APPENDICE

I

CORRESPONDANCE INÉDITE DE NAPOLÉON IER AVEC LE GÉNÉRAL DE CAULAINCOURT,

DUC DE VICENCE (1808-1809).

Dans le premier volume, nous avons constaté que les nombreuses lettres

écrites par Napoléon au général de Caulaincourt, duc de Vicence, pendant

l'ambassade de ce dernier en Russie, manquent dans la _Correspondance_

imprimée et dans les manuscrits conservés aux archives nationales. Nous

avons ajouté que les très volumineuses réponses de l'ambassadeur nous

avaient permis de reconstituer, non le texte, mais le sens de ces

instructions. Depuis lors, les lettres elles-mêmes, sous forme de copies

pleinement authentiques, ont été retrouvées dans les papiers laissés par

le comte de La Ferronnays, ambassadeur de France en Russie sous la

Restauration. M. le marquis de Chabrillan, possesseur de ces papiers, et

M. le marquis Costa de Beauregard, qui en a opéré le dépouillement, nous

ont gracieusement autorisé à publier cette précieuse série de lettres:

elles forment le complément naturel de notre ouvrage et comblent la plus

importante des lacunes signalées dans la Correspondance de Napoléon Ier,

telle qu'elle a été publiée sous le second empire.

Paris, le 2 février 1808».

M. le général Caulaincourt, j'ai reçu vos lettres. La dernière à

laquelle je réponds est du 13 janvier. Vous trouverez ci-joint une

lettre pour l'empereur Alexandre. Je ne doute pas que M. de Tolstoï

n'écrive bien des bêtises. C'est un homme qui est froid et réservé

devant moi, mais qui, comme la plupart des militaires, a l'habitude de

parler longuement sur ces matières, ce qui est un mauvais genre de

conversation. Il y a plusieurs jours qu'à une chasse à Saint-Germain,

étant en voiture avec le maréchal Ney, ils se prirent de propos et se

firent même des défis. On a remarqué trois choses échappées à M. de

Tolstoï dans cette conversation: la première, que nous aurions la guerre

avant peu; la deuxième, que l'empereur Alexandre étoit trop faible et

que si lui Tolstoï étoit quinze jours empereur, les choses prendroient

une autre direction; enfin que, si l'on devoit partager l'Europe, il

faudroit que la droite de la Russie fût à l'Elbe et la gauche à Venise.

Je vous laisse à penser ce qu'a pu répondre à cela le maréchal Ney, qui

ne sait pas plus ce qui se passe et est aussi ignorant de mes projets

que le dernier tambour de l'armée. Quant à la guerre, il a dit à M. de

Tolstoï que si on la faisoit bientôt, il en étoit enchanté, qu'ils

avoient toujours été battus, qu'il s'ennuyoit à Paris à ne rien faire,

que quant à la prétention d'avoir la droite à l'Elbe et la gauche à

Venise, nous étions loin de compte; que son opinion à lui au contraire

étoit de la rejeter derrière le Dniester. Le prince Borghèse et le

prince de Saxe-Cobourg étoient dans cette même voiture: vous pouvez

juger de l'effet que peuvent produire des discussions aussi ridicules.

Tolstoï a tenu de pareils propos à Savary et à d'autres individus. Il a

dit à Savary: «Vous avez perdu la tête à Saint-Pétersbourg; au lieu des

déserts de la Moldavie et de la Valachie, c'est vers la Prusse qu'il

faut porter vos regards.» Savary lui a répondu ce qu'il avoit à lui

répondre. Je fais semblant d'ignorer tout cela. Je traite très bien

Tolstoï, mais je ne lui parle pas d'affaires; il n'y entend rien et n'y

est pas propre. Tolstoï est en un mot un général de division qui n'a

jamais approché de la direction des affaires et qui critique à tort et à

travers. Selon lui, l'Empereur a mal dirigé les affaires de la guerre:

il falloit faire ceci, il falloit faire cela, etc., etc. Mais quand on

lui répond: «Dites donc les ministres», il répond que les ministres

n'ont jamais tort en rien, puisque l'Empereur les prend où il veut; que

c'est à lui à les bien choisir. Ne faites aucun usage de ces détails. Ce

seroit alarmer la cour de Saint-Pétersbourg et ne pourroit que produire

un mauvais effet. Je ne veux pas dégoûter ce bon maréchal (_sic_)

Tolstoï, qui paraît si attaché à son maître. Je n'ai voulu vous

instruire de tout cela que pour votre gouverne; mais le fait est que la

Russie est mal servie. Tolstoï n'est pas propre à son métier, qu'il ne

sait pas et qui ne lui plaît pas. Il paraît cependant personnellement

attaché à l'Empereur, mais les jeunes gens de sa légation le sont

beaucoup moins; ils s'expriment d'ailleurs même en secret de la manière

la plus convenable sur ma personne; ce pays n'est choqué que de celle

dont ils parlent de leur gouvernement et de leur maître.

Aussitôt que j'ai reçu votre lettre du 13, j'ai envoyé un aide de camp à

Copenhague et j'ai fait donner l'ordre à Bernadotte de faire passer en

Scanie 14,000 Français et Hollandais. M. de Dreyer en a écrit à sa Cour

de son côté et goûte fort cette idée.

Dites bien à l'Empereur que je veux tout ce qu'il veut; que mon système

est attaché au sien irrévocablement; que nous ne pouvons pas nous

rencontrer parce que le monde est assez grand pour nous deux; que je ne

le presse point d'évacuer la Moldavie ni la Valachie; qu'il ne me presse

point d'évacuer la Prusse; que la nouvelle de l'évacuation de la Prusse

avoit causé à Londres une vive joye, ce qui prouvoit assez qu'elle ne

peut que nous être funeste.

Dites à Romanzoff et à l'Empereur que je ne suis pas loin de penser à

une expédition dans les Indes, au partage de l'Empire ottoman, et à

faire marcher à cet effet une armée de 20 à 25,000 Russes, de 8 à 10,000

Autrichiens et de 35 à 40,000 Français en Asie et de là dans l'Inde; que

rien n'est facile comme cette opération; qu'il est certain qu'avant que

cette armée soit sur l'Euphrate la terreur sera en Angleterre; que je

sais bien que, pour arriver à ce résultat, il faut partager l'Empire

turc; mais que cela demande que j'aye une entrevue avec l'Empereur; que

je ne pourrois pas d'ailleurs m'en ouvrir à M. de Tolstoï, qui n'a pas

de pouvoirs de sa Cour et ne paroît pas même être de cet avis.

Ouvrez-vous là-dessus à Romanzoff; parcourez avec lui la carte et

fournissez-moi vos renseignemens et vos idées communs. Une entrevue avec

l'Empereur déciderait sur-le-champ la question; mais si elle ne peut

avoir lieu, il faudroit que Romanzoff, après avoir rédigé vos idées,

m'envoyât un homme bien décidé pour ce parti avec lequel je puisse bien

m'entendre; il est impossible de parler de ces choses à Tolstoï.--Quant

à la Suède, je verrois sans difficulté que l'empereur Alexandre s'en

emparât, même de Stockholm. Il faut même l'engager à le faire, afin de

faire rendre au Danemark sa flotte et ses colonies. Jamais la Russie

n'aura une pareille occasion de placer Pétersbourg au centre et de se

défaire du cet ennemi géographique. Vous ferez comprendre à Romanzoff

qu'en parlant ainsi je ne suis pas animé par une politique timide, mais

par le seul désir de donner la paix au monde en étendant la

prépondérance des deux États; que la nation russe a sans aucun doute

besoin de mouvement; que je ne me refuse à rien, mais qu'il faut

s'entendre sur tout. J'ai levé une conscription parce que j'ai besoin

d'être fort partout. J'ai fait porter mon armée en Dalmatie à 40,000

hommes; des régiments sont en marche pour porter celle de Corfou à

15,000 hommes. Tout cela, joint aux forces que j'ai en Portugal, m'a

obligé à lever une nouvelle armée; que je verrai avec plaisir les

accroissemens que prendra la Russie et les levées qu'elle fera; que je

ne suis jaloux de rien; que je seconderai la Russie de tous mes moyens.

Si l'empereur Alexandre peut venir à Paris, il me fera grand plaisir.

S'il ne peut venir qu'à moitié chemin, mettez le compas sur la carte, et

prenez le milieu entre Pétersbourg et Paris. Vous n'avez pas besoin

d'attendre une réponse pour prendre cet engagement; bien certainement je

serai au lieu du rendez-vous quand il le faudra. Si cette entrevue ne

peut avoir lieu d'aucune manière, que Romanzoff et vous rédigiez vos

idées après les avoir bien pesées; qu'on m'envoye un homme dans

l'opinion de Romanzoff. Faites-lui voir comment l'Angleterre agit,

qu'elle prend de toute main. Le Portugal est son allié: elle lui prend

Madère. C'est donc avec de l'énergie et de la décision que nous

porterons au plus haut point la grandeur de nos Empires, que la Russie

contentera ses sujets et assoira la prospérité de sa nation. C'est le

principal; qu'importe le reste?

L'Empereur est mal servi ici. Les deux vaisseaux russes qui sont à

Porto-Ferrajo depuis quatre mois ne veulent pas sortir de ce misérable

port, où ils dépérissent, au lieu d'aller à Toulon, où ils auroient

abondamment de tout. Les vaisseaux russes qui sont à Trieste, qui

pourroient être utiles à la cause commune, y sont inutiles; et je ne

réponds pas que, si les Anglais assiégeoient Lisbonne, Siniavin ne

concourût pas à sa défense et finît par se laisser prendre par eux. Il

faut que le ministère donne des ordres positifs à ces escadres et leur

dise si elles sont en paix ou en guerre. Ce _mezzo termine_ ne produit

rien et est indigne d'une grande puissance. Sur ce, je prie Dieu, etc.

_P. S._--_Le Moniteur_ vous fera connoître les dernières nouvelles

d'Angleterre si vous ne les avez pas.

Paris, le 6 février.

M. le général Caulaincourt, je vous ai écrit par le sieur d'Arberg le 2

février. Le 5, ayant été chasser à Saint-Germain, j'ai fait inviter M.

de Tolstoï et j'ai causé fort longtems avec lui. Il m'a parlé des notes

du _Moniteur_, de la crainte que nous n'évacuions pas la Prusse, et m'a

laissé voir des choses ridicules. M. Dreyer, ministre de Danemark, qui

cause fréquemment avec lui, a écrit dans ce sens à sa cour. Cet homme a

des idées déréglées de la puissance anglaise; il prétend qu'on ne peut

rien faire en Finlande, rien faire en Scanie: quand cela seroit,

pourquoi le dire? J'ai trouvé dans sa conversation de la loyauté, mais

peu de vues, et une seule pensée: la peur de la France. Je lui ai

observé que tous les propos de sa légation avoient pour résultat de

décréditer l'empereur Alexandre et d'alarmer le pays, que pour

l'évacuation de la Prusse, nous n'en étions pas avec l'Empereur à nous

faire des conditions _sine quâ non_; qu'il falloit marcher avec le tems;

que les affaires d'Autriche n'étoient terminées que depuis quinze jours

par l'évacuation de Braunau; que le traité de Tilsit ne fixoit pas

l'époque où seroit évacuée la Prusse, pas plus que l'époque de

l'évacuation de la Moldavie et de la Valachie; que mon premier but étoit

de marcher avec la Russie; qu'il ne falloit pas paraître frappé par la

peur de la France ni se méfier de ses intentions.

Paris, le 17 février.

M. le général Caulaincourt, je reçois votre lettre du 29 janvier. M. de

Champagny m'a mis sous les yeux vos dépêches. Vous trouverez ci-jointe

une lettre interceptée de M. de Dreyer qui vous fera connoître le

mauvais esprit de Tolstoï. Quand je reçus vos lettres, j'écrivis comme

je vous l'ai mandé à Bernadotte de faire passer 12,000 hommes en Scanie,

et voilà Tolstoï qui est venu à la traverse et a donné des inquiétudes à

Dreyer. Vous remarquerez que la lettre de Dreyer est du 12, ce qui

prouve que sa conversation avec Tolstoï est du 12, et cependant, la

conversation que j'ai eue avec Tolstoï à Saint-Germain est du 5,

conversation à la suite de laquelle il a écrit et qui paraissoit avoir

dissipé ses craintes. Vous ne ferez usage de la lettre de Dreyer

qu'autant que vous le jugerez convenable; Tolstoï est peu disposé pour

Romanzoff. Si on ne le rappelle pas, ce qui est important, c'est que

l'Empereur lui écrive ou lui fasse écrire. Je suppose que je ne tarderai

pas à recevoir de vous une nouvelle lettre, mon courrier devant arriver

peu de jours après le départ du vôtre. Je désire fort savoir ce que l'on

pense de la réponse du _Moniteur_ à la déclaration angloise. On ne doit

avoir aucune inquiétude sur l'escadre russe; mais il est convenable

qu'on lui fasse connoître si elle est en guerre ou en paix. Mon escadre

de Toulon, forte de 9 vaisseaux, est partie le 10 février pour aller

ravitailler Corfou et lui porter des munitions et autres objets qui y

sont nécessaires, et de là balayer la Méditerranée. Mes escadres de

Brest et de Lorient sont également parties pour donner chasse aux

Anglais et se réunir sur un point donné à mon escadre de Toulon. Mais

les deux vaisseaux russes qui sont à l'isle d'Elbe ne veulent pas venir

à Toulon. S'ils avoient reçu des ordres, cela auroit été utile pour la

cause commune, et ils en auroient retiré l'avantage de se former à la

mer. J'aurois également fait prendre l'escadre qui est à Trieste pour la

réunir dans un de mes ports, si elle avoit reçu des ordres, mais aucune

ne reçoit d'ordres positifs, et l'ambassadeur qui est ici ne leur donne

pas l'impulsion convenable. J'ignore à quoi cela tient; je dis seulement

le fait. J'ai écrit deux lettres à l'Empereur depuis votre dépêche du 29

janvier. Je n'ai pas encore reçu la sienne que vous m'annoncez, et que

sans doute M. de Tolstoï me remettra demain. Quant aux affaires avec

l'Espagne, je ne vous en dis rien, mais vous devez sentir qu'il est

nécessaire que je remue cette puissance qui n'est d'aucune utilité pour

l'intérêt général. Mes troupes sont entrées à Rome; il est inutile d'en

parler, mais si l'on vous en parle, dites que le Pape étant le chef de

la religion de mon pays, il est convenable que je m'assure de la

direction du spirituel; ce n'est pas là un agrandissement de terrain;

c'est de la prudence.

_P. S.--Le 18 février._--Je viens de voir M. de Tolstoï, qui m'a remis

une lettre de l'Empereur. J'ai beaucoup causé avec lui. Je pense que si

on lui montre de la confiance et qu'on le dirige bien de

Saint-Pétersbourg, il y a autant d'avantage à l'avoir pour ambassadeur

ici qu'un autre. Mes lettres précédentes vous l'auront assez peint;

mais, pour achever de le peindre en deux mots, c'est un général de

division qui ne sent pas l'indiscrétion de ce qu'il dit, qui est un peu

en opposition avec l'esprit de la Cour, mais qui du reste est assez

attaché à l'Empereur.--Le prince de Ponte-Corvo m'écrit du 11 qu'il doit

avoir une entrevue avec le Prince Royal à Kiel, et qu'immédiatement il

se met en marche. Vous sentez que je ne puis pas passer par l'isle de

Rügen, parce que je n'ai point de vaisseaux là pour protéger mon

passage; mais j'écris aujourd'hui pour que des troupes y soyent

embarquées pour menacer aussi de ce côté le roi de Suède.--Il n'est

point question de négociations avec l'Angleterre, mais tous les bruits

qui reviennent de ce pays sont qu'on veut la paix générale et qu'on sent

la folie de la lutte actuelle. Dites bien au reste à l'Empereur qu'il ne

sera écouté ni fait aucun pourparler sans m'être entendu avec lui. Je

pense qu'il aura dans tous les cas la Finlande, ce qui sera toujours

avantageux pour lui, puisque les belles de Saint-Pétersbourg

n'entendront pas le canon.

Paris, le 6 mars 1808.

M. le général Caulaincourt, le Sr de Champagny vous a expédié

dernièrement un courrier, par lequel je ne vous ai pas écrit parce que

je n'avois rien à vous dire. Je reçois vos lettres du 26 février.

J'attendrai la réponse de l'Empereur et votre courrier pour vous écrire.

Le prince de Ponte-Corvo est entré dans le Holstein le 3 mars. Je le

suppose arrivé sur les bords de la Baltique. Il a avec lui plus de

20,000 hommes; ce qui, avec les 10,000 hommes que pourront lui fournir

les Danois, lui formera un corps de 30,000 hommes. Si le temps est

favorable, il sera bientôt en Suède, et la diversion que désire

l'Empereur sera bientôt faite.--La reine Caroline a eu l'insolence de

déclarer la guerre à la Russie; elle s'est emparée d'une frégate russe

qui étoit dans le port de Palerme et y a arboré le pavillon sicilien. Le

ministre et le consul de Russie, avec une suite d'une soixantaine de

personnes, ont débarqué à Civita-Vecchia et sont maintenant à Rome.--Le

duc de Mondragon est parti.--Je suppose que ma dernière lettre aura fait

évanouir toutes les inquiétudes sur les levées de chevaux, sur la

conscription. S'il restoit encore quelques nuages, vous pourrez ajouter

que toute ma garde est rentrée; que trente régiments ont été rappelés en

France; que plusieurs milliers d'hommes réformés comme invalides ou

écloppés ont quitté l'armée et n'ont pas été remplacés; que tous les

auxiliaires, formant une centaine de mille hommes, sont rentrés chez

eux; qu'un gros corps, sous les ordres du prince de Ponte-Corvo, marche

en Suède, et qu'en réalité la Grande Armée est diminuée de plus de la

moitié de ce qu'elle étoit.--On ne vous parlera pas sans doute des

affaires d'Espagne; mais si on vous en parloit, vous pourriez dire que

l'anarchie qui règne dans cette Cour et dans le gouvernement exige que

je me mêle de ses affaires; que le bruit public depuis trois mois est

que j'y vais; mais que cela ne doit pas empêcher notre entrevue. Vous

savez qu'en deux ou trois jours de marche, je fais deux cents lieues en

France. Cela ne doit donc en rien retarder les affaires.--Le Sr de

Champagny vous envoye une note qui a été remise à Sébastiani, que vous

pourrez montrer au ministère. J'ai demandé à la Porte ce qu'elle feroit,

si on ne lui rendoit pas la Valachie et la Moldavie, et quel moyen elle

avoit d'en contraindre l'évacuation. Elle a répondu qu'elle feroit la

guerre et a fait une énumération immense de moyens.--N'oubliez pas que

le ministre de Prusse est toujours à Londres; et, quoiqu'on dise qu'il a

ordre de revenir, il ne revient jamais. Rien n'égale la bêtise et la

mauvaise foi de la Cour de Memel.--M. d'Alopéus veut me persuader que

les Anglais désirent la paix. Le Sr de Champagny vous envoye copie de la

lettre qu'il veut écrire. Sur ce, je prie Dieu, etc.

À Saint-Cloud, le 31 mars 1808.

M. le général Caulaincourt, Saint-Aignan est arrivé à deux heures après

midi; il en est six. Les affaires d'Espagne demandoient depuis longtemps

ma présence. Je me suis refusé à ce voyage dans la crainte que

l'autorisation que je vous avois donnée d'arrêter le rendez-vous n'eût

fait partir l'Empereur. Ce que je vois d'abord dans les nombreuses

dépêches que vous m'envoyez, c'est que l'entrevue est ajournée. Cela

étant, je pars après dîner pour Bordeaux pour être au centre des

affaires. Voici votre direction pour les affaires d'Espagne. Le

_Moniteur_ ci-joint vous fera connoître les actes publics rendus à

Madrid. Mais un courrier que j'ai reçu ce matin change l'état des

choses. Le roi Charles a protesté et a déclaré qu'il a été forcé par son

fils à signer son abdication; on a menacé de tuer la Reine dans la nuit

s'il ne signoit pas. Mon armée est entrée le 23 à Madrid, où elle a été

parfaitement reçue. Mes troupes sont casernées dans la ville et campées

sur les hauteurs. Je n'ai pas reconnu le prince des Asturies, et

peut-être ne le reconnaîtrai-je pas, mais je n'en suis pas encore

certain. L'infortuné roi se jette dans mes bras et dit qu'on veut le

tuer. On a excité une émeute pour faire massacrer le prince de la Paix.

Heureusement mes troupes sont arrivées à tems pour le sauver; ce prince

vit encore. Le grand-duc de Berg a fait son entrée dans Madrid quatre

heures après les troupes. Le cérémonial l'a empêché de voir le nouveau

roi, ne sachant pas si je le reconnoîtrois. Les lettres du roi Charles

font pleurer. Ceci est pour vous seul; gardez-en le secret. Vous pourrez

en dire un mot à l'Empereur et à l'ambassadeur d'Espagne qui est un

homme du prince de la Paix et qui parlera comme vous. Vous direz à

l'Empereur que j'avois retardé mon voyage en Espagne pour ne point

manquer de me trouver au rendez-vous, mais je suis parti deux heures

après la réception de vos lettres. Je répondrai dans peu de jours à

toutes vos dépêches. En communiquant le _Moniteur_ à l'Empereur, vous

lui direz que je ne suis pour rien dans les affaires d'Espagne; que mes

troupes étoient à 40 lieues de Madrid lorsque ces événements ont eu

lieu; que le prince de la Paix étoit généralement haï, mais que le roi

Charles est aimé. Vous lui direz aussi que le Roi a été forcé et que

vous ne seriez pas étonné que je me décidasse à le remettre sur son

trône. Les mauvais esprits de Pétersbourg diront que j'ai dirigé tout

cela. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

À Bayonne, le 18 avril 1808.

M. le général Caulaincourt, je reçois à Bayonne votre lettre du 24

mars. Vous avez dû en recevoir une de moi. Immédiatement après avoir

reçu votre courrier à Paris, je suis parti. S'il m'eût apporté l'avis

que le rendez-vous étoit arrêté, je m'y serois rendu incontinent. Je

vois avec plaisir les succès de l'empereur de Russie en Suède. J'espère

ne pas être retenu longtemps ici. L'infant Don Carlos s'y trouve.

J'attends le vieux roi Charles, qui désire vivement me parler, et le

prince des Asturies, qui est le nouveau roi. Les affaires s'embrouillent

beaucoup en Espagne. Vous direz à l'Empereur que le roi Charles proteste

contre son abdication et qu'il s'en rapporte entièrement à mon amitié.

Cela ne laisse pas de beaucoup m'embarrasser. Dites cela à l'Empereur

seulement. J'espère cependant être bientôt libre de tout cela. Vous

recevrez bientôt un mémoire sur les affaires de Constantinople. Vous

devrez en attendant ne pas dissimuler à M. de Romanzoff qu'il y a des

choses scabreuses, et que si c'étoit là l'ultimatum de la Russie, il

seroit difficile à arranger; mais que je ne le suppose pas; que c'est

parce que j'avois prévu ces difficultés que j'avois demandé l'entrevue,

et non pas pour une vaine formalité; _qu'il faut certainement trente

courriers pour finir cette affaire; que trente courriers à deux mois

chacun consumeront trois ans; que nous aurions terminé en trente

conférences, qui à deux par jour auroient employé quinze jours_. Le

maréchal Soult a réuni tous les bâtimens de l'île de Rügen. Le prince de

Ponte-Corvo est en Fionie: il a avec lui 15,000 Français, 15,000

Espagnols et 15,000 Danois. Il seroit passé, si le Danemark n'avait pas

tergiversé si longtemps pour le recevoir: aujourd'hui il trouve qu'il ne

va pas assez vite; des miracles ne peuvent pas se faire. Aujourd'hui la

belle saison s'opposera peut-être à tout passage. Mais on fera

l'impossible, et la diversion aura toujours son effet. Je viens de

recevoir le manifeste du roi de Suède. Tout y est faux. Je ne sais pas

si le général Grandjean, que je ne connois pas, et d'autres officiers

ont, en buvant, fait de la politique. On n'attache d'ailleurs aucune

importance au bavardage des militaires et devant des individus non

accrédités. Mais je ne puis croire que cela soit vrai. Nous sommes trop

amis du Danemark pour penser à lui ôter la Norvège. Pour ce qui regarde

le sieur Bourrienne, cela est de toute fausseté; il répondra à cette

inculpation. Si cela étoit vrai, comme il est dans la carrière

diplomatique, il seroit sévèrement puni. Mais comment auroit-il fait ce

qu'on lui impute, puisqu'il ne voyoit pas le ministre de Suède à

Hambourg? On n'a pas d'idée d'un manifeste aussi fou. Répétez bien à M.

de Romanzoff que la question de la Turquie est une affaire de chicane;

qu'on veut une entrevue pure et simple et sans condition. Vous ne

manquerez pas d'insister sur ce que ce n'étoit point une vaine

formalité, mais un moyen expéditif d'arranger tout. Je trouve que vous

ne parlez pas assez haut et que vous n'avez pas assez défendu mes

intérêts. En attendant, voilà la Russie maîtresse d'une belle province,

qui est du plus grand résultat pour ses affaires et dont je ne suis

d'aucune manière jaloux.

Je n'ai pas le tems de vous en écrire davantage. Je suis fort occupé ici

de choses qui me donnent beaucoup d'embarras. Daru vous expédiera cette

lettre par une estafette. Sur ce, je prie Dieu, etc.

Bayonne, le 26 avril 1808.

M. le général Caulaincourt, vous trouverez ci-joint une lettre de M. de

Dreyer qui vous fera voir que M. de Tolstoï est toujours inconséquent.

Mais cela n'est que pour votre gouverne. Les journaux de France sont

pleins de bêtises. Il est faux que le prince de la Paix ait laissé tant

d'argent: on n'a pas trouvé un sol. J'attends ce soir ici ce malheureux

homme, qui a été arraché des mains des Espagnols par mes troupes. Il

étoit enfermé dans un cachot entre la vie et la mort, entendant à tout

instant les cris de la populace qui vouloit le lanterner. Quand il m'a

été remis, il avoit une barbe de sept jours et n'avoit point changé de

chemise depuis plus d'un mois. J'ai ici le prince des Asturies que je

traite bien, mais que je ne reconnois pas. J'attends dans trois jours le

roi Charles et la Reine. Les Grands d'Espagne arrivent ici à chaque

instant. Tout est paisible en Espagne. Toutes les forteresses sont dans

nos mains. Le seul point de Madrid où se trouve le grand-duc de Berg est

occupé par 60,000 hommes. Le père proteste contre le fils, le fils

contre le père. Différentes factions existent en Espagne. Je pense que

le dénoûment n'est pas éloigné.--Si l'on vous parle de l'expédition de

Scanie, voici l'état de la question: Je ne pouvois entreprendre cette

expédition à moins de 40,000 hommes. Le prince de Porte-Corvo avoit

15,000 Français et 15,000 Espagnols. Il falloit donc que les Danois

fournissent 10,000 hommes. Mais je tenois et je devois tenir à ce que

ces 40,000 hommes débarquassent à la fois; qu'une partie eût débarqué et

que l'autre fût restée sur l'autre bord, l'expédition étoit manquée et

les troupes sacrifiées. Vous sentez que je ne pouvois permettre qu'on

fît une telle faute. Le prince de Ponte-Corvo s'est rendu à Copenhague;

il y a vu que les moyens de débarquement n'existoient que pour 15,000

hommes à la fois: il auroit donc fallu faire trois voyages. Le passage

devoit donc être ajourné. Il avoit ordre de passer là 40,000 hommes à la

fois; voilà la question. Aujourd'hui le roi de Danemark peut concentrer

ses troupes en Seelande: il a 25,000 hommes. J'ai ordonné au prince de

Ponte-Corvo de faire passer 6,000 hommes. Le Danemark n'a donc rien à

craindre. S'il manifeste de la peur, cette peur est sans fondement, à

moins que ces hommes ne soyent de carton.

Les Albanais viennent d'assassiner un adjudant commandant et quatre

officiers italiens sans prétexte ni raison. Une grande fermentation

règne à Constantinople. Tout se prépare donc pour conduire à bonne fin

l'entrevue, que je compte pouvoir avoir lieu en juin. Pour cela, il faut

que la Russie montre moins d'ambition. Je n'ai point de nouvelles de

l'Autriche; je vois qu'elle arme et désarme; j'ignore ce qu'elle fait.

Vous allez recevoir bientôt un courrier de M. de Champagny avec les

premières notes sur les affaires de Turquie. Je le répète, il est

fâcheux que l'entrevue n'ait pas eu lieu: au lieu d'être ici, je serois

à Erfurt. Je crois qu'il faudra trop de tems pour se mettre d'accord

avec des courriers. Sur ce, je prie Dieu, etc.

_P. S._--Je reçois au moment votre lettre du 5 avril. Je trouve que vous

vous donnez trop de mouvement pour l'expédition de Suède. Je vois avec

plaisir tout ce que fait l'Empereur, mais il est inutile que vous

pressiez tant. Vous avez eu des instructions pour la Finlande, vous n'en

avez pas eu pour le reste.

Je sais qu'on s'est plaint à Saint-Pétersbourg que je ne faisois pas de

présens aux officiers qui venoient en dépêches: la raison est que je

n'en ai vu aucun. Or l'usage ici est que je ne fais de présens qu'aux

officiers qui me remettent des lettres de l'Empereur. S'ils remettent

leurs lettres à l'ambassade, je ne les connois point. Il est de style

aussi que, pour que l'officier soit traité avec considération, il faut

que son nom soit cité dans la lettre du souverain. Si la lettre portoit,

par exemple: «Je vous envoye un de mes officiers», sans le nommer, cet

officier, n'étant pas connu, ne seroit pas traité avec autant de

distinction. Cependant, on a assez de considération pour l'Empereur pour

que ses officiers soient très bien reçus ici. Mais lorsqu'ils portent

leurs dépêches à l'ambassade, alors ils ne sont pas reconnus. Je vous

donne ce détail pour votre gouverne.

La lettre suivante ne porte pas de date; elle a été écrite à

l'extrême fin d'avril ou au commencement de mai.

M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 12 avril. Faites mon

compliment à l'Empereur sur la prise de Svéaborg.--Vous avez reçu des

explications sur les affaires de Copenhague. Le fait est qu'il faut

pouvoir passer, et passer avec au moins 30,000 hommes à la fois, car il

n'est pas certain que le second convoi passe, et si le premier convoi se

trouvoit séparé, il seroit exposé à recevoir des échecs. Le prince de

Ponte-Corvo avoit marché à marches forcées, espérant que les Belts

gèleroient. Il s'est rendu de sa personne à Copenhague pour s'assurer

des moyens de passage, et, voyant qu'il n'y avoit de moyens que pour

passer 15,000 hommes à la fois, il suspendit sa marche. Mais le

mouvement continue, et plusieurs milliers d'hommes sont passés en

Seelande. Mais enfin ces opérations ne peuvent se faire qu'avec

prudence.--Voilà la Finlande russe.--Les affaires de Turquie demandent

de grandes discussions. Il est fâcheux que l'Empereur ait ajourné

l'entrevue: au lieu de venir en Espagne, j'aurois été à Erfurt. J'espère

sous dix ou douze jours avoir terminé mes opérations ici.--J'ai ici le

roi Charles et la Reine, le prince des Asturies, l'infant don Carlos,

enfin toute la famille d'Espagne. Ils sont très animés les uns contre

les autres. La division entre eux est poussée au dernier point. Tout

cela pourroit bien se terminer par un changement de dynastie.

--Pour votre gouverne, je vous dirai que depuis l'arrivée de M.

d'Alopéus, je n'ai pas entendu parler de l'Angleterre, et au moindre mot

que j'en aurois, la Russie en seroit instruite; on doit compter

là-dessus.--Je n'ai pas non plus entendu parler de l'Autriche, et je ne

connois rien aux armemens qu'elle fait. On me rend compte de tous côtés

qu'une grande quantité de canons, de vivres, de troupes se rend en

Hongrie. Il faut que la Russie sache bien cela, et que, même vis-à-vis

de moi, les Autrichiens nient ces armemens, ou du moins disent qu'ils ne

sont pas considérables. Sur ce, je prie Dieu, etc.

Bayonne, le 8 mai 1808.

M. de Caulaîncourt, j'ai lu un ouvrage sur la tactique française que

vous m'avez envoyé; je l'ai trouvé plein de faussetés et de platitudes.

Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

Bayonne, le 31 mai 1808.

M. de Caulaincourt, j'ai reçu vos lettres du 28 avril et des 4 et 7 mai.

Le ministre des Relations extérieures a dû vous écrire. Je n'approuve

point ce que vous avez mis dans votre mémoire à l'Empereur. Un

ambassadeur de France ne doit jamais écrire que les Russes doivent aller

à Stockholm.--Les affaires ici sont entièrement finies. Vous trouverez

ci-joint ma proclamation aux Espagnols. Les Espagnes sont tranquilles et

même dévouées. Les Anglais se sont présentés devant Cadix avec une forte

expédition, attirés par la curée des affaires d'Espagne et par l'espoir

de s'emparer de la Caraque. Mais on ne les a pas écoutés. Ils ont

renvoyé un parlementaire sur un vaisseau de 80; on leur a tiré des

boulets rouges, et on leur a cassé un mât.--Il me semble que vous ne

dites pas suffisamment ma raison. Je voulois l'entrevue pour tâcher

d'arranger nos affaires avec la Russie. En Russie on ne l'a pas voulu,

puisqu'on ne l'a voulu que conditionnellement, et dans le cas où

j'adopterois tout ce que propose M. de Romanzoff. C'étoit justement pour

traiter ces affaires que je désirois l'entrevue. Il y a un cercle

vicieux que vous n'avez pas assez senti ni fait sentir. Aujourd'hui, je

suis dans les mêmes dispositions, je désire l'entrevue. Depuis le 20

juin, je suis disponible, mais je veux l'entrevue sans condition. Bien

mieux, il faut que l'on convienne avant que je n'adopte pas les bases

proposées par M. de Romanzoff, qui me sont trop défavorables. J'ai dit à

l'Empereur Alexandre: Conciliez les intérêts des deux empires. Or ce

n'est pas concilier les intérêts des deux empires que de sacrifier les

intérêts de l'un à ceux de l'autre, et compromettre même son

indépendance. D'ailleurs, nous nous rencontrerions dès lors

nécessairement, car la Russie ayant les débouchés des Dardanelles,

seroit aux portes de Toulon, de Naples, de Corfou. Il faut donc que vous

laissiez pénétrer que la Russie vouloit beaucoup trop, et qu'il étoit

impossible que la France voulût consentir à ces arrangements; que c'est

une question d'une solution très difficile, et que c'est pour cela que

je voulois essayer de s'arranger dans une conférence. Le fond de la

grande question est toujours là: Qui aura Constantinople? Sur ce, je

prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

Bayonne, le 15 juin, à midi.

M. de Caulaincourt, Talleyrand est resté malade à Berlin[667]. Une

estafette m'apporte vos lettres des 22 et 25 mars. Vous trouverez

ci-joint pour votre gouverne des pièces qui vous feront connaître ce qui

s'est passé relativement aux affaires d'Espagne. La Junte s'assemble ici

demain; elle est assez nombreuse. Le roi d'Espagne est déjà reconnu et

proclamé dans toute l'Espagne et va se mettre en route pour Madrid. Je

ne garde pas un village pour moi. La Constitution d'Espagne est très

libérale; les Cortès y sont maintenues dans tous leurs droits.--Les

Anglais agitent les Espagnes, quelques villes ont levé l'étendard de la

rébellion; mais cela est très peu de chose, et lorsque vous lirez ceci,

tout sera probablement calmé. Quelques colonnes mobiles ont déjà donné

cinq ou six leçons.--Je consens à l'entrevue. Je vous laisse le maître

d'en désigner l'époque. Vous ne recevrez pas cette lettre avant le 1er

juillet. L'Empereur ne sera pas fixé avant le 15. Vous devez me

prévenir de manière qu'il y ait 16 ou 18 jours pour le temps que mettra

votre lettre à arriver, 10 jours pour me rendre au lieu du rendez-vous

et 5 ou 6 jours pour faire les préparatifs. Il faut donc que l'Empereur

ne soit rendu au lieu de l'entrevue que le 35e jour après le départ de

votre lettre de Saint-Pétersbourg. Ce ne peut donc pas être avant le

mois de septembre, et, à vous dire vrai, je préfère cette saison à toute

autre; d'abord parce qu'il fera moins chaud, et ensuite parce que mes

affaires seront finies ici, et que j'aurai pu passer quelques jours à

Paris.--Plusieurs régimens sont passés en Seelande. L'escadre de

Flessingue se met en rade. On donne aux Anglais toutes les inquiétudes

possibles. Deux vaisseaux russes sont à Toulon, où on va les mettre en

état.--Vous ne manquerez pas d'observer que la France ne gagne rien au

changement de dynastie en Espagne, que plus de sûreté en cas de guerre

générale, et que cet État sera plus indépendant sous le gouvernement

d'un de mes frères que sous celui d'un Bourbon; qu'il étoit d'ailleurs

tellement mal gouverné, tellement livré aux intrigues et qu'il régnoit

parmi le peuple une fermentation sans but déterminé telle qu'une réforme

étoit devenue indispensable.--Je crois que l'Empereur a raison, en

laissant passer la première nouveauté des escadres anglaises, mais il

n'a rien à craindre d'elles, comme je l'ai dit à l'officier russe qui

est parti dernièrement. Le seul point sur lequel on pouvoit avoir de

l'inquiétude étoient les isles, si l'on n'avoit pas eu le temps de les

fortifier.--Faites-moi connoître ce que c'est que ce petit Montmorency.

A-t-il justifié ce qu'on peut attendre de son âge? Dites à l'ambassadeur

d'Espagne qu'il doit se bien comporter, que le nouveau roi le confirmera

et lui enverra ses pouvoirs; qu'il doit parler dans le bon sens et qu'il

doit toujours, pour cheval de bataille, s'appuyer de la Constitution qui

réorganise son pays et va le porter à un degré de prospérité qu'il ne

devoit jamais attendre du gouvernement des Bourbons.

[Note 667: Il ne s'agit pas ici du prince de Bénévent, mais d'un de

ses parents, employé à porter des dépêches diplomatiques.]

_P. S._--Vous trouverez ci-joint un petit bulletin en espagnol dont vous

prendrez connoissance et que vous remettrez à l'ambassadeur

d'Espagne.--C'est le conseil de Castille qui a demandé le roi d'Espagne

comme vous le savez, par son adresse et celle de la ville de Madrid, et

qui ont précédé de près d'un mois sa nomination; au reste, tout cela est

pour votre gouverne. Moins on vous en parlera, moins il faut en parler.

Bayonne, le 16 juin 1808.

M. de Caulaincourt, plusieurs acteurs de l'Opéra se sont sauvés de Paris

pour se réfugier en Russie. Mon intention est que vous ignoriez cette

mauvaise conduite. Ce n'est pas de danseurs et d'actrices que nous

manquerons à Paris. Sur ce, je prie Dieu, etc.[668].

Paris, le 28 juin 1808.

M. de Caulaincourt, je n'ai reçu qu'hier votre lettre du 4. Il paraît

que votre courrier est tombé malade à Koenigsberg. Vous aurez reçu ma

lettre du 15. Vous trouverez ci-joint de nouvelles pièces relatives aux

affaires d'Espagne; vous les aurez lues, au reste, dans le _Moniteur_.

Plusieurs provinces ont levé l'étendard de la révolte; on les soumet.

Cette expédition aura pour la Russie le résultat qu'une partie de

l'expédition anglaise destinée pour la Baltique va en Amérique et que

l'autre partie va à Cadix. J'ai vu avec peine que les Russes avoient

essuyé quelques échecs dans le nord de la Finlande. Plusieurs régimens

sont arrivés à Copenhague. L'expédition a été manquée pour le moment,

mais tout peut facilement se faire au mois de novembre prochain. Il n'y

a que quatre mois d'ici à cette époque; il n'y a donc pas de temps à

perdre. Il faut que la Russie engage le Danemark à me demander de faire

passer 40,000 hommes en Norvège, et que les Russes soyent prêts à passer

le détroit de Finlande quand il sera gelé. On se rencontreroit en Suède,

et dès lors les Anglais seroient obligés de s'en aller et déshonorés, et

la Suède seroit prise. Dites à l'Empereur que dans quinze jours je serai

à Paris. Vous sentez qu'avant de lui parler des affaires d'Espagne, je

désire savoir comment elles prendront à Saint-Pétersbourg. Vous avez dû

recevoir du Sr de Champagny des instructions sur le langage que vous

avez à tenir. L'Espagne ne me vaudra pas plus qu'elle ne me valoit. Le

roi d'Espagne part après-demain pour Madrid. Je vous envoye un article

d'un journal de Vienne qui me paroît une extravagance: montrez-le à

Saint-Pétersbourg et faites-moi connoître ce qu'on en pense. Sur ce, je

prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

Bayonne, le 9 juillet 1808.

M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint la nouvelle Constitution

d'Espagne et le bulletin de la dernière séance de la Junte avec le

serment qui a été prêté. Le Roi part demain à 5 heures du matin pour

Madrid. Voici les ministres que le Roi a nommés: aux Relations

extérieures, _Cevallos_, le même qui l'étoit déjà; secrétaire d'État,

_Urquijo_, qui a été premier ministre il y a six ans; à l'Intérieur,

_Jovellanos_, ancien ministre de Grâce et de Justice qui avoit été

exilé à Minorque; à la Marine, _Mazzaredo_; à la Guerre, _O'farill_; au

ministère des Indes, _Azanza_; aux Finances, _Cabarrus_. Je reçois votre

lettre du 17. Je suis fâché que cet article de l'Angleterre ait fait un

mauvais effet sur l'Empereur. Je réitère l'ordre au Ministère de la

Police de veiller à ce qu'il ne soit imprimé rien de contraire à notre

alliance avec la Russie.--Je vous ai écrit relativement aux acteurs et

actrices français qui sont à Saint-Pétersbourg. On peut les garder et

s'en amuser aussi longtemps que l'on voudra. Cependant l'Empereur a eu

raison de trouver mauvais que ses agens débauchassent nos acteurs. C'est

M. de Benckendorf qui a favorisé la fuite de ces gens-là. Si la

circonstance se présentoit d'en parler, dites que, pour ma part, je suis

charmé que tout ce que nous avons à Paris puisse amuser l'Empereur. Vous

trouverez ci-joint deux lettres pour l'Empereur, dont l'une relative à

la mort de la grande-duchesse est d'une date ancienne. Je ne sais

comment on a oublié de vous l'envoyer. Vous devez partir du principe que

je ne sais pas ce que veut l'Autriche; qu'elle arme beaucoup; qu'elle

excite beaucoup les services; qu'elle fait des places en Hongrie;

qu'elle démolit, dit-on, les murs de Cracovie, et qu'elle retire ses

troupes de Galicie. Lorsqu'on leur demande des explications sur les

armemens, ils répondent qu'ils n'arment point. Cependant cela est trop

évident. Jusqu'ici j'ai regardé cela en pitié. Je compte même ne rien

dire. Cependant, si cela ennuyoit l'Empereur, nous pourrions de concert

leur faire dire par Andreossi et par le prince Kourakine de désarmer et

de laisser le monde tranquille. Je n'ai aucune discussion avec eux; nous

sommes sur le pied le plus aimable: et, dans le fait, ces armemens ne

sont nuisibles qu'à eux, parce qu'ils désorganisent leurs finances.

[Note 668: Cette courte lettre est la seule de toute la série qui

figure en manuscrit aux Archives nationales; elle a été publiée sous le

n° 14,107 de la _Correspondance_.]

_P. S._--Le Roi est parti ce matin. Je l'ai reconduit jusqu'à la

frontière. Toute la Junte dans près de cent voitures l'accompagnoit;

mais c'étoient des voitures équipées un peu à la hâte.

Les Anglais ont des expéditions nombreuses devant Cadix et le Ferrol,

afin de fomenter les insurrections. Je suis certain que la seconde

expédition, qui étoit destinée pour la Suède, a été employée à Cadix et

sur les autres points. Ainsi cela a fait diversion aux affaires de

Russie.

Bayonne, 21 juillet 1808.

M. de Caulaincourt, vous devez remercier l'Empereur de ce qu'il m'a fait

dire relativement au roi d'Espagne. Il n'a pas affaire à un ingrat, et

comme il n'a pas attendu que je le lui demande pour faire une chose qui

m'est si agréable, vous pouvez lui dire que je viens de donner des

ordres pour en finir avec la Prusse. Aussi bien la saison s'avance, et

mes troupes ne pourraient évacuer l'hyver. Je voulois attendre l'issue

de ma conférence avec l'Empereur; mais puisque cela tarde et que l'hyver

approche, vous direz que les affaires avec la Prusse étant à peu près

d'accord, au reçu de cette lettre le traité avec cette puissance sera

probablement signé. Les affaires d'Espagne vont bien. Le maréchal

Bessières a remporté le 14 une victoire signalée qui a soumis le royaume

de Léon et les provinces du Nord. En racontant cela à l'Empereur, vous

lui direz que les Anglais mettent partout le feu en Espagne, qu'ils y

répandent de l'argent et s'entendent avec les moines, et qu'il y a

vraiment du trouble. Je pars cette nuit pour aller faire un tour dans

mes provinces du Midi, et de là me rendre à Paris où je serai avant le

15 août. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

De Rochefort, le 5 août.

Ayant toujours été en route [_lacune dans le texte_], je m'empresse de

la faire partir, avec les changemens survenus depuis ce tems. J'ai reçu

hier un courrier qui m'a annoncé l'horrible catastrophe arrivée au

général Dupont. Ce général, au fond de l'Andalousie, s'est laissé couper

la retraite, s'est laissé envelopper, isoler de deux de ses divisions,

et après une affaire mal concertée et mal donnée, il s'est rendu par

capitulation. Huit ou neuf mille Français ont été obligés de mettre bas

les armes, ainsi que deux ou trois régimens suisses qui étoient au

service d'Espagne et qui avoient pris parti pour nous. C'est un des

actes les plus extraordinaires d'ineptie et de bêtise. Dans la position

actuelle des choses, cet événement est d'un effet immense en Espagne.

Les esprits s'échauffent. Mon armée va être obligée d'évacuer Madrid

pour se concentrer. Au même moment, 40,000 Anglais débarquent sur

différents points. Je vous donne cette nouvelle pour votre gouverne. Je

pense que vous devrez attendre l'arrivée d'un prochain courrier qui vous

sera expédié, pour avoir le prétexte de la dire, en parlant des autres

nouvelles, et disant que votre courrier étoit ancien. Après la tournure

très grave que prennent les affaires d'Espagne, il est probable que cet

hyver je laisserai 150,000 Français, indépendamment de 100,000 alliés,

sur la rive gauche de l'Elbe. Je fais rentrer 80,000 hommes. C'est dans

cette position que je passerai l'hyver. Dantzig sera gardé par les

Saxons et les Polonais. Je laisserai la Pologne à ses propres troupes,

pour ne pas menacer la Russie ni l'Autriche. Tout cela n'est aussi que

pour votre gouverne. Tout porte à penser que les mouvemens de l'Autriche

sont des mouvemens de peur. Je laisse des troupes suffisantes pour la

contenir. Mais si elle se laissoit entraîner par l'Angleterre, elle se

trouveroit loin de son jeu. Dans ces circonstances, je verrois avec

plaisir que l'Empereur dît un mot et fit connoître son mécontentement

des armemens de l'Autriche.--Voilà le roi de Suède entièrement abandonné

des Anglais. Tenez-moi au fait de ce que tout cela doit devenir. La

chose est obscure. Je suis fort content de l'esprit des Français dans

les provinces. Demain, je traverse la Vendée.

Rochefort, le 6 août 1808.

M. le général Caulaincourt, je vous ai écrit hier. Je retarde mon départ

de Rochefort de deux heures pour répondre à vos lettres des 16 et 17

juillet de Saint-Pétersbourg que je reçois à l'instant. L'Autriche arme

et devient insolente. Ces armemens et cette insolence ne sont que

ridicules, dès qu'elle n'a rien de lié avec la Russie. Les Anglais

débarquent beaucoup de monde sur les côtes d'Espagne. Cela peut avoir

quelque inconvénient momentané pour moi, vu que cela excite

merveilleusement les insurrections d'Espagne et de Portugal; mais j'ai

au moins la consolation que ces événemens ont servi de diversion à

l'Empereur et l'ont entièrement dégagé de ses ennemis. Je pars pour

parcourir la Vendée. Je serai à Paris le 15 août. J'attendrai là ce que

vous m'écrirez pour le rendez-vous.--Voilà un an que mon alliance avec

l'Empereur dure; ainsi, elle doit donner de la confiance de part et

d'autre. Je ne suis point éloigné de laisser la frontière de la Vistule

occupée par les Polonais et les Saxons et d'en retirer mes troupes. Par

ce moyen, il y aura entre une sentinelle russe et une sentinelle

française toute la distance du pays entre l'Elbe et le Niémen. Si vous

recevez les journaux anglais, vous y verrez que les 5/6mes des nouvelles

qu'ils contiennent sont fausses et controuvées. Je vous ai instruit de

ce qu'il y a de vrai. Des expéditions anglaises et des insurrections

menacent Lisbonne. La meilleure intelligence règne entre l'amiral russe

et le général Junot; je ne sais pas ce qui en arrivera. Je fais

cependant avancer mes troupes en toute diligence. Une partie de l'année

espagnole ayant pris parti pour les Anglais, les affaires ne laissent

pas d'être assez sérieuses.--Vous ne manquerez pas de vous souvenir que

l'armée du général Dupont étoit composée de recrues, et que cette

affaire, quoique excessivement mal manoeuvrée, ne seroit pas arrivée à

de vieilles troupes, qui auroient trouvé dans leur moral même de quoi

suppléer aux fautes du général.

À Saint-Cloud, le 20 août 1808.

M. de Caulaincourt, je vous envoye un rapport du ministre de la Marine

et un projet de décret qu'il me propose de prendre. Je ne veux pas le

faire sans savoir si cela convient à l'Empereur. L'Empereur fait des

dépenses inutiles en conservant ces vaisseaux qui ne sont bons à rien.

Des transports armés en guerre ne peuvent servir. Ces vaisseaux sont

pourris. Reste le vaisseau turc qu'on pourroit envoyer à Ancône, où il

seroit désarmé. Moyennant cela, il y aura bon nombre de matelots

disponibles. On fera de ces matelots ce que voudra l'Empereur: ou on les

renverra en Russie, ou je les prendrai à ma solde et je mettrai les

équipages des trois mauvais vaisseaux sur trois de mes vaisseaux de

Flessingue ou ailleurs. Ils seront à ma solde et serviront comme alliés.

Les officiers s'instruiront, les matelots s'exerceront, et cela sera

utile à tout le monde. Mais il faut que ces équipages soyent tout à fait

à mon service, car mon escadre souffriroit des dépendances attachées à

une escadre combinée. Causez-en avec le ministre de la Marine. Peut-être

seroit-il plus convenable que ce fût l'Empereur ou son ministre qui

prissent cette décision? Vous y ferez mettre que le vaisseau turc se

rendra dans le port d'Ancône où il sera désarmé. Sur ce, je prie Dieu

qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

Saint-Cloud, le 23 août 1808.

M. le général Caulaincourt, je reçois votre lettre du 1er août. J'ai

reçu hier les beaux présens de l'Empereur. J'ai fait commander de très

beaux meubles pour les faire ressortir; ils sont vraiment beaux. M. le

général Caulaincourt, Montesquiou vous porte deux bustes de l'Empereur

faits à Sèvres sur le modèle de celui qu'il m'a envoyé. Je crois qu'il y

en a déjà une cinquantaine de faits: ainsi vous pouvez en faire venir

tant que vous voudrez. J'ai vu à Sèvres le beau service de porcelaine

égyptienne qui pourra être envoyé à l'Empereur le 1er septembre.

J'espère qu'il en sera content.

L'ineptie et la lâcheté qu'ont montrées Dupont, Marescot et quelques

autres est inconcevable; ils n'ont fait que des sottises et des bêtises.

Cela a compromis mes affaires d'Espagne et m'oblige à lever des

conscrits pour réparer mes pertes et me tenir toujours en mesure. Le 1er

et le 6e corps et trois divisions de dragons sont partis de la grande

armée pour Mayence. Je fais partir des bords du Rhin une quantité de

forces à peu près égale à celle que je retire pour renforcer les trois

corps des maréchaux Davoust, Soult et prince de Ponte-Corvo. Je laisse

en Allemagne mes 60 escadrons de cuirassiers, trois divisions de dragons

et une vingtaine de régiments de cavalerie légère. J'ai d'ailleurs mis

sur pied toutes les troupes de la Confédération du Rhin, de sorte que je

puis marcher contre l'Autriche avec 200,000 hommes. Cependant je

désirerois fort que l'Empereur fît parler à l'Autriche, avec laquelle je

n'ai du reste aucun sujet de discussion. J'ai conclu ma convention avec

la Prusse, et si, comme je le crois, je n'ai rien à démêler avec

l'Autriche, la Silésie et Berlin seront dans les mains de la Prusse

avant l'hyver, ce qui sera un grand sujet de tranquillité pour

l'Autriche et même pour la Russie. Il faut que le prince Kourakine ait

carte blanche en Autriche, et qu'il soit autorisé à dire que la Russie

joindra cent mille hommes à mes troupes, si les Autrichiens font le

moindre mouvement intempestif. Faites-moi connoître quelles sont

là-dessus les intentions de l'Empereur. Il est de son intérêt que je

fasse finir promptement les affaires d'Espagne. Trente mille hommes de

plus peuvent accélérer la prise de certain port et nuire beaucoup aux

Anglais. Jusqu'à présent, je n'ai retiré de l'Allemagne qu'un nombre de

troupes à peu près pareil à celui que j'y envoyé; mais étant assuré que

la Russie fera cause commune avec moi si l'Autriche chicane, je pourrai

en retirer un plus grand nombre, ce qui seroit très avantageux. La levée

des troupes de la Confédération coûte beaucoup d'argent à ses princes.

Parlez de cela à l'Empereur: s'il fait faire sa déclaration à la cour de

Vienne, et s'il fait marcher 100,000 hommes si l'Autriche m'attaque, je

renverrai les troupes des princes de la Confédération chez eux, ce qui

sera un grand bienfait pour toute l'Allemagne. Il n'y a rien de nouveau

sur le Portugal. Jusqu'à cette heure on n'en entend rien. Votre lettre

est arrivée deux jours avant celles de Constantinople que Champagny vous

envoye. Vous y verrez que le 28 juillet Sélim a été tué, Mustapha

précipité du trône et un nouveau sultan mis à sa place. Ne croyez aucune

mauvaise nouvelle. L'Espagne sera soumise après les chaleurs, qui font

que ce pays est un désert sans eau et insupportable pour nos troupes.

Saint-Cloud, le 26 août 1808.

M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 9. Montesquiou est parti

avant-hier; ainsi cette lettre pourra vous arriver avant lui. Voici ce

qui s'est passé. Il y a deux jours que M. de Metternich reçut un

courrier de Vienne qui annonçoit la résolution où étoit sa cour de me

donner satisfaction sur tout, et de faire rentrer les choses dans leur

ancien état pour le premier septembre. M. de Metternich avoit même

l'ordre de me demander une audience et de me donner ces assurances de

vive voix, ce qu'il a fait hier avant la Comédie. Je lui ai donné une

audience d'une heure dans laquelle il m'a fait toute sorte de

protestations de bons sentimens, et m'a annoncé que sa Cour

reconnoîtroit le nouveau roi d'Espagne. Je suis donc fondé à penser

qu'au 1er septembre, c'est-à-dire dans peu de jours, tout sera rentré

dans l'ancien état. Je renverrai alors les troupes de la Confédération

chez elles, et tout redeviendra pacifique en Allemagne. La convention

avec les Prussiens n'est pas encore signée; j'espère qu'elle le sera

demain ou après. Aussitôt que je verrai que l'Autriche tient ses

promesses, je compte réunir 100,000 hommes au camp de Bayonne. Le 1er et

le 6e corps de la grande armée arrivent à Mayence.--Les Anglais veulent

attaquer le Portugal. Au 15 août il n'y avoit rien de nouveau à

Lisbonne. Junot y étoit en bonne position, ainsi que l'escadre

russe.--La division espagnole qui étoit dans le Nord s'est embarquée

pour l'Espagne, grâce à l'extrême imprévoyance du prince de Ponte-Corvo,

quoique je lui eusse répété plusieurs fois qu'il devoit placer ses

troupes de manière à en être sûr; mais La Romana et d'autres généraux

espagnols lui avoient tourné la tête. Vous pouvez parler de cette

affaire; comme ne voulant pas désarmer ces troupes, dire que je préfère

les vaincre en Espagne à désarmer des soldats qui étoient passés à mon

service, mais que cette trahison m'a révolté et que les traîtres seront

punis. Les affaires d'Espagne vont médiocrement. Le roi d'Espagne est à

Burgos. L'armée occupe la ligne du Duero.--Saragosse a été prise; chaque

maison a essuyé un siège, de sorte que cette ville est saccagée et

perdue. Mes bonnes troupes arrivent de tous côtés, et aussitôt que la

canicule sera passée, on fera une sévère justice des rebelles. Le parti

du Roi est composé de tous les hommes sages, mais qui tremblent sous les

poignards des moines et aux sollicitations des agens anglais.--Vous

jugerez convenable de moins presser l'empereur Alexandre d'agir contre

l'Autriche, puisque celle-ci ne paroît pas vouloir y donner lieu.--Vous

recevrez par le prochain courrier les communications que je fais faire

au Sénat des traités faits avec le roi d'Espagne, et des relations qui

exposent au clair ce qui s'est passé et se passe en Espagne, pour

détruire les faux bruits, quoique l'événement de Dupont ne soit que trop

vrai. Lui et Marescot ont montré autant d'ineptie que de lâcheté et de

pusillanimité. Je soupçonne que Villoutreys ne s'est pas comporté dans

cette circonstance comme il convenoit à un officier de ma maison. Je ne

le conserverai probablement pas près de moi.--L'ancien roi d'Espagne est

toujours à Compiègne, où il a la goutte. Les princes sont à

Valençay.--Depuis les dernières nouvelles de Constantinople, nous ne

savons rien. Sur ce, je prie Dieu, etc.

_P. S._--Les troupes espagnoles qui se sont sauvées avec le marquis de

La Romana ne se montent qu'à 5,000 hommes; 7,000 sont restés entre les

mains du prince de Ponte-Corvo. J'ai ordonné qu'on les désarmât et qu'on

les fît prisonniers.

Saint-Cloud, le 7 septembre 1808.

M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 23 août. Je partirai d'ici

le 20 du mois pour être rendu à Erfurt à tems. Le général Oudinot part

pour prendre le commandement de la ville d'Erfurt. Des maréchaux de

logis de la cour partent pour marquer les logemens. Un bataillon de ma

garde s'y rend pour tenir garnison. Le maréchal Lannes part pour aller à

la rencontre de l'Empereur sur la Vistule. Le maréchal Soult est prévenu

à Berlin pour que tout soit convenablement disposé. Quelque chose qu'on

fasse, je crains qu'on soit mal à Erfurt. Peut-être auroit-on bien fait

de préférer Weimar: le château est superbe, et on y auroit été mieux. Je

ne me souviens pas des raisons qui ont fait donner la préférence à

Erfurt. Si c'étoit à cause de moi, je serois aussi bien à Weimar.

Cependant tout sera prêt à Erfurt.--Vous trouverez ci-joint le

_Moniteur_ qui vous fera connoître les affaires d'Espagne. J'ai des

nouvelles du Portugal du 20 août; tout étoit dans le meilleur état à

Lisbonne; les Russes et les Français y étoient de la meilleure

intelligence et se préparaient à se défendre contre tout événement. Hier

il y a eu une séance extraordinaire du Sénat, présidée par

l'Archichancelier, à laquelle les Princes ont assisté. Champagny y a lu

deux rapports sur les affaires actuelles et donné communication des

différents traités faits avec les princes de la maison d'Espagne. Il en

est sorti un sénatus-consulte portant levée de 160,000 combattans. Du

reste, tout est fort tranquille. Du côté de l'Espagne, nous avons des

avantages; la division est parmi les rebelles. Le Roi gagne tous les

jours; de nombreux renforts arrivent, et déjà tout se prépare pour

marcher en avant.--Puisque l'Empereur n'est plus très nécessaire chez

lui, il feroit bien, d'Erfurt, de passer jusqu'à Paris. Si vous pensez

que cela soit dans ses projets, vous ne sauriez me le faire connoître

trop tôt. En conséquence de votre dernière lettre, Mondragon,

ambassadeur de Naples, part de Paris et continue sa route. Celui

d'Espagne va recevoir ses nouvelles lettres de créance.

_P. S._--Je joins au _Moniteur_ du 5 celui d'aujourd'hui qui contient

les différentes pièces relatives aux affaires d'Espagne. Il n'y a aucun

inconvénient que vous en remettiez un exemplaire à M. Romanzoff et que

vous les communiquiez à l'Empereur.

À Saint-Cloud, le 7 septembre 1808.

M. le général Caulaincourt, le maréchal Lannes se rend sur la Vistule à

la rencontre de l'empereur de Russie pour assurer toutes les escortes et

complimenter ce prince; il lui remettra une lettre de ma part. Sur ce,

je prie Dieu, etc.

Saint-Cloud, le 14 septembre 1808.

M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 29 août. Vous avez trouvé

dans les _Moniteurs_ qui ont paru et vous verrez dans celui d'hier que

je vous envoye toutes les pièces relatives aux affaires d'Espagne. La

plus grande confusion règne parmi les insurgés; mes troupes avancent à

grands pas vers l'Espagne, et mon armée se fortifie tous les jours. Le

roi d'Espagne est à Burgos; à trente lieues de lui, il n'a aucun

ennemi.--L'Empereur a dû trouver le maréchal Lannes sur la Vistule. Le

général Oudinot est à Erfurt, dont il a le commandement. Un détachement

de ma maison y est déjà arrivé. Le prince de Bénévent part le 16 et sera

rendu à Erfurt le 20. M. de Champagny part le 18. Moi je partirai le 20.

Le prince de Neuchâtel voyagera dans ma voiture.--Le prince Guillaume a

pris ce matin congé. Toutes les affaires de Prusse sont terminées. Enfin

les 80,000 conscrits des années 1806, 1807, 1808 et 1809 seront tous

levés avant le 1er novembre. Je verrai, pour lever les 80,000 autres,

quelle sera l'issue des événemens. J'ai été fort sensible au langage de

l'Empereur. Les dernières nouvelles de Lisbonne sont du 18 août; alors

les Anglais paraissoient faire de grands mouvemens. Je n'ai point de

renseignemens ultérieurs.

À Aranda de Duero, 27 novembre 1808.

M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre sans date que je suppose être

du 5 novembre. J'imagine que M. Champagny vous aura fait connoître par

des courriers tout ce qui se passe d'important dans ce pays, tel que le

combat de Burgos, les affaires d'Espinosa, celle de Tudela, où les

armées de Galice, des Asturies, d'Estremadure, d'Aragon, d'Andalousie,

de Valence et de Castille ont été détruites. Le général Saint-Cyr,

aussitôt que Rosas sera pris, ce qui n'est pas éloigné, marchera en

Catalogne pour faire sa jonction avec le général Duhesme qui a 15,000

hommes à Barcelone, bien approvisionnés et dans le meilleur état. Vous

pouvez dire à l'Empereur que je serai dans six jours à Madrid d'où je

lui écrirai un mot. Il n'y a rien de mauvais comme les troupes

espagnoles, 6,000 de nos gens en bataille en chargent 20, 30 et jusqu'à

36,000. C'est véritablement de la canaille; même les troupes de la

Romana que nous avions formées en Allemagne n'ont pas tenu. Au reste,

les régimens de Zamora et de la Princesse ont subi le sort des traîtres,

ils ont péri. Les Anglais se concentrent en Portugal. Ils ont fait

avancer des divisions en Espagne. Mais à mesure que nous approchons ils

reculent.--J'ai envoyé il y a peu de jours à Champagny mes ordres pour

répondre à la note de l'Angleterre. Quant à l'Autriche, sa contenance

n'est que ridicule. Je laisse en Allemagne 100,000 hommes. J'en ai

150,000 en Italie et la moitié de ma conscription qui marche. D'ailleurs

ici la grosse besogne est déjà faite.--Le ministre de Russie à Madrid a

été insulté par la canaille qui s'est amusée à pendre et à traîner dans

les rues deux Français qui étoient à son service, mais dans peu de jours

il sera délivré. Sur ce, je prie Dieu, etc.

À Madrid, le 5 décembre 1808.

M. de Caulaincourt, nous sommes à Madrid depuis hier. Les bulletins vous

feront connoître les événements qui se sont passés depuis le combat de

Burgos, la bataille d'Espinosa et de Tudela, et les combats de

Somo-Sierra et du Retiro. Les Anglais ont eu la lâcheté de venir jusqu'à

l'Escurial, d'y rester plusieurs jours, et, à la première nouvelle que

j'approchois du (_sic_) Somo Sierra, de se retirer, abandonnant la

réserve espagnole.--On me dit que l'ambassadeur de Russie est parti il y

a trois semaines pour Carthagène, où il a dû s'embarquer pour Trieste et

pour la France. Le temps ici est superbe; c'est absolument le mois de

mai. Nos colonnes se dirigent sur Lisbonne.

Madrid, le 10 décembre 1808.

M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint le rapport qu'on m'a fait

sur le vaisseau russe. Vous le communiquerez ou vous ne le communiquerez

pas à l'Empereur, selon que cela vous conviendra.

À Valladolid, le 7 janvier 1809.

M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 8 décembre. Les bulletins

se sont succédé avec rapidité. Les nouvelles de Constantinople, les

nouvelles d'Autriche et aussi le besoin de me rapprocher de France m'ont

rappelé au centre, car il y a d'ici à Lugo 100 lieues, ce qui en feroit

200 pour le retour des estafettes. J'ai laissé le duc de Dalmatie avec

30,000 hommes pour suivre la retraite des Anglais; le maréchal Ney est

en seconde ligne sur les montagnes qui séparent la Galice du royaume de

Léon. Le duc de Dalmatie doit être à Lugo. Il est probable que, lorsque

vous recevrez cette lettre, je sois de retour à Paris. Dites à

l'Empereur qu'en Italie et en Dalmatie j'ai 150,000 hommes à opposer à

l'Autriche, non compris l'armée de Naples; que j'ai 150,000 hommes sur

le Rhin, et, en outre, 100,000 hommes de la Confédération; qu'enfin au

premier signal je puis entrer avec 400,000 hommes en Autriche; que ma

garde est aujourd'hui à Valladolid, où je la laisse reposer huit jours,

et que je la dirigerai ensuite sur Bayonne; que je suis prêt à me porter

sur l'Autriche, si cette puissance ne change pas de conduite, et que si

ce n'eût pas été pour ne rien faire de contraire à notre alliance, déjà

je me serois mis en guerre avec cette puissance, car les affaires

d'Espagne qui m'occupent 200,000 hommes ne m'empêchent pas de me croire

deux fois plus fort que l'Autriche, quand je suis sûr de la Russie; que

le seul mal que je voye, c'est que cela coûte beaucoup d'argent; que je

viens de lever encore 80,000 hommes; que je désire que nous prenions

enfin le ton convenable avec l'Autriche. Je l'ai proposé à Erfurt.

Autrement nous ne pourrons terminer rien de bon sur les affaires de

Turquie. Nous aurions peut-être eu la paix, sans les espérances que les

Anglais ont fondées sur les dispositions de l'Autriche.--Quant aux deux

vaisseaux russes à Toulon, il n'y a pas de doute qu'ils seront payés. Je

viens encore d'écrire à ce sujet.--Vous pouvez assurer qu'il n'y a plus

d'armée espagnole; si tout le pays n'est pas entièrement soumis, c'est

qu'il y a beaucoup de boue, et qu'il faut beaucoup de tems, mais tout se

termine. Sur ce, je prie Dieu, etc.

À Valladolid, le 14 janvier 1809.

M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint la lettre que je voulois

écrire à l'Empereur; mais j'ai trouvé qu'il y avoit beaucoup trop de

choses pour une lettre qui reste. Je vous l'envoye pour que vous vous en

serviez comme d'instruction générale. J'écrirai à l'Empereur une lettre

moins signifiante. Sur ce, je prie Dieu, etc.

_Projet de lettre à l'empereur Alexandre, transformé en instruction pour

l'ambassadeur._

Monsieur mon frère, il y a bien longtems que je n'ai écrit à V. M. I. Ce

n'est pas cependant que je n'aie souvent pensé, même au milieu du

tumulte des armes, aux moments heureux qu'elle m'a procurés à Erfurt.

J'ai espéré pendant un moment annoncer à V. M. la prise de l'armée

anglaise; elle n'a échappé que de douze heures; mais des torrents qui,

dans des tems ordinaires, ne sont rien, ont débordé par les pluies, et

des contrariétés de saison ont retardé ma marche de 24 heures. Les

Anglais ont été vivement poursuivis. On leur a fait 4,000 prisonniers

anglais et tout le reste du corps de la Romana; on leur a pris 18 pièces

de canon, 7 à 800 chariots de munitions et de bagages et même une partie

de leur trésor; on les a obligés à tuer eux-mêmes leurs chevaux, selon

leur bizarre coutume. Les chemins et les rues des villes en étoient

jonchés. Cette manière cruelle de tuer de pauvres animaux a fort

indisposé les habitans contre eux. Je les ai poursuivis moi-même

jusqu'aux montagnes de la Galice. J'ai laissé ce soin au maréchal Soult.

J'ai l'espérance que si les vents leur sont contraires, ils ne pourront

s'embarquer. Ils ne rembarqueront pas de chevaux; il ne leur en reste

pas quinze ou dix-huit cents. Le Roi fait après-demain son entrée à

Madrid. La menace de les traiter en pays conquis et la crainte de perdre

leur indépendance a fort agi sur eux. Ils n'ont plus d'armée. Si l'on

n'a pas occupé tout le pays, c'est que le pays est grand et qu'il faut

du tems.

Quand Votre Majesté lira cette lettre, je serai rendu dans ma capitale.

Ma garde et une partie de mes vieux cadres sont en mouvement rétrograde

sur Bayonne. Je voulois former mon camp de Boulogne qui auroit donné

beaucoup d'inquiétude aux Anglais, mais les armemens de l'Autriche m'en

ont empêché. J'avois réuni 20,000 hommes à Lyon pour les embarquer sur

mon escadre de Toulon et menacer les Anglais de quelque expédition

d'Égypte ou de Syrie qu'ils redoutent beaucoup; les armemens de

l'Autriche m'en ont encore empêché. Je vais leur faire passer les Alpes

et les faire entrer en Italie. J'ai des preuves certaines que l'Autriche

a pris l'engagement de ne pas reconnaître le roi Joseph. Son chargé

d'affaires a suivi les insurgés. Il a fui de Madrid et il est à Cadix.

J'ai des preuves certaines que l'Autriche avoit promis de fournir 20,000

fusils aux insurgés. L'espérance de l'Angleterre étoit de soutenir les

troubles de l'Espagne, de nous faire rompre avec la Turquie et de faire

déclarer l'Autriche et avec la Suède de contre-balancer notre puissance.

J'ai regret que Votre Majesté n'ait pas adopté à Erfurt des mesures

énergiques contre l'Autriche. La paix avec l'Angleterre sera impossible,

tant qu'il y aura la plus légère probabilité d'exciter des troubles sur

le continent. Votre Majesté comprendra aisément que je n'attache aucune

importance à la reconnoissance du roi Joseph par l'Autriche. J'en

attache bien davantage à ce qu'elle désarme et fasse cesser l'état

d'inquiétude où elle tient l'Europe. Je prévois que la guerre est

inévitable, si Votre Majesté et moi ne tenons envers l'Autriche un

langage ferme et décidé, et si nous n'arrachons son faible monarque du

tourbillon d'intrigues anglaises où il est entraîné. Votre Majesté sait

le peu de cas que je fais de ses forces et de ses armes. Qui les connoît

mieux que Votre Majesté? Il n'en est pas moins vrai que l'Europe est en

crise, et il n'y aura aucune espérance de paix avec l'Angleterre que

cette crise ne soit passée. Si l'Autriche veut la paix, Votre Majesté et

moi la garantissons; qu'elle désarme; qu'elle reconnoisse la Valachie,

la Moldavie, la Finlande sous la domination de Votre Majesté, et qu'elle

cesse de faire un obstacle aux intérêts de nos deux puissances. Si au

contraire elle s'y oppose, qu'une démarche soit faite de concert par nos

ambassadeurs, et qu'ils quittent à la fois. L'Empereur ne les laissera

pas partir, et la paix sera rétablie. S'il est assez aveugle pour les

laisser partir, que vous et moi prenions des arrangemens pour en finir

avec une puissance qui, depuis quinze ans toujours vaincue, trouble

toujours la tranquillité du continent et flatte en secret le penchant de

l'Angleterre. Mon désir est sans aucun doute celui de Votre Majesté,

c'est que l'Autriche soit heureuse, tranquille, qu'elle désarme et

n'intervienne près de moi que par des moyens concilians et doux, et non

par la force. Si cela est impossible, il faut la contraindre par les

armes: c'est le chemin de la paix. Votre Majesté voit que je lui parle

clairement. Des intelligences très directes me font connoître que

l'Angleterre étoit déjà très alarmée de la marche de mes divisions sur

Boulogne. L'Autriche lui a rendu un service essentiel en m'obligeant à

la contremander. Votre Majesté est sans doute bien persuadée du principe

qu'un seul nuage sur le continent empêchera les Anglais de faire la

paix: or il ne doit pas y en avoir si nous sommes unis de coeur,

d'intérêts et d'intentions; mais il faut de la confiance et une ferme

volonté.

À Valladolid, ce 14 janvier 1809.

M. de Caulaincourt, je reçois à l'instant même votre lettre du 20

décembre. Je vous expédie de Ponthon, parce qu'il m'a paru qu'il étoit

agréable à l'Empereur. L'Empereur peut l'employer comme il lui plaira et

autant de tems qu'il voudra.--Nous sommes entrés le 9 à Lugo. Le duc de

Dalmatie étoit le 9 à Betanzos, près de la Corogne. Les Anglais ont

perdu près de la moitié de leur armée, 600 voitures de munitions et de

bagages et 3 ou 4,000 prisonniers. Le corps de la Romana est entièrement

détruit et dispersé. Vous pouvez croire exactement les bulletins, ils

disent tout. Le Roi fait son entrée solennelle dans Madrid dans quatre

jours. La nation est bien changée depuis deux mois; elle est lasse de

tous ces mouvemens populaires et bien désireuse de voir un terme à tout

ceci. Je vous ai fait connoître que du moment que l'on vouloit

considérer le duc d'Oldenbourg comme étant de la famille impériale, il

n'y avoit pas l'ombre de difficulté. Si l'Empereur lui donne le titre

d'Altesse Impériale, tout est terminé; même à Paris il seroit traité

comme tel. L'empereur de Russie peut faire ce qu'a fait l'empereur

d'Autriche et ce que j'ai fait moi-même. Tous les membres d'une famille

sont traités dans les cours étrangères de la même manière qu'ils sont

traités dans leurs cours respectives. Ce principe détruit tout obstacle.

Vous avez eu tort de faire la moindre difficulté là-dessus. Chacun est

maître de faire pour sa famille les lois qu'il veut, et, du moment

qu'elles sont faites à titre de famille, aucun ambassadeur ne peut se

mettre de pair. Vous ne devez pas céder le pas au prince d'Oldenbourg,

pas à son père, mais au beau-frère de l'empereur de Russie, s'il lui

donne ce rang dans sa cour. Mais en voilà assez sur cet objet.--Quant à

l'Autriche, ce qui arrive, je l'avois prévu. Si l'Empereur avoit voulu

parler ferme à Erfurt, cela ne seroit pas arrivé. Elle avoit promis de

fournir des armes aux insurgés, et déjà des convois étoient près de

partir de Trieste. Elle a des engagemens secrets avec l'Angleterre et

n'attend que l'affaire de la Porte pour se déclarer. L'Empereur peut

compter là-dessus. La guerre est inévitable sur le continent si

l'Empereur ne parle pas haut. L'Autriche tombera à nos genoux, si nous

faisons une démarche ferme de concert, et menaçons de retirer nos

ministres si l'on n'accorde pas ce que nous demandons. La reconnoissance

du roi Joseph n'est rien par elle-même. Elle n'est importante que parce

qu'un refus encourage l'Angleterre et fait présager des troubles sur le

continent. Le désarmement de l'Autriche, voilà le principal. L'Autriche

ne peut dire que cet armement soit un état militaire permanent. Elle n'a

pas les moyens de le soutenir. Elle met l'Europe en crise; elle en

payera les pots cassés.--Pour vous seul: quand vous lirez ceci, je serai

à Paris. Je compte y être de retour le 20 de ce mois. Toute ma garde est

réunie à Valladolid, et 2,000 de mes chasseurs à cheval sont à Vittoria.

Je viens d'ordonner une levée de 80,000 hommes de la conscription de

cette année. Je suis prêt à tout. Mais notre alliance ne peut maintenir

la paix sur le continent qu'avec un ton décidé et une ferme

résolution.--Quant aux affaires de Prusse, je ne sais de quoi vous me

parlez. Le traité avec la Prusse est antérieur aux conférences d'Erfurt

et on n'y a rien changé depuis. J'ai demandé que M. de Romanzoff restât

à Paris jusqu'au 1er février. Je désire le voir à Paris, et nous verrons

s'il convient de faire une nouvelle démarche. Les affaires ont été ici

aussi bien qu'on pouvoit le désirer. J'avois manoeuvré de manière à

enlever l'armée anglaise; deux accidens m'en ont empêché: 1° le passage

du Puerto de Guadarrama qui est une montagne assez haute et tellement

impraticable quand nous l'avons passée qu'elle a apporté deux jours de

retard dans notre marche. J'ai été obligé de me mettre à la tête de

l'infanterie pour la faire passer. L'artillerie n'est passée que

dix-huit heures après. Nous avons trouvé des pluies et des boues qui

nous ont encore retardés douze heures. Les Anglais n'ont échappé que

d'une marche. Je doute que la moitié s'embarque; s'ils s'embarquent, ce

sera sans chevaux, sans munitions, bien harassés, bien démoralisés, et

surtout avec bien de la honte. Du moment que je serai à Paris, je vous

écrirai. Sur ce, je prie Dieu, etc.

À Paris, ce 6 février 1809.

M. de Caulaincourt. Je reçois vos lettres des 15 et 17 janvier. Je vois

avec peine que votre santé est altérée... Je crois que M. de Romanzoff

reste encore ici quelques jours. Nous venons de recevoir des nouvelles

d'Angleterre. Nous voulons voir s'il est possible d'en tirer quelque

chose. M. de Romanzoff les envoye à l'Empereur.--Ma dernière

conscription de 80,000 hommes sera toute sur pied avant quinze jours, de

sorte que j'aurai en Allemagne autant de troupes qu'avant que j'en eusse

retiré pour mon armée d'Espagne. En Italie, je vais y avoir une armée,

la plus forte que j'y aye eue. Je vous ai mandé que la conduite de

l'Autriche m'avoit empêché de former mes camps de Boulogne, de Brest et

de Toulon. Ces trois camps eussent porté l'épouvante en Angleterre,

parce que j'aurois menacé toutes ses colonies.--L'Autriche devient tous

les jours de plus en plus bête, et je suis persuadé qu'il y aura

impossibilité de faire du mal à l'Angleterre, sans obliger d'abord cette

puissance à désarmer. Sur ce, je prie Dieu, etc.

Paris, le 23 février 1809.

M. de Caulaincourt, j'ai reçu vos lettres du 5 février. Les différentes

lettres que vous avez reçues depuis mon arrivée à Paris vous auront fait

connoître la position des choses. L'Angleterre a fait sa paix avec la

Porte. C'est une suite des intelligences de l'Autriche avec

l'Angleterre. La mission anglaise a été reçue en triomphe à

Constantinople par l'internonce. L'Empereur sera aussi indigné que moi

de cette violation de la neutralité et des égards que nous doit

l'Autriche. Les armemens de cette puissance continuent de tous côtés.

Mes troupes, qui marchoient sur Boulogne, sur Toulon et sur Brest, où

avec une escadre elles devoient menacer l'Angleterre et ses colonies,

viennent de rétrograder, et tout est en mouvement pour former un camp

d'observation de 80,000 hommes à Strasbourg. Le duc de Rivoli commandera

ce camp d'observation. Le général Oudinot s'est porté avec son corps à

Augsbourg. Vous savez que ce corps est composé de 12,000 hommes des

compagnies de grenadiers et de voltigeurs des 4es bataillons; les quatre

basses compagnies de ces bataillons sont en marche pour les rejoindre,

ce qui portera ce corps avec la cavalerie à près de 40,000 hommes. J'ai

requis les troupes de Mecklembourg-Schwerin pour garder la Poméranie

suédoise, et j'ai ordonné la réunion de tous les corps de l'armée du

Rhin, composée des anciens corps des maréchaux Davoust et Soult, formant

30 régimens d'infanterie. Toutes les troupes de la Confédération sont

prêtes. Mon armée d'Italie est au grand complet. Ma conscription se lève

ici avec la plus grande activité. Dans cette situation de choses, je

puis entrer s'il le faut en Autriche au mois d'avril, avec des forces

doubles nécessaires pour la soumettre. Néanmoins je n'en ferai rien que

mon concert ne soit parfait avec la Russie; mais il est impossible de

jamais songer à la paix avec l'Angleterre, si nous ne sommes point sûrs

de l'Autriche. Si j'avois dans ce moment 80,000 hommes à Boulogne,

30,000 hommes à Flessingue, 30,000 hommes à Brest, 30,000 hommes à

Toulon, comme je comptois le faire, l'Angleterre seroit dans la plus

fâcheuse position.

J'ai à Flessingue, à Brest et à Toulon de grands moyens d'embarquement,

et quoique ma marine soit inférieure à celle de l'Angleterre, elle n'est

pas nulle. J'ai 60 vaisseaux armés dans mes rades et autant de frégates.

Une de ces expéditions qui s'échapperoit pour les Indes ou pour la

Jamaïque, ou deux escadres qui se réuniroient feroient le plus grand mal

à l'Angleterre. Les ridicules armements de l'Autriche ont paralysé tous

ces moyens. Voilà ce qu'il faut que vous vous étudiiez à bien faire

sentir à l'Empereur, qu'un armement de l'Autriche est la même chose

qu'un traité d'alliance qu'elle feroit avec l'Angleterre; il forme même

une diversion plus importante que la guerre, parce que la guerre seroit

bientôt finie; plus coûteuse, parce que l'Autriche en payeroit les

frais; que je ne me refuse pas à attendre quelques mois, mais qu'il ne

seroit pas juste que le résultat de mon alliance avec la Russie fût de

paralyser mes moyens et de me tenir dans une situation ruineuse,

pénible, et n'ayant aucun but. Qu'allègue l'Autriche? Qu'elle est

ménacée? Mais l'étoit-elle davantage quand je tirois d'Allemagne la

moitié de mes troupes pour les porter en Espagne, à 500 lieues d'elle,

et que j'éloignois le reste de mon armée de la Silésie? Pour plaire à la

Russie je me suis dessaisi de ces garants contre l'Autriche. Il est tems

que cela finisse. Notre alliance devient méprisable aux yeux de

l'Europe. Elle n'a pas l'avantage de lui procurer le bienfait de la

tranquillité. Et les résultats que nous essuyons à Constantinople sont

aussi déshonorants que contraires aux intérêts de nos peuples. Il faut

donc que l'Autriche désarme réellement; que je puisse dans le courant de

l'été faire rétrograder mes troupes; que j'aye la sécurité d'exposer 25

à 30,000 hommes sur la mer et même à des chances défavorables, sans

craindre d'avoir au moment même une guerre continentale. Il faut que le

désarmement de l'Autriche soit non simulé, mais réel. Il faut que

l'Autriche rappelle son internonce de Constantinople et cesse ce

commerce scandaleux qu'elle entretient avec l'Angleterre. À ces

conditions, je ne demande pas mieux de garantir l'intégrité de

l'Autriche contre la Russie et que la Russie la garantisse contre moi.

Mais si ces moyens sont inutiles, il faut alors marcher contre elle, la

désarmer, ou en séparer les trois couronnes sur la tête des trois

princes de cette Maison, ou la laisser entière, mais de manière qu'elle

ne puisse mettre sur pied que cent mille hommes, et, réduite à cet état,

l'obliger à faire cause commune avec nous contre la Porte et contre

l'Angleterre.--Mon escadre de Brest a mis à la voile; celles de Lorient

et de Rochefort également, et j'aurai bientôt quelque événement maritime

à vous annoncer. Si je n'eusse pas appris en Espagne les mouvemens de

l'Autriche, et si mes troupes n'eussent pas été obligées de (un mot

passé) de Metz et de Lyon, mes escadres seroient parties avec 20,000

hommes de débarquement.

À Paris, le 6 mars 1809.

M. de Caulaincourt, j'ai reçu votre lettre du 3 février. J'ai vu avec

plaisir les détails que vous me donnez sur la présentation de M. de

Schwartzenberg. Cette fameuse lettre à l'empereur d'Autriche dont on se

plaint, M. de Romanzoff l'a entre les mains. Si vous ne la connoissez

pas encore, vous pouvez lui en demander la communication. Quant aux

propos que j'ai tenus à M. de Vincent, ils sont dans le même sens que

ceux que j'ai tenus à M. de Metternich devant tout le corps

diplomatique. L'Autriche auroit-elle cherché ses principes de conduite

dans la fable du Loup et de l'Agneau? Il seroit curieux qu'elle m'apprît

que je suis l'agneau, et qu'elle eût envie d'être le loup. Le Sr de

Champagny vous a expédié un courrier qui vous porte sa conversation avec

M. de Metternich. Vous aurez soin de montrer cette pièce à l'Empereur.

Je vous envoye une lettre de Dresde qui vous fera connoître jusqu'à quel

point on est alarmé à la Cour de Saxe; il en est de même à celle de

Bavière.--Après la déclaration de M. de Metternich, j'ai dû faire

marcher mes troupes qui étoient en route pour le camp de Boulogne, pour

Brest et pour Toulon, mais que les mouvemens insensés de l'Autriche

m'avoient obligé de faire arrêter sur la Saône et la Meurthe. Depuis

cette déclaration tout est en mouvement sur tous les points de la

France. Le 20 mars, le duc de Rivoli sera à Ulm avec 20 régimens

d'infanterie, 10 régimens de cavalerie et 60 pièces de canon. Le général

Oudinot, avec un corps double de celui qu'il avoit dans les campagnes

précédentes, c'est-à-dire 18,000 hommes d'infanterie, 8,000 de cavalerie

et 40 pièces de canon, est à Augsbourg. Le duc d'Auerstædt, avec 4

divisions d'infanterie formées de 20 régimens, une division composée de

tous les régimens de cuirassiers, et 15 régimens de cavalerie légère,

est à Bamberg, Bayreuth et Würtzbourg. Les troupes bavaroises forment 3

divisions qui campent à Munich, Straubingen et Landshut: cette année est

de 40,000 hommes, et sera commandée par le duc de Dantzig. Les

Wurtembergeois sont rassemblés à Neresheim; les troupes de

Hesse-Darmstadt à Mergentheim; celles de Bade, au nombre de 6,000

hommes, sont à Pforzheim. L'armée saxonne, forte de 30,000 hommes, se

réunit à Dresde. Le prince de Ponte-Corvo s'y porte avec des troupes de

Saxe. Le roi de Westphalie commandera une réserve prête à se porter

partout où cela sera nécessaire. Le prince Poniatowski commande les

Polonais qui appuyent leur gauche à Varsovie et étendent leur droite

jusque devant Cracovie. Dans peu de jours je fais partir de Paris 1,500

chevaux de ma garde, ainsi que 3,000 hommes d'infanterie. Tout le reste

est en route. La tête a déjà passé Bordeaux. Mon année de Dalmatie

campera sur les confins de la Croatie, ayant son quartier général à

Zara, où elle a un camp retranché et des vivres pour une année. L'armée

d'Italie, composée de 6 divisions d'infanterie française et de 2

divisions d'infanterie italienne, sera réunie à la fin de mars dans le

Frioul. Elle approche de 100,000 combattans. Les Autrichiens

s'apercevront que nous n'avons pas tous été tués sur le fameux champ de

bataille de Roncevaux. Tout ce qui arrive de Vienne n'est que folie. Je

compte que l'empereur Alexandre tiendra sa promesse et fera marcher ses

armées. Alors, si l'Autriche veut en tâter, j'ai fort en idée que nous

pourrons nous réunir à Vienne.--Le Sr de Champagny vous expédiera demain

un courrier par lequel vous recevrez la note qui va être remise à M. de

Metternich: elle vous fera connoître l'état de la question.--Les Anglais

ont publié les pièces de la négociation et la lettre d'Erfurt. Tout cela

est tronqué et falsifié; ce qui m'oblige à faire une communication au

Sénat afin de rétablir le texte de toutes ces pièces.--Ayez le ton haut

et ferme envers M. de Schwartzenberg. L'état actuel des choses ne peut

durer. Je veux la paix avec l'Autriche, mais une paix solide et telle

que j'ai droit de l'exiger après avoir sauvé trois fois l'indépendance

de cette puissance.

J'ai fait sortir ma flotte de Brest. J'avois pour but de faire débloquer

Lorient, afin d'en faire sortir cinq vaisseaux que j'envoye dans les

colonies. Cette première opération a réussi. Secondement, la flotte

devoit se rendre à Rochefort pour se joindre à l'escadre de l'isle d'Aix

et s'emparer de quatre vaisseaux anglais qui avoient eu la sottise de

venir mouiller dans la rade du Pertuis-Breton. Mon imbécile de

contre-amiral s'est amusé à chasser quatre vaisseaux ennemis qu'il a

rencontrés sur sa route, ce qui a donné aux quatre autres vaisseaux qui

étoient à l'ancre le tems d'être avertis et de gagner le large. On ne

les a manqués que de quelques heures, et leur prise eût été infaillible

sans cette perte de tems; mais la jonction a eu lieu à l'isle d'Aix, et

j'y ai 16 vaisseaux de ligne et 5 frégates. Si le camp de Boulogne avoit

été formé, si j'avois eu 16,000 hommes à Brest et 30,000 à Toulon, je

donnois de la besogne aux Anglais: c'est ce que j'espérois de mon

alliance avec la Russie.

Vous avez vu dans le _Moniteur_ deux lettres du gazetier de Vienne au

rédacteur de la _Gazette de Hambourg_. Ces lettres paroissent peu

importantes au premier abord; mais, pour les hommes qui veulent

réfléchir, c'est une manière de correspondre avec l'Angleterre et

d'entretenir les espérances des ennemis de la France en étalant les

forces de la Maison d'Autriche.--On y parle des dispositions peu

favorables de la Russie, parce qu'on sait qu'il ne seroit pas possible

d'en imposer à cet égard, et qu'en avouant sans détour son alliance avec

la France, on veut persuader que l'Autriche est en état de soutenir la

lutte contre ces deux empires.--L'Autriche doit désarmer tout à fait et

se contenter de nos garanties réciproques, ainsi que M. de Romanzoff

l'avoit proposé.--Quant aux provinces de cette monarchie vaincue, je

n'en veux rien pour moi: nous en ferons ce que nous jugerons convenable.

On pourroit séparer les trois couronnes de l'empire d'Autriche, ce qui

seroit également avantageux à la France et à la Russie, puisque cette

opération affoibliroit en même tems la Hongrie, qui menace la Pologne,

le royaume de Bohême, qui jalousera longtems les pays de la

Confédération, et l'Autriche, qui regrette sa domination sur l'Italie.

Quant à la crainte qu'on pourroit inspirer de moi à la Russie, ne

sommes-nous pas séparés par la Prusse, à qui j'ai rendu intactes des

places que je pouvois démanteler, et ne sommes-nous pas aussi séparés

par les États de l'Autriche?--Lorsque ces derniers États auront été

ainsi divisés, nous pourrons diminuer le nombre de nos troupes,

substituer à ces levées générales qui tendent à armer jusqu'aux femmes

un petit nombre de troupes régulières et changer ainsi le système des

grandes armées qu'a introduit le feu roi de Prusse. Les casernes

deviendront des dépôts de mendicité, et les conscrits resteront au

labourage.--La Prusse en est déjà là: il faut en faire autant de

l'Autriche. Quant à l'exécution, je me charge de tout, soit que

l'empereur Alexandre veuille venir me joindre à Dresde à la tête de

40,000 hommes, soit qu'il marche directement sur Vienne avec 60 ou

80,000 hommes. Dans toutes les hypothèses, je me charge de faire les

trois quarts du chemin.--Si les choses en venoient au point que vous

eussiez besoin de signer quelque chose de relatif à la séparation des

trois États, vous pouvez vous y regarder comme suffisamment

autorisé.--Si l'on veut même après la conquête garantir l'intégrité de

la Monarchie, j'y souscrirai également, pourvu qu'elle soit entièrement

désarmée. J'ai été de bonne foi à Vienne, je pouvois démembrer

l'Autriche. J'ai cru aux promesses de l'Empereur et à l'efficacité de la

leçon qu'il avoit reçue. J'ai pensé qu'il me laisseroit me livrer

entièrement à la guerre maritime. L'expérience, depuis trois ans, m'a

prouvé que je me suis trompé, que la raison et la politique ne peuvent

rien contre la passion et l'amour-propre humilié. Il seroit possible que

la Pologne autrichienne pût devenir un objet d'inquiétude à

Saint-Pétersbourg, mais elle n'est un obstacle à rien.--On pourroit la

partager entre la Russie et la Saxe, ou bien en former un État

indépendant.--L'empereur Alexandre doit être convaincu par la

déclaration du roi d'Angleterre que, tant qu'il aura l'espoir de

brouiller le continent, il n'y aura point de paix maritime, et que si

l'Autriche ne consent pas à désarmer et qu'on perde du tems, c'est

autant de tems de gagné pour l'Angleterre et de perdu pour l'Europe.

Cependant un, deux ou trois mois me sont égaux; mes troupes resteront

campées en Allemagne jusqu'à ce que mon concert avec la Russie soit bien

établi.--Nous sommes encore dans le mois de mars: on peut parlementer

jusqu'au mois d'août; mais à cette époque il faut que l'Autriche ait

pris son parti ou qu'on l'y force. L'honneur de nos couronnes l'exige,

et l'intérêt du monde nous en fait la loi. Sur ce, je prie Dieu, etc.

À Malmaison, le 21 mars 1809.

M. de Caulaincourt, j'ai reçu votre lettre du 28 février avec les pièces

qui y étoient jointes. Plusieurs courriers de M. de Champagny ont dû

vous porter le résumé de la conversation de ce ministre avec M. de

Metternich et la copie de la note qu'il lui a passée quelques jours

après.--Voici la situation des choses dans ce moment. L'Autriche a reçu

de l'argent par Trieste: cet argent ne peut venir que d'Angleterre;

l'Autriche fomente la Turquie: elle a couvert de ses troupes la Bohême,

l'Inn, la Carinthie, la Carniole. Il est impossible que l'Empereur ne

soit pas instruit par Vienne de toutes les folies qu'on fait en

Autriche. M. de Champagny vous envoie la copie en allemand de la

proclamation du prince Charles, qui équivaut à une déclaration de

guerre. Cependant le langage de M. de Metternich est toujours paisible,

et il n'a encore fait aucune déclaration. Des agens subalternes ayant

sondé le cabinet de Vienne pour savoir s'il y auroit quelque chose à

craindre pour la Maison régnante de Saxe, la guerre venant à être

déclarée, au lieu de répondre qu'il n'y avoit pas de sujet de guerre, on

s'est empressé d'assurer que le roi de Saxe et sa famille n'avoient rien

à redouter et qu'ils seroient respectés. Vous voyez que depuis le 28

février les choses ont beaucoup empiré. M. de Romanzoff doit être arrivé

depuis longtemps à Saint-Pétersbourg. Il y aura apporté une opinion

conforme à la mienne. Je ne pense pas à attaquer; mais, dans la

circonstance actuelle, je crois qu'il est important de prendre des

mesures pour que les troupes russes fassent un mouvement et que le

chargé d'affaires russe à Vienne soit rappelé si les Autrichiens

dépassent leurs frontières. Il faut que cet ordre soit connu de M. de

Schwartzenberg et qu'il soit notifié à Vienne. Le Ministère autrichien

est persuadé que la Russie ne fera rien et qu'elle restera neutre dans

cette guerre, quand même elle la déclareroit. Vous sentez combien cela

seroit contraire à l'honneur de la Russie et funeste à la cause

commune.--Voici ma position militaire: L'armée saxonne est réunie autour

de Dresde et le prince de Ponte-Corvo doit y être rendu pour en prendre

le commandement. Le duc d'Auerstædt à son quartier général à Würtzbourg,

et son corps d'armée occupe Bayreuth, Nuremberg, Bamberg. Le corps

d'Oudinot est sur le Lech. Le duc de Rivoli a son corps cantonné autour

d'Ulm. Les Wurtembergeois sont à Neresheim. Les Bavarois sont à Munich,

Straubing et Landshut. Le général du génie Chambarlhac est à Nassau, où

il fait une tête de pont pour assurer le passage de l'Inn. On travaille

à fortifier les places de Kuffstein, Cronach, Pforzheim. Les Polonais

doivent se réunir sous Varsovie et le long de la Pilica. Les dépôts se

remplissent de tous côtés. Aucune communication officielle n'est faite

ici, et il n'y a encore rien de raisonnable d'imprimé, parce qu'on se

tait jusqu'au dernier moment. L'opinion du Sr Dodun, mon chargé

d'affaires à Vienne, et de la plupart des personnes qui sont dans cette

ville, est que l'Autriche sera entraînée outre mesure et qu'il n'est

plus en son pouvoir de s'arrêter, et que si la guerre peut être évitée,

ce n'est que par l'aspect formidable des forces de la Russie, qui ôte à

ces gens-là jusques à l'idée de la possibilité d'une chance en leur

faveur. Un général autrichien s'est embarqué à Trieste pour aller à

Londres concerter les opérations. Dans cette situation de choses, il

faut prévoir deux cas: 1° Si l'Autriche attaque, il n'y a pas de note à

faire; le chargé d'affaires russe doit quitter Vienne et les troupes

russes entrer sur-le-champ en Galicie et menacer d'attaquer la Hongrie,

pour contenir ce côté-là. S'il falloit juger par sa raison, tout porte à

penser que l'Autriche n'attaquera pas légèrement, voyant le nombre de

troupes françaises qui inondent l'Allemagne et qu'elle ne croyoit pas

voir revenir si promptement. Cependant, ce cas, il faut le prévoir, et

envoyer des instructions aux agens respectifs à Vienne. L'idée que la

légation russe partira sur-le-champ peut être une raison de retenir

l'humeur guerrière de la faction qui domine. Le second cas, c'est que

les choses restent dans la situation actuelle pendant les mois d'avril

et mai, et qu'on puisse pendant cet intervalle négocier. Dans ce cas,

la note que propose de remettre l'empereur de Russie me paraît bonne.

Sur ce, je prie Dieu, etc.

À Paris, ce 24 mars 1809.

M. de Caulaincourt, un courrier de M. de Champagny vous aura porté la

nouvelle de l'attentat commis par l'Autriche. Vous aurez vu également la

proclamation du prince Charles. Les mouvemens à Trieste et partout sont

les mêmes. On appelle à grands cris la guerre. Les événemens marchent

plus vite qu'on ne le croit à Saint-Pétersbourg. Vous ne me dites pas où

sont les troupes russes. Si la Russie ne marche pas, j'aurai seul

l'Autriche sur les bras et même les Bosniaques. Je l'ai dit suffisamment

à M. de Romanzoff. Les Anglais ont compté sur l'Autriche et sur la

Turquie et sur l'emploi de mes troupes en Espagne et de celles de

l'empereur de Russie en Finlande et en Turquie pour nous braver. C'est

le moment de faire voir le contraire.--Je considère le Sr Dodun comme

prisonnier à Vienne; je n'ai appris qu'hier à 4 heures après midi

l'arrestation de son courrier à Braunau. J'ai fait dire sur-le-champ à

M. de Metternich que je n'avois pas (mot illisible). Il me seroit

impossible de le voir. J'ai ordonné des représailles contre les

courriers autrichiens et que leurs dépêches fussent arrêtées jusqu'à ce

que les miennes soyent rendues. Je n'avois pas cru à un attentat si

imprévu, et je n'avois fait partir ni ma garde ni mes bagages. Mais ce

matin je me suis hâté de faire partir la cavalerie et l'artillerie de ma

garde et mes équipages de guerre. Il n'y a cependant rien de changé à la

position de mes troupes. Je ne veux point attaquer que je n'aie des

nouvelles de vous; mais tout me porte à penser que l'Autriche attaquera.

Faudra-t-il que le résultat de notre alliance soit que j'aie seul toute

l'Autriche à combattre et de plus quelques milliers de Bosniaques?

L'Empereur voudra-t-il que le résultat de son alliance soit de n'être

d'aucun poids et d'aucune utilité pour la cause commune? Quant aux

moyens, il me semble que l'Empereur a des troupes inutiles sur les

confins de la Transylvanie, à Pétersbourg et du côté de la Galicie. Tout

plan est bon, pourvu qu'il occupe une partie des forces autrichiennes.

Je vous ai écrit il y a quelques jours là-dessus. L'Empereur veut-il

m'envoyer un corps auxiliaire? Je me charge de le nourrir. Qu'il lui

fasse passer la Vistule entre Varsovie et Thorn, et qu'il l'approche de

Dresde. Veut-il entrer en Galicie ou en Transylvanie? Qu'il fasse

marcher les troupes qu'il a de ce côté. Pourquoi ne gêneroit-il pas les

communications avec l'Autriche et ne soumettroit-il pas ce pays à l'état

de malaise où nous sommes, l'Autriche et moi? Cette disposition de la

Russie pourroit l'effrayer.--La note de l'Empereur me paraît bonne.

S'il la fait remettre à M. de Schwartzenberg, vous pourrez en remettre

une pareille. Que l'Autriche désarme, et je suis content; mais elle

paroît décidée. La proclamation du prince Charles du 9 mars est

postérieure de huit jours à la réception de M. Schwartzenberg. Les

nouvelles que j'ai d'Angleterre sont positives: on est à Londres dans la

joye. Des agens autrichiens ont déjà insurgé quelques communes du Tyrol.

Le ministre de la Porte à Paris a reçu ordre de correspondre avec la

légation autrichienne et d'écrire par son canal. Les propos du public en

Autriche doivent être connus à Saint-Pétersbourg comme ils le sont ici.

Si quelque chose, je le répète, peut encore prévenir la guerre, ce dont

je commence à douter, car les Autrichiens ont perdu la tête, c'est: 1º

que la Russie se mette en demi-état d'hostilité avec eux, c'est-à-dire

marche sur les frontières de Transylvanie et de Galicie; et si elle veut

mettre un corps à ma solde, qu'elle l'envoye dans le duché de Varsovie:

dans ce cas vous ne le feriez pas passer par Varsovie; 2º que quelques

articles soyent mis dans les journaux de Pétersbourg sur les

proclamations du prince Charles et sur les articles de la _Gazette de

Pétersbourg_ relatifs à la Turquie; 3º que les Autrichiens commencent à

être gênés et maltraités dans les États russes. Cela se répandra dans la

monarchie et fera voir qu'on ne veut point de la guerre. Si quelque

chose peut-être est capable d'empêcher un éclat, ce sont ces

mesures.--Le langage des chargés d'affaires respectifs doit être qu'ils

ont l'ordre de quitter Vienne si l'Autriche commet la moindre hostilité:

mais peut-être ces mesures sont-elles trop tardives. Vous pensez bien

que je n'ai peur de rien. Cependant, après avoir perdu l'alliance de la

Turquie, après m'être attiré cette guerre avec l'Autriche pour la

conférence d'Erfurt, après que mon étroite alliance avec la Russie a

détaché du parti de la France le prince Charles, ennemi déclaré des

Russes, j'ai droit de m'attendre que, pour le bien de cette alliance et

pour le repos du monde, la Russie agisse vertement.--Mes armées d'Italie

seront toutes campées au 1er avril, et à la même époque mes armées

d'Allemagne seront en mesure. Je vous laisse les plus grands pouvoirs.

Si l'Empereur veut m'envoyer 4 bonnes divisions formant 45 à 60,000

hommes, qu'il les mette en marche et qu'il fasse connoître en même temps

que, l'Autriche continuant de menacer, il m'envoye ce secours. Cela

glacera d'effroi l'Autriche et l'Angleterre. On verra que l'alliance est

réelle et non simulée. Si l'Empereur lui-même veut agir avec ses armées,

il en a les moyens. En passant par la Galicie, il sera bientôt à Olmütz.

Là, son armée vivra bien, se ravitaillera, et menacera de près

l'Autriche en faisant une puissante diversion qui l'obligera à porter

60,000 hommes de ce côté. Par la Transylvanie, il peut menacer la

Hongrie et tenir en échec l'insurrection hongroise. Si nous sommes

sérieusement unis, nous ferons ce que nous voudrons. Vous êtes autorisé

à signer toute espèce de traité ou convention qu'on voudra proposer. Si

la Galicie est conquise, l'Empereur peut en garder la moitié, et l'autre

moitié peut être donnée au duché de Varsovie. Enfin je ne veux point

d'agrandissement. Je ne veux que la paix maritime, et l'Autriche armée

est un obstacle à cette paix.--En résumé, tout est en apparence de

guerre entre l'Autriche et moi, et cette apparence est publique; la même

apparence doit exister entre la Russie et l'Autriche. Mes armées sont

prêtes à marcher; les armées russes doivent être prêtes également à

marcher.--La voix de M. de Romanzoff à Vienne ne produiroit rien. On y

dit avec le plus grand sang-froid que les Russes sont occupés en

Turquie, en Finlande et en Suède, et que mes armées sont occupées en

Espagne et à Corfou. C'est sur ces chimères qu'ils bâtissent des succès;

égarement qui fait hausser les épaules aux hommes qui raisonnent. De

notre côté aussi il faut nous remuer. Je ne puis rien vous dire de plus;

vous comprenez aussi bien que moi la position des choses. Dites à M. de

Romanzoff que vous êtes autorisé à signer une note et à la remettre de

concert. Je partage le sentiment de l'Empereur et suis de l'avis de la

note qu'il veut faire présenter. Mais rien n'est efficace s'il ne prend

une attitude haute et sérieuse. L'irritation par suite de l'arrestation

du courrier est générale ici et ne peut s'exprimer. Sur ce, je prie

Dieu, etc.

Paris, le 9 avril 1809.

M. de Caulaincourt, je reçois vos lettres des 22 et 23 mars. Je suis

fort aise de ce que vous me mandez des dispositions de la Russie et

surtout de M. Romanzoff. Champagny vous envoye un courrier pour vous

faire connoître la situation des choses. Les Autrichiens, après s'être

rassemblés en Bohême, sont revenus sur Salzbourg. Ils rétrogradent

aujourd'hui sur Wels. Ils sont fort surpris de la force de mes armées, à

laquelle ils ne s'attendoient pas. Effectivement, soit en Dalmatie, soit

en Italie, soit sur le Rhin, je leur opposerai 400,000 hommes. Tout est

en état. Le prince de Neuchâtel est au quartier général. Daru, tout le

monde est à l'armée. Une partie de ma garde et mes chevaux sont arrivés

il y a deux jours à Strasbourg. L'autre partie est ici ou arrive

d'Espagne. J'ai augmenté ma garde de deux régiments de tirailleurs et de

quatre régiments de conscrits. Je vous ai écrit par ma lettre du 24 mars

que si l'Empereur vouloit m'envoyer trois ou quatre divisions, du moment

qu'elles auroient passé la Vistule je me chargerais de leur nourriture

et de leur entretien; que, s'il veut agir isolément, il fasse marcher

un corps de troupes sur la Galicie. Un aide de camp du duc de Sudermanie

arrive demain à Paris. Je vous expédierai dans quelques jours un nouveau

courrier. J'attends d'attendre l'effet qu'aura fait la révolution de

Suède en Russie. Je vous envoyé l'ordre que j'ai donné au commandant de

l'escadre russe à Trieste.

Paris, le 10 avril 1809[669].

M. de Caulaincourt, il résulte des mouvemens des Autrichiens et des

lettres que j'ai interceptées qu'ils commenceront les hostilités au plus

tard du 15 au 20. Le prince Kourakine m'a remis ce matin la lettre de

l'Empereur. J'ai reçu du duc de Sudermanie une lettre que j'ai montrée à

Kourakine. J'attendrai pour lui répondre si je recevrai encore des

nouvelles de Russie. Toutefois ma réponse sera vague. Champagny vous

écrit plus en détail. Si l'Empereur ne se presse pas d'entrer en pays

ennemi, il ne sera d'aucune utilité. Ses généraux seront prévenus du

moment où les hostilités auront commencé, quoique je pense que vous en

serez instruit avant par le chargé d'affaires russe à Vienne. Il paraît

par les lettres interceptées que l'empereur d'Autriche se rend lui-même

à un quartier général, probablement à Salzbourg.

[Note 669: À dater de cette lettre cesse la correspondance directe

de Napoléon avec son ambassadeur en Russie.]

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 68 / 102 题