CONCLUSION

Soixante jours après, Napoléon était à Moscou. L'armée avait fourni sa

carrière et tracé sur le sol russe un sanglant sillon. Les étapes de sa

route avaient été marquées par des épreuves, des souffrances, des succès

qui ne finissaient rien et de glorieuses déconvenues: les combats

d'Ostrowno d'abord et de Witepsk, contre Barclay qui reculait à pas

comptés, sans se laisser entamer; Mohilef, où Bagration n'avait pas été

assez battu pour qu'il ne pût continuer sa marche circulaire et

rejoindre la première armée; Smolensk, où l'infanterie russe s'était

laissé hacher sur place et avait gardé ses rangs dans la mort; à

Smolensk, une halte anxieuse, la constatation de pertes immenses, cent

mille hommes manquant à l'appel, pris à l'armée par la maladie et la

désertion; plus loin, l'affreuse mêlée de Valoutina; plus loin encore,

la poursuite fiévreuse et décevante de la bataille décisive: le combat

toujours offert, longtemps refusé, imposé enfin à Kutusof par le cri de

ses troupes; Borodino alors, l'infernale bataille, dont la canonnade

faisait trembler le sol à dix-huit verstes de distance[657] et qui avait

couché sur le sol un nombre d'hommes égal à la population adulte d'une

très grande ville. Au bout de ce carnage, Moscou nous était apparu, avec

l'enchevêtrement de ses murailles blanches, avec ses dômes d'or, de

vermillon ou d'azur et ses constellations de coupoles, avec ses palais,

ses verdures, ses jardins, comme une grande oasis dans le désert des

plaines vides. L'armée s'y était jetée, et aussitôt la proie s'était

dérobée, s'était évanouie dans un nuage de feu. Maintenant, installé au

Kremlin, Napoléon régnait sur des ruines: autour de lui, onze mille

maisons brûlées: l'incendie continuant sourdement son oeuvre et rongeant

ces restes; seules, les trois cent quarante églises debout, émergeant

d'une mer de décombres; l'armée repue de pillage, gorgée d'inutiles

richesses qu'elle avait disputées aux flammes, s'affaissant lourdement

dans une pesanteur d'ivresse, sans oser regarder l'avenir; dans les

campagnes environnantes, quatre mille châteaux ou villages saccagés;

dans les bois, une population de deux cent mille âmes chassée de ses

foyers et jetée à la vie sauvage; aux extrémités de l'horizon, des

bandes de moujiks se levant furieuses, attaquant nos convois, égorgeant

les soldats isolés ou les enterrant vifs, commençant la guerre à

l'espagnole.

[Note 657: Joseph DE MAISTRE, _Correspondance_, IV, 219.]

Au milieu de cette désolation, Napoléon n'agissait plus et attendait. Il

avait fait porter au Tsar quelques paroles de paix et attendait de jour

en jour qu'Alexandre, par l'envoi d'un négociateur, s'avouât vaincu et

rendît son épée. Il viendrait sans doute, ce parlementaire impatiemment

désiré. Pourquoi ne viendrait-il pas? La chose était dans l'ordre,

puisque les Russes avaient été vaincus partout, vaincus toujours; il en

serait d'eux à la fin comme des Autrichiens, comme des Prussiens et de

tant d'autres, avec lesquels tout s'était réglé par une bataille et la

prise de leur capitale. La paix cependant tardait à venir, et Napoléon,

étonné de l'incendie et des destructions systématiques, se demandait à

quel peuple il avait affaire, quelle était cette race qui croyait

accomplir oeuvre sainte en mettant elle-même le feu à ses villes. Par

moments, il imaginait de très belles combinaisons de guerre, auxquelles

la lassitude de ses lieutenants et de ses soldats l'obligeait de

renoncer. Il songeait aussi à user d'expédients gigantesques et

étranges, à se proclamer lui-même roi de Pologne, à ressusciter la

principauté de Smolensk ou les républiques tatares, à tenter la noblesse

russe par l'appât d'une constitution et le peuple par l'abolition du

servage, à lancer la parole révolutionnaire qui appellerait à son

secours une guerre sociale; n'arriverait-il pas à se donner prise morale

sur la Russie, à découvrir la fissure de ce bloc et à le désagréger?

Finalement, il ne s'arrêtait à rien, reconnaissait la chimère et le

néant de ses conceptions diverses, se sentait réellement à bout

d'inventions, à bout de facultés, à bout de génie, tombait alors à un

désoeuvrement morne, cherchait à ne plus penser ou s'échappait de

lui-même dans la fiction et lisait des romans. La nuit, il faisait poser

près de sa fenêtre deux bougies allumées, afin que les soldats qui

passeraient devant le palais, en voyant luire cette étoile, crussent

qu'il prolongeait une ardente veillée et que sa pensée toujours active,

toujours féconde, enfantait le salut[658].

[Note 658: _Journal de Castellane_, I, 161.]

Alexandre s'était retiré à Pétersbourg, reconnaissant que sa présence à

l'armée gênait la liberté des mouvements et ajoutait à la confusion. Il

était revenu plein d'admiration pour ses soldats et mécontent de ses

généraux, dégoûté de leurs rivalités, assourdi de leurs querelles,

sentant que tout allait mal et pourtant résolu à ne pas se rendre, mais

navré de l'infortune publique. Il vivait maintenant aux portes de sa

capitale, à Kamennoï-Ostrof, dans sa modeste résidence d'été; on le

rencontrait parfois dans les bois d'alentour, rêveur solitaire; il

cherchait une source de force et d'espérance où rafraîchir sa fièvre; un

jour, il demanda une Bible, ouvrit pour la première fois le livre de

consolation, trouva des passages qui s'appliquaient à sa destinée et y

puisa des secours[659]; son âme s'épurait au contact de l'adversité,

grandissait avec son malheur.

[Note 659: _Mémoires de la comtesse Edling_, 77-78.]

Jusqu'au bout, Kutusof avait continué à lui mentir, à mentir

imperturbablement; après Borodino, le vieux généralissime avait lancé

des bulletins de victoire, et voici qu'au lendemain de ce prétendu

triomphe la nouvelle s'était répandue que Moscou était pris et brûlé.

De cette grande profanation, Alexandre avait ressenti encore plus de

courroux que de chagrin, une colère violente et froide, un désir obstiné

et une volonté de vengeance; il avait le sentiment d'une injure

indélébile faite à lui-même, à son peuple, et que la destruction totale

de l'ennemi suffirait seule à expier; aux yeux des Russes, avoir porté

sur Moscou une main sacrilège, c'était avoir frappé leur mère. D'un bout

à l'autre du pays, la secousse avait été profonde; mais que produirait

cette commotion? Se tournerait-elle en sursaut d'énergie, en fureur de

guerre? Déterminerait-elle, au contraire, la défaillance finale,

l'effondrement des courages, qui ôterait au pouvoir tout moyen de

continuer la lutte? C'était ce que nul ne savait dire. La société de

Pétersbourg tenait un mauvais langage, récapitulait aigrement les fautes

commises, accusait l'impéritie des généraux et faisait remonter plus

haut les responsabilités. Le peuple restait muet, sombre, farouche, et

la consternation des coeurs se lisait sur les visages. Puisqu'elle était

tombée, la cité aimée de la Vierge et gardée des Anges, puisqu'«un homme

était entré au Kremlin sans la permission de l'Empereur», était-ce donc

que Dieu avait délaissé la Russie et maudit ses chefs? Pour la première

fois, le peuple semblait douter du Tsar et douter de Dieu. Auprès

d'Alexandre, on vivait dans la crainte et presque dans l'attente d'une

catastrophe. On redoutait un complot de palais, un mouvement de la

noblesse, une sédition populaire. Arrivait-il enfin l'événement que

Napoléon avait prévu et annoncé, sur lequel il fondait tant d'espoir?

Une révolution devant l'ennemi allait-elle désorganiser la résistance?

La Russie allait-elle se livrer en se divisant?

La vie de cour continuait néanmoins, régulière et comme machinale: le

cérémonial et l'étiquette n'abdiquaient pas leurs droits. Le 18

septembre, il fallut célébrer l'anniversaire du couronnement; l'usage

voulait qu'à cette date l'Empereur et sa famille se montrassent en

public et se rendissent solennellement à l'église métropolitaine, pour

assister à un service d'action de grâces. Dans l'entourage du Tsar, on

craignait beaucoup cette épreuve. À force d'instances, on obtint qu'il

ne traverserait pas la ville à cheval, selon sa coutume, et qu'il irait

à l'église dans la voiture des impératrices. La foule laissa passer le

cortège sans le saluer de ses acclamations ordinaires; elle vit passer

les chevaliers-gardes dans leurs beaux uniformes, les équipages de gala,

les grands carrosses dorés aux panneaux de glace; elle put distinguer

les décorations et les insignes, la parure des princesses et de leurs

dames, les épaules nues, les coiffures à la grecque, les diadèmes de

pierreries, tout cet appareil de luxe et d'élégance qui contrastait avec

l'horreur des temps. Quand on fut près de l'église, les augustes

personnages mirent pied à terre, avec leur suite, et gravirent le perron

entre deux haies de peuple qui les touchait presque et les frôlait. Pas

un cri, pas un murmure ne sortit de ces masses: le silence était si

profond que l'on entendait distinctement sonner les éperons, que l'on

percevait le bruissement des longues jupes de soie traînant sur les

degrés de marbre. La cérémonie religieuse s'accomplit; le cortège

retourna au palais dans le même ordre, au milieu toujours d'un tragique

silence, et chacun se félicita que cette journée fût passée[660].

[Note 660: _Mémoires de la comtesse Edling_, 79-80.]

Près d'un mois s'écoula ensuite; l'Empereur avait reçu de meilleures

nouvelles, des avis réconfortants sur le moral de ses troupes, sur leur

obstination à se défendre, sur le dénuement des Français, et il

s'affermissait encore plus dans la résolution de ne prêter l'oreille à

aucune proposition de paix. Mais l'attitude de la population restait

troublante, énigmatique, insondable: personne n'arrivait à lire dans ces

âmes obscures; chacun ignorait ce qui se passait dans ces profondeurs.

Et les jours d'attente, en s'accumulant, ajoutaient l'un après l'autre à

l'angoisse immense qui pesait sur la ville. Soudain, au milieu d'un de

ces jours, dans cette atmosphère de plomb, un coup de canon partit de la

forteresse de Saint-Pierre et de Saint-Paul, de la forteresse qui lève à

l'extrémité de Pétersbourg sa masse lourde et lance vers le ciel, comme

un mince jet de lumière, sa longue aiguille d'or; un coup, puis deux,

puis trois, des détonations se succédant à intervalles réguliers, une

salve enfin, salve d'allégresse, orgueilleuse et triomphale, soulageant

les coeurs; Moscou était libre, et l'armée française battait en

retraite.

En ces jours, la Russie avait vaincu Napoléon. Victoire sans combat!

Autour de Moscou, les hostilités étaient suspendues; il y avait trêve

convenue sur certains points, armistice tacite sur d'autres. Les

avant-postes se rapprochaient et causaient: Murat, toujours empanaché,

paradait tranquillement en face des Russes, et lorsqu'un Cosaque le

visait sournoisement et s'apprêtait à faire feu, un sous-officier

relevait l'arme et défendait de tuer le héros. La lutte était entre deux

forces morales: le prestige de Napoléon, qui pouvait lui livrer la

Russie matériellement vaincue, et d'autre part la foi des Russes en la

justice de leur cause, en l'immensité de leurs ressources, en

l'assistance providentielle, cette religion de la patrie qui se

confondait en eux avec le sentiment chrétien et leur interdisait malgré

tout de désespérer. De ces deux forces, la plus noble, la plus sainte,

avait fini par l'emporter sur l'autre. Un moment ébranlée et vacillante,

l'âme de la Russie s'était pourtant ressaisie et surmontée: la grande

épreuve l'avait fait chanceler sans l'abattre. Atteinte dans ses biens,

dans ses terres, dans ses châteaux, la noblesse n'avait pas bougé;

aucune voix ne s'était élevée de ses rangs pour exiger, pour imposer la

paix. Le peuple avait refoulé ses doutes et refréné sa douleur; il avait

compris la pensée de résistance et de salut dont s'inspirait l'Empereur,

et s'y était instinctivement associé: avec une résignation morne, il

s'était serré autour du maître, autour du père; entre eux, il y avait eu

communion d'âme en ces heures solennelles, communion dans le deuil et la

prière, renouvellement tacite du pacte qui les liait l'un à l'autre. Et

chacun, tristement, stoïquement, avait gardé son poste et fait son

devoir; frappée et meurtrie, la Russie était restée debout, compacte,

indivisible, inébranlablement forte de foi et d'obéissance. Et comme

notre armée était au bout de son élan, comme elle ne pouvait aller plus

loin, comme l'hiver accourait au secours de l'ennemi, il avait fallu

rétrograder. Napoléon s'y était décidé trop tard; il essayait maintenant

de ruser avec la fortune, se flattait de maintenir une garnison au

Kremlin et d'hiverner sur des positions qui le laisseraient en contact

avec sa conquête, d'opérer moins une retraite qu'une manoeuvre. Il

cherchait à se tromper lui-même et à tromper les autres, écrivait

galamment à Marie-Louise qu'il quittait Moscou à seule fin de se

rapprocher d'elle[661], mettait dans ses bulletins que Moscou ne valait

pas la peine d'être conservé, n'étant qu'un cadavre. Pour affirmer une

victoire qui n'existait plus, il ramassa hâtivement des trophées, spolia

les églises, dévasta le Kremlin, et l'armée lourde de rapines, traînant

à sa suite quinze mille voitures, traînant dans ses rangs une tourbe de

malheureux et de vagabonds, charriant toutes ces scories, s'écoula par

les portes de Moscou comme un fleuve impur.

[Note 661: Lettre interceptée par les Russes; archives de

Saint-Pétersbourg.]

L'hiver transforma ce revers en désastre. Napoléon allait d'instinct

vers le sud, vers les provinces méridionales, vers les pays de chaleur

et d'abondance; près de Malo-Jaroslawetz, Kutusof lui barra la route; il

y eut une bataille meurtrière, et l'armée épuisée ne se crut plus la

force d'emporter l'obstacle. Elle retomba sur elle-même, pivota

lourdement et, entraînant désormais l'Empereur plutôt qu'elle ne lui

obéissait, s'en revint droit devant elle, par la route déjà parcourue et

dévastée, par le chemin de misère, où l'on ne retrouverait que des

ruines et les morts des combats précédents. On repassa près de la

Moskowa, on revit les morts de la grande bataille, dépouillés et nus,

couvrant les collines à perte de vue et moutonnant au loin comme

d'immenses troupeaux blancs[662]. Les jours d'après, les blessés, les

éclopés, qui ne peuvent plus suivre, s'égrènent sur la route par

milliers, expirent à côté des prisonniers russes que le contingent

portugais assassine, pour n'avoir pas à les garder et à les nourrir: des

cadavres partout, de toute race et de toute provenance, «frais ou

vieux[663]», une mer de cadavres montant autour de l'armée, et celle-ci,

quelque habituée qu'elle soit au spectacle de la mort, s'impressionne

pourtant et s'émeut. Soudain, l'hiver arrive, la gelée survient; le ciel

s'abaisse, s'écroule en torrents de neige, et la grande débâcle

commence. Les chevaux s'abattent sur le sol glissant: il faut les

sacrifier, faire sauter les caissons, abandonner les voitures,

abandonner les pièces; plus de cavalerie, à peine d'artillerie, les

vivres rares, la faim s'ajoutant au froid, et la souffrance physique,

horrible et lancinante, fondant les coeurs et dissolvant les énergies,

suspendant le sentiment du devoir, rejetant l'homme à la barbarie

primitive, à l'instinct animal, à l'appel de la nature, à l'unique

préoccupation de manger et de moins souffrir. L'indiscipline, le

désordre progressent rapidement; les corps s'effritent, les divisions se

disloquent, les régiments s'émiettent; aucune heure ne s'écoule sans

qu'un bataillon, une compagnie, une batterie, perde sa cohésion et tombe

au chaos, à l'affreux chaos de traînards et d'isolés qui remplace peu à

peu l'armée. L'ennemi reparaît et nous presse; en tête, en queue, de

tous les côtés à la fois, des _hourras_ de Cosaques; leur cri d'abord,

si lugubre et si sourd qu'il se distingue à peine du sifflement de la

brise à travers les sapins[664], et tout de suite le galop enragé de

leurs bêtes, l'assaut des lances; des adversaires se jetant sur nous en

furieux, sentant que la fortune leur revient et hurlant la revanche, et

déjà l'espoir de la revanche totale, de la poursuite à fond et jusqu'au

bout, s'allumant dans les coeurs russes, et des officiers venant

caracoler autour de nos bandes et décharger sur elles leurs pistolets,

en criant: Paris, Paris[665]! L'armée de Kutusof s'allonge sur le flanc

de la colonne, l'effleure continuellement, la frappe, la brise en

tronçons qui se rejoignent tour à tour et se séparent. Chaque jour est

marqué par un malheur: c'est le corps d'Eugène assailli sur le Vop et

mis en pièces, Davout coupé d'abord à Viasma, coupé ensuite à Krasnoé,

l'Empereur et la Garde obligés de rebrousser chemin pour le dégager, Ney

enveloppé d'ennemis, cerné, sommé, perdu, et tout à coup s'échappant par

un prodige d'énergie plus qu'humaine. Puis, tous les mécomptes, toutes

les malechances: les magasins de Smolensk moins pourvus qu'on l'avait

cru, ceux de Minsk surpris par l'ennemi, la ligne de la Dwina perdue par

Saint-Cyr, Oudinot et Victor tardant à rejoindre, la circonspection des

Autrichiens faisant pressentir les trahisons prochaines; et toujours

croissent, à chaque reprise de marche, à chaque pas, à chaque minute,

les hideurs de la retraite. Au sortir de Smolensk, on n'est plus que

trente-sept mille combattants à peine: la fière colonne de quatre cent

cinquante mille soldats qui s'est enfoncée en Russie n'est plus qu'un

mince filet d'hommes coulant sur la neige, marquant sa route par une

longue traînée de sang, par des débris sans nom, tandis qu'autour d'elle

des multitudes désarmées vont mourir dans les bois, mourir sous les

lances, ou peupler les espaces lointains de colonies d'esclaves.

[Note 662: _Souvenirs d'un officier polonais_, 306.]

[Note 663: _Journal de Castellane_, I, 180.]

[Note 664: _Souvenirs manuscrits du général Lyautey_.]

[Note 665: _Id._]

Sur ce qui reste de nous, le cercle de fer se rétrécit enfin et se

ferme. Devant nous, la Bérésina charrie des glaçons qui la rendent à peu

près infranchissable; par derrière, Kutusof nous talonne; sur la droite,

Wittgenstein se rapproche; à gauche surgissent Tchitchagof et ses

divisions, l'armée de Moldavie, rendue à la Russie par la paix de

Bucharest. Est-ce la fin de tout, le désastre irrémédiable et complet?

Les Russes se croient sûrs de tout prendre; les généraux ont donné à

leurs troupes le signalement de l'Empereur, afin que les Cosaques ne le

tuent point, s'ils le capturent, et que la Russie puisse s'enorgueillir

de cette proie[666]. Cependant, une inspiration de l'Empereur prépare le

salut; un sublime effort de courage l'accomplit; soixante-douze heures

de travail à travers les glaces mouvantes assurent et maintiennent une

communication entre les deux rives; l'armée passe au prix d'une double

bataille contre Tchitchagof et Wittgenstein, au prix d'une lutte plus

atroce contre les parties détachées d'elle-même, contre l'amas des

traînards, et s'ouvre un chemin à travers une boue faite de membres

humains.

[Note 666: Voici ce signalement: «La taille épaisse et ramassée, les

cheveux noirs, plats et courts, la barbe noire et forte, rasée

jusqu'au-dessus de l'oreille, les sourcils bien arqués, mais froncés sur

le nez, le regard atrabilaire ou fougueux, le nez aquilin avec des

traces continuelles de tabac, le menton très saillant; toujours en petit

uniforme sans appareil et le plus souvent enveloppé d'un petit surtout

gris pour n'être point remarqué, et sans cesse accompagné d'un

mamelouk.» Ordre du jour du 12 octobre 1812; archives des affaires

étrangères, Russie, 154. Archives nationales, AF, IV, 1643. TATISTCHEF,

612. Henry HOUSSAYE, _1814_, 86-110. _Id._, 88. Sur le caractère

d'absolue authenticité des copies à nous remises, voy. l'étude que nous

avons publiée dans la _Revue bleue_, 30 mars 1895. Pour tous les

événements ou incidents auxquels il est fait allusion dans les lettres,

voy. le t. Ier et les trois premiers chapitres du t. II. Ce paragraphe

et le suivant, communiqués par ordre en copie au cabinet de

Saint-Pétersbourg et conservés dans ses archives, ont été publiés par M.

TATISTCHEF, _Alexandre Ier et Napoléon_, 309-311. Sur cette velléité de

négociation avec l'Angleterre, voy. le récent volume de MARTENS,

_Traités de la Russie_, XI, 150-51. Il s'agit d'un ouvrage paru en

Russie et que Caulaincourt s'était procuré.]

À Smorgoni, l'Empereur désespère d'elle et la quitte, craignant que

l'Allemagne ne lui barre la route et que la France ne lui échappe. Après

son départ, le Nord frappe les derniers coups, les grands coups; la

température tombe à vingt-quatre degrés Réaumur, à vingt-cinq, à

vingt-sept; la souffrance atteint ses dernières limites, une intensité

telle que l'impression en est venue directement jusqu'à nous, aiguë et

perçante, à travers trois générations, et retentit encore au plus intime

de notre être. Les mains brûlées par le froid ne peuvent plus tenir les

fusils, les doigts se détachent, les membres tombent en pourriture,

l'armée n'est plus qu'une plaie, affreuse à voir. Les troupes de renfort

envoyées pour la recueillir subissent tout de suite la contagion du

désordre; la défaite les aspire et le chaos les absorbe. Wilna nous

ouvre enfin un refuge, et l'informe cohue s'y engouffre; elle n'y trouve

que dénuement, incurie, hostilité, des toits pourtant, des abris où les

soldats se précipitent comme un bétail pourchassé et s'endorment d'un

sommeil de brutes. Le lendemain, l'ennemi survient; ses masses se

montrent; ses boulets pleuvent, il faut partir ou mourir. Les moins

invalides partent, les autres restent, voués au massacre; les Juifs de

Wilna, qui nous détestent par crainte de la conscription, sont là pour

devancer l'oeuvre des Cosaques, et cette engeance achève à coups de

botte les vainqueurs de l'Europe. Après l'entrée des Russes, il faudra

brûler vingt-cinq mille cadavres entassés dans ce lieu d'horreur et de

pestilence, pire que l'enfer de la Bérésina. Au delà de Wilna, une

muraille de verglas arrête les débris de la colonne française, une

montée aux rampes glissantes que l'artillerie n'arrive pas à gravir;

elle s'élève un peu, retombe, s'efforce en vain et finalement renonce;

les dernières pièces sont abandonnées, les dernières voitures livrées et

brisées; les fourgons éventrés répandent leur contenu; fuyards et

Cosaques pillent pêle-mêle le trésor de l'armée. Un peu d'infanterie

pourtant a passé et se traîne encore. Devant Kowno, les maréchaux

reviennent à leur métier d'origine: Ney se refait troupier, prend un

fusil et brûle les dernières cartouches, sans empêcher la dissolution

finale. C'en est fait: trois cent trente mille hommes sont morts ou

prisonniers, quelques milliers repassent le Niémen sur la glace,

isolément ou par bandes, sans armes, sans uniformes, couverts de loques

étranges, lamentables tout à la fois et grotesques. Et tout s'est

consommé en six semaines, si longues, si cruelles à passer, qu'elles

semblent enfermer en l'espace de cinquante jours une éternité de

douleurs. Berthier écrit à l'Empereur: «Il n'y a plus d'armée.» Il se

trompait pourtant et se contredisait dans une autre lettre: il écrivait

en effet qu'autour des aigles toujours debout et dressées, de très

petits groupes d'officiers et de sous-officiers, égalisés par le

malheur, se serraient encore: ils allèrent ainsi jusqu'au bout de la

retraite, invincibles à la souffrance, plus forts que la nature, mettant

dans le désert de neige un rayonnement d'héroïsme et faisant survivre,

au milieu de la décomposition totale de ce qui avait été notre force

matérielle, l'âme de la Grande Armée.

Autour de ces glorieux restes, Napoléon refit une armée, marcha à sa

tête contre l'ennemi qui avait envahi l'Allemagne et soulevé la Prusse,

vainquit à Lutzen, vainquit à Bautzen. Après ces épuisants succès, il y

eut à Dresde et à Prague un combat de diplomatie, où les alliés

parlèrent de paix sans intention de la conclure, où Metternich s'engagea

pour dissiper les scrupules de son maître et prouver l'intransigeance

de l'Empereur, où celui-ci donna raison à ses ennemis en refusant de

faire à temps des concessions qui n'eussent coûté qu'à son orgueil.

Entre Alexandre et lui, il reconnaissait que la fortune avait jugé; il

consentait à payer au Tsar l'enjeu de la lutte et lui offrit des

concessions; il n'en voulut pas accordera la Prusse, qui l'avait trahi;

à l'Autriche, qui spéculait sur ses malheurs. Il s'obstina aveuglément

dans l'espoir de diviser ses ennemis, d'apaiser, de ressaisir peut-être

Alexandre et d'épouvanter l'Autriche. Lorsque les événements l'eurent

désabusé de son erreur et plié à un ensemble de sacrifices, il était

trop tard: l'Europe tout entière s'était coalisée pour l'abattre et se

levait furieuse; elle fut vaincue par lui d'abord et battit ses

lieutenants, le resserra peu à peu, l'étreignit et finalement l'accabla

sous le nombre.

Alexandre poussa jusqu'au bout sa vengeance; il s'acharna sur le colosse

élevé naguère au plus haut des nues et subitement précipité. Après la

prise de Moscou, on lui avait prêté ces mots: «Plus de paix avec

Napoléon: nous ne pouvons plus régner ensemble; lui ou moi; moi ou lui.»

Il se tint parole. Se proclamant à tout propos ami de l'humanité et de

la civilisation, il crut servir l'une et l'autre en assouvissant ses

rancunes; jamais monarque ne fit avec plus de sensibilité une guerre

plus haineuse. Après les conférences de Prague, c'est lui qui vient en

Bohême trouver l'empereur d'Autriche, qui le conjure de repousser les

concessions tardives de Napoléon et de rompre, qui lui arrache

l'irrévocable signature et l'entraîne dans la mêlée. Après Leipzick,

quand l'Europe victorieuse reflue sur la France et entame nos

frontières, il personnifie contre Napoléon la politique de guerre à

outrance, l'esprit d'extermination. Au congrès de Châtillon, le recul de

la France dans ses anciennes limites, l'humiliation de l'Empereur ne lui

suffisent pas: il fait rompre les pourparlers au bout de six jours; s'il

consent à reprendre un débat illusoire, c'est que Champaubert et

Montmirail ont jeté le trouble parmi ses alliés et les font douter de

leur fortune. Dès qu'il le peut, il ranime leur confiance; il se fait

l'âme, l'énergie, l'audace de la coalition; ses actes, son langage

laissent à tout instant percer le désir de ne plus traiter avec Napoléon

et de le détrôner, de lui ravir la France, après lui avoir enlevé

l'Europe. Ce qu'il veut surtout, c'est de venger Moscou dans Paris; il

veut à son tour entrer dans la capitale ennemie, s'y montrer dans sa

gloire et sa magnanimité; sa vengeance sera de conquérir Paris et de lui

pardonner. Au moment le plus critique de la campagne, il fait décider le

coup droit, la marche sur l'insolente et merveilleuse cité, détestée de

l'Europe presque autant que Napoléon, maudite tout à la fois et désirée.

Paris occupé, l'Empereur abattu, Alexandre se retrouva des sentiments de

modération et de clémence; son instinct politique, que ses passions

n'obscurcissaient plus, lui fit comprendre qu'il fallait une France à

l'Europe et surtout à la Russie. Il prit à tâche de l'apaiser et de la

consoler; en 1815, il lui épargna de trop cruelles mutilations, des

démembrements trop profonds, et mit à nous rendre cet éminent service un

tact discret qui en augmentait le prix. Sachons-lui gré de n'avoir pas

fait supporter à la France les conséquences ultimes de sa lutte contre

Napoléon, de ce duel à mort issu de l'alliance.

Quatre-vingts ans ont passé sur ces scènes; il est possible,

croyons-nous, d'en dégager impartialement la leçon. Celle que nous avons

inscrite au frontispice de notre oeuvre nous paraît ressortir avec éclat

des événements, tels que nous les avons longuement observés et scrutés.

L'alliance, avons-nous dit, portait en soi un germe de mort, le principe

de sa destruction, parce que c'était une alliance pour la guerre et la

conquête, une association spoliatrice et dévorante, et que ces pactes ne

se concluent jamais sans arrière-pensées respectives, sans méfiances

réciproques, d'où renaissent à coup sûr les rivalités et les haines. En

effet, à Tilsit, nous avons vu Napoléon réveiller et stimuler les

ambitions territoriales d'Alexandre, en se promettant de ne les

satisfaire qu'à doses strictement mesurées. Lui-même, assuré de la

Russie, se crut libre désormais de tout entreprendre, de bouleverser le

monde, de saisir, de courber violemment et d'assujettir les États

réfractaires à son système. Il ne paraît pas que le nom de l'Espagne ait

été prononcé dans l'entrevue du Niémen; il n'en est pas moins vrai que

l'entreprise d'Espagne, cause première et génératrice de tous nos

malheurs, se trouvait en puissance dans le pacte de Tilsit. À mesure que

Napoléon multiplia et étendit ses prises, il sentit la nécessité

d'accorder aux cupidités de son allié, au lieu d'espérances illimitées

et vagues, de plus substantiels aliments. Il vendit aux Russes la

Finlande contre l'Espagne; plus tard, pour se prémunir contre les

conséquences de la guerre d'Espagne, il livra au Tsar les Principautés;

il acheta, avec un morceau de l'Orient, une promesse de concours contre

les révoltes de l'Autriche. Mais déjà la confiance d'Alexandre s'était

retirée de lui; à son tour, le Tsar voulait recevoir sans s'acquitter:

il accepta le marché d'Erfurt et n'en remplit pas les conditions.

Continuant à prendre aux dépens de la Turquie, il ne nous prêta contre

l'Autriche qu'une aide mensongère, et cette campagne de 1809, survenue

malgré l'Empereur et pourtant par sa faute, aboutit à de nouveaux

partages, à de nouveaux démembrements, d'où les défiances sortirent

exaspérées et inapaisables. Mal secouru par Alexandre, Napoléon dut se

réserver contre lui des sûretés, disproportionner les lots, récompenser

le dévouement des Polonais au détriment de la Russie; dès ce jour,

l'alliance fut blessée à mort. Napoléon tenta quelques efforts pour lui

rendre la vie; Alexandre en fit pour éviter la guerre; l'un et l'autre

ne pouvaient qu'échouer dans cette tâche. Leur tort ne fut pas de se

déclarer la guerre; ce fut de s'être mis dans une situation où elle

devait inévitablement éclater entre eux. Ils s'étaient condamnés à se

disputer l'empire du jour où ils avaient essayé de se le partager, et

les résultats de leur lutte, fatale à Napoléon et à la France, furent de

sauver et de grandir l'Angleterre, de relever la Prusse, c'est-à-dire

de préparer à la Russie de redoutables adversaires, sans la faire

avancer d'un pas vers les fins normales de sa politique.

Dans le demi-siècle qui suivit, il y eut entre la France et la Russie

des tentatives de rapprochement, entrecoupées d'arrêts et de reculs; à

plusieurs reprises, on s'aima et l'on crut s'entendre; les déceptions

éprouvées, en ne lassant pas les bonnes volontés, ne firent que mieux

prouver la force de l'impulsion qui ramenait les deux États l'un vers

l'autre. Cependant, il a fallu que la Révolution française produisît en

Europe ses suprêmes effets, il a fallu que la France et la Russie

subissent jusqu'au bout l'une et l'autre, quoique à des degrés bien

inégaux, les conséquences de leurs fautes, pour que le parallélisme des

intérêts apparût évident, manifeste, indéniable, pour que le sentiment

de cette solidarité s'imprimât des deux parts au plus profond de la

conscience nationale, se traduisit en un élan d'amour et fît succéder à

l'accord éphémère des souverains, tel qu'il avait existé en 1807 et

1808, le pacte des peuples. En même temps, les conditions rationnelles

de l'entente se dégageaient pour la première fois aux yeux des

gouvernants. Ils ont compris sans doute qu'en dehors d'une parfaite

réciprocité d'engagements modérateurs, tout serait illusion et péril.

Dans l'accord ainsi constitué, l'observateur qui ne cède pas aux

entraînements de son coeur et garde son sang-froid au milieu des cris de

la multitude, reconnaît à la fois un bonheur immense pour les deux

patries et un sacrifice; pour l'une et pour l'autre, une garantie

bienheureuse de sécurité et de dignité; l'ajournement aussi d'ambitions

traditionnelles et d'indestructibles espérances; un sacrifice fait en

commun à la paix et à l'humanité. Fondée et affermie sur ces bases,

l'alliance pourrait s'approprier pour devise ces mots fiers: «Je

maintiendrai.» Après avoir restauré l'équilibre de l'Europe, renouvelé

désormais et simplifié, elle est là pour le maintenir; elle maintient le

régime existant sans en méconnaître les imperfections et les dangers;

elle maintient les situations gardées ou prises; elle maintient

jusqu'aux injustices du passé pour en prévenir de plus grandes.

Conservatrice et défensive, elle n'agira et ne peut agir que pour

refréner les ambitions perturbatrices, assurer la pondération des forces

et substituer à toute visée conquérante d'équitables partages

d'influence; c'est sa raison d'être, sa grandeur et sa limite.

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 67 / 102 题