CHAPITRE V.

Je fais explorer les bains de Bohême, d'Italie.--Moyens et motifs.--M.

Martin.--Évasions des prisonnière de guerre.--Moyens d'informations en

Angleterre.--Parti que je tire du commerce.--Le prince d'Orange.--Voie

détournée que prend l'Autriche.--Les débris de la guerre civile.

J'avais fini par bien connaître les différentes routes de Londres avec

les lieux les plus éloignés du continent, et conséquemment par connaître

quelques agens officiels du gouvernement anglais, lesquels, sans

caractère public reconnu, n'en allaient pas moins dans tous les sens,

faisant les affaires dont ils étaient chargés.

C'est aussi en fouillant toutes ces correspondances clandestines, que je

voyais les parties qui se formaient pour aller aux eaux de Bohême,

d'Italie, de Bade, d'Aix-la-Chapelle. Souvent avant que la société y fût

assemblée, je savais quelles seraient la plupart des personnes qui la

composeraient, et selon que je jugeais qu'il pourrait y avoir de quoi

piquer ma curiosité, je choisissais quelques uns de nos agréables, qui

ne demandaient pas mieux que d'aller s'y divertir, ce que les amateurs

de jeux et de plaisirs sont toujours prêts à faire.

J'en ai vu de si adroits, qu'ils se faisaient défrayer par une dupe, de

la voiture et des gens de laquelle ils se servaient. Ils se faisaient

ensuite ramener par quelque femme, et rentraient à Paris sans avoir

délié les cordons de leur bourse, ayant même gagné de l'argent, et

s'étant fait chérir de ceux qu'ils avaient ruinés.

Dans deux ou trois voyages, comme cela, on connaissait la coutume de

tout un pays entier; et il n'y avait pas de meilleurs lieux

d'informations que les réunions des bains, où rien ne respire la

contrainte, où les journées sont longues, où l'on a besoin de parler.

J'avais mis de l'importance à tout cela, parce que c'était la fumée des

pays étrangers qui venait quelquefois obscurcir l'atmosphère du nôtre,

et puis lorsque j'avais lu une nouvelle dans une lettre, soit de Londres

ou d'ailleurs, et que je la voyais courir le monde, je n'avais pas

besoin de chercher d'où elle venait. On a cru que je voulais me mêler de

politique, on avait tort, il n y a qu'un faible jugement qui ne fasse

pas de différence entre être informé ou faire parler.

J'avais d'autant plus d'intérêt d'être promptement averti, et par

plusieurs canaux, que c'étaient toujours les dispositions que l'on

reconnaissait à l'extérieur qui tranquillisaient ou alarmaient notre

intérieur.

Je commençais à faire explorer les universités d'Allemagne, lorsqu'il

m'arriva un événement qui ne me prouva que trop combien cela était

nécessaire. J'en parlerai plus bas, mais finissons auparavant ce qui

regarde l'Angleterre.

Le commissaire de Boulogne, M. Martin, était un homme qui, à des formes

très polies, joignait de très grands moyens, il était surtout incapable

de manquer à ses devoirs envers son pays; c'est, moi qui l'avais fait

mettre dans ce poste, et je n'eus qu'à m'applaudir de ce choix, et qu'à

me louer de ses procédés envers moi dans des temps plus malheureux.

Il avait si bien étudié l'esprit des feuilles périodiques anglaises,

qu'il en avait tiré, indépendamment des informations qu'elles

contenaient, des conséquences qui lui servaient de direction pour ce

qu'il avait besoin d'apprendre. Il était parvenu à se faire un tel

patronage sur toute cette côte, que rien ne lui était devenu impossible;

il avait multiplié l'évasion des prisonniers français à un point

extrême, en vertu des ordres que je lui avais donnés. Il en a envoyé

chercher à cinquante lieues dans les terres. Je ne savais pas comment il

s'y prenait, mais il aurait envoyé fouiller à la poche d'un roi, si cela

lui était devenu nécessaire, et ce qu'il avait de bon par-dessus tout,

c'était de savoir faire agir et de se retirer quand il le fallait.

Cette facilité des communications à la côte de Boulogne ne pouvait pas

manquer de se savoir à Londres et d'y produire le même effet que

produisaient chez nous les communications que tout le monde croyait

clandestines. En conséquence, le commerce anglais s'en approcha, en

essaya, y prit confiance, et finit par y envoyer ses lettres aussi; on

n'en retenait pas une seule, mais on ne leur faisait pas grâce de

l'examen, et jusqu'à ce que le petit manège fût connu, on découvrait

toujours quelque chose d'important, non par les lettres de commerce,

mais par d'autres qui s'y trouvaient renfermées de temps à autre.

Après les lettres, vinrent quelques voyageurs, et enfin quelques

retours; on en était venu au point d'avoir ouvert les communications

qu'il fallait justement avoir avec l'Angleterre pour connaître celles

qu'elle avait avec nous. Sans ce moyen, il aurait fallu tracasser tout

le monde pour chercher quelquefois ce qui n'existait pas, parce que,

lorsqu'on ne sait pas, et que l'on ne voit pas, on doit prudemment

prendre grande précaution à tout.

Pendant que j'étais occupé de la côte de Flandre et de Picardie, il

s'établissait une correspondance plus coupable entre Bordeaux et

Lisbonne. Je ne tardai pas à en avoir les preuves; mais les événemens

sont arrivés trop vite pour que je pusse y donner suite, d'autant

qu'elle regardait de hauts personnages que je ne croyais pas capables

d'un fait qu'on qualifiera. Au moyen de licences, ils chargeaient dans

la Garonne des vins, eaux-de-vie, farine qui allaient ensuite

approvisionner l'armée anglaise à Lisbonne.

On a cru que j'avais continuellement des agens près de la résidence des

princes de la maison de Bourbon; on était dans une grande erreur. J'ai

connu, une fois pour toutes, l'intérieur du château qu'ils habitaient

par de vieux serviteurs qui rentraient en France, et jamais je n'y ai

envoyé quelqu'un avec commission spéciale. D'abord cela n'était pas

nécessaire: tant que nous pouvions nous faire craindre d'un bout de

l'Europe à l'autre, le château d'Hartwel n'était pas bien à redouter, et

lorsque nous n'étions plus obéis à Paris, il n'était plus temps de s'en

occuper; ensuite je crois que l'empereur lui-même aurait trouvé fort

mauvais que l'on n'eût pas su employer d'autre moyen, si l'on eût eu

quelques motifs de porter des regards observateurs sur ce château.

D'ailleurs les feuilles anglaises disaient assez ce qui pouvait nous

être utile d'apprendre sans que l'on eût besoin de faire des démarches

particulières. J'étais bien servi par le zèle de mes subordonnés, je les

rémunérais bien, mais comme tout se lasse, que plus la corde a été

tendue, plus vite elle se détend, je cherchai à affermir mes

communications par l'intérêt même des étrangers, afin de pouvoir compter

sur leur régularité dans toutes les circonstances.

Pour cela, je protégeai d'une manière spéciale et presque exclusive ceux

qui faisaient le commerce des guinées, et au moyen de ce que j'avais

abattu la concurrence qui existait entre plusieurs Anglais, j'avais fini

par faire gagner tant d'argent à mes protégés, que, loin de me refuser

un service, ils allaient au-devant de ce que je pouvais désirer. Comme

eux-mêmes étaient intéressés à être promptement informés de tous les

événemens politiques qui agissaient sur le cours des effets publics, je

pouvais m'en rapporter à eux, de même que leur intérêt les portait aussi

à m'en informer le premier; et lorsque la publication arrivait, et que

je voyais qu'ils avaient mis de la négligence à me faire avertir, je

faisais arrêter leurs lettres seulement pendant quelques heures. On ne

se doute pas dans le monde de ce qu'est, pour un faiseur d'affaires,

l'avantage de recevoir ses lettres de Londres avant l'ouverture d'une

bourse. Pour ceux qui m'envoyaient de bonnes nouvelles, je permettais

que le même courrier qui me les apportait apportât aussi leurs lettres

de commerce. Il y avait des hommes simples qui allaient disant dans le

monde qu'il fallait qu'il y eût quelques communications particulières

avec l'Angleterre; il n'y avait pas bien de la malice à deviner cela,

mais c'était pour en savoir davantage qu'ils se tourmentaient.

Le prince de Neuchâtel m'a dit que, pendant tout le temps que le

maréchal Masséna avait été sous Lisbonne, et que l'on était privé de

communications avec lui, ce n'avait été que sur les rapports que je me

procurais de cette manière que l'empereur avait été informé de la

situation de ses affaires en Portugal, et avait pu ordonner ce qu'il

avait jugé à propos de faire faire.

D'un autre côté, je donnai quelques ordres à Londres pour que l'on y

prît de nouvelles informations. Je voyais, par les moyens dont j'ai

parlé, une quantité de lettres à l'adresse de la même maison à Londres;

je sus bientôt que c'était la meilleure maison garnie de cette capitale,

ce que nous appelons en France une bonne auberge, et que c'était là où

descendaient d'ordinaire les étrangers; je ne manquai pas de recommander

que l'on me procurât les noms de tous les voyageurs qui y arrivaient.

Un registre d'auberge est la chose la plus facile à former quand il n'y

en a pas, et à se procurer quand il y en a. Celui-là comparé avec celui

de Gravesend, où l'_allien office_ en tenait un de tous les étrangers

qui y arrivaient, et l'un et l'autre confrontés avec les rapports des

bateliers d'Ostende, je voyais s'il y avait encore un moyen de

communiquer avec l'Angleterre qui ne me fût pas connu; il était rare que

je ne finisse pas par le saisir. J'étais parvenu à faire remonter sur la

trace d'un voyageur, en partant de Londres jusqu'à son premier point de

départ. C'est ainsi que je fus informé du voyage qu'avait fait un

officier du prince d'Orange (qui demeurait à Berlin), jusque près du

prince héréditaire de cette famille, qui servait dans l'armée anglaise

en Portugal; il était facile de se persuader qu'il devait être question

de bien grands intérêts pour cette famille, puisque l'on avait envoyé de

si loin un officier à ce jeune prince.

Je le fis guetter son retour, j'en donnai avis, et il fut arrêté à

Hambourg avec toutes ses lettres. On avait traité la chose avec trop de

sévérité à Hambourg, avant de savoir s'il y avait un motif d'intrigue

politique dans ce voyage.

Je fis ce que je pus pour adoucir la mauvaise fortune qui devenait la

récompense de la fidélité de cet honnête officier, qui avait supporté ce

rigoureux traitement avec beaucoup de résignation. Sa femme, tout

effrayée, accourut de Berlin pour le voir; je lui accordai toutes les

facilités qu'elle pouvait désirer pour cela, et je mis ensuite le mari

en liberté.

Il paraissait n'avoir été envoyé près du prince d'Orange, par le propre

père de ce prince, que pour des affaires particulières de famille de peu

d'intérêt, excepté cependant que les lettres du prince à son père

étaient des réponses aux conseils qu'il lui avait envoyés, de rechercher

la main de la princesse royale d'Angleterre, ce dont le jeune prince ne

se souciait pas. Il en donnait pour raisons qu'il craignait de ne pas

trouver dans cette union le bonheur que l'on cherche lorsqu'on se marie,

et sans l'assurance duquel il ne voulait pas y songer; en un mot, il

disait tout net qu'il craignait de ne pouvoir s'accoutumer à une

domination sous laquelle il croyait que serait obligé de plier celui qui

l'épouserait.

Il ne faisait pas l'éloge de la princesse d'Angleterre, et ne paraissait

pas avoir encore la philosophie formée sur le caractère des femmes; il

aurait voulu que la princesse Charlotte ne fût que princesse d'Orange et

lui prince d'Angleterre.

C'était par cette maison de Londres que je découvrais tout ce qui y

venait des villes anséatiques, de la Prusse, de la Saxe, et même de

l'Autriche, qui, comme on le verra plus bas, nous demandait de faire

passer des courriers par Calais[3], pour que l'on n'aperçût pas ceux

qu'elle envoyait par le nord. À la vérité, ils m'échappaient, parce

qu'ils allaient par la Saxe, la Prusse, le Danemarck, quelquefois par

Heligoland et Londres, où mon homme les voyait arriver. Si nos malheurs

ne fussent venus, j'aurais fini par les avoir aussi, non pas pour les

empêcher de passer ni même pour les retarder, mais pour jeter les yeux

dans ce qu'ils portaient, et qui, à coup sûr, ne devait pas ressembler à

ce que le cabinet de ce pays envoyait par Calais.

Il aurait fini par en résulter que les courriers, que l'on ne croyait

pas dans le cas d'être visités, l'auraient été, et que ceux que l'on

aurait cru visités ne l'auraient pas été.

Je connaissais déjà la route qu'ils tenaient, et infailliblement entre

Vienne et le Danemarck, j'aurais trouvé un moyen de réussir à découvrir

la vérité. Toutes ces cachotteries me faisaient faire de bien tristes

réflexions, en même temps qu'elles me forçaient de convenir que nous

n'avancions pas vers la tranquillité, et que, si la partie ne se liait

pas encore contre nous, au moins tous les sentimens étaient d'accords,

et qu'il ne faudrait qu'un revers pour tout perdre.

Plus nous gênions les relations de l'Angleterre avec l'Europe, plus, de

tous les points, on cherchait à s'en rapprocher, et nous restions

chargés des épithètes odieuses que nous donnaient tous ceux que nos

mesures contrariaient.

Le remède à tout cela était dans la paix, il la fallait; on aurait pu la

faire sans toutes les intrigues et les ambitions particulières et

étrangères, qui se réunirent pour tromper l'empereur. Ses ennemis

voyaient bien que sa puissance serait indestructible dans la paix; ils

résolurent de l'user par la guerre, et ils furent encore assez habiles

pour persuader aux Français que c'était lui qui la voulait, et ils le

crurent.

Avant de revenir à cette matière, je veux encore dire comment

j'explorais les débris de la guerre civile de l'Ouest, qui habitaient

l'Angleterre.

Cette partie du travail de la police était dans des mains très habiles,

et l'on y avait fait une bonne statistique de tous les hommes qui

avaient marqué dans les différens partis qui avaient successivement

désolé les contrées de l'Ouest.

On tenait à Londres un homme qui n'avait pas d'autre commission que de

les visiter tous les quinze jours, en faire, pour ainsi dire, la revue;

et lorsque quelques uns s'absentaient, il en donnait avis, et on les

cherchait en France, dans la contrée où ils avaient servi pendant les

troubles civils, avant d'aller en Angleterre. Rarement on manquait d'y

obtenir de leurs nouvelles, quand on ne les y trouvait pas eux-mêmes,

parce que le premier besoin d'un homme qui est jeté ainsi à la côte est

de venir prendre langue près des anciennes connaissances qu'il a

laissées dans le pays.

Presque pas un de ceux qui ont été expédiés d'Angleterre de cette

manière n'a manqué d'être pris. Il y en avait quelques uns qui donnaient

ensuite des informations sur d'autres, et c'est ainsi que l'on connut

toutes les routes par lesquelles on envoyait ces malheureux à une mort

certaine, parce que les servantes de curés, les curés et les autres

affidés une fois connus, ils aimèrent mieux prévenir de tout ce qui leur

arrivait que de s'exposer à des malheurs.

On voit que je connaissais déjà assez bien mon échiquier, tant au dehors

que dans l'intérieur.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 5 · 第 11 / 71 题