CHAPITRE VII.

Suite des affaires papales.--Opinion de Pie VI sur Pie VII.--Enlèvement

du S. Père.--Députation de Savone.--La petite église.--Le soldat

missionnaire.--L'abbé d'Astros.--Ses aveux.--Consultation sur la croix

haute.--Le cardinal di Pietro.--Les petits prêtres romains.

Pendant que l'empereur faisait faire la campagne de Portugal, il ne

négligeait pas ses affaires intérieures. Ses démêlés avec Rome

l'occupaient particulièrement. Il fit consulter là-dessus tout ce qu'il

y avait à Paris de théologiens et d'ecclésiastiques distingués. Tous se

déclarèrent franchement contre le Pape, qu'ils accusaient de faire usage

de son pouvoir spirituel dans une affaire toute temporelle et étrangère

à l'Église.

Les difficultés survenues avec la cour de Rome avaient, comme nous

l'avons dit, amené l'occupation de Civita-Vecchia et d'Ancone. Le pape,

qui prétendait que son temporel était aussi infaillible que son

spirituel, protesta contre cette occupation, qui n'avait pourtant été

ordonnée qu'après de longues représentations. L'on avait déjà vu des

insurrections en Italie, notamment à Rome; on savait de combien de

scènes sanglantes elles étaient accompagnées, et le caractère du pape ne

rassurait pas[5]. Cette obstination obligea de recourir aux partis

extrêmes. On porta des troupes dans Rome même, afin que cette grande

ville ne donnât point aux campagnes le signal et l'exemple d'une révolte

que, selon toute apparence, on chercherait à y exciter.

Le pape, furieux, entouré de prêtres peu éclairés, lança, contre

l'empereur, sa bulle d'excommunication, qu'il envoya en Italie, en

France, en Belgique et en Espagne.

Quoique l'empereur se souciât peu de cette excommunication, il ne laissa

pas d'être inquiet de tous les embarras qu'elle pourrait lui causer,

surtout en le mettant dans l'obligation de sévir contre des malheureux

qui pouvaient être égarés par quelques prêtres fanatiques dont

l'influence sur les campagnes, où la population est peu éclairée, est

toujours considérable. Ces idées se présentèrent à son esprit sous des

couleurs d'autant plus noires, qu'il était alors à Vienne, engagé dans

une guerre qui pouvait aller mal d'un instant à l'autre. Si cela était

arrivé, et que le pape eût été à Rome, il est bien présumable que les

révoltes qui auraient eu lieu en Italie, où elles avaient déjà commencé,

auraient rendu la position de l'empereur plus difficile à Vienne, où il

eût été peut-être obligé de faire une paix moins avantageuse que celle

qui fut conclue. Malheureusement il n'avait pas le temps de s'occuper du

pape, et n'avait personne près de lui, dans ce moment-là, qu'il pût

charger de ces sortes d'affaires; il ne songea donc qu'à se préserver

des suites que pourrait avoir une humeur aigrie au dernier point, et qui

ferait jouer tous les ressorts de sa puissance à la première occasion

favorable. C'est pourquoi il le fit enlever[6] et conduire à Savone, où

il lui avait donné un état de maison extrêmement convenable. Les choses

étaient dans cette situation, lorsqu'on les reprit après le mariage de

l'empereur, auquel les cardinaux romains crurent devoir ne pas assister;

ils furent blâmés par tout le monde et condamnés même par la faculté de

théologie.

L'empereur avait pris un soin extrême de mettre le bon droit et les

formes de son côté, et il se flattait qu'il pourrait éclairer l'esprit

du pape.

Il lui envoya une députation composée d'abord de quatre prélats, qui

étaient l'évêque de Nantes (l'abbé Duvoisin), l'archevêque de Tours (M.

Barral), l'archevêque de Bourges (M. de Beaumont), et l'évêque de

Trèves.

Les quatre prélats se rendirent à Savone, où ils restèrent près d'un

mois; ils avaient sans doute de quoi répondre à tous les argumens qu'on

pourrait leur opposer, mais ils étaient surtout chargés de régler

définitivement quelques points de discipline ecclésiastique, qui étaient

le sujet de tracasseries continuelles en France.

Le pape ne voulait pas, par exemple, dans sa mauvaise humeur, donner de

bulles aux évêques que l'empereur nommait aux sièges qui devenaient

vacans; il en résultait que les vicaires capitulaires étaient les

véritables évêques, et qu'ils étaient presque tous en opposition de

principes avec l'évêque qu'on leur avait envoyé.

La désorganisation se mettait petit à petit dans les maisons

religieuses, et commençait à gagner celles d'éducation; dans beaucoup de

paroisses, on ne craignait pas de refuser de chanter, après la messe, le

cantique _Domine salvum_.

Je n'ai pas connu les détails des conférences de Savone, mais j'ai su

d'un des respectables prélats qui avaient fait partie de la députation,

que le pape n'était pas sorti de son idée fixe. Il voulait retourner à

Rome, et pour toute réponse aux observations qu'on lui faisait il se

bornait à répéter: _A Roma, a Roma_; c'est-à-dire qu'il fallait d'abord

lui rendre la puissance temporelle, après quoi il verrait. On avait beau

lui parler de l'intérêt des fidèles, du repos de l'État, son refrain

était toujours le même: _A Roma_; il ne sortait pas de là.

Il observa cependant qu'il ne pouvait répondre à rien sans son conseil,

sans les cardinaux dont je viens de parler; mais nous avions avec

ceux-là un bien autre compte. Avant d'y venir, je veux terminer ce qui

est relatif à Savone.

Les prélats, ne pouvant rien obtenir, prirent congé du pape, et

revinrent à Paris.

Une chose remarquable, c'est que dans une circonstance où l'esprit le

plus fort pouvait faillir, et dans laquelle la meilleure mémoire pouvait

manquer, dans une circonstance qui avait mis en recherches tous les plus

doctes théologiens, et fait compulser tant de livres depuis six mois;

une chose remarquable, dis-je, c'est que le pape n'ouvrit pas autre

chose que son bréviaire, ne dit pas autre chose que son chapelet. Il ne

touchait pas un livre, et l'on verra plus bas comment il passait son

temps.

Le retour des évêques à Paris contraria l'empereur; il médita et

consulta de nouveau pour arrêter la matière d'un second message qui fut

envoyé au Pape dans l'hiver. Il fut porté par les mêmes évêques,

auxquels on en adjoignit deux autres, qui furent M. l'archevêque de

Malines, et, je crois, M. d'Osmond, qui était évêque de Nancy ou

archevêque de Florence; je ne me rappelle pas lequel des deux siéges il

occupait.

Cette affaire du Pape, dans laquelle on a été méchamment injuste envers

l'empereur, est, selon moi, une des circonstances où il a montré le plus

de patience. Si le Pape avait eu affaire à un roi d'Angleterre ou à un

empereur russe, il n'eût pas seulement été question de lui; mais

l'animosité et le déchaînement étaient tels, que les athées même

défendaient le saint père aussi vivement que les dévots.

On va voir jusqu'à quel point l'empereur poussa la patience, et ce qu'il

savait déjà des menées des prêtres romains, lorsqu'il envoya son second

message à Savone.

C'est à cette occasion que je me mêlai, pour la première fois, des

prêtres. J'étais déjà à peu près certain de réussir dans ce que je

cherchais; j'avais envoyé des prêtres à moi voyager dans plusieurs

contrées de la France, et presque tous m'avaient rapporté que ce que

l'on appelait la petite église avait un avantage d'opinion presque dans

tout le pays. On appelait la petite église celle qui était desservie par

des prêtres qui ne reconnaissaient pas l'autorité du Pape, et qui

prêchaient cependant dans le sens de la bulle d'excommunication. Il y

avait de ces prêtres qui, depuis la guerre civile, circulaient par toute

la France, administrant le baptême, confessant, donnant la communion,

faisant des mariages et célébrant l'office divin dans des maisons

particulières où leurs ouailles se rendaient en portant chacune leur

petite rétribution, et c'était là le principal, car tout en abusant de

la crédulité des gens de la campagne, ces fanatiques ne négligeaient pas

de prélever un impôt sur eux.

M. le duc d'Otrante avait tout-à-fait négligé cette source de discorde,

qui avait déjà causé des ravages lorsque je m'en occupai.

J'étais parvenu à faire arrêter plusieurs de ces prêtres, qui, depuis

1793, avaient été envoyés dans l'Ouest par le comité des évêques établi

à Londres, et qui, depuis cette époque, faisaient dans le pays le

contraire de ce qu'ils auraient dû faire.

Je fis venir ces prêtres, qui n'étaient que de véritables idiots,

décidés à se faire martyriser pour des sottises; je ne pus en tirer

aucun aveu, sinon sur tout ce qu'ils avaient fait personnellement,

c'est-à-dire qu'ils rebaptisaient, reconfessaient, remariaient, etc.,

tout ce qui l'avait été dans le pays par d'autres prêtres, c'est-à-dire

par ceux qui avaient reconnu le concordat. En cherchant après ces

prêtres, on arrêta un soldat qui, ayant vu la stupidité des gens des

environs, avait imaginé de se donner pour prêtre; il avait voyagé, reçu

de l'éducation; il s'était mis à confesser, à baptiser et à dire la

messe, parce que cela lui rapportait plus que son métier de soldat.

Il fut mis en prison; on ne lui fit aucun mal, mais le bruit de cette

aventure fit tort aux vrais prêtres de la petite église, parce que tout

le monde eut peur d'aller à la messe d'un grenadier. Je fus

particulièrement content de cette aventure en ce que j'en eus tout

l'avantage.

L'empereur m'avait souvent parlé de la petite église, et m'avait poussé

avec force dans ces recherches; il fut satisfait de ce commencement de

succès, que j'ai mis ici avant l'affaire que je vais raconter, quoiqu'il

n'en soit que la suite.

L'empereur avait un tact extraordinaire pour sentir d'où partait une

mauvaise influence; lorsqu'il suivait sa propre impulsion, il se

trompait rarement. Depuis plus de deux ou trois mois, il me faisait

rechercher une bulle ou instruction que le Pape devait avoir envoyée à

tout le clergé de France.

On avait la preuve morale qu'elle existait, on en voyait même mettre les

dispositions en pratique; mais comment mettre la main dessus? C'était là

la difficulté. Les prêtres ont la plupart des physionomies sur

lesquelles il est facile de se tromper; j'y aurais échoué sans un cas

fortuit qui survint et me fit tout découvrir.

Nous étions arrivés au 1er janvier, où les corps constitués venaient

faire leur visite à l'empereur.

Le clergé de Paris y vint. Le siége de cette métropole avait été occupé

depuis la mort du cardinal Dubelloy par le cardinal Fesch, qui avait

ensuite donné sa démission et avait été remplacé par le cardinal Maury;

mais ce prélat n'ayant pas de bulle, c'étaient les vicaires capitulaires

du chapitre qui faisaient toutes les affaires du diocèse. C'était donc

près d'eux que l'on devait chercher ce que l'on voulait avoir; il

n'était pas en effet vraisemblable qu'un agent de la cour de Rome se fût

adressé à l'abbé Maury, qui était d'une opinion différente. Il y avait

parmi les vicaires capitulaires de Paris l'abbé d'Astros[7], qui était

le principal agent du chapitre métropolitain; il était présent avec le

clergé du diocèse, et porta lui-même la parole de félicitation à

l'empereur, qui lui laissa dire son compliment, et qui ensuite, sans

s'échauffer, lui parla des dissensions du clergé.

L'empereur avait-il déjà des informations? je n'en sais rien. S'il en

avait, elles ne venaient pas de moi; dans tous les cas il avait mis le

doigt sur la plaie.

Dans la conversation, il poussa M. d'Astros, qui ne concevait pas

pourquoi c'était précisément à lui que l'empereur s'adressait; il se

crut trahi et se déconcerta, sans cependant dire un mot qui pût le

compromettre.

L'empereur rentra, après l'audience qui finit presque aussitôt, dans son

cabinet, où il m'ordonna de le suivre, et après m'avoir fait connaître

ce qui venait de se passer avec cet abbé, et m'avoir parlé de ses

pressentimens, il me dit de donner suite à cette affaire. Il n'y avait

pas un moment à perdre; on commençait à sortir du château, lorsqu'il me

vint dans la pensée de faire dire au cardinal Maury que j'avais à

l'entretenir, et que je le priais de passer chez moi en sortant des

Tuileries, et de faire en sorte d'y amener l'abbé d'Astros.

Je me rendis chez moi, et j'envoyai un agent fort adroit chez M.

d'Astros, en lui recommandant de ne pas perdre de temps, de visiter tout

son appartement, et de bien examiner tout ce qui serait de capacité à

contenir une feuille de papier.

Pendant que l'on exécutait mon ordre, le cardinal Maury et M. d'Astros

arrivèrent; ce dernier était encore effrayé des questions que lui avait

faites l'empereur. Je pris le ton d'un homme qui était déjà informé,

tandis que je ne savais rien; je dis à M. d'Astros que je lui donnais

une demi-heure pour se décider à me dire d'où il avait reçu les papiers

qui venaient d'être trouvés chez lui, et quel usage il comptait en

faire. Il crut trouver une porte de salut en me répondant qu'il ne

voulait en faire aucun usage, et qu'il ne connaissait pas la personne

qui les lui avait apportés. Il me mit bien à mon aise, car je ne savais

pas encore qu'il en avait; je profitai de la veine et lui fis dire à qui

il les avait communiqués. Il ne voulait nommer personne, lorsqu'on lui

observa de prendre garde qu'il n'était amené dans cette position que par

quelqu'un qui avait connaissance de tout, et qu'il devait bien voir

qu'il fallait qu'il eût parlé pour que l'on sût où prendre ce que l'on

cherchait. C'est alors qu'il nomma un autre vicaire capitulaire comme

lui, et M. Portalis[8], ce qui indisposa fort l'empereur contre ce

conseiller d'État, qui, confident d'une chose tendant à bouleverser

l'empire, n'en avait rien dit. Il en éprouva de la peine, se souvenant

des services de son père, et s'il fit un exemple aussi sévère du fils,

en le renvoyant du conseil d'État, c'était bien plus pour l'exemple que

pour la faute.

M. d'Astros ne voulut pas parler davantage. On m'apporta alors le

résultat de la visite qui avait été faite chez lui, où on avait

effectivement trouvé des choses extraordinaires; je les fis toutes

reconnaître à M. d'Astros, qui ne sut pas que je n'en étais point encore

en possession lorsque je l'appelai chez moi.

Il y avait dans ses papiers plusieurs lettres particulières, dont je

l'obligeai de me nommer les auteurs; cela fini, je lui déclarai qu'il

avait perdu sa liberté jusqu'à ce que je fusse tout-à-fait informé.

Ces papiers, quoique assez volumineux, avaient été trouvés cachés,

partie dans les poches d'une vieille soutane qui était suspendue dans sa

garde-robe, partie dans une boîte à manchon. Ils se composaient, 1° de

la fameuse bulle; 2° d'une longue instruction d'un légat du pape. Nous

apprîmes par là qu'en quittant Rome, le Pape avait donné ses pouvoirs à

un prêtre qui ordonnait dans toute la chrétienté, et d'après les ordres

duquel tout se faisait. L'existence de ce chef invisible nous expliqua

pourquoi on rencontrait partout une conformité d'opposition et de

malveillance sur certains points de discipline et de dogme.

M. d'Astros ne voulut jamais dire de qui était cette instruction qui

n'était pas signée; mais il y avait avec elle des minutes de lettres

écrites de sa main, et qui établissaient la preuve qu'il avait été

lui-même dans le cas de consulter un chef sur différens points de

discipline ecclésiastique, sans doute pour mettre sa responsabilité à

couvert.

Malheureusement pour lui, il avait écrit à ce chef quatre jours

auparavant pour lui demander s'il pouvait conduire le chapitre chez

l'empereur avec la croix haute, c'est-à-dire la croix que l'on porte en

avant de toutes les processions.

Il avait insisté pour une prompte réponse, parce que le cardinal Maury,

qui y allait franchement, avait ordonné qu'on la portât, et M. d'Astros,

qui craignait d'être blâmé, avait voulu consulter son chef, avant d'y

consentir. La réponse du chef était aussi dans les papiers saisis; elle

avait même été suivie d'une explication qui avait dû être précédée de

demandes et de réponses si rapprochées, qu'il était évident que le chef

ne pouvait pas être éloigné, que de plus il était Italien, parce que son

écriture et son style le décelaient. M. d'Astros ne voulut jamais le

nommer.

J'eus recours à un stratagème pour le découvrir.

Comme ces lettres n'avaient que deux ou trois jours de date, je sus par

le domestique de M. d'Astros, qu'il les avait portées à un certain P.

Fontana, Italien, qui, depuis l'expulsion des cardinaux, s'était retiré

dans un couvent de religieuses à Paris. J'envoyai chercher ce religieux,

qui m'en nomma un autre de sa nation (je crois qu'il s'appelait

Antonio), qui, depuis la même époque, vivait aussi chez des religieuses,

de la communauté desquelles j'ai oublié le nom.

Le P. Fontana reconnut les lettres que M. d'Astros lui avait écrites,

dont je lui représentai les copies, ainsi que les réponses qu'il y avait

faites, et qui y étaient jointes.

Enfin, pour éviter des détails ennuyeux pour le lecteur, il résultait

des aveux de ces prêtres que, depuis que les cardinaux avaient été

éloignés de Paris, c'étaient eux qui avaient résolu tous les cas

difficultueux de l'église, d'après une instruction semblable à celle qui

était dans les papiers de M. d'Astros. Ils dirent qu'il l'avaient reçue

depuis que le Pape était à Savone, mais que ce n'était pas lui qui la

leur avait envoyée.

Ces prêtres excitaient ma curiosité et ne la satisfaisaient pas, lorsque

je m'avisai de leur demander comment ils auraient agi, s'il s'était

présenté un cas non prévu par l'instruction, et qui fût de dogme au lieu

d'être de discipline; ils répondirent qu'ils en auraient référé au

collége des cardinaux; et enfin ils avouèrent que cela était déjà

arrivé, et qu'ils en avaient écrit au cardinal di Pietro.

Le cardinal di Pietro était le premier ministre du pape; c'était à lui

que le pape avait remis ses pouvoirs en quittant Rome, et c'était lui

qui, à Paris, avait empêché les autres cardinaux d'assister à la

cérémonie du mariage de l'empereur.

Il avait été comme les autres renvoyé de Paris, et se trouvait à Sémur

en Bourgogne, où je l'envoyai chercher; il fut vivement pressé par M.

Réal, que l'empereur m'avait ordonné de charger de la suite de cette

affaire. Le cardinal di Pietro fut obligé de s'avouer vaincu; c'était

lui qui faisait le pape, et qui en quittant Paris avait donné ses

instructions à ces deux prêtres italiens et à M. d'Astros.

C'était ainsi que les ministres d'un Dieu de paix s'enveloppaient de

leur ministère pour troubler l'état et l'intérieur de chaque famille, en

alarmant la conscience de l'homme de bien, et en encourageant le

chancelant agitateur. Dans tout autre pays qu'en France, le gouvernement

eût puni ces prêtres comme des ennemis du repos public, mais on se

contenta de les enfermer comme des fous dangereux. La suite de cette

affaire conduisit à découvrir une ligne de correspondance entre Paris et

Savone, ce qui fit encore mettre en prison quelques prêtres qui en

étaient les messagers[9], et qui portaient jusqu'au fond de la Belgique,

les instructions démagogiques du cardinal di Pietro.

Cette découverte me donna l'idée de faire la recherche de tous les

petits prêtres romains qui étaient venus à Paris avec les cardinaux, et

je les trouvai pour la plupart, sous l'habit séculier, maîtres de latin,

d'italien, ou de musique; les dévotes se les étaient partagés comme

autant de morceaux de la vraie croix.

Je les fis observer, et je ne tardai pas à reconnaître combien ces

malheureux étaient corrompus, et de quel danger il était pour les

familles d'y laisser des hommes aussi pervers, qui profitaient de

l'accès qu'ils y avaient pour y introduire un genre de corruption

jusqu'alors inconnu en France. Il y avait cependant quelques familles

qui n'auraient pas eu le droit de se plaindre, car, par esprit de parti,

elles avaient été au-devant du mal.

Néanmoins, sans faire aucun éclat, je réunis les lettres coupables que

quelques uns de ces hypocrites avaient écrites à des jeunes gens, et en

fis donner connaissance aux parens; cette précaution suffit pour les

voir bientôt, à quelques uns près, congédiés, et dès-lors ils ne furent

plus dangereux. Cette affaire de prêtres fit un grand bien à

l'administration en général, parce que le mal que l'on connaît devient

toujours moins dangereux que celui qu'on ne connaît pas. On trouva le

moyen d'en arrêter les conséquences, et si depuis un an que cette

intrigue criminelle était tramée on l'avait interrompue, elle n'eût pas

fait en France autant de progrès, qui, dans nos revers, sont devenus un

mal capital.

On a donné une couleur d'oppression à la répression de cette intrigue;

je demande ce que l'on ferait en Angleterre à un évêque catholique

romain qui, en vertu de pouvoirs secrets du pape, abuserait de son

ministère pour entretenir dans le royaume des intrigues tendant à

bouleverser l'État.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 5 · 第 13 / 71 题