Arrivée à Paris d'un jeune Saxon.--Son dessein d'assassiner
l'empereur.--Décision remarquable de ce prince.--Livre de M. Daunou.--Ce
qu'eût pu devenir la France.
L'empereur a toujours été trop bon, même envers ses ennemis personnels:
je vais en citer un exemple dont j'ai été témoin, et qui est arrivé
précisément à la suite de cette affaire de prêtres.
Je fus informé, dans le courant de l'hiver, qu'une famille de qualité de
Dresde était fort inquiète des résolutions d'un jeune homme de vingt ans
qui lui appartenait, lequel était parti tout d'un coup de l'université
de Halle ou de Leipsick, où il faisait ses études, et avait pris un
passeport pour Francfort-sur-le-Mein, d'où probablement il pousserait
jusqu'en France.
Je fus informé aussi que ce jeune homme avait un cerveau faible, et
qu'il avait quitté la religion luthérienne pour embrasser le
catholicisme.
Le temps était court, et les renseignemens bien vagues; je n'eusse rien
trouvé, si un de mes agens à Francfort ne m'avait écrit par le même
courrier, pour me prévenir du passage par cette ville d'un jeune Saxon
qui s'appelait Wondersale, et qui se rendait à Paris. Il ajoutait qu'il
avait pris à Francfort une lettre de crédit sur Paris.
Je voyais bien qu'il estropiait le nom du jeune homme; néanmoins,
d'après le calcul que je faisais, il devait être arrivé à Paris depuis
deux jours, et je le fis chercher, tant par la préfecture que par le
ministère de la police.
J'en donnai l'ordre un dimanche à dix heures du matin, et je fis
demander, dans les maisons de banque qui étaient reconnues pour avoir
particulièrement des relations avec l'Allemagne, les noms des personnes
à l'adresse desquelles étaient les crédits qu'elles avaient eu
commission d'ouvrir depuis cinq ou six jours.
J'eus de suite une liste de noms, dans laquelle je remarquai le nom
allemand de Won der Sulhn, qui avait un crédit de Francfort de tel jour,
et qui demeurait à tel hôtel, dans telle rue.
On l'y trouva effectivement vers les cinq heures du soir; il avait
quatre paires de pistolets, un poignard, s'était confessé, et avait même
communié.
Lorsqu'il entra chez moi, j'étais plus disposé à lui parler de bals et
de plaisirs, en voyant sa bonne mine et sa jeunesse, qu'à lui parler de
choses plus sérieuses.
Je n'avais d'ailleurs aucune preuve; je plaidai le faux pour savoir le
vrai: je fis de la morale au jeune homme, je lui parlai de la honte
irréparable d'une mauvaise action, qui déshonorait plus particulièrement
un homme de sa naissance. Il devint rouge, fut embarrassé, et enfin,
avec la candeur d'une âme qui n'était point encore souillée, il m'avoua
quelle était son intention en venant à Paris, qu'il avait résolu de tuer
l'empereur pour attacher son nom au sien. Je lui demandai comment il ne
s'était pas laissé arrêter par les difficultés qu'il devait prévoir
qu'il rencontrerait, qu'il en voyait l'exemple. Il me répliqua
froidement qu'il savait bien qu'il devait mourir, soit qu'il manquât ou
qu'il réussît; qu'il s'était mis en règle pour répondre à Dieu, et que,
s'il avait manqué son coup, un autre aurait suivi son exemple, et
profité de l'expérience qu'il n'avait pas, pour éviter ce qui aurait pu
l'empêcher de réussir.
Il ajoutait que Henri IV avait été manqué vingt-deux fois, et que la
vingt-troisième avait réussi; que l'empereur n'avait encore été manqué
que trois ou quatre fois, mais que cela n'arrêtait pas un homme de
courage, qui ne comptait sa vie pour quelque choses qu'autant qu'elle
était utile, et qu'il trouverait la sienne suffisamment bien employée,
puisqu'elle avancerait d'une chance les probabilités de succès pour ceux
qui voudraient l'imiter.
Il était difficile de porter plus loin que ne l'avait fait ce jeune
homme le dévoûment de sa personne pour l'exécution d'un crime.
Je fis à l'empereur un rapport écrit de tout ce qui avait précédé et
suivi l'arrestation de ce jeune Saxon, dont les projets ne pouvaient pas
être mis en doute.
L'empereur écrivit en marge de mon rapport (c'est-à-dire par la main de
son secrétaire): «Il ne faut point ébruiter cette affaire, afin de
n'être point obligé de la finir avec éclat. L'âge du jeune homme est son
excuse; on n'est pas criminel d'aussi bonne heure, lorsqu'on n'est pas
né dans le crime. Dans quelques années, il pensera autrement, et on
serait aux regrets d'avoir immolé un étourdi et plongé une famille
estimable dans un deuil qui aurait toujours quelque chose de
déshonorant.
«Mettez-le à Vincennes, faites-lui donner les soins dont il paraît que
sa tête a besoin, donnez-lui des livres, faites écrire à sa famille et
laissez faire le temps; parlez de cela avec l'archi-chancelier, qui est
un bon conseil.»
En conséquence de ces ordres, le jeune Won der Sulhn fut mis à
Vincennes, où il était encore lors de l'arrivée des alliés à Paris.
Ce que l'empereur était forcé de reconnaître dans la conduite des
prêtres romains ne le disposait pas à se relâcher du projet qu'il avait
de secouer le joug des papes; c'est à cette occasion qu'il fit composer
par M. Daunou[10] un ouvrage qui a pour titre: _Recherches historiques
sur les anticipations et la puissance temporelle des papes_. Il disait
en parlant d'eux: «Moi, j'aimerais mieux me faire luthérien, demain, que
de mettre la France de nouveau en feu, en y rétablissant le monstrueux
pouvoir de ces hypocrites.»
L'empereur avait malheureusement trop de petites affaires, dont on avait
pris l'habitude de l'entretenir. Son ministère travaillait moins
qu'auparavant; dans ces sortes de choses, on venait à lui pour des
bagatelles; on le dérangeait souvent d'occupations sérieuses pour lui
parler de minuties dont on n'aurait dû lui parler qu'après qu'elles
auraient été faites, en sorte que les grandes étaient privées du soin
que leur importance réclamait, et que les petites devenaient
importantes.
Si l'empereur n'avait pas été jeté dans des affaires qui l'absorbaient
en entier, il aurait fini cette affaire des papes, qui aurait été mise
au nombre des travaux utiles qui ont signalé son gouvernement; mais
faute d'avoir été achevée, elle a été représentée comme une entreprise
simplement tyrannique, tandis que tous les États catholiques lui en
eussent voué de la reconnaissance si elle avait réussi. Combien il était
encore à regretter qu'une suite continuelle de grandes guerres amenât
toujours des embarras qui se succédaient et jetaient l'empereur hors des
occupations auxquelles il avait si bien pris goût!
Depuis la paix de Lunéville jusqu'à la rupture du traité d'Amiens, il a
été une époque où le budget des recettes de l'État dépassait celui des
dépenses de plus de quarante à cinquante millions, et où l'empereur
avait indépendamment, dans ses coffres, une économie, provenant des
contributions étrangères et de ses épargnes, qui ne s'élevait pas à
moins de deux cent cinquante ou trois cents millions.
Si l'on eût eu la paix avec cela, il avait de quoi rendre la France un
muséum de tout ce que le génie, l'art et l'esprit humain sont
susceptibles d'imaginer pour la gloire et le bien-être des hommes. On se
perdrait en réflexions tristes, qui ne sont pas l'objet de cet ouvrage,
si l'on ouvrait le chapitre de ce que l'on a fait et qu'on n'aurait pas
dû faire, comme de ce que l'on n'a pas fait et que l'on aurait dû faire.
Pendant que la police expliquait à Paris cette mauvaise machination des
prêtres, l'empereur faisait partir son second message près du Pape; il
n'eut pas plus de succès que le premier, et l'on peut avancer hardiment
que, sous tous les rapports, le Pape était d'une portée d'esprit
au-dessous de la situation dans laquelle les progrès de la raison
avaient jeté les affaires de l'église. Il ne voyait que sa situation
personnelle; il s'obstinait à ne pas la séparer de la question
spirituelle. Les événemens sont venus à son aide; le conclave le
canonisera peut-être, mais l'histoire le jugera.