L'Empereur avait compté sans un ennemi plus redoutable que les forces
russes, inférieures en nombre et disséminées; le climat du Nord lui
ménageait un premier et rude avertissement. Depuis quelques jours, le
temps était variable, avec des alternatives de soleil et de pluie, avec
une tendance à se gâter définitivement. Pendant l'après-midi du 29, un
amas d'orages s'amoncela au-dessus de la Grande Armée et fit explosion
sur tout l'espace occupé par nos troupes. La Garde fut surprise en
marche sur Wilna, les autres corps de la droite pendant leur séjour et
leurs évolutions autour de la ville, l'armée du prince Eugène encore sur
les rives du Niémen. Le déchaînement des éléments fut épouvantable; la
foudre sillonnait le ciel en tous sens, tombait à chaque instant,
frappant et labourant nos colonnes, tuant des soldats sur la route.
Après l'orage, la pluie s'établit, une pluie du Nord, ininterrompue,
diluvienne, glaciale, accompagnée par un subit refroidissement de
l'atmosphère; c'était un bouleversement complet dans l'ordre et l'aspect
de la nature, un rappel de l'hiver au milieu des ardeurs de l'été.
Les troupes passèrent la nuit dans leurs bivouacs inondés, sans feu,
sans abri contre le vent qui soufflait en bourrasques, enveloppées dans
leurs manteaux ruisselants. Au jour, un spectacle désolant s'offrit à
leur vue: les campements étaient transformés en lacs de boue, tous les
objets nécessaires à la vie du soldat brisés ou dispersés, les voitures
jetées sur le flanc, tristement échouées. Enfin, fait plus grave,
dommage irréparable, des chevaux gisaient à terre par centaines, par
milliers, les membres raidis, morts ou mourants. Nourris depuis
plusieurs semaines d'herbes vertes, privés d'avoine, exténués de
fatigue, ces animaux se trouvaient dans les pires conditions
hygiéniques; ils n'avaient pu résister à la chute soudaine de la
température, au froid qui les avait saisis, transis, abattus sur le sol:
par un phénomène sans exemple dans l'histoire des guerres, une nuit
avait fait l'oeuvre d'une épidémie, et nos soldats s'arrêtaient
consternés devant cette hécatombe.
Chacun songeait avec désespoir au surcroît de peine et d'embarras qui en
résulterait pour lui; parmi les officiers, l'un pensait à son escadron
appauvri, l'autre à sa batterie démontée, le troisième à ses équipages
en détresse; plusieurs s'emportaient avec violence contre une guerre qui
débutait si mal et contre celui qui les avait conduits en ce pays; le
général Sorbier, commandant l'artillerie de la Garde, criait «qu'il
fallait être fou pour tenter de pareilles entreprises[641]». Lorsqu'on
eut à peu près supputé le mal et chiffré les pertes, il fut reconnu que
le nombre des chevaux frappés s'élevait à plusieurs milliers,--à dix
mille suivant quelques-uns--et ce désastre affaiblissait
irrémédiablement la cavalerie et l'artillerie, retardait de nouveau
l'arrivage des vivres, désorganisait en partie les transports, faisait
craindre à l'armée un long avenir de pénurie et de souffrances[642].
[Note 641: PION DES LOCHES, 282.]
[Note 642: Correspondances conservées aux archives nationales, AF,
IV, 1644. Cf. Boulart, Brandt, Chambray, Cogniet, Gourgaud, Labaume,
Ségur.]
Dès à présent, la persistance du mauvais temps entravait tout,
contrariait les opérations. L'armée s'épuisait en efforts inutiles pour
se remettre en route, pour se tirer du bourbier où elle était prise et
engluée. Tous les rapports arrivant au quartier général signalaient les
difficultés de la marche; tous les chefs de corps se plaignaient à la
fois, en termes plus ou moins vifs, suivant leur tempérament et leur
humeur. Le bouillant général Roguet, qui éclairait avec sa division
l'armée d'Italie, maugréait et sacrait. Ney continuait d'avancer, mais
par quels miracles d'énergie! Encore ne pouvait-il cheminer qu'à très
petits pas et sans se déployer. Il écrivait le 30 à l'Empereur: «La
pluie qui ne cesse de tomber depuis hier trois heures de l'après-midi,
met le corps d'armée dans la presque impossibilité de marcher autrement
que par la grande route, les chemins de traverse étant inondés et
présentant des fondrières d'où l'infanterie ne peut se tirer et que la
cavalerie même passe avec beaucoup de peine[643].» Murat évoquait les
plus fâcheux souvenirs de sa carrière militaire, ceux que lui avait
laissés la campagne d'hiver entreprise à la fin de 1806 dans les boues
de la Pologne: «Les routes sont devenues bien mauvaises, disait-il; à
certains endroits, j'ai cru me retrouver à Pultusk.» Eugène était le
plus découragé; sa correspondance dénotait plus d'appréhensions pour
l'avenir que d'espérances. Il écrivait au prince major général: «Plus
nous avançons, plus nous perdons de chevaux... Je ne puis pas dire à
Votre Altesse le nombre des chevaux de transport que nous avons perdus,
mais il est très considérable. Je suis désolé d'avoir toujours à
entretenir Votre Altesse de notre fâcheuse position de vivres et de
chevaux, mais il est pourtant de mon devoir de ne la lui cacher. Je n'ai
plus à espérer que dans les ressources que nous pourrons trouver devant
nous, car si le pays que nous allons parcourir est aussi dénué de
ressources que celui que nous venons de traverser, je ne sais réellement
pas à quel point nous serions réduits sous peu de temps.»
[Note 643: Cet extrait de lettre et les suivants sont tirés des
archives nationales, AF, IV, 1644.]
Malgré cette misère et ces prévisions fâcheuses, on cherchait l'ennemi,
on s'efforçait de le rejoindre, car chacun le sentait près de soi et à
portée. Dans la matinée du 1er juillet, pendant une éclaircie, une
alerte eut lieu aux environs de Wilna. La veille, le général Pajol,
parvenu jusqu'à Ochmiana, y avait rencontré des dragons de Sibérie, des
hussards bleus, des Cosaques; on s'était vivement chargé et sabré; la
ville avait été prise, perdue, reprise; non loin de là, Bordesoulle
annonçait de son côté l'ennemi en forces. L'Empereur et tout le monde
au quartier général crurent que Bagration débouchait sur Wilna, qu'il
allait tomber dans le réseau de troupes déployé autour de la ville et se
faire prendre au piège. Dans nos campements, le cri: _Aux armes!_
retentissait, et les soldats espéraient le combat. Mais la pluie
recommença presque aussitôt à tomber, brouillant l'horizon, recouvrant
tout de son voile gris, ramenant l'obscurité et l'incertitude. Au plus
fort de l'averse, les soldats reconnurent au milieu d'eux l'Empereur,
sur son cheval blanc; accompagné de Berthier, il était venu étudier les
lieux dont il comptait faire la base d'une belle opération; il cherchait
à discerner les reliefs du sol, les approches de la position; on le
voyait braquer sa lorgnette sur les bois et les coteaux embrumés de
pluie. Autour de lui, la rafale faisait rage; son uniforme ruisselait,
l'eau dégouttait par les bords avachis de son chapeau sur sa redingote
grise. Au bout de quelque temps, on l'entendit dire: «Mais c'est une
pluie terrible[644]»; et il tourna bride, revenant vers la ville.
[Note 644: _Souvenirs d'un officier polonais_, 229]
Les corps de cavalerie jetés au sud de Wilna continuaient à apercevoir
l'ennemi par intervalles, puis le perdaient de vue, n'arrivaient pas à
se renseigner exactement sur la nature et la direction de ses forces, ne
savaient plus s'ils avaient affaire à Bagration ou à d'autres. En
réalité, Bagration ne s'était jamais approché de Wilna. Quittant le haut
Niémen à la première nouvelle du passage, au lieu de remonter vers le
nord, il s'était jeté délibérément dans l'est, vers Minsk, vers
l'intérieur de l'empire; renonçant momentanément à rejoindre la première
armée, il n'espérait plus s'y réunir qu'à la faveur d'un immense détour.
Il était actuellement hors d'atteinte; pour essayer contre lui d'une
marche enveloppante, il faudrait élargir le cercle de nos évolutions,
pousser Davout sur Minsk, attendre que Poniatowski et Jérôme fussent
complètement entrés en ligne: ce ne pouvait plus être qu'une opération
de longue haleine et de chances problématiques. Les Russes auxquels
Pajol s'était heurté à Ochmiana appartenaient au corps de Doctorof, mais
ce général, évitant de s'exposer sous Wilna, contournait cette ville à
assez grande distance et prenait de l'espace. Nos dragons et nos
chasseurs n'avaient fait que tâter et effleurer une colonne de cavalerie
qui flanquait et protégeait son aile gauche, tandis que le reste du
corps, ainsi couvert, filait à toute vitesse et dépassait la zone
dangereuse. On pouvait encore s'élancer à sa suite, l'atteindre et le
maltraiter dans sa retraite, non l'entourer et le prendre.
Une seule fraction des armées ennemies restait aventurée, compromise, en
extrême péril; c'étaient quelques régiments d'infanterie et de cavalerie
appartenant au 6e corps de Barclay et commandés par le général major
Dorockhof. N'ayant point reçu en temps utile l'ordre de se joindre au
mouvement général de retraite, cette arrière-garde s'était attardée au
sud de Wilna; elle s'y était vue tout à coup environnée de nos postes;
maintenant, elle errait affolée, se heurtant à nous de tous côtés,
changeant à chaque instant de direction, cherchant désespérément une
issue; les hommes marchaient nuit et jour, affamés, exténués, les pieds
meurtris, en sueur et en sang; quelques soldats portaient jusqu'à trois
ou quatre fusils, échappés aux mains de leurs camarades défaillants, et
cependant ils allaient toujours, fouettés par la voix impérieuse du chef
qui leur montrait les Français accourant pour les prendre et qui leur
faisait peur de la captivité.
Heureusement pour eux, la nature du terrain facilitait leur évasion.
Ceux de nos corps qui suivaient Doctorof et Dorockhof avaient peine à se
reconnaître au milieu d'un pays boisé, couvert, accidenté, coupé de
ravins et de défilés; ils s'embrouillaient dans les renseignements
fournis par les habitants du pays, confondaient les localités et les
noms, prenaient Doctorof pour Dorockhof et réciproquement. Davout,
Pajol, Nansouty, Morand, Bordesoulle, touchaient à chaque instant
l'ennemi sans le saisir et le sentaient glisser entre leurs doigts. La
cavalerie légère entrait dans les villages sur les pas des Cosaques;
elle trouvait des cantonnements encore chauds de leur présence, empestés
de leur odeur, infectés de leur vermine; mais l'insaisissable ennemi
avait fui. Parfois, il semblait que cet ennemi voulût tenir. Son
infanterie se montrait à la lisière des bois, ses tirailleurs ouvraient
le feu, nos grand'gardes étaient ramenées; puis, lorsque nos commandants
avaient rassemblé leurs troupes et reçu des renforts, lorsqu'ils
poussaient contre l'adversaire, celui-ci avait décampé; les masses
entrevues la veille n'étaient plus que des formes indécises, se perdant
peu à peu dans le brouillard et l'éloignement. Cette armée fantôme,
vaguement surgie, s'évanouissait à notre approche, fondait sous notre
main, se dérobait au contact[645].
[Note 645: Lettres de Davout, Pajol, Morand, Bordesoulle. Archives
nationales, AF, 1643 et 1644. Lettres de Berthier au roi Jérôme citées
par DU CASSE, _Mémoires pour servir à l'histoire de la campagne de
1812_, p. 137 et suiv. BOGDANOVITCH, I, 132 et suiv., d'après les
rapports des généraux russes.]
Il y eut pourtant au nord de Wilna, dans la région où Ney et Oudinot
opéraient contre Baggovouth et Wittgenstein, où les corps opposés les
uns aux autres se frôlaient sans se bien distinguer, quelques rencontres
partielles, d'assez rudes froissements. Les deux partis se battaient
alors avec vaillance, quoique sans acharnement. Français et Russes, que
ne séparaient aucune inimitié traditionnelle, aucune injure de peuple à
peuple, ne s'étaient pas encore animés mutuellement à la lutte et
n'avaient pas eu le temps de se haïr[646]. Dès le 28 juin, le maréchal
duc de Reggio s'était heurté au corps de Wittgenstein, arrêté et établi
aux environs de Wilkomir. Bien que le maréchal n'eût avec lui qu'une
division de fantassins et sa cavalerie, il avait abordé l'ennemi avec
entrain; il lui avait tué ou pris quelques centaines d'hommes et l'avait
refoulé assez loin, sans l'entamer sérieusement. L'Empereur félicita le
commandant et les troupes du 2e corps; mais qu'était cette brillante
affaire d'avant-garde pour lui qui avait rêvé de recommencer Austerlitz
ou Friedland, au moins Abensberg et Eckmühl? À tous les officiers qui
lui apportaient des nouvelles, sa première question était: «Combien de
prisonniers[647]?» Les réponses ne le satisfaisaient guère. On
recueillait des traînards, des déserteurs, quelques détachements et
quelques convois égarés: là se bornaient nos prises, et l'Empereur
attendait en vain ces colonnes d'ennemis désarmés, ces interminables
trains d'artillerie, ces brassées d'étendards captifs que lui
présentaient jadis ses soldats au retour du champ le bataille.
[Note 646: Le général Lyautey, dans ses _Souvenirs inédits_, raconte
à ce sujet une scène qui rappelle certains épisodes de la guerre de
Crimée: «Le combat qui avait commencé pour nous dès le point du jour
eut, vers le milieu de la journée, une heure ou deux de repos. Un ravin
avec un cours d'eau noire nous séparait des Russes. Le besoin de faire
boire les chevaux était commun aux deux partis, et de chaque côté on
descendit dans le ravin. Les Russes buvaient d'un côté, nous de l'autre;
on se parlait sans trop se comprendre que par gestes; on se donnait la
goutte, du tabac; nous étions les plus riches et les plus généreux.
Bientôt après, ces si bons amis se tiraient des coups de canon. Je
trouvai un jeune officier parlant français; nous échangeâmes
courtoisement quelques paroles, en attendant mieux.»]
[Note 647: _Documents inédits_.]
Il eût eu besoin pourtant de trophées, de bulletins triomphants, pour
retremper pleinement le moral de son armée, pour exciter surtout et
soulever les Polonais de Lithuanie. En effet, bien que l'on essayât de
toutes manières pour son compte à déterminer l'insurrection, à chauffer
l'enthousiasme, l'attitude de la population trompait toujours son
attente. Pour décider les notables de Wilna à se mettre en avant, à
payer de leur nom et de leur personne, il avait fallu les relancer chez
eux, les entreprendre un à un, quêter leur adhésion, forcer presque leur
concours. Dans les campagnes, chaque classe d'habitants avait ses motifs
de défiance. Les excès de nos soldats, les brigandages de nos alliés
allemands continuaient à désoler les paysans, qui se sauvaient à notre
approche et se réfugiaient dans les bois. Pour les ramener et se les
concilier, Napoléon leur annonçait la liberté, l'abolition du servage;
mais ces promesses indisposaient les seigneurs, les grands propriétaires
ruraux, possesseurs d'esclaves. Si la majeure partie de la noblesse
restait malgré tout favorablement disposée, un doute persistant sur les
intentions réelles de Napoléon à l'égard de la Pologne, un doute
naissant sur le succès de ses armes, la crainte de représailles russes,
retardaient l'élan des coeurs[648]. Tout ce qui se faisait en
Lithuanie,--ébauche d'une organisation nationale, formation d'un
gouvernement provisoire, levée de milices locales,--était exclusivement
l'oeuvre de quelques seigneurs dévoués de longue date à notre cause,
déjà compromis aux yeux de l'ennemi; la masse suivait mollement
l'impulsion et ne la devançait jamais. L'Empereur voyait venir à lui des
empressements isolés, point de mouvement collectif, des individus plutôt
qu'une nation. Ses calculs se trouvaient doublement en défaut; les
armées du Tsar avaient déjoué ses premiers plans et échappé à ses
atteintes; la Pologne russe ne se levait qu'à demi et ne lui prêtait
qu'un concours hésitant; après la déception militaire, la déception
politique.
[Note 648: Voy. spécialement à ce sujet CHAMBRAY, _Histoire de
l'expédition de Russie_, 45.]