Je fais explorer les bains de Bohême, d'Italie.--Moyens et motifs.--M.
Martin.--Évasions des prisonnière de guerre.--Moyens d'informations en
Angleterre.--Parti que je tire du commerce.--Le prince d'Orange.--Voie
détournée que prend l'Autriche.--Les débris de la guerre civile.
J'avais fini par bien connaître les différentes routes de Londres avec
les lieux les plus éloignés du continent, et conséquemment par connaître
quelques agens officiels du gouvernement anglais, lesquels, sans
caractère public reconnu, n'en allaient pas moins dans tous les sens,
faisant les affaires dont ils étaient chargés.
C'est aussi en fouillant toutes ces correspondances clandestines, que je
voyais les parties qui se formaient pour aller aux eaux de Bohême,
d'Italie, de Bade, d'Aix-la-Chapelle. Souvent avant que la société y fût
assemblée, je savais quelles seraient la plupart des personnes qui la
composeraient, et selon que je jugeais qu'il pourrait y avoir de quoi
piquer ma curiosité, je choisissais quelques uns de nos agréables, qui
ne demandaient pas mieux que d'aller s'y divertir, ce que les amateurs
de jeux et de plaisirs sont toujours prêts à faire.
J'en ai vu de si adroits, qu'ils se faisaient défrayer par une dupe, de
la voiture et des gens de laquelle ils se servaient. Ils se faisaient
ensuite ramener par quelque femme, et rentraient à Paris sans avoir
délié les cordons de leur bourse, ayant même gagné de l'argent, et
s'étant fait chérir de ceux qu'ils avaient ruinés.
Dans deux ou trois voyages, comme cela, on connaissait la coutume de
tout un pays entier; et il n'y avait pas de meilleurs lieux
d'informations que les réunions des bains, où rien ne respire la
contrainte, où les journées sont longues, où l'on a besoin de parler.
J'avais mis de l'importance à tout cela, parce que c'était la fumée des
pays étrangers qui venait quelquefois obscurcir l'atmosphère du nôtre,
et puis lorsque j'avais lu une nouvelle dans une lettre, soit de Londres
ou d'ailleurs, et que je la voyais courir le monde, je n'avais pas
besoin de chercher d'où elle venait. On a cru que je voulais me mêler de
politique, on avait tort, il n y a qu'un faible jugement qui ne fasse
pas de différence entre être informé ou faire parler.
J'avais d'autant plus d'intérêt d'être promptement averti, et par
plusieurs canaux, que c'étaient toujours les dispositions que l'on
reconnaissait à l'extérieur qui tranquillisaient ou alarmaient notre
intérieur.
Je commençais à faire explorer les universités d'Allemagne, lorsqu'il
m'arriva un événement qui ne me prouva que trop combien cela était
nécessaire. J'en parlerai plus bas, mais finissons auparavant ce qui
regarde l'Angleterre.
Le commissaire de Boulogne, M. Martin, était un homme qui, à des formes
très polies, joignait de très grands moyens, il était surtout incapable
de manquer à ses devoirs envers son pays; c'est, moi qui l'avais fait
mettre dans ce poste, et je n'eus qu'à m'applaudir de ce choix, et qu'à
me louer de ses procédés envers moi dans des temps plus malheureux.
Il avait si bien étudié l'esprit des feuilles périodiques anglaises,
qu'il en avait tiré, indépendamment des informations qu'elles
contenaient, des conséquences qui lui servaient de direction pour ce
qu'il avait besoin d'apprendre. Il était parvenu à se faire un tel
patronage sur toute cette côte, que rien ne lui était devenu impossible;
il avait multiplié l'évasion des prisonniers français à un point
extrême, en vertu des ordres que je lui avais donnés. Il en a envoyé
chercher à cinquante lieues dans les terres. Je ne savais pas comment il
s'y prenait, mais il aurait envoyé fouiller à la poche d'un roi, si cela
lui était devenu nécessaire, et ce qu'il avait de bon par-dessus tout,
c'était de savoir faire agir et de se retirer quand il le fallait.
Cette facilité des communications à la côte de Boulogne ne pouvait pas
manquer de se savoir à Londres et d'y produire le même effet que
produisaient chez nous les communications que tout le monde croyait
clandestines. En conséquence, le commerce anglais s'en approcha, en
essaya, y prit confiance, et finit par y envoyer ses lettres aussi; on
n'en retenait pas une seule, mais on ne leur faisait pas grâce de
l'examen, et jusqu'à ce que le petit manège fût connu, on découvrait
toujours quelque chose d'important, non par les lettres de commerce,
mais par d'autres qui s'y trouvaient renfermées de temps à autre.
Après les lettres, vinrent quelques voyageurs, et enfin quelques
retours; on en était venu au point d'avoir ouvert les communications
qu'il fallait justement avoir avec l'Angleterre pour connaître celles
qu'elle avait avec nous. Sans ce moyen, il aurait fallu tracasser tout
le monde pour chercher quelquefois ce qui n'existait pas, parce que,
lorsqu'on ne sait pas, et que l'on ne voit pas, on doit prudemment
prendre grande précaution à tout.
Pendant que j'étais occupé de la côte de Flandre et de Picardie, il
s'établissait une correspondance plus coupable entre Bordeaux et
Lisbonne. Je ne tardai pas à en avoir les preuves; mais les événemens
sont arrivés trop vite pour que je pusse y donner suite, d'autant
qu'elle regardait de hauts personnages que je ne croyais pas capables
d'un fait qu'on qualifiera. Au moyen de licences, ils chargeaient dans
la Garonne des vins, eaux-de-vie, farine qui allaient ensuite
approvisionner l'armée anglaise à Lisbonne.
On a cru que j'avais continuellement des agens près de la résidence des
princes de la maison de Bourbon; on était dans une grande erreur. J'ai
connu, une fois pour toutes, l'intérieur du château qu'ils habitaient
par de vieux serviteurs qui rentraient en France, et jamais je n'y ai
envoyé quelqu'un avec commission spéciale. D'abord cela n'était pas
nécessaire: tant que nous pouvions nous faire craindre d'un bout de
l'Europe à l'autre, le château d'Hartwel n'était pas bien à redouter, et
lorsque nous n'étions plus obéis à Paris, il n'était plus temps de s'en
occuper; ensuite je crois que l'empereur lui-même aurait trouvé fort
mauvais que l'on n'eût pas su employer d'autre moyen, si l'on eût eu
quelques motifs de porter des regards observateurs sur ce château.
D'ailleurs les feuilles anglaises disaient assez ce qui pouvait nous
être utile d'apprendre sans que l'on eût besoin de faire des démarches
particulières. J'étais bien servi par le zèle de mes subordonnés, je les
rémunérais bien, mais comme tout se lasse, que plus la corde a été
tendue, plus vite elle se détend, je cherchai à affermir mes
communications par l'intérêt même des étrangers, afin de pouvoir compter
sur leur régularité dans toutes les circonstances.
Pour cela, je protégeai d'une manière spéciale et presque exclusive ceux
qui faisaient le commerce des guinées, et au moyen de ce que j'avais
abattu la concurrence qui existait entre plusieurs Anglais, j'avais fini
par faire gagner tant d'argent à mes protégés, que, loin de me refuser
un service, ils allaient au-devant de ce que je pouvais désirer. Comme
eux-mêmes étaient intéressés à être promptement informés de tous les
événemens politiques qui agissaient sur le cours des effets publics, je
pouvais m'en rapporter à eux, de même que leur intérêt les portait aussi
à m'en informer le premier; et lorsque la publication arrivait, et que
je voyais qu'ils avaient mis de la négligence à me faire avertir, je
faisais arrêter leurs lettres seulement pendant quelques heures. On ne
se doute pas dans le monde de ce qu'est, pour un faiseur d'affaires,
l'avantage de recevoir ses lettres de Londres avant l'ouverture d'une
bourse. Pour ceux qui m'envoyaient de bonnes nouvelles, je permettais
que le même courrier qui me les apportait apportât aussi leurs lettres
de commerce. Il y avait des hommes simples qui allaient disant dans le
monde qu'il fallait qu'il y eût quelques communications particulières
avec l'Angleterre; il n'y avait pas bien de la malice à deviner cela,
mais c'était pour en savoir davantage qu'ils se tourmentaient.
Le prince de Neuchâtel m'a dit que, pendant tout le temps que le
maréchal Masséna avait été sous Lisbonne, et que l'on était privé de
communications avec lui, ce n'avait été que sur les rapports que je me
procurais de cette manière que l'empereur avait été informé de la
situation de ses affaires en Portugal, et avait pu ordonner ce qu'il
avait jugé à propos de faire faire.
D'un autre côté, je donnai quelques ordres à Londres pour que l'on y
prît de nouvelles informations. Je voyais, par les moyens dont j'ai
parlé, une quantité de lettres à l'adresse de la même maison à Londres;
je sus bientôt que c'était la meilleure maison garnie de cette capitale,
ce que nous appelons en France une bonne auberge, et que c'était là où
descendaient d'ordinaire les étrangers; je ne manquai pas de recommander
que l'on me procurât les noms de tous les voyageurs qui y arrivaient.
Un registre d'auberge est la chose la plus facile à former quand il n'y
en a pas, et à se procurer quand il y en a. Celui-là comparé avec celui
de Gravesend, où l'_allien office_ en tenait un de tous les étrangers
qui y arrivaient, et l'un et l'autre confrontés avec les rapports des
bateliers d'Ostende, je voyais s'il y avait encore un moyen de
communiquer avec l'Angleterre qui ne me fût pas connu; il était rare que
je ne finisse pas par le saisir. J'étais parvenu à faire remonter sur la
trace d'un voyageur, en partant de Londres jusqu'à son premier point de
départ. C'est ainsi que je fus informé du voyage qu'avait fait un
officier du prince d'Orange (qui demeurait à Berlin), jusque près du
prince héréditaire de cette famille, qui servait dans l'armée anglaise
en Portugal; il était facile de se persuader qu'il devait être question
de bien grands intérêts pour cette famille, puisque l'on avait envoyé de
si loin un officier à ce jeune prince.
Je le fis guetter son retour, j'en donnai avis, et il fut arrêté à
Hambourg avec toutes ses lettres. On avait traité la chose avec trop de
sévérité à Hambourg, avant de savoir s'il y avait un motif d'intrigue
politique dans ce voyage.
Je fis ce que je pus pour adoucir la mauvaise fortune qui devenait la
récompense de la fidélité de cet honnête officier, qui avait supporté ce
rigoureux traitement avec beaucoup de résignation. Sa femme, tout
effrayée, accourut de Berlin pour le voir; je lui accordai toutes les
facilités qu'elle pouvait désirer pour cela, et je mis ensuite le mari
en liberté.
Il paraissait n'avoir été envoyé près du prince d'Orange, par le propre
père de ce prince, que pour des affaires particulières de famille de peu
d'intérêt, excepté cependant que les lettres du prince à son père
étaient des réponses aux conseils qu'il lui avait envoyés, de rechercher
la main de la princesse royale d'Angleterre, ce dont le jeune prince ne
se souciait pas. Il en donnait pour raisons qu'il craignait de ne pas
trouver dans cette union le bonheur que l'on cherche lorsqu'on se marie,
et sans l'assurance duquel il ne voulait pas y songer; en un mot, il
disait tout net qu'il craignait de ne pouvoir s'accoutumer à une
domination sous laquelle il croyait que serait obligé de plier celui qui
l'épouserait.
Il ne faisait pas l'éloge de la princesse d'Angleterre, et ne paraissait
pas avoir encore la philosophie formée sur le caractère des femmes; il
aurait voulu que la princesse Charlotte ne fût que princesse d'Orange et
lui prince d'Angleterre.
C'était par cette maison de Londres que je découvrais tout ce qui y
venait des villes anséatiques, de la Prusse, de la Saxe, et même de
l'Autriche, qui, comme on le verra plus bas, nous demandait de faire
passer des courriers par Calais[3], pour que l'on n'aperçût pas ceux
qu'elle envoyait par le nord. À la vérité, ils m'échappaient, parce
qu'ils allaient par la Saxe, la Prusse, le Danemarck, quelquefois par
Heligoland et Londres, où mon homme les voyait arriver. Si nos malheurs
ne fussent venus, j'aurais fini par les avoir aussi, non pas pour les
empêcher de passer ni même pour les retarder, mais pour jeter les yeux
dans ce qu'ils portaient, et qui, à coup sûr, ne devait pas ressembler à
ce que le cabinet de ce pays envoyait par Calais.
Il aurait fini par en résulter que les courriers, que l'on ne croyait
pas dans le cas d'être visités, l'auraient été, et que ceux que l'on
aurait cru visités ne l'auraient pas été.
Je connaissais déjà la route qu'ils tenaient, et infailliblement entre
Vienne et le Danemarck, j'aurais trouvé un moyen de réussir à découvrir
la vérité. Toutes ces cachotteries me faisaient faire de bien tristes
réflexions, en même temps qu'elles me forçaient de convenir que nous
n'avancions pas vers la tranquillité, et que, si la partie ne se liait
pas encore contre nous, au moins tous les sentimens étaient d'accords,
et qu'il ne faudrait qu'un revers pour tout perdre.
Plus nous gênions les relations de l'Angleterre avec l'Europe, plus, de
tous les points, on cherchait à s'en rapprocher, et nous restions
chargés des épithètes odieuses que nous donnaient tous ceux que nos
mesures contrariaient.
Le remède à tout cela était dans la paix, il la fallait; on aurait pu la
faire sans toutes les intrigues et les ambitions particulières et
étrangères, qui se réunirent pour tromper l'empereur. Ses ennemis
voyaient bien que sa puissance serait indestructible dans la paix; ils
résolurent de l'user par la guerre, et ils furent encore assez habiles
pour persuader aux Français que c'était lui qui la voulait, et ils le
crurent.
Avant de revenir à cette matière, je veux encore dire comment
j'explorais les débris de la guerre civile de l'Ouest, qui habitaient
l'Angleterre.
Cette partie du travail de la police était dans des mains très habiles,
et l'on y avait fait une bonne statistique de tous les hommes qui
avaient marqué dans les différens partis qui avaient successivement
désolé les contrées de l'Ouest.
On tenait à Londres un homme qui n'avait pas d'autre commission que de
les visiter tous les quinze jours, en faire, pour ainsi dire, la revue;
et lorsque quelques uns s'absentaient, il en donnait avis, et on les
cherchait en France, dans la contrée où ils avaient servi pendant les
troubles civils, avant d'aller en Angleterre. Rarement on manquait d'y
obtenir de leurs nouvelles, quand on ne les y trouvait pas eux-mêmes,
parce que le premier besoin d'un homme qui est jeté ainsi à la côte est
de venir prendre langue près des anciennes connaissances qu'il a
laissées dans le pays.
Presque pas un de ceux qui ont été expédiés d'Angleterre de cette
manière n'a manqué d'être pris. Il y en avait quelques uns qui donnaient
ensuite des informations sur d'autres, et c'est ainsi que l'on connut
toutes les routes par lesquelles on envoyait ces malheureux à une mort
certaine, parce que les servantes de curés, les curés et les autres
affidés une fois connus, ils aimèrent mieux prévenir de tout ce qui leur
arrivait que de s'exposer à des malheurs.
On voit que je connaissais déjà assez bien mon échiquier, tant au dehors
que dans l'intérieur.