L'arrivée d'un négociateur russe fut promptement connue dans toutes les
parties de l'armée française; le bruit s'en répandit comme l'éclair et
fit sensation au quartier général, où il réveilla chez quelques membres
du haut état-major, qui voyaient avec regret l'ouverture des hostilités,
un vague espoir de paix. Quant à l'Empereur, il triompha de cet envoi;
il y vit chez les Russes un premier signe de désarroi et l'attribua à
l'épouvante qu'aurait causée au Tsar et à son conseil la rapidité de
notre invasion. Il dit à Berthier: «Mon frère Alexandre, qui faisait
tant le fier avec Narbonne, voudrait déjà s'arranger; il a peur. Mes
manoeuvres ont dérouté les Russes: avant deux mois, ils seront à mes
genoux[629].»
[Note 629: _Documents inédits_.]
En attendant, il ne se pressait point d'accueillir Balachof, invitant
Davout à le garder jusqu'à nouvel ordre, résolu à ne l'admettre en sa
présence qu'après un premier succès et la prise de Wilna. Il ferait
alors ramener Balachof dans la ville même où cet envoyé avait reçu les
instructions de son maître, et dont un éclatant fait d'armes nous aurait
ouvert les portes. Constamment attentif à ménager ses effets, toujours
soigneux du décor et de la mise en scène, il comptait frapper davantage
le Russe s'il se montrait à lui installé dans le propre palais, dans le
cabinet même de l'empereur Alexandre, où il apparaîtrait comme l'image
et l'incarnation de la conquête. À peine entré en guerre et déjà
victorieux, il pourrait alors parler plus haut, prononcer plus âprement
ses exigences, et peut-être, par l'intermédiaire de Balachof, jeter les
premières bases de cette capitulation qu'il prétendait imposer à ses
ennemis et par laquelle il comptait clore rapidement la campagne.
Toutefois, avant de porter le coup qu'il médite, avant de marcher sur
Wilna, il prend toutes les précautions nécessaires pour assurer le
succès de cette entreprise. Sachant mettre une prudence raffinée au
service de ses audaces, il passe deux jours encore à Kowno, le 25 et le
26, occupé à se préparer, à se reconnaître, à se munir, à faire explorer
le pays. Il sait qu'il a devant lui la première armée russe, commandée
par Barclay de Tolly; il veut savoir comment les différents corps de
cette armée sont constitués et répartis, se renseigner sur leur nombre,
leur force, leur emplacement, et avant tout, comme il dit, «débrouiller
l'échiquier». Davout et Murat sont chargés de s'éclairer au loin; que
ces deux chefs de corps procèdent par reconnaissances lestement
poussées, en évitant de compromettre de trop forts détachements, en
tenant le gros de leurs troupes soigneusement rassemblé, en ne donnant
sur eux aucune prise. Napoléon modère l'ardeur de Murat, qui s'est jeté
impétueusement en avant, et lui reproche d'aller un peu vite. Sa gauche
le préoccupe toujours; c'est à ses yeux le point faible et exposé. Il a
jeté au delà de la Wilya une partie des corps d'Oudinot et de Ney; il
leur recommande de démêler à tout prix ce qui se passe en face d'eux,
établit aussi des communications avec les divisions de Macdonald, qui
viennent de franchir le Niémen entre Tilsit et Georgenbourg et doivent
opérer parallèlement à l'armée principale. Sur la rive gauche du Niémen,
il presse les corps d'Eugène qui doivent passer à Preny et n'ont pas
encore atteint le fleuve[630]. C'est seulement lorsqu'il aura bien
assuré ses flancs et complètement rallié ses troupes qu'il prononcera
son mouvement; alors, se mettant lui-même à la tête des colonnes
destinées à l'attaque principale, il les poussera vivement sur Wilna, où
il compte trouver l'ennemi en position, en ligne, offert à ses coups, et
où il a donné rendez-vous à la victoire.
[Note 630: _Corresp._, 18858-18873.]
Cet espoir de combattre et de vaincre sous Wilna fut promptement déçu.
Dès le 26, l'Empereur apprit que nos grand'gardes étaient arrivées
jusqu'à cinq lieues de la capitale lithuanienne sans rencontrer de
résistance. La ligne des avant-postes russes se retirait devant nous,
souple et flottante, ne tenant nulle part, cédant sous la moindre
pression. Le gros des forces ennemies quittait la belle position de
Troki, rempart de Wilna, pour traverser cette ville et s'éloigner vers
le nord-est. Les corps de Wittgenstein et de Baggovouth, avec lesquels
Oudinot et Ney cherchaient à prendre contact, évoluaient dans la même
direction. Tout dénotait chez la première armée russe un plan prémédité
de recul et d'abandon.
L'Empereur fut vivement contrarié de ces nouvelles, auxquelles il refusa
d'abord d'ajouter foi, ne se rendant à l'évidence que sur le vu de
témoignages réitérés et probants[631]. Mais son dépit se tourna aussitôt
en un sursaut d'activité et d'énergie. Voyant les ennemis lui refuser le
combat, il se rattache violemment au projet de les surprendre dans le
désordre d'une retraite précipitée, de couper et d'enlever plusieurs
corps.
[Note 631: _Documents inédits_.]
Une partie des forces commandées par Barclay de Tolly, l'aile gauche,
sous Touchkof et Doctorof, se trouvait encore au sud de Wilna; pour
gagner le point général de ralliement, qui semblait indiqué à une assez
grande distance au nord-est, vers Dunabourg et le camp retranché de
Drissa, ces troupes auraient à côtoyer Wilna et à opérer un long
circuit: en se portant précipitamment sur la ville et en la dépassant,
notre armée n'aurait-elle point chance de les devancer à leur point de
passage, de les intercepter, de leur couper la retraite, de leur
infliger un irrémédiable désastre? Puis, la seconde armée russe, celle
de Bagration, rangée jusqu'alors sur les confins du duché de Varsovie,
devait certainement remonter elle-même au nord, afin de rejoindre la
première et de concourir à l'ensemble de la défense. Ignorant notre
arrivée à Wilna, les colonnes de Bagration viendraient donner dans nos
masses profondes, brusquement établies en ce lieu; abordées de front par
l'Empereur, saisies en flanc par Eugène, prises en queue par les
Polonais de Poniatowski, par les Saxons et les Westphaliens de Jérôme,
qui recevaient l'ordre de s'ébranler et d'entrer en Russie, elles
échapperaient difficilement à cette multiple étreinte. Donc l'Empereur
peut encore obtenir de magnifiques résultats, avant même d'ouvrir le
message d'Alexandre et de répondre à ses suprêmes paroles. «Si les
Russes ne se battent pas devant Wilna, dit-il, j'en prendrai une
partie[632].» Pour arriver à ce but, tout se réduit à une question de
temps et de vitesse; il ne faut qu'un ensemble de manoeuvres rapides,
précises et concordantes. Dans la journée du 26, l'Empereur ordonne et
accélère le mouvement sur Wilna; il invite tous les corps à reprendre
leur élan, à marcher franchement, rondement, sans halte ni repos; il
stimule le zèle et l'ardeur de chacun: «Il eût voulu, dit un témoin,
donner des ailes à tout le monde[633].»
[Note 632: _Documents inédits_.]
[Note 633: _Id._]
Soulevée par cette impulsion vigoureuse, l'armée franchit d'une seule
haleine les dix lieues environ qui la séparaient de Wilna, mais elle
résista mal à l'épreuve de cette marche précipitée. Beaucoup de nos
soldats, recrutés trop jeunes, n'avaient pas acquis l'endurance
nécessaire; ils perdaient l'allure, s'attardaient, s'égrenaient en
traînards le long des chemins; on en vit mourir sur la route de fatigue
et d'épuisement, d'inanition aussi et de besoin. En effet, malgré
l'impérieuse sollicitude de l'Empereur, l'armée était insuffisamment
pourvue de vivres: avant le passage, les hommes n'en avaient dans leur
sac que pour quelques jours, et ils se trouvaient maintenant «au bout de
leurs consommations». Les convois qui amenaient le surplus de
l'approvisionnement, ralentis par leur nombre, par leur pesanteur, par
l'horrible encombrement qu'ils créaient partout sur leur passage,
éprouvaient d'extrêmes difficultés à rejoindre. La plupart des voitures
apportant le pain, la viande, le bois, restaient en arrière: les rares
caissons qui parvenaient à rallier les colonnes étaient aussitôt pris
d'assaut, défoncés, vidés, malgré les efforts de l'intendance, et
c'étaient sur la route des scènes de confusion et de violence, des
tempêtes de jurons et de cris, des rassemblements tumultueux, qui
faisaient obstruction et retardaient indéfiniment l'arrivée des autres
convois.
Dénuée et mourant de faim, la plus grande partie de l'armée dut vivre
aux dépens du pays, aux dépens de cette Pologne russe que Napoléon
tenait essentiellement à ménager et à se concilier. Pauvre et mal
cultivé, le pays suffisait avec peine à ses propres besoins; les
habitations étaient rares et clairsemées, les villages éloignés de la
route et perdus dans les bois. Pour les atteindre, nos soldats devaient
s'écarter des rangs, se disséminer, se perdre dans les profondeurs de la
région. Beaucoup d'entre eux, dès qu'ils apercevaient un groupe de
maisons ou une demeure isolée, se formaient en bandes pour fondre sur
cette proie, arrachaient aux paysans leurs maigres ressources à force de
menaces et de coups; ils saccageaient les chaumières, emportaient les
meubles pour se faire du bois, ne laissant derrière eux que des débris,
promenant partout la dévastation, se faisant exécrer de ceux qu'ils
venaient affranchir. Le nombre de ces pillards, des isolés, des
dispersés, grossissait d'heure en heure; la maraude, cette plaie de nos
armées, prenait des proportions inconnues; des détachements, des
régiments entiers perdaient leur cohésion, s'effritaient, se
dissolvaient en une poussière humaine qui s'abattait sur le pays et le
ravageait. Et ces désordres, ces signes d'indiscipline et de
désagrégation, funeste présage pour l'avenir, naissaient spontanément,
par la force même des choses; trompant tous les calculs de la
prévoyance, déjouant l'effort du génie, ils accusaient le vice essentiel
de l'entreprise et le défi porté par Napoléon aux possibilités humaines.
L'appareil de guerre à proportions inconnues dont il était l'auteur,
gêné par l'enchevêtrement et l'incroyable multiplicité des ressorts,
fonctionnait mal; ses rouages compliqués se faussaient du premier coup
ou se refusaient à entrer en jeu; à peine mise en mouvement, l'énorme
machine craquait et se démontait.
Nos avant-gardes de cavalerie atteignirent Wilna dans la nuit du 27 au
28 juin; elles venaient d'occuper sans combat des positions défensives
par excellence, un triple étage de hauteurs escarpées, formant camp
retranché, «le pays le plus stratégique que l'on pût rencontrer», disait
Jomini en connaisseur[634]. Sans se laisser tenter par ce terrain si
bien approprié à la résistance, la cavalerie et les troupes légères de
l'ennemi continuaient à se replier, observées et serrées de près.
Parfois, quand la poursuite devenait trop pressante, elles faisaient
front et risquaient un court engagement, pour reprendre ensuite leur
marche rétrograde: il y eut aux abords de Wilna une escarmouche assez
vive qui ne tourna pas à notre avantage et où le frère du général de
Ségur fut fait prisonnier.
[Note 634: Lettre du duc de Bassano au ministre de la police, 21
juillet 1812. Archives nationales, AF, IV, 1648.]
Néanmoins, le 28 au matin, nos chasseurs et nos dragons pénétraient dans
la ville. La population nous attendait et se préparait à nous faire
fête; sans qu'il y eût chez les habitants unanimité d'opinion, la
ferveur patriotique était très prononcée chez le plus grand nombre, la
haine du Russe exubérante, l'exaltation vive. Heureux de notre approche,
ils s'attendaient à voir paraître des émancipateurs qui les traiteraient
en alliés et leur apporteraient l'ordre avec l'indépendance; ils virent
arriver une nuée d'affamés qui se précipitèrent sur les faubourgs,
forçant les boutiques, pillant les auberges et les dépôts de vivres,
faisant main basse sur tous les objets placés à leur portée. À cet
aspect, la terreur se répandit; chacun ne songea plus qu'à se renfermer
et à se barricader chez soi, à mettre en sûreté son avoir, à se cacher
et à se terrer. Le désordre de notre entrée arrêta net l'élan national,
figea l'enthousiasme.
L'Empereur cependant arrivait au grand trot, suivant de près
l'avant-garde, avec son escorte et une partie de son état-major. Se
rappelant Posen, il se croyait sûr de trouver à Wilna le même accueil;
il s'attendait à des transports d'allégresse, à des arcs de triomphe, à
une pluie de fleurs jetées sur son passage par ces gracieuses Polonaises
qu'il avait vues, en d'autres lieux, aviver le feu des esprits et se
passionner pour l'oeuvre de la régénération nationale. Il avait escompté
cette explosion du sentiment polonais et l'avait fait entrer dans ses
calculs; il espérait que la capitale de la Lithuanie, en se déclarant
pour lui, en se levant dès qu'elle l'apercevrait, allait donner
l'impulsion aux autres parties de la province; que la Pologne moscovite
tout entière, animée par cet exemple, viendrait se ranger sous ses
drapeaux et faciliter sa tâche, en opposant à la Russie, aux côtés de
notre armée, une nation ressuscitée et vivante. Il entra dans Wilna à
neuf heures du matin. Au lieu de la cité en fête qu'il avait rêvée,
folle d'enthousiasme et d'amour, il trouva une ville morte: de longs
faubourgs d'abord, laids et déserts, portant des traces de dévastation;
dans les quartiers du centre, aux rues sombres et tortueuses, le silence
et la solitude; point de femmes aux fenêtres, peu d'habitants groupés:
seuls, quelques hommes de la lie du peuple, surtout des Juifs, à
l'aspect sordide et craintif, se glissant le long des murs.
Cet accueil de glace n'affecta pas trop l'Empereur dans le premier
moment. À la rigueur, tout pouvait s'expliquer par la rapidité de son
apparition; suivant son habitude, il avait pris son monde à
l'improviste, sans se faire annoncer; ne devait-il point laisser aux
habitants le temps de se reconnaître, de venir à lui, de manifester leur
zèle et d'organiser leur réception? Il parcourut la ville dans toute sa
longueur et parvint à l'autre extrémité, au pont de bois qui traverse la
Wilya et que les Russes avaient dû franchir pour se retirer. Là, une
nouvelle déception l'attendait. Le pont n'était qu'une ruine fumante,
achevant de se consumer; l'armée ennemie l'avait incendié derrière elle
pour ralentir la poursuite. Sur les bords de la rivière, d'épaisses
colonnes de fumée montaient vers le ciel; à leur base, plusieurs lignes
de bâtiments s'écroulaient dans un brasier: c'était tout ce qui restait
des nombreux magasins où les Russes avaient entassé pendant dix-huit
mois des approvisionnements de tout genre. Obligés d'abandonner ce riche
dépôt, inestimable trésor pour notre armée déjà dépourvue, ils nous
l'avaient soustrait en le livrant aux flammes.
Cette scène de destruction fit songer l'Empereur; il resta quelque temps
à la contempler. Des hommes du peuple s'étaient amassés autour de lui;
il leur demanda un verre de bière et les remercia en leur disant: _Dobre
piwa_, bonne bière: il avait appris quelques mots de polonais et les
plaçait à tout propos[635]. Il prit des mesures pour limiter l'incendie,
passa en revue une division, puis rentra dans l'intérieur de la ville et
se dirigea vers le palais, où il allait prendre logement.
[Note 635: _Réminiscences de la comtesse de Choiseul-Gouffier_, p.
63.]
À cette heure, il était impossible que le bruit de son arrivée ne se fût
point répandu. On avait vu passer et entrer au palais le reste de son
état-major, ses gens, ses équipages, sa maison, tout son accompagnement
habituel. Malgré tant de signes indicatifs de sa présence, l'aspect de
la ville n'avait guère changé; les fenêtres ne s'étaient point garnies
ni décorées; les rues demeuraient désertes; nulle trace d'enthousiasme
ou même de curiosité. Cette fois, l'Empereur ne sut point maîtriser son
émotion, et son désappointement perça. Lorsqu'il fut entré dans la cour
du palais et eut mis pied à terre, lorsqu'il s'installa dans les
appartements de l'empereur Alexandre, lorsqu'il prit possession des
pièces où son rival en fuite avait vécu et habité, l'orgueil de cette
victorieuse substitution ne s'épanouit point sur son visage. Par un
retour amer sur le passé, il comparait la froideur de Wilna aux
acclamations passionnées qui l'avaient accueilli dans les villes du
grand-duché et ne put s'empêcher de dire: «Ces Polonais-ci sont bien
différents de ceux de Posen[636].»
[Note 636: _Documents inédits_.]
Il réprima durement les désordres qui lui avaient valu cette déconvenue,
porta des peines terribles contre l'indiscipline et la maraude, fit
parquer dans un enclos près de la ville tous les traînards que l'on put
ramasser, n'épargna aucun moyen pour rassurer la population et
ressusciter la confiance[637]. Par les soins du major général, les
principaux habitants furent recherchés et prévenus; ils reçurent des
appels plus ou moins discrets, s'entendirent inviter à sortir de leur
retraite, à paraître, à faire montre de leurs sentiments. On arriva
ainsi à provoquer quelques manifestations tardives de sympathie et de
joie; on parvint à créer une apparence d'enthousiasme, à susciter un
simulacre d'ovation, avec ses accessoires habituels, fleurs, couronnes,
décors, sur le passage des corps qui continuaient à traverser la ville
et à se répandre autour d'elle.
[Note 637: _Cahiers du capitaine de Coignet_, 192.]
Davout était déjà présent, avec ses cinq divisions; Murat amenait son
flot de cavalerie, Ney et Oudinot arrivaient à hauteur sur la gauche, et
le reste de l'immense colonne, composé de la Garde et des réserves,
rejoignait un peu moins vite, encore échelonné sur la route qui conduit
de Kowno à Wilna. Du 28 au 30, Napoléon prépara les mouvements
enveloppants qui avaient pour but de déborder les masses russes en
retraite et de lui en livrer une partie. Tandis que le roi de Naples,
appuyé par quelques divisions d'infanterie, poussera droit devant lui et
s'enfoncera comme un coin entre les deux armées ennemies, Oudinot, Ney
et Macdonald continueront à s'élever vers le nord-est, suivant et
talonnant Barclay de Tolly; il est probable que l'armée de ce général,
ainsi harcelée, ne saura s'esquiver sans dommage: «J'en aurai pied ou
aile[638]», dit l'Empereur. En même temps, il prescrit à Davout de
prendre avec lui une partie de son infanterie, le plus de cavalerie
possible, et de se rabattre sur la droite, vers le sud; c'est de ce côté
principalement que l'occasion s'offre propice à de fructueux coups de
main.
[Note 638: _Documents inédits_.]
À très petite distance au sud-est de Wilna, vers Ochmiana, des forces
russes sont signalées. Quels sont ces corps, aventurés si près de nous
et qui semblent inconscients du péril? Sont-ce ceux de Doctorof et de
Touchkof, s'efforçant éperdument de rejoindre Barclay par le chemin le
plus court? Napoléon incline à y voir plutôt l'avant-garde de
Bagration[639]. Il croit toujours que l'armée commandée par ce prince
remonte vers Wilna; il a appris d'autre part, par des estafettes
interceptées, que le bruit de notre rapide irruption à Wilna n'a pas
encore pénétré dans l'intérieur de la Russie. En conséquence, on peut
espérer que Bagration ne sera pas averti à temps; tout donne à penser
que son armée, ignorant le péril où elle court, va se jeter tête baissée
dans le filet tendu sous ses pas, qu'elle n'échappera point à un
anéantissement total ou partiel. Pour la mettre entre deux feux,
Napoléon fait inviter Eugène et Poniatowski à presser leur marche de
flanc; il les aiguillonne par d'impérieux messages. Lui-même renforce
continuellement, en cavalerie surtout, les troupes sous les ordres de
Davout et destinées à courir sus aux colonnes de tête. Successivement,
il fait partir de Wilna la division Dessaix, la division Saint-Germain,
les cuirassiers de Valence, les lanciers de la Garde; il charge Nansouty
et Grouchy, avec leurs corps entièrement composés de divisions à cheval,
de coopérer aux mouvements du prince d'Eckmühl, afin que celui-ci puisse
«faire de bonnes et belles choses[640]». S'entêtant à l'espoir d'une
capture immédiate, mettant tous ses soins à la préparer, se levant
chaque jour à deux heures du matin pour expédier des ordres, se livrant
entièrement à ses combinaisons de guerre, il néglige encore de recevoir
Balachof, semble oublier le messager de paix, toujours confié à Davout
et gardé à vue.
[Note 639: _Corresp._, 18875, 18877.]
[Note 640: _Id._, 18880.]