CHAPITRE IV.

Esprit public en France.--Ses fluctuations.--Peu de confiance dans les

communications officielles.--Courriers des ambassadeurs.--Ligne de

correspondance avec l'Angleterre.--Agent de la reine d'Étrurie.--Papiers

trouvés sur lui.--La reine d'Étrurie envoyée à Rome.--Modération de

l'empereur.

L'opinion en France a toujours été comme l'atmosphère, et proportionnée

à l'harmonie qui régnait entre nos affaires et celles des autres

puissances de l'Europe.

Dans une guerre, lorsque l'on gagnait des batailles qui devaient amener

la paix, tout allait au mieux; y en avait-il une de douteuse, tout était

au pire. Était-on en temps de paix, on observait les actes du

gouvernement et ses opérations de finances, qui devenaient aussitôt le

régulateur des entreprises de chacun de ceux qui avaient besoin de la

tranquillité pour se livrer à des spéculations. Les ennemis du

gouvernement personnellement suivaient cette fluctuation; ils

reprenaient ou perdaient courage selon que l'état des affaires

politiques leur rendait ou enlevait des espérances de succès. Une

bataille perdue sur l'Elbe se faisait sentir un mois après sur les bords

de la Loire.

Une bataille gagnée dans les mêmes parages semblait assurer des années

de tranquillité; quand ce n'était plus le temps des batailles, on avait

un autre thermomètre: comme l'espérance est la consolation des

malheureux, alors on se traînait dans l'intrigue, en attendant qu'une

circonstance heureuse vînt faire prendre une autre attitude.

C'est au milieu de tous les inconvéniens résultant de cet état de choses

que j'ai dû vivre pendant tout le temps de mon administration; il

fallait que je fusse préparé pour toutes les hypothèses, et il n'y a que

des insensés, ou des sots, qui prennent les Français pour tels, en se

persuadant qu'on leur en impose sur un événement qu'ils ont autant

d'intérêt à connaître que celui qui voudrait les abuser en aurait à les

tromper.

J'ai reconnu tout de suite cette vérité, et je ne me suis jamais

inquiété que de porter remède aux suites d'un fâcheux événement, et

jamais je ne l'ai dénaturé.

Les personnes qui m'en faisaient un reproche près de l'empereur, en

mettant cela sur le compte de la malhabileté, étaient des sots qui

trompaient l'empereur, et ne trompaient que lui, en persistant dans le

système de silence qui laissait à la malveillance le droit d'exagérer le

mal et d'atténuer le bien. On disait ensuite qu'il fallait éclairer

l'opinion, empêcher qu'on ne tînt de mauvais propos, et on profitait de

ce que l'on ne pouvait pas faire, pour parler mal de tout ce que l'on

voulait perdre. On n'abuse point l'opinion sur des faits dont l'Europe

est imbue; les Français ne sont point des Hottentots: malheur à celui

qui croira les duper impunément! Ils sont patiens, ils souffrent, mais

ils se vengent quand l'occasion s'en présente, et les malheureux qui, en

rapportant tout à leur vanité, ont attiré sur celui qu'ils voulaient

servir un moment d'humeur de la part de la nation, méritent d'être

livrés à toute son indignation en réparation des maux qu'ils ont attirés

sur elle.

C'était donc le plus souvent lorsque l'on aurait dû faire agir

l'influence administrative sur l'opinion, qu'elle se montrait rebelle,

méfiante dans tout ce qui lui paraissait officiel; ceux qui voulaient

persuader le contraire cherchaient à s'en faire accroire, pour avoir au

moins un air de bonne foi en induisant en erreur celui qui devait

connaître toute la profondeur du mal, lorsqu'il dépendait encore de lui

d'y apporter du remède.

L'influence étrangère s'exerçait sur Paris par le besoin que tout le

monde avait de la paix.

Tous ceux qui avaient des fortunes nouvelles à transférer depuis les

extrémités de la Pologne jusqu'au midi de la France; tous ceux dont les

spéculations ou la conservation des emplois lucratifs ne pouvaient avoir

de solidité que par la consolidation des institutions de l'empire,

lesquelles ne pouvaient en prendre que par la durée de son pouvoir, et

celui-ci paraissait chancelant, à chaque renouvellement de campagne; en

un mot, chacun voyait qu'une lutte ou une bataille perdue perdrait mille

familles, dont les destinées étaient toutes écrites au revers de la même

médaille. C'est cette conviction qui rendait les esprits aussi inquiets

et susceptibles d'être promptement altérés. Un succès les remettait

comme un coup de soleil remet le temps après un orage, mais cela ne

rendait pas la sécurité.

Le peu de confiance que l'on avait dans les communications officielles,

qui étaient les seules que l'on donnait à la curiosité publique, avait

dirigé celle de toute la société vers des informations étrangères. C'est

dès-lors que les emplois diplomatiques ont été très recherchés, et que

quelques uns de ces messieurs ont eu ce qu'on appelait tout-à-fait un

crédit sur la bonne foi publique. Ils donnaient des nouvelles en retour

de celles qu'ils se faisaient rapporter; c'est de cette manière que

l'influence étrangère s'exerçait sur Paris, et ce n'était pas en se

renfermant dans un silence absolu qu'on pouvait arrêter ses ravages. Or,

qui est-ce qui pouvait parler? C'était le ministère. Je n'ai pas le

projet de dire s'il fit bien ou mal, je ne veux que raconter les

calamités qui furent la suite de la marche que l'on avait cru devoir

prendre.

Lorsque je me suis aperçu de cette pente vers les informations

étrangères, j'ai dû observer de quel côté nous venaient les bonnes et

les mauvaises, et ce ne fut que de cette époque que je jetai mes regards

autour du cercle d'un ambassadeur. Le lendemain du jour où il avait reçu

un courrier, je faisais aborder le courrier afin d'apprendre quel air on

respirait au moment de son départ dans le pays d'où il avait été

expédié. S'il n'en savait rien, celui qui le suivait en savait

ordinairement davantage. On trouve parmi les messagers des hommes fort

intelligens, et qui écrivent le journal de leur voyage aussi bien que

pourrait le faire un bon officier d'état-major.

Lorsque plusieurs courriers arrivaient coup sur coup aux envoyés des

grandes puissances, c'était moins chez eux que l'on trouvait ce qu'il y

avait d'important à apprendre que chez les envoyés des petites

puissances, dont l'intérêt à être bien informés est immense pour eux,

parce que c'est un moyen de crédit dans leurs cours.

Chacun des envoyés de ces petites puissances gravite autour de celui

d'une grande; il lui paie un tribut d'hommages, et lui donne les

informations qui sait se procurer, pour obtenir que ses courriers se

chargent de ses dépêches, parce que l'on ne lui a pas alloué assez

d'argent pour en expédier directement lui-même.

En même temps, il profite du patronage qui s'est établi par ces

communications pour demander des nouvelles de sa cour, que le dernier

courrier a apportées. L'ambassadeur ne dit jamais grand'chose, mais

aussi il y en a peu qui fassent eux-mêmes leur besogne; ils ont des

sous-ordres qui, le plus souvent, en sont chargés. Toute l'adresse

consiste à connaître quel est celui qui est le mieux placé pour

approfondir ce que l'on a intérêt de savoir; et comme cela ne paraît

couvrir aucun projet, personne ne fait de difficulté de le dire, et cela

une fois connu, il est bien plus facile encore d'être informé des

habitudes de ces subalternes, qui la plupart fréquentent beaucoup plus

ce que l'on appelle la demi-société que la bonne compagnie.

Lorsque l'on connaît les goûts particuliers et les habitudes d'un homme,

il est à celui qui sait les satisfaire. J'ai connu des agens tellement

adroits dans cette corruption, qu'ils rendaient joueur celui qui leur

résistait, lui gagnaient tout son argent, lui en gagnaient même à

crédit, et lorsqu'ils l'avaient mis dans cet état, ils composaient avec

lui, et il faut avouer, à la honte des hommes, qu'ils réussissaient

presque toujours. Ceux pour lesquels le jeu n'avait pas d'attraits

étaient ordinairement accessibles par les femmes, et parmi elles il y en

a plusieurs qui ont réuni tant de genres d'expériences, qu'elles

rencontraient bien peu de choses impossibles.

Il arrivait très peu de courriers étrangers à Paris, que l'on ne sût,

peu de jours après, ce qu'ils avaient apporté, et les mêmes moyens

d'informations me donnaient également un abrégé des réponses qu'on leur

avait données à rapporter à leur cabinet; j'ai eu quelquefois des copies

entières de dépêches.

Il semblait à tout le monde que, depuis le mariage de l'empereur, les

idées de guerre allaient être abandonnées, et c'est au contraire presque

aussitôt que le langage se refroidit entre les principales puissances:

j'entends parler de la France, et de la Russie. Quant à l'Angleterre, il

était le même depuis bien des années.

Tout ce qui nous revenait des nouvelles particulières de ces deux pays

ne tarda pas à inquiéter de nouveau notre tranquillité; on y remarquait

une grande curiosité sur notre situation intérieure, que l'on

considérait comme le thermomètre des efforts que nous pourrions déployer

en cas d'une nouvelle guerre. Les petites puissances confédérées du Rhin

ne furent pas les dernières à s'apercevoir que l'horizon politique ne

tarderait pas à se charger, et comme elles étaient devenues très

intéressées à la continuation de la prépondérance de la France, qui

avait presque doublé leur puissance, elles ne négligèrent rien pour être

informées de tout ce qui concernait des intérêts qui étaient devenus les

leurs. Aussi leurs ministres dans les cours étrangères s'occupaient-ils

avec le plus grand soin de ce qui s'y passait, tandis que ceux qu'elles

avaient à Paris y puisaient à toutes les sources des nouvelles

d'Espagne, aux affaires de laquelle ils mesuraient les probabilités de

paix ou de guerre. Ils ne pouvaient se procurer les dernières d'une

manière assurée que dans la correspondance anglaise, à laquelle ils

accordaient d'autant plus de confiance, qu'ils avaient eu plusieurs fois

occasion de remarquer la différence qu'il y avait entre les publications

anglaises et françaises sur la guerre d'Espagne.

La correspondance avec l'Angleterre était resserrée au dernier point,

moins à cause de cet inconvénient que pour des motifs particuliers.

Je ne croyais pas à la certitude que l'on me donnait sur l'exécution des

ordres qui avaient été prescrits à cet égard. Je faisais observer ce qui

allait et venait, tout me paraissait en ordre, lorsqu'un sentiment

secret m'avertit qu'il devait y avoir des moyens de communications

clandestines que je m'attachai à découvrir. Je fis jeter dans le monde

que je ne serais pas trop sévère pour accorder la permission d'aller en

Angleterre à quelqu'un de connu pour incapable de se mêler d'affaires

politiques, et surtout à condition qu'il n'ébruiterait pas son départ,

parce que je ne voulais pas être dans le cas d'en accorder beaucoup, ni

d'en refuser à ceux qui croiraient pouvoir me déterminer par des

sollicitations. Cela devait produire son effet: on vint me demander une

ou deux permissions, je les promis dans quelques jours sous divers

prétextes; mais, dans le fait pour prendre mes précautions, et

effectivement, je sus bientôt que l'on faisait ses lettres dans quelques

maisons du faubourg Saint-Germain. Moi, je fis aussi les miennes à mon

commissaire général à Boulogne qui, à l'arrivée du messager, le faisait

dévaliser, quoique muni de mes passeports, et lui enlevait toutes ses

lettres, parce qu'il était convenu avant son départ (c'était la

condition du passeport), qu'il ne se rendrait porteur d'aucune. C'est

comme cela que j'ai acquis la conviction qu'on entretenait une

correspondance continuelle avec l'Angleterre, puisque la plupart de ces

lettres n'étaient que des réponses à celles précédemment reçues.

Je connus alors les correspondans des deux rives, et en même temps j'y

trouvai de quoi les défendre en cas de calomnie dirigée contre eux,

parce que je voyais dans ces lettres la preuve évidente que des

personnes que l'on me peignait sans cesse comme des agitateurs ne

pensaient nullement à se donner le moindre mouvement, quelles que

fussent les circonstances qui auraient pu survenir.

Je laissai parvenir toutes ces lettres, et tendis des filets dans les

canaux qui y étaient indiqués pour faire parvenir les réponses. Ce petit

succès me suggéra l'idée de favoriser le passage de ces lettres, au lieu

de l'entraver, mais de profiter à la fois de ce que je pouvais y trouver

d'avantageux.

J'aurais cherché en vain sur la côte, depuis Dieppe jusqu'à Blankenberg,

ce que je voulais découvrir; tout s'y cachait trop bien, et je m'avisai

d'un autre moyen pour y réussir.

J'envoyai deux agens bien adroits et de bonne mine faire un tour à la

côte d'Angleterre, d'où ils chercheraient ensuite à se rembarquer pour

aborder en France furtivement. Deux hommes, sous ce masque,

n'inspiraient aucune méfiance sur la côte d'Angleterre. Effectivement on

les accueillit, on les aida; ils avaient chacun un petit paquet de

contrebande qui leur faisait encore un peu plus d'amis, et enfin on mit

celui qui s'embarquait à _Gravesend_ en rapport avec les pêcheurs

d'Ostende et des environs qui faisaient le petit trafic. Il les vit

arriver à la côte anglaise, y débarquer leurs passagers, dont pas un

n'était en règle, remettre les lettres dont ils étaient porteurs, et il

fit avec un d'eux son accord pour le passer en France, et le déposer en

mains sûres pour venir jusqu'en Belgique. Il revint ainsi à Ostende, et

fut conduit de là de station en station jusqu'au dépôt des prisonniers

anglais à Valenciennes, qui prenaient cette même route pour venir

s'embarquer, lorsqu'ils parvenaient à s'échapper. Je fis dans cette

occasion d'une pierre deux coups, parce que je fis déranger cette ligne

de communications, qui me donna ensuite l'idée d'en établir une pour

tirer nos prisonniers d'Angleterre; mais la découverte du bateau qui

allait clandestinement de la côte à Gravesend devint par la suite une

mine à exploiter.

Je fis prendre des arrangemens avec le patron, lui promettant de ne

jamais l'arrêter et de le laisser passer et repasser tant qu'il aurait

l'adresse de se bien cacher, mais à condition que, quand il aurait passé

des Français, il viendrait en rendre compte, soit qu'ils fussent à une

rive ou à l'autre. Ceux qui, en Angleterre, lui voyaient amener des

passagers de cette espèce ne faisaient eux-mêmes aucune difficulté de

s'embarquer avec lui, et on prenait ceux qu'il avait conduits en

Angleterre à leur retour seulement, parce qu'ils avaient ordinairement

beaucoup de lettres portant des adresses, tandis qu'en partant pour

l'Angleterre ils n'avaient la plupart du temps que des lettres sans

signature, et ne savaient pas de qui elles venaient. Lorsqu'on arrêtait

quelqu'un dans ce cas, on donnait cours à ses lettres, après avoir pris

copie de leur contenu et de leur adresse. Il s'établit bientôt par ce

point une correspondance régulière, parce qu'au moyen d'un agent, qui

avait répandu dans la Belgique qu'il connaissait un moyen sûr pour

envoyer ce que l'on voudrait en Angleterre, tout le monde lui remettait

ses lettres et autres commissions; cet agent se faisait un revenu, me

servait bien, et était utile aux gens du pays. J'y gagnai même que ce

patron de bateaux, ne voulant pas souffrir la concurrence des autres

fraudeurs comme lui, dénonçait tout ce qu'il rencontrait à Gravesend, de

bateaux venus de Blanckenberg ou de la Hollande, et c'est par lui que

j'ai découvert une ligne de communications depuis Longwy jusqu'à

Blanckenberg, où l'on conduisait les prisonniers anglais; par les

Ardennes, Liége et la Belgique. Il me fit aussi découvrir jusqu'à

l'évidence que mes propres agens me jouaient quelquefois, mais comme

cela n'était que pour leurs petits profits, je me laissai attrapper. Je

fis sur cette côte une bonne chasse; il y avait plusieurs années que ce

trafic-là existait, il semblait cependant assez important au service

public de le traverser, on cria à la tyrannie tant que l'on voulut, mais

je fus obéi.

L'autre de mes agens, qui revint par la côte de Picardie, m'apporta des

communications non moins importantes; il alla attacher à Londres même

des moyens de correspondance qui étaient si bien soignés par mes agens

supérieurs à la côte, qu'ils me donnaient régulièrement des nouvelles de

Londres en soixante et douze heures, et chaque fois qu'il y avait un

conseil extraordinaire de cabinet ou une nouvelle importante d'Espagne,

l'on m'envoyait un courrier extraordinaire, et l'empereur en avait des

nouvelles plus tôt qu'il n'en recevait de Mayence.

C'est dans les lettres que je faisais examiner à Ostende que je trouvai

celles que l'ex-reine d'Étrurie, qui était retirée à Nice, écrivait au

prince régent d'Angleterre, et c'est par là que j'eus connaissance que

cette princesse avait envoyé, depuis plusieurs mois, un Toscan, comme

son fondé de pouvoirs près du gouvernement anglais, mais que, faute de

lui avoir donné suffisamment d'argent pour faire son voyage, il avait dû

rester à Amsterdam, où il attendait encore des réponses aux

sollicitations pressantes qu'il avait adressées à Nice à l'ex-reine.

Je le fis arrêter à Amsterdam et amener à Paris; il avait sur lui son

pouvoir comme chargé d'affaires de l'ex-reine d'Étrurie, son ordre pour

se rendre en Angleterre, des lettres de cette princesse pour le prince

régent. Elle avait même fait écrire par son fils à ce prince; l'écriture

de cet enfant était celle d'un écolier qui n'écrit encore qu'en gros

caractères sur du papier ligne au crayon.

Avec toutes ces pièces, ce fondé de pouvoirs avait une quantité d'autres

papiers appartenant à la princesse, et qui la compromettaient à un point

extraordinaire. Elle l'avait chargé de montrer tout ce fatras au

gouvernement anglais, pour lui démontrer qu'elle pouvait lui être utile,

en ce qu'elle réunissait encore l'attachement des Espagnols, et qu'il

dépendait d'elle de faire beaucoup de mal aux Français, en soulevant les

dépôts de prisonniers espagnols qui se trouvaient en Languedoc. Il y

avait effectivement parmi ces papiers plusieurs lettres d'officiers

espagnols qu'elle paraissait avoir fait pratiquer depuis assez

long-temps, et qu'elle avait entretenus de l'idée d'une révolte en leur

disant qu'elle irait se mettre à leur tête pour retourner en Espagne.

Toutes ces lettres établissaient d'une manière évidente qu'elle leur

avait écrit pour les déterminer à ce parti, et qu'ils lui avaient tout

promis. C'était une véritable folie, qui n'eût mené à rien qu'à faire

périr ces malheureux; l'ex-reine le savait bien: aussi je crois qu'elle

n'avait fait tout cela que pour se donner un peu plus d'importance

vis-à-vis du gouvernement anglais, duquel elle voulait obtenir quelque

secours.

Toute cette affaire fut informée avec une grande exactitude; l'empereur

fit grâce au fondé de pouvoirs de l'ex-reine; mais quant à elle, il la

fit conduire à Rome dans le même couvent où était retirée sa parente, la

princesse de Parme. Il ordonna d'envoyer par des exprès porter à la

connaissance du roi Charles IV, son père, qui était à Marseille, ainsi

qu'à la connaissance des princes d'Espagne, qui étaient à Valençay, tous

les documens qui l'avaient déterminé à ce parti, et ses ordres furent

exécutés. L'ex-reine voyagea avec un train de deux ou trois voitures, et

fut défrayée jusqu'à Rome. On lui avait ôté son fils, que l'on avait

envoyé chez le roi Charles IV, son grand-père.

C'est par respect pour le monarque que l'on ne donna aucune publicité à

cette circonstance, et je demande à l'homme raisonnable ce qu'il aurait

pensé s'il avait vu imprimés dans le même cahier tous les papiers pris

sur le fondé de pouvoir de l'ex-reine d'Étrurie avec les lettres qu'elle

avait écrites, de l'intérieur même du palais de Madrid, au grand-duc de

Berg, pour lui rendre compte plusieurs fois par jour des faits et gestes

de son frère, aujourd'hui Ferdinand VII. On se rappellera que le

grand-duc de Berg les avait envoyées à l'empereur. C'est cette conduite

qui avait indisposé contre elle; l'empereur aima mieux laisser crier

contre lui au despotisme que d'ajouter aux chagrins du roi Charles IV

l'obligation de mépriser sa fille. Voilà comme, en cherchant sur les

côtes de la Belgique les traces des communications clandestines avec

l'Angleterre, j'ai été ramené sur celles de la Méditerranée et dans les

dépôts de prisonniers de guerre à Carcassonne, Tournon et autres lieux,

où l'on resta persuadé que j'avais une troupe d'espions. C'est en

m'établissant ainsi le facteur de la communication clandestine avec

l'Angleterre que je devenais petit à petit le confident de tout ce qui

venait des pays étrangers, c'est-à-dire de l'Allemagne pour

l'Angleterre, et réciproquement, parce que la vieille habitude d'écrire

par Bruxelles avait été conservée dans presque toute l'Autriche.

Beaucoup de ce qui était adressé à Londres par la Hollande vint aussi se

fondre avec ce qui passait par la côte d'Ostende, en sorte qu'en peu de

temps j'étais devenu riche en adresses pour tous les pays. Comme il y

avait parmi ces lettres beaucoup de duplicata, on en gardait une pour

avoir de l'écriture de l'auteur jusqu'à ce qu'on eût connu la personne

qui écrivait.

C'est de cette manière que, sans sortir de mon cabinet, je me trouvai

quelquefois en tiers dans des entretiens qui se tenaient de Vienne à

Londres, et particulièrement des petites cours d'Allemagne avec Londres;

beaucoup de monde cherchaient les espions dont ils se croyaient

entourés, lorsque ce n'était que par ce moyen que j'étais informé de ce

qui les concernait.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 5 · 第 10 / 71 题