voir au bout le bien-être et le repos.

«Pour les hommes d'État, le blocus est donc, comme je l'ai dit, un

projet gigantesque, hardi, mais dont le succès est impossible. Les

licences, dont l'idée première d'échanger des objets fabriqués dont nous

regorgeons contre des matières premières dont nous manquons, étaient

belles; mais, par suite d'abus, elles sont devenues un honteux

privilége, il n'y a que ceux qui les obtiennent qui ont intérêt à y

applaudir.

«Mais il ne faut pas s'y tromper: ce n'est pas ce mal passager du blocus

qui intimide et qui décourage. L'empereur a assez de génie et de savoir

pour tout concilier. Le mal vient peut-être d'une prévention injuste

qu'on lui a suggérée lors de ses premières campagnes. Jugeant le grand

nombre par l'exception, peut-être confond-il le financier avec le

traitant, le négociant avec certains fournisseurs. De là sans doute

s'établit l'arbitraire de l'administration; le manque aux promesses est

opposé, par une espèce de représailles, aux actes de la fraude, et la

bonne foi, qui donne la vie à tout, n'existe nulle part.

«Un fait humiliant et qui donne la clef de plusieurs autres, c'est

l'état du crédit de la France et du crédit de l'Angleterre. La dette

anglaise est de 18 à 19 milliards, la nôtre n'est que de 1,200 à 1,300

millions, et cependant les Anglais pourraient emprunter au besoin encore

des sommes bien plus considérables que celles que nous pourrions

emprunter nous-mêmes, et surtout, à un prix infiniment meilleur.

Pourquoi cette différence? pourquoi le crédit de l'État est-il plus bas

en France que le crédit des premiers banquiers et des premiers

négocians, tandis que la situation inverse est permanente en Angleterre?

Un mot suffit pour l'expliquer: pour refaire son crédit en Angleterre,

il n'y a qu'à travailler avec le gouvernement; pour perdre le sien en

France, il n'y a qu'à ne pas s'en abstenir. L'Angleterre tout entière

est, pour ainsi dire, une seule maison de commerce dont les ministres

sont les gérans; les lois sont le contrat que le pouvoir lui-même ne

peut enfreindre; ici le conseil d'État usurpe la puissance des

tribunaux, et j'oserais presque vous dire que rien d'utile ne se fait,

parce qu'il n'y a rien qui soit véritablement garanti.»

Ici M. Laffitte s'étendit longuement sur la cause et les effets de la

crise qu'il ne voyait ni dans les effets du blocus ni dans quelques

folles opérations de jeu. Appuyant les raisonnemens par les faits, il

m'expliqua les mesures qu'il y avait à prendre pour que le gouvernement

marchât dans sa force en mettant l'immensité de ses ressources à profit;

à mesure qu'il parlait, je me sentais entraîné par ses idées. Je ne

chercherai pas à les rendre, parce que je les expliquerais mal

peut-être, et qu'aujourd'hui il ne s'agit plus de leur application;

voulant m'en occuper cependant, et ne le pouvant pas au moment même, je

me promis bien de le revoir plus tard, me bornant, d'après tout ce que

j'avais appris, à disposer l'empereur de mon mieux à accorder les

secours pressans qui étaient sollicités par plusieurs maisons.

Ces secours n'étaient regardés par M. Laffitte que comme des palliatifs,

ne décidant rien sur le fond des choses. Il y applaudit néanmoins, et

les avantages momentanés qu'il y voyait, et qu'il me développa,

m'expliquèrent ce que voulaient dire une foule de rapports qui me

parvenaient à la journée, et qui s'enveloppaient dans le mystère des

insinuations.

Mieux instruit par ces entretiens de la situation du moment, je priai M.

Laffitte de me mettre ses idées par écrit: il se rendit à mes désirs; je

présentai cette note à l'empereur. Ce même jour, un de ses ministres lui

faisant un rapport sur les mesures prohibitives, l'empereur prit de

l'humeur et dit en plein conseil: Avec toutes vos mesures, vous mettez

le commerce de France en liquidation.

L'empereur devint ensuite d'une facilité extrême pour accorder des

secours aux maisons bien famées qui furent atteintes par la crise.

Bientôt les demandes d'argent se multiplièrent au point de le rendre

rêveur. Il jugea de la vérité des opinions de M. Laffitte, en voyant le

fabricant M. Oberkam menacé de manquer; il le fit venir et lui dit de

prendre tout l'argent dont il aurait besoin pour éviter ce malheur et

pour continuer à travailler, et cette maison fut soutenue par ses

libéralités.

La première de Paris qui fut dans le cas d'y avoir recours fut la maison

Tourton-Ravel. Il n'était assurément pas dans le droit de compter sur de

la bienveillance de la part de l'empereur d'après sa conduite envers lui

dans l'affaire du général Moreau, néanmoins il n'attendit pas

vingt-quatre heures le secours qu'il avait sollicité; il fut obligé par

le prêt d'une somme énorme, pour le remboursement de laquelle il prit

des arrangemens à sa convenance avec le ministre du trésor. C'est à moi

que M. Tourton est venu confier son embarras en me remettant une lettre

pour l'empereur, et si je le cite, c'est parce qu'il était encore

débiteur d'une bonne partie de ce prêt, lorsqu'il s'est fait remarquer

parmi ceux qui ont consommé sa perte à l'époque de la première

occupation de Paris.

À la même époque, la maison Simon fit faillite; elle demanda des

secours, mais on ne lui en accorda pas, parce qu'elle ne présentait pas

de garanties morales suffisantes. Le désastre de cette maison engloutit

(d'après ce qui m'a été rapporté à cette époque) quatorze cent mille

francs à M. de Talleyrand. Il avait déjà des affaires en mauvais état,

et son revenu suffisait à peine pour payer l'intérêt dû à ses

créanciers; il se vit réduit au traitement qu'il recevait de l'empereur,

et il eut encore le désagrément de se voir pressé par des créanciers

qui, ayant eux-mêmes besoin de leur argent, le menaçaient de

l'actionner. Je dus employer mon intervention pour le préserver d'un

éclat qui aurait été jusque-là sans exemple pour un homme de son rang.

Il fut obligé d'emprunter cent mille écus à une maison de banque, qui

elle-même manqua quelque temps après; sa situation était réellement

pénible: il vint m'en parler et me prier d'engager l'empereur à lui

acheter sa maison, qui était l'ancien hôtel de Valentinois, situé rue de

Varennes.

L'empereur n'était pas content de lui, on avait prêté beaucoup de

mauvais propos à M. de Talleyrand contre ce prince. Ils pouvaient être

faux, à la vérité; mais s'il ne devait pas en porter la peine, il n'y

avait pas non plus de motif pour venir à son secours.

Néanmoins l'empereur ne voulut pas qu'un homme qui l'avait servi fût

dans une aussi affligeante position, et quoiqu'il n'eût que faire de

l'hôtel de Valentinois, il l'envoya visiter et estimer par M. Fontaine,

architecte des châteaux des Tuileries, du Louvre, de Saint-Cloud, etc.

L'architecte de M. de Talleyrand opéra contradictoirement avec M.

Fontaine, et sur leur rapport l'empereur acheta l'hôtel de Valentinois

tout meublé, et le paya comptant deux millions cent mille francs.

M. de Talleyrand ne laissa cependant pas d'en emporter tous les meubles,

qu'il put placer dans le nouvel hôtel qu'il avait acheté au coin de la

rue Saint-Florentin; il fit, dans cette occasion, une affaire doublement

bonne, en ce que ce nouvel hôtel appartenait à l'ancien ambassadeur

d'Espagne, avec lequel M. de Talleyrand avait une liquidation à faire;

il reçut l'hôtel en place d'une somme qu'il n'aurait peut-être pas eue

avant qu'on eût pu le vendre.

Je cite cette anecdote, parce que l'on a accusé l'empereur de s'être

emparé de l'hôtel de M. de Talleyrand après que celui-ci eut fini de

l'arranger. Je demande à un homme raisonnable qui est-ce qui aurait pu

payer deux millions cent mille francs une maison que M. de Talleyrand

avait besoin de vendre, et si l'empereur, qui n'a su qu'en faire après

l'avoir acquise, pouvait avoir un autre but que d'obliger M. de

Talleyrand en l'en débarrassant.

À cette même époque, je fus témoin d'un autre fait d'obligeance de

l'empereur envers un homme qui ne l'a sans doute pas su, parce qu'il m'a

été défendu d'en parler. Je puis le faire aujourd'hui par plusieurs

motifs. M. Fouché, en quittant le ministère de la police, avait des

sommes considérables, et il rendait assez peu de justice à l'empereur

pour craindre qu'on ne les lui saisît; il avait eu plus de confiance

dans la bonne foi d'un simple employé du ministère de la police, nommé

Dupont ou Dumont, qui était sa créature. Au moment où il partait pour

l'Italie, il remit à cet employé une somme très considérable, de

laquelle il ne tira aucune pièce qui pût en laisser trace; peu de temps

après, cet employé mourut; il laissait une veuve et deux enfans dans

l'indigence. Cette femme, qui ignorait ce qui s'était passé entre M.

Fourché et son mari, pouvait naturellement attendre qu'on lui

représentât le reçu qu'elle devait supposer que son mari avait fait de

ce dépôt. Si elle avait agi ainsi, il eût été impossible de lui faire

rendre cette somme, quelle trouva à la mort de son mari, d'autant plus

que les réclamans voulaient éviter l'éclat.

Des amis de M. Fouché me prévinrent de cet événement. J'eus une occasion

d'en parler le même soir à l'empereur, qui m'ordonna d'intervenir de

tous mes moyens pour que M. Fouché ne perdît pas un sou; je n'eus aucune

peine pour l'obtenir, car la veuve était une vertueuse femme qui avait

rendu le dépôt à la première réclamation. Néanmoins madame Fouché, qui

n'avait pas suivi son mari en Italie, et qui était une femme d'un esprit

juste, avait trop bien senti le danger qu'il avait couru, pour être

insensible aux intentions que l'empereur avait manifestées dans cette

circonstance; elle vint me prier de solliciter pour elle une audience de

l'empereur, qui lui fut accordée, et dans laquelle elle le remercia.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 5 · 第 15 / 71 题