CHAPITRE VI.

La vieille reine de Naples.--Projet de renouveler les vêpres

siciliennes.--La reine demande l'appui de la France.--Indignation de

l'empereur.--Opérations de l'armée de Portugal.--Le général

Brenier.--Levée du siége de Badajoz.

Nous étions au commencement de l'automne de 1810: l'empereur avait alors

les affaires du pape à arranger, la campagne de Portugal à diriger. L'on

était entré en Andalousie, et on s'était même porté sur Cadix; on

conduisait avec activité les siéges de Catalogne; on organisait

l'administration des provinces illyriennes en gouvernement séparé,

c'est-à-dire qu'elles avaient leur budget de recette et de dépense

particulier, qu'elles ne confondaient pas leurs ressources ni leurs

besoins avec ceux des autres provinces, ce qui était une preuve qu'elles

n'étaient pas destinées à nous rester, et que l'on n'attendait qu'une

occasion de les négocier avantageusement.

C'était le maréchal Marmont qui gouvernait ce petit État, dont le

chef-lieu était Leybach.

Il lui arriva une anecdote qui paraîtrait invraisemblable, si lui ainsi

que moi ne pouvions la certifier.

Un brick de guerre sicilien vint, sous prétexte d'éviter la côte

napolitaine, où il craignait d'être trahi, aborder dans un des petits

ports de la Dalmatie, où il mit à terre un officier attaché au corps de

la marine sicilienne, et spécialement employé par la feue reine de

Naples et de Sicile; elle l'envoyait officiellement près du général en

chef français, pour lequel elle lui avait donné la plus étrange de

toutes les missions.

Le maréchal Marmont me l'envoya; je l'interrogeai moi-même, et reçus sa

déclaration signée de lui. Elle portait que la reine de Sicile, qui ne

pouvait plus résister au désir de secouer le joug des Anglais, avait

résolu d'entreprendre de s'en affranchir en renouvelant les vêpres

siciliennes contre eux, aussitôt qu'elle serait assurée qu'en cas

d'insuccès, elle pouvait compter sur un asile, non pas dans le royaume

de Naples, mais dans une partie de l'Italie soumise à la domination

française.

Cet officier ajoutait que tout était prêt pour l'exécution de ce projet,

qui devait être entrepris aussitôt qu'il serait de retour; il faisait

connaître tous les moyens que la reine avait pour réussir, et dans le

fait, si elle n'avait pas complètement réussi, cette coupable entreprise

eût coûté la vie à bien des malheureux.

Après avoir reçu la déclaration de l'officier sicilien, je dus en rendre

compte à l'empereur. Il lut toute cette proposition d'un bout à l'autre,

et se souleva d'indignation qu'on eût osé compter sur son appui pour une

aussi lâche extermination. Il m'ordonna de retenir indéfiniment,

c'est-à-dire jusqu'à la paix, l'officier sicilien, qui fut mis à

Vincennes, où il était encore lorsque les alliés entrèrent à Paris. Il

est mort depuis. Il se nommait Amélia; son nom doit être encore dans les

registres du greffe de ce donjon, où l'on pourra le vérifier.

Peu de mois après cette anecdote, les journaux étrangers parlèrent de la

découverte qu'avaient faite les Anglais en Sicile d'un projet de les

assassiner, et ils firent plusieurs arrestations qui furent suivies d'un

procès et de l'application de la peine capitale. Sans doute que si je

n'avais pas retenu l'officier sicilien, il aurait pu arriver près de la

reine et lui faire exécuter son projet deux mois plus tôt, c'est-à-dire

avant que les Anglais fussent informés de rien.

On est généralement disposé à croire que tous moyens de détruire des

Anglais étaient agréables à l'empereur; voilà cependant un fait qui lui

est particulier, et qui est encore inconnu en France, car il m'avait

défendu d'en parler.

J'ai dit que l'empereur avait envoyé le maréchal Masséna prendre le

commandement de l'armée qui combattait sur le Duero. Elle pénétra en

Portugal, arriva à la suite des Anglais à Busaco, et ne put les attaquer

à temps. Elle se concentra, marcha à eux, mais eux-mêmes s'étaient

réunis et occupaient en force toutes les hauteurs; elle ne put les

débusquer. Heureusement elle découvrit une route qu'ils avaient négligé

de défendre. Elle continua son mouvement, fit une marche de flanc des

plus hardies sans cependant que l'ennemi osât la troubler. Mais comme

tout se compense dans ce monde, elle se trouva bientôt devant des

obstacles qu'elle ne soupçonnait pas. Elle arriva devant les lignes de

Torrès-Vedras, que les Anglo-Portugais avaient longuement préparées, et

ne tarda pas à être aux prises avec tous les genres de privations.

Pendant qu'elle s'avançait ainsi à travers mille difficultés, le corps

que commandait le maréchal Bessières en Castille était dans l'inaction.

Si l'empereur eût commandé l'invasion, il l'eût emmené; le maréchal

Masséna ne put le faire, et ces troupes, qui lui auraient été si utiles

pendant qu'il était sous Lisbonne, où l'on fut obligé de laisser l'armée

anglaise se retrancher, restèrent inactives; si même elles avaient été

portées jusqu'à Coïmbre, elles auraient dispensé l'armée du maréchal

Masséna de se diviser en une multitude de détachemens qui étaient

obligés d'aller aux subsistances pour ceux des soldats qui restaient au

camp. C'est ainsi que cette armée avait la moitié de son monde employée,

et que le pillage s'y organisa sous prétexte d'y organiser les

subsistances. Elle fut bientôt hors d'état de rien entreprendre contre

l'armée anglaise, qui devenait plus forte tous les jours, et qui était

dans l'abondance de tout.

Les deux armées passèrent ainsi la mauvaise saison, l'une manquant des

choses les plus nécessaires, et l'autre regorgeant de tout.

L'armée du maréchal Masséna fut enveloppée comme dans un tombeau; on

n'en entendait plus parler, tant l'insurrection avait rendu les

communications difficiles. On n'eut des nouvelles que par les rapports

que je tirais de Londres, où on les copiait sur ceux que lord Wellington

y envoyait. C'est par là que nous sûmes que les Anglais étaient venus

enlever et avaient fait conduire en Angleterre tout ce que Masséna avait

laissé à Coïmbre; c'est aussi par cette voie que l'empereur fut averti

de la retraite de ce maréchal, et put faire marcher Bessières pour

l'appuyer. Sans cette source d'informations, l'armée anglaise aurait

poursuivi Masséna jusque dans les cantonnemens de Bessières, qui n'avait

pas été informé assez tôt pour assembler la sienne. L'empereur blâma

Masséna de s'être ainsi aventuré sur Lisbonne sans avoir les moyens de

l'enlever. Il aurait préféré qu'il organisât la guerre autour de

Coïmbre, d'où il aurait tellement harcelé l'armée anglaise qu'elle se

serait rembarquée. Sans doute, il pouvait rester dans cette ville; mais

s'il l'eût fait, on n'aurait pas manqué de dire qu'il avait eu tort, et

que, s'il avait marché sans s'arrêter jusqu'à Lisbonne, il n'aurait pas

laissé aux Anglais le temps de se reconnaître, et serait entré pêle-mêle

avec eux dans la ville.

Au fait on aurait pu le croire, et pour peu que la méchanceté ou l'envie

fût venue s'en mêler, le maréchal Masséna aurait été tracassé.

La vérité est que si l'armée du maréchal Bessières avait suivi celle de

Masséna, le succès n'était pas douteux; et, l'armée anglaise une fois

rembarquée, cela suffisait peut-être pour faire tomber Cadix et changer

la situation des affaires d'Espagne, qui n'avaient de force que celle

qu'elles empruntaient de la présence des troupes anglaises.

À la fin de la mauvaise saison, l'armée du maréchal Masséna avait épuisé

les ressources du pays sans être plus en état de battre l'armée

anglaise; il se retira, et fut suivi de très près par celle-ci, qui le

harcela jusqu'à la frontière d'Espagne; il laissa une garnison dans

Alméida, sous les ordres du général Brenier; il trouva les troupes du

maréchal Bessières prêtes à l'appuyer[4], mais il n'en eut pas besoin;

il ramena son armée saine et sauve en Espagne, et vint à Salamanque,

d'où il voulut faire marcher le corps du maréchal Ney sur Rodrigo.

Celui-ci refusa d'obéir, et Masséna lui retira le commandement de ses

troupes et le renvoya à Paris. Ney fut un peu grondé par l'empereur,

mais ce prince pardonnait tout à sa bravoure.

Le maréchal Masséna voulut ensuite faire un mouvement avec toute son

armée pour jeter des vivres dans Alméida; un concours de fâcheuses

circonstances et de mauvaise volonté aurait rendu ce mouvement

dangereux. On se disposait néanmoins à l'exécuter lorsque le général

Brenier lui-même arriva à la tête de sa garnison, après avoir fait

sauter les poudres de la place et avoir bravé la poursuite de toutes les

troupes qui le bloquaient. Ce fait d'armes lui fit beaucoup d'honneur.

L'arrivée de la garnison d'Alméida rendait le mouvement qu'on avait

ordonné à l'armée sans objet; en conséquence, on le contremanda. Ainsi

la campagne de Portugal, qui paraissait d'abord devoir être définitive,

ne produisit que des pertes et des embarras.

L'armée était exténuée; l'empereur jugea qu'elle avait besoin de repos,

et la fit établir sur le Donoro; il rappela le maréchal Masséna

lui-même, qui était fatigué et hors d'état de se donner les peines

qu'exigeait le rétablissement de ses troupes.

Il choisit le maréchal Marmont (qui gouvernait en Illyrie) pour lui

succéder dans le commandement, et fit remplacer celui-ci par le général

Bertrand, aujourd'hui si connu par sa noble constance à suivre le sort

de l'empereur.

L'année 1810 se termina ainsi pour les opérations militaires

importantes. L'empereur s'était décidé à envoyer Marmont en Espagne,

parce qu'il avait confiance en lui, que cet officier-général était jeune

et tourmenté d'ambition; il était en outre bon organisateur, sévère,

ennemi du pillage, ce qui en Espagne nous aliénait plus de coeurs que la

guerre elle-même. Il y avait dans le poste que venait occuper le

maréchal Marmont toutes sortes de moyens de se faire beaucoup d'honneur:

vraisemblablement il y arriva avec les meilleures intentions du monde.

Je suis en particulier convaincu que, si la fortune avait couronné ses

premiers efforts, comme il avait beaucoup de mérite personnel, il serait

devenu en peu de temps l'homme qu'il fallait à l'empereur en Espagne, et

c'était tout, car on peut dire qu'il ne manquait à cette armée qu'un

homme, et qu'elle en avait beaucoup d'autres de trop.

Un mauvais sort semblait s'attacher à ceux qui étaient destinés à aller

dans ce pays. Tous y étaient conduits par le zèle du service de

l'empereur; c'était à lui qu'on voulait plaire, c'étaient ses faveurs

que l'on ambitionnait, et à peine avait-on en main quelques moyens

d'acquérir de la gloire, d'obtenir même tout ce que l'on avait le plus

désiré, que de suite on faisait des calculs tout différens. L'envie, la

jalousie étaient entrées dans les coeurs; les rivalités empêchaient des

combinaisons de mouvemens qui auraient exigé la réunion de quelques

troupes, qu'il aurait fallu tirer des différens corps d'armée.

Wellington, revêtu d'une autorité absolue, était, au milieu de toutes

ces mésintelligences, avec une armée soumise, qu'il conduisait tantôt

sur l'un et tantôt sur l'autre de nos corps d'armée, bien persuadé qu'il

n'avait pas à craindre d'être dérangé par le général dont il allait

battre le voisin. Il faisait ses mouvemens avec une telle hardiesse,

qu'il fallait qu'il connût bien toute la puissance de ses motifs de

sécurité.

Le maréchal Marmont arriva en Espagne, et prit le commandement des

troupes que le maréchal Masséna avait ramenées de Portugal. Elles

étaient dans une situation déplorable; elles avaient séjourné quatre

mois devant les lignes de Torrès-Vedras, manquant de tout, réduites aux

plus rudes privations. Elles n'avaient subsisté, pendant ce long espace

de temps, qu'au moyen de réquisitions forcées, faites et enlevées par

des détachemens de corps organisés pour la maraude. Ces détachemens,

fort souvent du tiers et de la moitié de chaque régiment, allaient à des

distances de quinze à vingt lieues, et ne pouvaient remplir leur mission

qu'au moyen des plus grandes violences: de là une désorganisation dont

rien ne peut donner une idée, et une confusion, une indiscipline, qui

rendaient l'armée incapable de combattre. Elle était arrivée sous

Rodrigo, n'ayant presque plus de cavalerie, d'attelages pour son

artillerie, et un matériel dans le plus grand désordre. Enfin, le dégoût

le plus grand, le mécontentement le plus prononcé descendaient des

généraux aux officiers et de ceux-ci aux soldats, et avaient remplacé

chez tous le respect pour le devoir et l'amour de la gloire. Le duc de

Raguse triompha promptement de ces fâcheuses dispositions, et releva

bientôt le courage abattu de ses soldats.

Il renvoya en France tous les généraux fatigués et mécontens, rompit

l'organisation des corps d'armée, et forma l'armée en six divisions

d'infanterie et une de cavalerie, fit réparer le matériel et soigner et

augmenter les attelages, forma des réserves de vivres, et en moins de

trois semaines, cette armée se trouva réorganisée, rendue à la

discipline, animée d'un bon esprit, et en état d'agir. L'empereur était

loin de s'attendre à un résultat si prompt; il recommandait au duc de

Raguse de n'entreprendre aucune opération avant d'avoir des moyens

complets, soixante pièces de canon, attelées et approvisionnées: mais

les circonstances devinrent urgentes et commandèrent d'en agir

autrement. Le siége de Badajoz par les Anglais, conduit avec vigueur,

tirait à sa fin: l'armée du midi de l'Espagne, commandée par le maréchal

Soult, avait été complètement battue sur l'Albuern et ne pouvait plus

rien entreprendre; Badajoz ne pouvait plus être sauvé que par l'armée de

Portugal en agissant avec promptitude.

Le duc de Raguse, qui le sentit, et que les demandes réitérées du duc de

Dalmatie appelaient dans le midi, se mit en marche dans les premiers

jours de juin avec 30,000 hommes d'infanterie, 1,500 chevaux et 36

pièces de canon. Il se porta de sa personne à Rodrigo avec une division

d'infanterie et sa cavalerie, culbuta l'avant-garde anglaise, qui était

à portée de lui, et fit courir le bruit qu'il reprenait l'offensive.

Pendant ce temps, les cinq autres divisions, couvertes par ce mouvement,

se portèrent à marches forcées sur le Tage par le col de Banios, et

quand le mouvement fut en pleine exécution, les troupes qui étaient sur

Rodrigo firent l'arrière-garde de l'armée et la rejoignirent pendant

qu'elle exécutait son passage à Almarux, sur un pont qui avait été

établi. Une fois en Estramadure, l'armée se pelotonna et marcha d'une

manière compacte sur Mérida, toujours en mesure de combattre la portion

de l'armée anglaise qui aurait pu se porter sur son flanc. Ce mouvement,

fait avec décision et promptitude, déconcerta tous les projets de

l'ennemi, qui leva le siége de Badajoz au moment où la jonction des deux

armées s'opéra.

Cette opération fut louée et appréciée. On n'était pas accoutumé en

Espagne à voir les généraux français se soutenir et venir au secours de

leurs voisins, et, loin de profiter des instructions qui subordonnaient

les mouvemens à une force déterminée que l'on n'avait pu atteindre,

prendre au contraire la responsabilité d'une offensive prématurée, pour

venir se mettre sous les ordres d'un de ses égaux. Il faut le

reconnaître, dans cette circonstance, la gloire des armes, le bien

public furent le mobile de la conduite du duc de Raguse. Cette

expérience aurait dû être une bonne leçon pour nos généraux pendant le

reste de la guerre en Espagne; mais l'amour-propre reprit bientôt son

empire, et on perdit la péninsule.

Les maréchaux Marmont et Soult convinrent d'opérations ultérieures, et

retournèrent chacun dans leurs quartiers avec leurs troupes.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 5 · 第 12 / 71 题