IV

Napoléon décida alors de recevoir Balachof et le fit mander à son

quartier général; c'était un trophée qu'il présenterait aux Polonais, à

défaut d'autres; l'armée et la population pourraient croire que l'envoyé

du Tsar venait en suppliant, attestant par sa présence que la Russie

s'avouait vaincue avant d'avoir tenté la lutte. Le 30 juin, Balachof

avait été ramené à Wilna; on l'y logea dans la maison du prince de

Neufchâtel, où celui-ci le fit prier «de se considérer comme chez

lui[649]», et il fut prévenu que l'Empereur allait incessamment lui

donner audience.

[Note 649: Rapport de Balachof.]

L'apparente négociation dont Alexandre avait pris l'initiative ne

pouvait aboutir qu'à une controverse rétrospective, à une altercation

vaine. En souscrivant à la condition posée par son rival en termes

absolus, en ramenant ses troupes en deçà du Niémen, Napoléon n'eût pas

seulement meurtri et supplicié son orgueil; reconnaissant aux yeux de

tous son impuissance, signalant son erreur, il eût détruit son prestige,

rompu l'enchantement qui liait tant de peuples à sa fortune, encouragé

les Russes à l'offensive et l'Europe à la révolte. Il est hors de toute

vraisemblance que l'idée d'un recul l'ait même effleuré. Les débuts

manqués de la campagne l'avaient incontestablement affecté: on le voyait

parfois «sérieux, préoccupé, sombre[650]»; mais les difficultés

animaient son coeur de lion, loin de l'abattre, et la persistance avec

laquelle les Russes se dérobaient l'excitait à continuer plus âprement

la poursuite, à convoiter davantage cette proie. À supposer même

qu'Alexandre, se désistant de son exigence préalable, se fût résigné à

négocier en présence et sous la pression de nos troupes, à respecter

désormais les lois du blocus continental et à s'employer contre les

Anglais, cet arrangement, que l'Empereur aurait accepté en d'autres

temps, ne l'eût plus satisfait. Il dit crûment devant Berthier,

Caulaincourt et Bessières: «Alexandre se f... de moi; croit-il que je

suis venu à Wilna pour négocier des traités de commerce? Il faut en

finir avec le colosse du Nord, le refouler, mettre la Pologne entre la

civilisation et lui. Que les Russes reçoivent les Anglais à Arkhangel,

j'y consens, mais la Baltique doit leur être fermée... Le temps est

passé où Catherine faisait trembler Louis XV et se faisait prôner en

même temps par tous les échos de Paris. Depuis Erfurt, Alexandre a trop

fait le fier; l'acquisition de la Finlande lui a tourné la tête. S'il

lui faut des victoires, qu'il batte les Persans, mais qu'il ne se mêle

plus de l'Europe; la civilisation repousse ces habitants du Nord[651].

[Note 650: _Documents inédits_.]

[Note 651: _Id._]

Résolu d'arracher aux Russes l'abandon total ou partiel de leurs

conquêtes, il comptait toujours l'obtenir d'eux à bref délai, par

quelques coups retentissants et hardis, dont il saurait retrouver

l'occasion. Son espoir était encore qu'Alexandre, aussi prompt à

désespérer qu'accessible à d'orgueilleuses illusions, s'humilierait et

viendrait à résipiscence dès qu'il aurait réellement senti le fer. Pour

surprendre plus rapidement au Tsar cette soumission, il importait de ne

pas la lui rendre par trop pénible dans la forme, de laisser à cet

ancien allié le chemin du retour ouvert et même facile. Napoléon s'était

donc résolu, sans vouloir écouter sérieusement Balachof, à l'accueillir

avec politesse, afin d'encourager pour l'avenir de nouveaux envois; il

chercherait à maintenir entre les souverains, malgré la guerre, des

communications suivies, afin qu'Alexandre, au premier trouble qui

s'emparerait de son âme, après une ou deux batailles perdues, sût où

s'adresser pour capituler et faire parvenir des paroles de paix et de

repentir. Toutefois, désireux de hâter par d'autres moyens ce moment

d'abandon, il affecterait devant Balachof une assurance sans bornes, une

confiance imperturbable; se proposant d'épouvanter le Russe par

l'étalage de ses forces et de ses ressources, il donnerait à sa

courtoisie un ton d'écrasante supériorité.

Le 1er juillet, à dix heures du matin, il envoya chercher Balachof par

un chambellan. Amené au palais, l'aide de camp fut introduit dans la

salle où il avait vu Alexandre pour la dernière fois et qui servait

maintenant de cabinet à l'empereur des Français; rien n'y était changé,

sauf le maître. Dans la pièce d'à côté, Napoléon finissait de déjeuner;

après quelques minutes, Balachof entendit distinctement le bruit d'une

chaise que l'on repoussait; la porte s'ouvrit, et tranquillement,

posément, en conquérant qui se sent bien établi en pays ennemi et y

prend ses aises, l'Empereur passa dans le cabinet, où il se fit «servir

son café».

Au salut de Balachof, il répondit d'un ton aimable: «Je suis bien aise,

général, de faire votre connaissance. J'ai entendu du bien de vous. Je

sais que vous êtes attaché sérieusement à l'empereur Alexandre, que vous

êtes un de ses amis dévoués. Je veux vous parler avec franchise, et je

vous charge de rendre fidèlement mes paroles à votre souverain[652].»

[Note 652: Cette citation et toutes les suivantes jusqu'à la page

527 sont empruntées au rapport de Balachof.]

Après cette déclaration, son premier mot fut: «J'en suis bien fâché,

mais l'empereur Alexandre est mal conseillé»; il aimait mieux s'en

prendre à l'entourage du souverain qu'au souverain lui-même. Et pourquoi

cette guerre? Deux grands monarques poussaient leurs peuples au carnage

sans que l'objet de leur querelle eût été nettement précisé. Balachof

répliqua que son maître ne voulait pas la guerre, qu'il avait tout fait

pour l'éviter; en témoignage suprême, il invoqua la proposition de paix

dont il était porteur. Napoléon revint alors sur le passé, et l'on

discuta, on ergota sur les incidents qui avaient été la cause

occasionnelle de la rupture. Chacun des deux interlocuteurs répéta à

satiété ses griefs, sans vouloir reconnaître et prendre en considération

ceux de l'adversaire. À mesure que l'Empereur rappelait les actes par

lesquels la Russie avait manifesté l'intention de tenir contre la

puissance française et de la braver, de ne pas même entrer en

composition avec elle, il parlait avec plus de chaleur, avec une

acrimonie croissante, s'animant au feu de ses propres discours. Sa

colère, feinte peut-être au début, devenait réelle, et il prenait au

sérieux son rôle d'offensé.

Il marchait à grands pas dans la chambre, et l'on pouvait reconnaître, à

certains signes d'impatience qui éclataient en lui, le frémissement de

tout son être. À un moment, le vasistas d'une fenêtre, imparfaitement

fermé, s'ouvrit et laissa pénétrer, par bouffées fraîches, l'air du

dehors. L'Empereur le repoussa avec violence. Mais les bois joignaient

mal; au bout d'un instant, la mince clôture, remise en branle par le

vent, se souleva de nouveau et recommença à battre. Dans l'état de ses

nerfs, l'Empereur ne put supporter ce bruit agaçant. D'un geste rageur,

il arracha le vasistas et le lança en dehors; on l'entendit s'abattre

sur le sol, avec un fracas de verre brisé.

Napoléon revint à son interlocuteur, se plaignant amèrement de ce que la

Russie, en l'obligeant à se détourner contre elle, l'eût empêché de

finir la guerre d'Espagne et de pacifier l'Europe. Puis, arrachant les

voiles, dédaignant les subtilités et les controverses diplomatiques où

il s'était attardé jusqu'alors, il alla au fond des choses.

Supérieurement, il mit en relief ce qu'avait eu depuis longtemps de

louche et de suspect la conduite d'Alexandre. Il fit sentir que ce

prince s'était acheminé irrésistiblement à la guerre du jour où il avait

laissé des personnages équivoques, notoirement connus pour nos

adversaires, se rapprocher de sa personne et surprendre sa confiance.

Autour de lui, dans sa société intime, qui voyait-on? Étaient-ce des

Russes, possédant le sens et la tradition de la politique nationale?

Point; on ne voyait qu'un groupe d'étrangers, un conseil cosmopolite, un

comité d'émigrés et de proscrits, Stein le Prussien, Armfeldt le

Suédois, Wintzingerode, déserteur de nos armées, d'autres encore,

éternels artisans d'intrigue et de discorde. Avec raison, Napoléon

montrait, abrités et embusqués derrière le prince qui lui avait juré

fidélité, ses ennemis personnels et acharnés, ceux qu'il avait retrouvés

de tout temps en son chemin, ameutant les rois, fomentant la

conspiration européenne. Chassés par lui de tous les pays où s'exerçait

son pouvoir, ces hommes étaient allés en Russie lui ravir l'allié qu'il

croyait avoir subjugué par l'ascendant de son génie, et sa colère

éclatait contre ces séducteurs, contre le monarque faible qui s'était

laissé reprendre et suborner.

En vain s'était-il promis d'être calme, de montrer plus de pitié que de

courroux, de gronder amicalement et de haut. Emporté par ses haines, il

manquait à l'engagement pris envers lui-même, ne se contenait plus,

frappait et blessait. Sa voix devenait brève et stridente; ses phrases

étaient autant de traits chargés de passion ou de venin; chaque mot

portait sa griffe.

L'empereur Alexandre, disait-il, se pique de sentiments élevés; il veut

être un chevalier sur le trône. Est-ce se conformer à cette règle que de

s'entourer d'hommes vils, honte et rebut de l'Europe? Parmi les Russes

eux-mêmes, quels sont ceux qu'il choisit pour leur confier le

commandement de ses armées et le sort du pays? «Je ne connais pas le

Barclay de Tolly, mais Bennigsen!»--Bennigsen, qui doit à ses crimes

une célébrité affreuse: en cherchant sur les mains de cet homme, on y

trouverait une tache de sang, et de quel sang! L'allusion à l'assassinat

de Paul Ier, au forfait où Bennigsen avait trempé et qui avait avancé le

règne d'Alexandre, était sur les lèvres de l'Empereur; il la laissa plus

d'une fois percer dans son langage.

Si ardentes que fussent ses colères, il savait toujours les gouverner et

s'en servir pour atteindre son but. Ce qu'il veut aujourd'hui, c'est

moins offenser Alexandre que de le terrifier; il veut lui faire honte,

mais surtout lui faire peur. Son but est de prouver que le Tsar, en se

livrant à des étrangers, en épousant leurs rancunes, s'aliène le

sentiment national, qui s'insurgera contre lui à la première occasion et

dont l'explosion peut mettre en péril sa couronne et sa vie. Depuis un

siècle, le mécontentement des hautes classes en Russie s'était manifesté

à plusieurs reprises par des complots, par des attentats, par des

révolutions de palais ou de caserne. En soixante ans, ces crises

intérieures avaient abouti à quatre changements de règne, à l'assassinat

de trois empereurs. Fondée sur ces précédents, la croyance à

l'instabilité du pouvoir à Pétersbourg était générale en Europe; c'était

l'une des raisons qui donnaient toute confiance à Napoléon dans le

succès de son entreprise et qui l'avaient engagé à la risquer: il tenait

pour presque assuré que, dans l'état critique et violent où il allait

placer la Russie, une révolte de nobles viendrait favoriser

indirectement l'invasion et couper court à la résistance. Dans tous les

cas, il voulait consterner Alexandre par la crainte de cette diversion,

afin de l'avoir plus facilement à merci, et toutes ses paroles, toutes

ses insinuations tendaient à faire redouter au fils de Paul Ier le sort

de son père, à évoquer de lugubres visions, des spectres avertisseurs.

En Russie--laissait-il entendre--les souverains sont-ils si solidement

assis sur le trône qu'ils puissent impunément plonger leurs peuples dans

les calamités d'une guerre malheureuse et les réduire au désespoir? Les

hommes auxquels Alexandre prostitue sa confiance seront les premiers à

se retourner contre lui, dès qu'ils y verront leur intérêt, à le trahir

et à le vendre, «à tirer la corde qui peut trancher sa vie». Ces mots

étaient-ils une allusion à l'écharpe qui avait serré le cou de Paul Ier

et étouffé ses cris, tandis qu'on lui défonçait le crâne avec un pommeau

d'épée? Pour renouveler de pareilles horreurs, que fallait-il? Un grand

coup porté du dehors qui ébranlerait l'opinion, l'annonce d'une bataille

perdue, d'un désastre militaire! Or, ce désastre était imminent. Ici,

par une suite d'affirmations superbes et tranchantes, Napoléon pose en

fait que la guerre doit nécessairement tourner au détriment et à la

confusion des Russes. Il soutient qu'elle commence mal pour eux et que

la manière dont elle s'engage permet d'en préjuger l'issue; il s'acharne

à le prouver. Toutes les circonstances qui ont marqué le début des

hostilités et qui ont été pour lui autant de déceptions, il les tourne

en sa faveur, il s'en fait des avantages. Quant à la disproportion des

forces en hommes, en argent, en ressources de tout genre, n'est-elle pas

évidente, écrasante? Napoléon se targue de tout connaître des armées

russes, la composition de chacune d'elles, sa valeur, le nombre de ses

divisions, l'effectif moyen des bataillons; il cite des chiffres,

accumule des détails, se livre à un retour complaisant sur sa propre

puissance, fait des calculs et des comparaisons, oppose avec habileté

les groupements respectifs de manière à se montrer partout le plus fort,

et excellant à donner aux assertions les plus hasardées l'aspect de

vérités rigoureusement déduites, il démontre que le succès de la

campagne est pour lui un problème résolu, qu'il est sûr, absolument sûr

de son fait, qu'il a la certitude mathématique de vaincre.

Qui d'ailleurs en Europe, d'après lui, doute de ce résultat? Les Anglais

eux-mêmes regrettent cette guerre, car ils prévoient «des malheurs pour

la Russie et peut-être le comble des malheurs», c'est-à-dire une

révolution. Quant à l'Europe continentale, elle marche avec nous et suit

notre étoile. Les Russes se vantent, à la vérité, de nous avoir

soustrait certains de nos auxiliaires traditionnels: on parle d'une paix

qu'ils auraient conclue avec le Turc, et Napoléon, fort mécontent au

fond et fort intrigué de ce traité, voudrait en savoir les conditions;

il soumet Balachof à un interrogatoire en règle, auquel l'autre se

dérobe. Il fait fi alors des Turcs et des Suédois, pauvres alliés,

appoint insignifiant; on les verra d'ailleurs, dès que la fortune se

sera prononcée en sa faveur, revenir à lui et se rattacher au vainqueur.

Il sait bien qu'on cherche à lui débaucher, à lui voler ses alliés

allemands; ses troupes ont intercepté une lettre écrite par un prince

apparenté à la famille impériale de Russie pour exciter les Prussiens à

la désertion. Tristes moyens! Sont-ce là jeux d'empereur? Que les

potentats se fassent la guerre, c'est leur droit, mais au moins

devraient-ils mettre dans leurs luttes la courtoisie et la hauteur d'âme

qui conviennent à ces grands tournois. Au reste, en quoi espère-t-on lui

nuire par de semblables manoeuvres? On débarrassera ses armées de

«quelques coquins», on arrivera à lui ravir quelques centaines de

soldats: il en a 550,000,--oui, 550,000 bien comptés,--contre 200,000

Russes: «Dites à l'empereur Alexandre que je l'assure par ma parole

d'honneur que j'ai 550,000 hommes en deçà de la Vistule.»

Après avoir asséné ce dernier coup, il se radoucit, change de ton, et

légèrement, presque négligemment, arrive au point où il veut en venir.

La conclusion qu'il laisse se dégager de tous ses discours, celle qu'il

sous-entend, celle qu'il exprime à demi-mot, c'est que l'empereur

Alexandre, certain d'être battu, environné de périls, n'a qu'un parti à

prendre: interrompre promptement la lutte et subir la loi. Quant à lui,

il va faire la guerre, puisqu'on l'y oblige, mais il n'en est pas plus

belliqueux pour cela ni plus acharné: «Il n'est ni contre les

négociations ni contre la paix.» Qu'on ne lui parle pas sans doute

d'évacuer Wilna et de faire reculer son armée; de semblables conditions

ne sauraient être prises au sérieux. Mais l'empereur Alexandre veut-il

se rendre compte de la situation et se résoudre aux sacrifices

convenables, quiconque se présentera de sa part sera le bienvenu.

Veut-il rappeler le comte de Lauriston, afin d'avoir toujours sous la

main un négociateur? Il n'a qu'à faire un signe, et l'ancien

ambassadeur reprendra le chemin de Pétersbourg. Veut-il dès à présent

régler les conditions du combat de manière à sauvegarder les droits de

l'humanité et de la civilisation, conclure un cartel sur les bases les

plus libérales, assurer le sort des blessés et des prisonniers? Napoléon

est prêt à mener cette négociation parallèlement aux hostilités, et de

plus en plus sa pensée intime se révèle: ce qu'il désire, c'est de

garder le contact avec Alexandre, c'est de conserver sur lui une prise

par laquelle il puisse le ressaisir en temps opportun et le ramener à

lui, résigné et contrit. Il s'exprime maintenant sur le compte du Tsar

avec une commisération sympathique, comme on parle d'un ami égaré, pour

lequel on conserve malgré tout un fonds d'indulgence et que l'on

voudrait voir revenir. Puis, quand il a jeté dans le débat toutes ces

idées sans y trop insister, laissant aux adversaires le soin de les

relever et d'en faire leur profit, il se met, avec une suprême

désinvolture, à parler de choses indifférentes.

Il interroge Balachof sur la cour de Russie, demande des nouvelles du

chancelier: «Le comte Roumiantsof est malade? Il a eu un coup

d'apoplexie?... Dites-moi, je vous prie, pourquoi a-t-on éloigné...

celui que vous aviez à votre conseil d'État... comment l'appelez-vous?

Spie... Sper...» Il faisait allusion à Spéranski, mais il n'avait pas la

mémoire des noms et s'amusait d'ailleurs à les défigurer. Il veut

néanmoins savoir pourquoi on a disgracié l'homme qu'il a vu à Erfurt, se

complaît à ces questions, à ces curiosités, comme si l'excellence de sa

position et une parfaite tranquillité d'esprit lui laissaient pleinement

le loisir de causer, jusqu'à ce qu'enfin, tout à fait rasséréné et

gracieux, il s'y prenne pour rompre l'entretien avec une politesse

presque excessive: «Je ne veux plus vous dérober votre temps, général.

Dans le cours de la journée, je vous préparerai une lettre pour

l'empereur Alexandre.»

V

Le soir, à sept heures, Balachof fut invité à dîner chez Sa Majesté. Les

autres convives étaient Berthier, Duroc, Bessières et Caulaincourt; ce

dernier avait été spécialement mandé et s'étonna un peu de cet appel,

car son maître ne l'habituait plus depuis quelque temps à de pareilles

faveurs. Pendant tout le repas, l'Empereur entretint et domina

naturellement la conversation, mais il était redevenu haut, entier,

agressif; s'adressant à un auditoire au lieu de parler à un seul

interlocuteur, il mesurait ses effets au nombre de personnes à frapper

et à convaincre. Son but évident était d'embarrasser Balachof devant

témoins, de le décontenancer par des questions imprévues; on eût dit

qu'il voulait confondre et humilier la Russie entière en sa personne.

Malheureusement pour lui, il avait affaire à un adversaire difficile à

démonter, servi par un patriotisme avisé et une rare présence d'esprit;

l'avantage lui fut vivement disputé dans ce combat de paroles.

Il affecta d'abord un ton de rondeur familière et de bonhomie narquoise,

abordant les sujets les plus frivoles, comme si son esprit eût eu besoin

de se détendre et de se reposer après les préoccupations de la journée.

Il fit allusion à la vie privée de l'empereur Alexandre, à ses succès

féminins, aux occupations galantes qui semblaient l'absorber à l'heure

même où nos troupes franchissaient la frontière:

--«Est-ce vrai, dit-il, que l'empereur Alexandre allait tous les jours à

Wilna prendre le thé chez une beauté d'ici?» Et se tournant vers le

chambellan de service, M. de Turenne, qui se tenait debout derrière sa

chaise:--«Comment l'appelez-vous, Turenne?»

--«Soulistrowska, Sire», répondit le chambellan, dont le devoir était

d'être parfaitement informé en ces matières.

--«Oui, Soulistrowska.» Et Napoléon adressait à Balachof un coup d'oeil

interrogateur.

--«Sire, répondit le Russe, l'empereur Alexandre est ordinairement

galant avec toutes les femmes, mais à Wilna je l'ai vu occupé de tout

autre chose.

--«Pourquoi pas? reprit l'Empereur. Au quartier général, c'est encore

permis.»

Mais il reprochait à Alexandre des fréquentations plus compromettantes.

Était-il donc vrai que ce monarque, non content d'accueillir à son

service des Stein et des Armfeldt, permît à de tels hommes de s'asseoir

à sa table et de manger son pain?

--«Dites-moi, Stein a-t-il dîné avec l'empereur de Russie?»

--«Sire, toutes les personnes de distinction sont admises à la grande

table de Sa Majesté.»

--«Comment peut-on mettre un Stein à la table de l'empereur de Russie?

Si même l'empereur Alexandre s'est décidé à l'écouter, toujours ne

devait-il pas le mettre à sa table. Est-ce qu'il a pu s'imaginer que

Stein pouvait lui être attaché? L'ange et le diable ne doivent jamais se

trouver ensemble.»

Il parla alors de la Russie avec une curiosité pleine d'assurance, comme

d'un pays qu'il allait visiter prochainement et parcourir en tous sens.

Le nom de Moscou était déjà venu sur ses lèvres:

--«Général, demanda-t-il, combien comptez-vous d'habitants à Moscou?

--«Trois cent mille, Sire.

--«Et de maisons?

--«Dix mille, Sire.

--«Et d'églises?

--«Plus de trois cent quarante.

--«Pourquoi tant?

--«Notre peuple les fréquente beaucoup.

--«D'où vient cela?

--«C'est que notre peuple est dévot.

--«Bah! on n'est plus dévot de nos jours.

--«Je vous demande pardon, Sire, cela n'est pas partout de même. On

n'est peut-être plus dévot en Allemagne et en Italie, mais on est encore

dévot en Espagne et en Russie.»

L'allusion était mordante et méritée; on ne pouvait dire plus

spirituellement à l'Empereur qu'un peuple croyant avait seul réussi

jusqu'à présent à le tenir en échec, qu'une autre nation également

inébranlable dans sa foi, confiante en Dieu, saurait imiter cet exemple,

et que la Russie lui serait une Espagne. Sous cette repartie, il se tut

un instant; puis, reprenant l'attaque, tendant le fer, il dit à

Balachof, en le regardant fixement:

--«Quel est le chemin de Moscou?»

À ce coup droit, la riposte se fit un instant attendre. Balachof prit

son temps, parut réfléchir, puis:

--«Sire, répondit-il, cette question est faite pour m'embarrasser un

peu. Les Russes disent comme les Français que tout chemin mène à Rome.

On prend le chemin de Moscou à volonté; Charles XII l'avait pris par

Pultava.»

En évoquant subitement le nom et l'infortune du conquérant suédois, en

avertissant l'Empereur qu'au lieu d'aller à Moscou il risquait d'aller à

Pultava, Balachof répondait à une bravade par une menace prophétique et

prenait finement sa revanche. Il ne parut pas toutefois que l'à-propos

de ses paroles ait vivement impressionné les assistants; ses réponses

acquirent leur célébrité après coup, lorsque l'événement fut venu les

mettre en relief et les souligner.

On sortit de table et l'on passa dans un salon voisin. Là, l'Empereur se

mit à philosopher, déplorant l'aveuglement des princes et la folie des

hommes: «Mon Dieu! que veulent donc les hommes?» L'empereur Alexandre

avait obtenu de lui tout ce qu'il pouvait désirer, tout ce que ses

prédécesseurs osaient à peine rêver: la Finlande, la Moldavie, la

Valachie, un morceau de la Pologne: s'il eût persévéré dans l'alliance,

son règne se fût inscrit en lettres d'or dans les fastes de son peuple:

«Il a gâté le plus beau règne qui a jamais été en Russie... Il s'est

jeté dans cette guerre pour son malheur, ou par de mauvais conseils, ou

par la fatalité de son sort.» Et par quels moyens faisait-il cette

guerre? À ce sujet, s'échauffant de nouveau et tempêtant, Napoléon

reprit toutes ses plaintes, tous ses motifs d'indignation, et toujours

l'argument direct et personnel, celui qui cherchait l'homme sous le

souverain, qui devait alarmer Alexandre pour sa sécurité et le faire

trembler dans sa chair. L'empereur Alexandre, disait-il, en se plaçant

lui-même à la tête de ses armées, s'est découvert devant ses peuples; il

s'est offert en première ligne, il s'est désigné à leur fureur, en cas

de revers: «Il s'est réservé la responsabilité de la défaite. La guerre

est mon milieu. J'y suis accoutumé. Ce n'est pas la même chose avec lui;

il est empereur par sa naissance. Il doit régner et nommer un général

pour commander: s'il fait bien, le récompenser; s'il fait mal, le punir.

Que le général ait une responsabilité devant lui plutôt que lui-même

devant la nation, car les souverains ont aussi une responsabilité; il ne

faut pas oublier cela.»

Il continua ainsi longuement, prodiguant les avertissements sinistres,

les paroles acerbes, se promenant avec animation au milieu de ses

convives debout. À un moment, il avisa Caulaincourt, qui restait

silencieux et grave, sans donner aucun signe d'acquiescement, et lui

frappant légèrement la joue, il l'interpella en ces termes: «Eh bien!

que ne dites-vous rien, vieux courtisan de la cour de

Saint-Pétersbourg?» Très haut, il ajouta: «Ah! l'empereur Alexandre

traite bien les ambassadeurs: il croit faire de la politique avec des

cajoleries. Il a fait de vous un Russe[653].»

[Note 653: _Documents inédits._]

À ces mots, Caulaincourt pâlit, ses traits se contractèrent. Il s'était

entendu infliger maintes fois et même publiquement, à la suite des

objections qu'il avait vaillamment produites contre la guerre, cette

épithète de Russe que désavouait son patriotisme. Il en avait souffert,

mais il avait supporté jusque-là le jeu déplaisant où s'obstinait son

maître. Cette fois, c'en était trop: répéter devant un étranger, un

ennemi, le reproche contre lequel protestait toute sa vie, c'était

mettre en doute ses sentiments français et sa loyauté; l'injustice

passait les bornes, la taquinerie tournait en insulte. Caulaincourt ne

put se contenir et répliqua sur un ton que l'Empereur n'était pas

habitué à entendre: «C'est sans doute parce que ma franchise a trop

prouvé à Votre Majesté que je suis un très bon Français qu'elle veut

avoir l'air d'en douter. Les marques de bonté de l'empereur Alexandre

étaient à l'adresse de Votre Majesté; comme votre fidèle sujet, Sire, je

ne les oublierai jamais[654].»

[Note 654: _Documents inédits._]

À l'expression de visage qui accompagna ces paroles, chacun sentit que

le duc était blessé au coeur; un froid s'ensuivit; l'Empereur lui-même

parut gêné et presque déconcerté. Il changea de conversation,

s'entretint encore avec Balachof, et finit par le congédier avec

aménité. Il lui fit pourtant remettre, comme adieu, avec la lettre

préparée pour l'empereur Alexandre et résumant la querelle, un

exemplaire de la belliqueuse allocution qu'il avait adressée à ses

troupes en leur ordonnant de franchir le Niémen; c'était sa réponse à la

demande de repasser le fleuve. S'adressant à Berthier et l'appelant

familièrement par son prénom: «Alexandre, lui dit-il, vous pouvez donner

la proclamation au général, ce n'est pas un secret[655].»

[Note 655: _Rapport de Balachof._]

Tandis que Balachof quittait le palais et se préparait à monter en

voiture, pour rejoindre son empereur, un vif incident se passait chez

Napoléon et formait l'épilogue de ces scènes[656]. Se retrouvant avec

les siens, l'Empereur s'était rapproché de Caulaincourt, qui demeurait à

l'écart, le visage douloureux et amer. Fâché et presque honteux d'avoir

affligé ce serviteur fidèle, cet ami, il voulut finir leur brouille et

essaya de guérir la blessure qu'il avait faite. Il dit au duc, sur un

ton de bienveillante gronderie: «Vous avez eu tort de vous courroucer»,

et pour prouver qu'il n'avait fait qu'une plaisanterie, il affecta de la

continuer. «Vous vous attristez sans doute, dit-il, du mal que je vais

faire à votre ami.» Il répéta ensuite son éternelle phrase: «Avant deux

mois, les seigneurs russes forceront Alexandre à me demander la paix.»

Il prit aussi la peine d'expliquer une dernière fois au duc et aux

personnages présents pourquoi il faisait cette guerre, mêlant toujours

le vrai et le faux, rappelant avec raison que l'alliance de la Russie

n'avait été qu'un leurre, une ombre mensongère, et concluant à tort de

ce fait qu'une guerre d'invasion dans le Nord s'imposait, qu'elle était

la plus utile et la plus politique de ses entreprises, qu'elle

conduirait nécessairement à la paix générale.

[Note 656: Le récit de l'incident, dont Ségur paraît avoir eu

connaissance, est entièrement tiré des _Documents inédits_ que nous

citons constamment au cours de ce chapitre.]

Mais Caulaincourt ne l'écoutait plus; tout entier à son outrage, au soin

de défendre son honneur, il se mit avec une extrême vivacité à relever

le propos qui l'avait meurtri. Il dit, il cria presque qu'il s'estimait

meilleur Français que les fauteurs de cette guerre: «Il se faisait

gloire, puisque Sa Majesté le publiait, de la désapprouver: au reste,

puisqu'on suspectait son patriotisme et sa fidélité, il demandait à se

retirer du quartier général, à s'en aller tout de suite, le lendemain

même; il sollicitait de Sa Majesté un commandement en Espagne et la

permission de la servir loin de sa personne.» En vain l'Empereur

s'efforçait-il de le consoler par des paroles de bonté, il allait

toujours, cédant à son indignation, perdant toute mesure; il ne semblait

plus maître de sa parole et de ses gestes. Les autres grands officiers

l'entouraient et tâchaient de l'apaiser, consternés de cet éclat,

épouvantés de cette hardiesse, craignant pour leur ami une irréparable

disgrâce. Mais l'Empereur restait très calme, très doux, se laissant

tout dire, et le colérique souverain était redevenu le plus patient des

maîtres. C'est que cet admirable connaisseur d'hommes mesurait en

dernier lieu ses procédés à son estime: sincèrement attaché à ceux qui

l'avaient conquise, s'il les faisait souffrir trop souvent par ses

emportements et ses défauts de caractère, il leur revenait toujours et

leur rendait finalement justice; il savait à merveille discerner les

dévouements vrais et leur passait beaucoup. Au lieu d'imposer silence à

Caulaincourt, il se bornait à lui dire: «Mais qu'est-ce qui vous prend?

Et qui met votre fidélité en doute? Je sais bien que vous êtes un brave

homme. Je n'ai fait qu'une plaisanterie. Vous êtes par trop susceptible.

Vous savez bien que je vous estime. Dans ce moment vous déraisonnez: je

ne répondrai plus à ce que vous dites.» La scène se prolongeant, il prit

le parti d'y couper court en se retirant, passa et s'enferma dans son

cabinet. Caulaincourt voulait l'y rejoindre et exiger son congé: il

fallut que Duroc et Berthier le retinssent de force; il fallut ensuite

de nombreux efforts pour que cet honnête homme exaspéré fît taire ses

griefs et reprît ses fonctions, pour qu'il consentît à partager jusqu'au

bout avec l'Empereur les épreuves et les dangers de la campagne, après

avoir eu le courage plus rare de l'avertir loyalement et de lui montrer

l'abîme.

Le message apporté par Balachof et la réponse de Napoléon furent les

dernières communications échangées entre les alliés de Tilsit et

d'Erfurt, divisés irrémédiablement. Aux avances comme aux menaces de

Napoléon, Alexandre opposera désormais un mur de glace. Cette guerre à

mort que son rival s'abstient de lui déclarer, c'est lui qui la veut; il

s'est juré de la soutenir et d'y persévérer, quelles qu'en soient les

péripéties. Pour se prémunir contre toute velléité décéder, il a prévu

la défaite, l'occupation de ses villes, la dévastation de ses provinces;

il s'est habitué à l'idée de sacrifier momentanément une moitié de son

empire, pour sauver l'autre; il s'est soustrait à cette seconde guerre

de Pologne que Napoléon lui proposait comme une courte passe d'armes, et

voici la guerre de Russie qui commence, la guerre sans batailles, contre

la nature et les espaces. Le 16 juillet, Napoléon dépassait Wilna; après

avoir dépensé des trésors d'énergie à ravitailler et à réorganiser ses

troupes, il les poussait maintenant vers la Dwina et le Dniéper,

cherchant toujours à isoler et à envelopper l'une ou l'autre des armées

russes, inventant des combinaisons multiples, ingénieuses, grandioses,

dignes de lui en tout point et qui eussent assuré son triomphe, si

l'extrême développement du théâtre des opérations n'eût permis à

l'ennemi de se dégager sans cesse et de déconcerter la poursuite. Et

Napoléon, devant cette résistance fuyante, irait plus loin, toujours

plus loin, s'enfonçant dans l'infini, s'aventurant à travers le sombre

et mystérieux empire, se dirigeant instinctivement vers le point de

lumière qui brillait à l'horizon, au milieu d'universelles ténèbres, et

qu'il fixait d'un regard halluciné. Ce qui l'entraîne à Moscou, sans

qu'il ait décidé encore et irrévocablement de marcher sur cette

capitale, c'est la fatalité à laquelle il obéit depuis le début de sa

carrière, cette fatalité qu'il subit et qu'il crée en même temps, qui

l'oblige à se surpasser constamment lui-même et qui ne lui permet de

tenir les peuples dans l'obéissance qu'en les consternant par des

prodiges sans cesse renouvelés et d'une splendeur croissante. Il subit

aussi l'attirance de Moscou, la cité étrange et féerique, la cité de

rêve, parce que cette conquête presque asiatique promet à son orgueil

des jouissances inconnues et le tente comme le viol d'un monde nouveau.

Enfin, il espère déterminer chez les Russes, par la prise de leur

sanctuaire national, un ébranlement d'âme qui les jettera à ses pieds;

plus la guerre avec eux lui apparaît difficile, pénible, hérissée

d'épreuves et de dangers, plus il s'obstine à l'espoir de la terminer

rapidement en la poussant à fond; il a dit à Caulaincourt: «Je signerai

la paix dans Moscou.»

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 66 / 102 题