Esprit public en France.--Ses fluctuations.--Peu de confiance dans les
communications officielles.--Courriers des ambassadeurs.--Ligne de
correspondance avec l'Angleterre.--Agent de la reine d'Étrurie.--Papiers
trouvés sur lui.--La reine d'Étrurie envoyée à Rome.--Modération de
l'empereur.
L'opinion en France a toujours été comme l'atmosphère, et proportionnée
à l'harmonie qui régnait entre nos affaires et celles des autres
puissances de l'Europe.
Dans une guerre, lorsque l'on gagnait des batailles qui devaient amener
la paix, tout allait au mieux; y en avait-il une de douteuse, tout était
au pire. Était-on en temps de paix, on observait les actes du
gouvernement et ses opérations de finances, qui devenaient aussitôt le
régulateur des entreprises de chacun de ceux qui avaient besoin de la
tranquillité pour se livrer à des spéculations. Les ennemis du
gouvernement personnellement suivaient cette fluctuation; ils
reprenaient ou perdaient courage selon que l'état des affaires
politiques leur rendait ou enlevait des espérances de succès. Une
bataille perdue sur l'Elbe se faisait sentir un mois après sur les bords
de la Loire.
Une bataille gagnée dans les mêmes parages semblait assurer des années
de tranquillité; quand ce n'était plus le temps des batailles, on avait
un autre thermomètre: comme l'espérance est la consolation des
malheureux, alors on se traînait dans l'intrigue, en attendant qu'une
circonstance heureuse vînt faire prendre une autre attitude.
C'est au milieu de tous les inconvéniens résultant de cet état de choses
que j'ai dû vivre pendant tout le temps de mon administration; il
fallait que je fusse préparé pour toutes les hypothèses, et il n'y a que
des insensés, ou des sots, qui prennent les Français pour tels, en se
persuadant qu'on leur en impose sur un événement qu'ils ont autant
d'intérêt à connaître que celui qui voudrait les abuser en aurait à les
tromper.
J'ai reconnu tout de suite cette vérité, et je ne me suis jamais
inquiété que de porter remède aux suites d'un fâcheux événement, et
jamais je ne l'ai dénaturé.
Les personnes qui m'en faisaient un reproche près de l'empereur, en
mettant cela sur le compte de la malhabileté, étaient des sots qui
trompaient l'empereur, et ne trompaient que lui, en persistant dans le
système de silence qui laissait à la malveillance le droit d'exagérer le
mal et d'atténuer le bien. On disait ensuite qu'il fallait éclairer
l'opinion, empêcher qu'on ne tînt de mauvais propos, et on profitait de
ce que l'on ne pouvait pas faire, pour parler mal de tout ce que l'on
voulait perdre. On n'abuse point l'opinion sur des faits dont l'Europe
est imbue; les Français ne sont point des Hottentots: malheur à celui
qui croira les duper impunément! Ils sont patiens, ils souffrent, mais
ils se vengent quand l'occasion s'en présente, et les malheureux qui, en
rapportant tout à leur vanité, ont attiré sur celui qu'ils voulaient
servir un moment d'humeur de la part de la nation, méritent d'être
livrés à toute son indignation en réparation des maux qu'ils ont attirés
sur elle.
C'était donc le plus souvent lorsque l'on aurait dû faire agir
l'influence administrative sur l'opinion, qu'elle se montrait rebelle,
méfiante dans tout ce qui lui paraissait officiel; ceux qui voulaient
persuader le contraire cherchaient à s'en faire accroire, pour avoir au
moins un air de bonne foi en induisant en erreur celui qui devait
connaître toute la profondeur du mal, lorsqu'il dépendait encore de lui
d'y apporter du remède.
L'influence étrangère s'exerçait sur Paris par le besoin que tout le
monde avait de la paix.
Tous ceux qui avaient des fortunes nouvelles à transférer depuis les
extrémités de la Pologne jusqu'au midi de la France; tous ceux dont les
spéculations ou la conservation des emplois lucratifs ne pouvaient avoir
de solidité que par la consolidation des institutions de l'empire,
lesquelles ne pouvaient en prendre que par la durée de son pouvoir, et
celui-ci paraissait chancelant, à chaque renouvellement de campagne; en
un mot, chacun voyait qu'une lutte ou une bataille perdue perdrait mille
familles, dont les destinées étaient toutes écrites au revers de la même
médaille. C'est cette conviction qui rendait les esprits aussi inquiets
et susceptibles d'être promptement altérés. Un succès les remettait
comme un coup de soleil remet le temps après un orage, mais cela ne
rendait pas la sécurité.
Le peu de confiance que l'on avait dans les communications officielles,
qui étaient les seules que l'on donnait à la curiosité publique, avait
dirigé celle de toute la société vers des informations étrangères. C'est
dès-lors que les emplois diplomatiques ont été très recherchés, et que
quelques uns de ces messieurs ont eu ce qu'on appelait tout-à-fait un
crédit sur la bonne foi publique. Ils donnaient des nouvelles en retour
de celles qu'ils se faisaient rapporter; c'est de cette manière que
l'influence étrangère s'exerçait sur Paris, et ce n'était pas en se
renfermant dans un silence absolu qu'on pouvait arrêter ses ravages. Or,
qui est-ce qui pouvait parler? C'était le ministère. Je n'ai pas le
projet de dire s'il fit bien ou mal, je ne veux que raconter les
calamités qui furent la suite de la marche que l'on avait cru devoir
prendre.
Lorsque je me suis aperçu de cette pente vers les informations
étrangères, j'ai dû observer de quel côté nous venaient les bonnes et
les mauvaises, et ce ne fut que de cette époque que je jetai mes regards
autour du cercle d'un ambassadeur. Le lendemain du jour où il avait reçu
un courrier, je faisais aborder le courrier afin d'apprendre quel air on
respirait au moment de son départ dans le pays d'où il avait été
expédié. S'il n'en savait rien, celui qui le suivait en savait
ordinairement davantage. On trouve parmi les messagers des hommes fort
intelligens, et qui écrivent le journal de leur voyage aussi bien que
pourrait le faire un bon officier d'état-major.
Lorsque plusieurs courriers arrivaient coup sur coup aux envoyés des
grandes puissances, c'était moins chez eux que l'on trouvait ce qu'il y
avait d'important à apprendre que chez les envoyés des petites
puissances, dont l'intérêt à être bien informés est immense pour eux,
parce que c'est un moyen de crédit dans leurs cours.
Chacun des envoyés de ces petites puissances gravite autour de celui
d'une grande; il lui paie un tribut d'hommages, et lui donne les
informations qui sait se procurer, pour obtenir que ses courriers se
chargent de ses dépêches, parce que l'on ne lui a pas alloué assez
d'argent pour en expédier directement lui-même.
En même temps, il profite du patronage qui s'est établi par ces
communications pour demander des nouvelles de sa cour, que le dernier
courrier a apportées. L'ambassadeur ne dit jamais grand'chose, mais
aussi il y en a peu qui fassent eux-mêmes leur besogne; ils ont des
sous-ordres qui, le plus souvent, en sont chargés. Toute l'adresse
consiste à connaître quel est celui qui est le mieux placé pour
approfondir ce que l'on a intérêt de savoir; et comme cela ne paraît
couvrir aucun projet, personne ne fait de difficulté de le dire, et cela
une fois connu, il est bien plus facile encore d'être informé des
habitudes de ces subalternes, qui la plupart fréquentent beaucoup plus
ce que l'on appelle la demi-société que la bonne compagnie.
Lorsque l'on connaît les goûts particuliers et les habitudes d'un homme,
il est à celui qui sait les satisfaire. J'ai connu des agens tellement
adroits dans cette corruption, qu'ils rendaient joueur celui qui leur
résistait, lui gagnaient tout son argent, lui en gagnaient même à
crédit, et lorsqu'ils l'avaient mis dans cet état, ils composaient avec
lui, et il faut avouer, à la honte des hommes, qu'ils réussissaient
presque toujours. Ceux pour lesquels le jeu n'avait pas d'attraits
étaient ordinairement accessibles par les femmes, et parmi elles il y en
a plusieurs qui ont réuni tant de genres d'expériences, qu'elles
rencontraient bien peu de choses impossibles.
Il arrivait très peu de courriers étrangers à Paris, que l'on ne sût,
peu de jours après, ce qu'ils avaient apporté, et les mêmes moyens
d'informations me donnaient également un abrégé des réponses qu'on leur
avait données à rapporter à leur cabinet; j'ai eu quelquefois des copies
entières de dépêches.
Il semblait à tout le monde que, depuis le mariage de l'empereur, les
idées de guerre allaient être abandonnées, et c'est au contraire presque
aussitôt que le langage se refroidit entre les principales puissances:
j'entends parler de la France, et de la Russie. Quant à l'Angleterre, il
était le même depuis bien des années.
Tout ce qui nous revenait des nouvelles particulières de ces deux pays
ne tarda pas à inquiéter de nouveau notre tranquillité; on y remarquait
une grande curiosité sur notre situation intérieure, que l'on
considérait comme le thermomètre des efforts que nous pourrions déployer
en cas d'une nouvelle guerre. Les petites puissances confédérées du Rhin
ne furent pas les dernières à s'apercevoir que l'horizon politique ne
tarderait pas à se charger, et comme elles étaient devenues très
intéressées à la continuation de la prépondérance de la France, qui
avait presque doublé leur puissance, elles ne négligèrent rien pour être
informées de tout ce qui concernait des intérêts qui étaient devenus les
leurs. Aussi leurs ministres dans les cours étrangères s'occupaient-ils
avec le plus grand soin de ce qui s'y passait, tandis que ceux qu'elles
avaient à Paris y puisaient à toutes les sources des nouvelles
d'Espagne, aux affaires de laquelle ils mesuraient les probabilités de
paix ou de guerre. Ils ne pouvaient se procurer les dernières d'une
manière assurée que dans la correspondance anglaise, à laquelle ils
accordaient d'autant plus de confiance, qu'ils avaient eu plusieurs fois
occasion de remarquer la différence qu'il y avait entre les publications
anglaises et françaises sur la guerre d'Espagne.
La correspondance avec l'Angleterre était resserrée au dernier point,
moins à cause de cet inconvénient que pour des motifs particuliers.
Je ne croyais pas à la certitude que l'on me donnait sur l'exécution des
ordres qui avaient été prescrits à cet égard. Je faisais observer ce qui
allait et venait, tout me paraissait en ordre, lorsqu'un sentiment
secret m'avertit qu'il devait y avoir des moyens de communications
clandestines que je m'attachai à découvrir. Je fis jeter dans le monde
que je ne serais pas trop sévère pour accorder la permission d'aller en
Angleterre à quelqu'un de connu pour incapable de se mêler d'affaires
politiques, et surtout à condition qu'il n'ébruiterait pas son départ,
parce que je ne voulais pas être dans le cas d'en accorder beaucoup, ni
d'en refuser à ceux qui croiraient pouvoir me déterminer par des
sollicitations. Cela devait produire son effet: on vint me demander une
ou deux permissions, je les promis dans quelques jours sous divers
prétextes; mais, dans le fait pour prendre mes précautions, et
effectivement, je sus bientôt que l'on faisait ses lettres dans quelques
maisons du faubourg Saint-Germain. Moi, je fis aussi les miennes à mon
commissaire général à Boulogne qui, à l'arrivée du messager, le faisait
dévaliser, quoique muni de mes passeports, et lui enlevait toutes ses
lettres, parce qu'il était convenu avant son départ (c'était la
condition du passeport), qu'il ne se rendrait porteur d'aucune. C'est
comme cela que j'ai acquis la conviction qu'on entretenait une
correspondance continuelle avec l'Angleterre, puisque la plupart de ces
lettres n'étaient que des réponses à celles précédemment reçues.
Je connus alors les correspondans des deux rives, et en même temps j'y
trouvai de quoi les défendre en cas de calomnie dirigée contre eux,
parce que je voyais dans ces lettres la preuve évidente que des
personnes que l'on me peignait sans cesse comme des agitateurs ne
pensaient nullement à se donner le moindre mouvement, quelles que
fussent les circonstances qui auraient pu survenir.
Je laissai parvenir toutes ces lettres, et tendis des filets dans les
canaux qui y étaient indiqués pour faire parvenir les réponses. Ce petit
succès me suggéra l'idée de favoriser le passage de ces lettres, au lieu
de l'entraver, mais de profiter à la fois de ce que je pouvais y trouver
d'avantageux.
J'aurais cherché en vain sur la côte, depuis Dieppe jusqu'à Blankenberg,
ce que je voulais découvrir; tout s'y cachait trop bien, et je m'avisai
d'un autre moyen pour y réussir.
J'envoyai deux agens bien adroits et de bonne mine faire un tour à la
côte d'Angleterre, d'où ils chercheraient ensuite à se rembarquer pour
aborder en France furtivement. Deux hommes, sous ce masque,
n'inspiraient aucune méfiance sur la côte d'Angleterre. Effectivement on
les accueillit, on les aida; ils avaient chacun un petit paquet de
contrebande qui leur faisait encore un peu plus d'amis, et enfin on mit
celui qui s'embarquait à _Gravesend_ en rapport avec les pêcheurs
d'Ostende et des environs qui faisaient le petit trafic. Il les vit
arriver à la côte anglaise, y débarquer leurs passagers, dont pas un
n'était en règle, remettre les lettres dont ils étaient porteurs, et il
fit avec un d'eux son accord pour le passer en France, et le déposer en
mains sûres pour venir jusqu'en Belgique. Il revint ainsi à Ostende, et
fut conduit de là de station en station jusqu'au dépôt des prisonniers
anglais à Valenciennes, qui prenaient cette même route pour venir
s'embarquer, lorsqu'ils parvenaient à s'échapper. Je fis dans cette
occasion d'une pierre deux coups, parce que je fis déranger cette ligne
de communications, qui me donna ensuite l'idée d'en établir une pour
tirer nos prisonniers d'Angleterre; mais la découverte du bateau qui
allait clandestinement de la côte à Gravesend devint par la suite une
mine à exploiter.
Je fis prendre des arrangemens avec le patron, lui promettant de ne
jamais l'arrêter et de le laisser passer et repasser tant qu'il aurait
l'adresse de se bien cacher, mais à condition que, quand il aurait passé
des Français, il viendrait en rendre compte, soit qu'ils fussent à une
rive ou à l'autre. Ceux qui, en Angleterre, lui voyaient amener des
passagers de cette espèce ne faisaient eux-mêmes aucune difficulté de
s'embarquer avec lui, et on prenait ceux qu'il avait conduits en
Angleterre à leur retour seulement, parce qu'ils avaient ordinairement
beaucoup de lettres portant des adresses, tandis qu'en partant pour
l'Angleterre ils n'avaient la plupart du temps que des lettres sans
signature, et ne savaient pas de qui elles venaient. Lorsqu'on arrêtait
quelqu'un dans ce cas, on donnait cours à ses lettres, après avoir pris
copie de leur contenu et de leur adresse. Il s'établit bientôt par ce
point une correspondance régulière, parce qu'au moyen d'un agent, qui
avait répandu dans la Belgique qu'il connaissait un moyen sûr pour
envoyer ce que l'on voudrait en Angleterre, tout le monde lui remettait
ses lettres et autres commissions; cet agent se faisait un revenu, me
servait bien, et était utile aux gens du pays. J'y gagnai même que ce
patron de bateaux, ne voulant pas souffrir la concurrence des autres
fraudeurs comme lui, dénonçait tout ce qu'il rencontrait à Gravesend, de
bateaux venus de Blanckenberg ou de la Hollande, et c'est par lui que
j'ai découvert une ligne de communications depuis Longwy jusqu'à
Blanckenberg, où l'on conduisait les prisonniers anglais; par les
Ardennes, Liége et la Belgique. Il me fit aussi découvrir jusqu'à
l'évidence que mes propres agens me jouaient quelquefois, mais comme
cela n'était que pour leurs petits profits, je me laissai attrapper. Je
fis sur cette côte une bonne chasse; il y avait plusieurs années que ce
trafic-là existait, il semblait cependant assez important au service
public de le traverser, on cria à la tyrannie tant que l'on voulut, mais
je fus obéi.
L'autre de mes agens, qui revint par la côte de Picardie, m'apporta des
communications non moins importantes; il alla attacher à Londres même
des moyens de correspondance qui étaient si bien soignés par mes agens
supérieurs à la côte, qu'ils me donnaient régulièrement des nouvelles de
Londres en soixante et douze heures, et chaque fois qu'il y avait un
conseil extraordinaire de cabinet ou une nouvelle importante d'Espagne,
l'on m'envoyait un courrier extraordinaire, et l'empereur en avait des
nouvelles plus tôt qu'il n'en recevait de Mayence.
C'est dans les lettres que je faisais examiner à Ostende que je trouvai
celles que l'ex-reine d'Étrurie, qui était retirée à Nice, écrivait au
prince régent d'Angleterre, et c'est par là que j'eus connaissance que
cette princesse avait envoyé, depuis plusieurs mois, un Toscan, comme
son fondé de pouvoirs près du gouvernement anglais, mais que, faute de
lui avoir donné suffisamment d'argent pour faire son voyage, il avait dû
rester à Amsterdam, où il attendait encore des réponses aux
sollicitations pressantes qu'il avait adressées à Nice à l'ex-reine.
Je le fis arrêter à Amsterdam et amener à Paris; il avait sur lui son
pouvoir comme chargé d'affaires de l'ex-reine d'Étrurie, son ordre pour
se rendre en Angleterre, des lettres de cette princesse pour le prince
régent. Elle avait même fait écrire par son fils à ce prince; l'écriture
de cet enfant était celle d'un écolier qui n'écrit encore qu'en gros
caractères sur du papier ligne au crayon.
Avec toutes ces pièces, ce fondé de pouvoirs avait une quantité d'autres
papiers appartenant à la princesse, et qui la compromettaient à un point
extraordinaire. Elle l'avait chargé de montrer tout ce fatras au
gouvernement anglais, pour lui démontrer qu'elle pouvait lui être utile,
en ce qu'elle réunissait encore l'attachement des Espagnols, et qu'il
dépendait d'elle de faire beaucoup de mal aux Français, en soulevant les
dépôts de prisonniers espagnols qui se trouvaient en Languedoc. Il y
avait effectivement parmi ces papiers plusieurs lettres d'officiers
espagnols qu'elle paraissait avoir fait pratiquer depuis assez
long-temps, et qu'elle avait entretenus de l'idée d'une révolte en leur
disant qu'elle irait se mettre à leur tête pour retourner en Espagne.
Toutes ces lettres établissaient d'une manière évidente qu'elle leur
avait écrit pour les déterminer à ce parti, et qu'ils lui avaient tout
promis. C'était une véritable folie, qui n'eût mené à rien qu'à faire
périr ces malheureux; l'ex-reine le savait bien: aussi je crois qu'elle
n'avait fait tout cela que pour se donner un peu plus d'importance
vis-à-vis du gouvernement anglais, duquel elle voulait obtenir quelque
secours.
Toute cette affaire fut informée avec une grande exactitude; l'empereur
fit grâce au fondé de pouvoirs de l'ex-reine; mais quant à elle, il la
fit conduire à Rome dans le même couvent où était retirée sa parente, la
princesse de Parme. Il ordonna d'envoyer par des exprès porter à la
connaissance du roi Charles IV, son père, qui était à Marseille, ainsi
qu'à la connaissance des princes d'Espagne, qui étaient à Valençay, tous
les documens qui l'avaient déterminé à ce parti, et ses ordres furent
exécutés. L'ex-reine voyagea avec un train de deux ou trois voitures, et
fut défrayée jusqu'à Rome. On lui avait ôté son fils, que l'on avait
envoyé chez le roi Charles IV, son grand-père.
C'est par respect pour le monarque que l'on ne donna aucune publicité à
cette circonstance, et je demande à l'homme raisonnable ce qu'il aurait
pensé s'il avait vu imprimés dans le même cahier tous les papiers pris
sur le fondé de pouvoir de l'ex-reine d'Étrurie avec les lettres qu'elle
avait écrites, de l'intérieur même du palais de Madrid, au grand-duc de
Berg, pour lui rendre compte plusieurs fois par jour des faits et gestes
de son frère, aujourd'hui Ferdinand VII. On se rappellera que le
grand-duc de Berg les avait envoyées à l'empereur. C'est cette conduite
qui avait indisposé contre elle; l'empereur aima mieux laisser crier
contre lui au despotisme que d'ajouter aux chagrins du roi Charles IV
l'obligation de mépriser sa fille. Voilà comme, en cherchant sur les
côtes de la Belgique les traces des communications clandestines avec
l'Angleterre, j'ai été ramené sur celles de la Méditerranée et dans les
dépôts de prisonniers de guerre à Carcassonne, Tournon et autres lieux,
où l'on resta persuadé que j'avais une troupe d'espions. C'est en
m'établissant ainsi le facteur de la communication clandestine avec
l'Angleterre que je devenais petit à petit le confident de tout ce qui
venait des pays étrangers, c'est-à-dire de l'Allemagne pour
l'Angleterre, et réciproquement, parce que la vieille habitude d'écrire
par Bruxelles avait été conservée dans presque toute l'Autriche.
Beaucoup de ce qui était adressé à Londres par la Hollande vint aussi se
fondre avec ce qui passait par la côte d'Ostende, en sorte qu'en peu de
temps j'étais devenu riche en adresses pour tous les pays. Comme il y
avait parmi ces lettres beaucoup de duplicata, on en gardait une pour
avoir de l'écriture de l'auteur jusqu'à ce qu'on eût connu la personne
qui écrivait.
C'est de cette manière que, sans sortir de mon cabinet, je me trouvai
quelquefois en tiers dans des entretiens qui se tenaient de Vienne à
Londres, et particulièrement des petites cours d'Allemagne avec Londres;
beaucoup de monde cherchaient les espions dont ils se croyaient
entourés, lorsque ce n'était que par ce moyen que j'étais informé de ce
qui les concernait.