II

L'arrivée d'un négociateur russe fut promptement connue dans toutes les

parties de l'armée française; le bruit s'en répandit comme l'éclair et

fit sensation au quartier général, où il réveilla chez quelques membres

du haut état-major, qui voyaient avec regret l'ouverture des hostilités,

un vague espoir de paix. Quant à l'Empereur, il triompha de cet envoi;

il y vit chez les Russes un premier signe de désarroi et l'attribua à

l'épouvante qu'aurait causée au Tsar et à son conseil la rapidité de

notre invasion. Il dit à Berthier: «Mon frère Alexandre, qui faisait

tant le fier avec Narbonne, voudrait déjà s'arranger; il a peur. Mes

manoeuvres ont dérouté les Russes: avant deux mois, ils seront à mes

genoux[629].»

[Note 629: _Documents inédits_.]

En attendant, il ne se pressait point d'accueillir Balachof, invitant

Davout à le garder jusqu'à nouvel ordre, résolu à ne l'admettre en sa

présence qu'après un premier succès et la prise de Wilna. Il ferait

alors ramener Balachof dans la ville même où cet envoyé avait reçu les

instructions de son maître, et dont un éclatant fait d'armes nous aurait

ouvert les portes. Constamment attentif à ménager ses effets, toujours

soigneux du décor et de la mise en scène, il comptait frapper davantage

le Russe s'il se montrait à lui installé dans le propre palais, dans le

cabinet même de l'empereur Alexandre, où il apparaîtrait comme l'image

et l'incarnation de la conquête. À peine entré en guerre et déjà

victorieux, il pourrait alors parler plus haut, prononcer plus âprement

ses exigences, et peut-être, par l'intermédiaire de Balachof, jeter les

premières bases de cette capitulation qu'il prétendait imposer à ses

ennemis et par laquelle il comptait clore rapidement la campagne.

Toutefois, avant de porter le coup qu'il médite, avant de marcher sur

Wilna, il prend toutes les précautions nécessaires pour assurer le

succès de cette entreprise. Sachant mettre une prudence raffinée au

service de ses audaces, il passe deux jours encore à Kowno, le 25 et le

26, occupé à se préparer, à se reconnaître, à se munir, à faire explorer

le pays. Il sait qu'il a devant lui la première armée russe, commandée

par Barclay de Tolly; il veut savoir comment les différents corps de

cette armée sont constitués et répartis, se renseigner sur leur nombre,

leur force, leur emplacement, et avant tout, comme il dit, «débrouiller

l'échiquier». Davout et Murat sont chargés de s'éclairer au loin; que

ces deux chefs de corps procèdent par reconnaissances lestement

poussées, en évitant de compromettre de trop forts détachements, en

tenant le gros de leurs troupes soigneusement rassemblé, en ne donnant

sur eux aucune prise. Napoléon modère l'ardeur de Murat, qui s'est jeté

impétueusement en avant, et lui reproche d'aller un peu vite. Sa gauche

le préoccupe toujours; c'est à ses yeux le point faible et exposé. Il a

jeté au delà de la Wilya une partie des corps d'Oudinot et de Ney; il

leur recommande de démêler à tout prix ce qui se passe en face d'eux,

établit aussi des communications avec les divisions de Macdonald, qui

viennent de franchir le Niémen entre Tilsit et Georgenbourg et doivent

opérer parallèlement à l'armée principale. Sur la rive gauche du Niémen,

il presse les corps d'Eugène qui doivent passer à Preny et n'ont pas

encore atteint le fleuve[630]. C'est seulement lorsqu'il aura bien

assuré ses flancs et complètement rallié ses troupes qu'il prononcera

son mouvement; alors, se mettant lui-même à la tête des colonnes

destinées à l'attaque principale, il les poussera vivement sur Wilna, où

il compte trouver l'ennemi en position, en ligne, offert à ses coups, et

où il a donné rendez-vous à la victoire.

[Note 630: _Corresp._, 18858-18873.]

Cet espoir de combattre et de vaincre sous Wilna fut promptement déçu.

Dès le 26, l'Empereur apprit que nos grand'gardes étaient arrivées

jusqu'à cinq lieues de la capitale lithuanienne sans rencontrer de

résistance. La ligne des avant-postes russes se retirait devant nous,

souple et flottante, ne tenant nulle part, cédant sous la moindre

pression. Le gros des forces ennemies quittait la belle position de

Troki, rempart de Wilna, pour traverser cette ville et s'éloigner vers

le nord-est. Les corps de Wittgenstein et de Baggovouth, avec lesquels

Oudinot et Ney cherchaient à prendre contact, évoluaient dans la même

direction. Tout dénotait chez la première armée russe un plan prémédité

de recul et d'abandon.

L'Empereur fut vivement contrarié de ces nouvelles, auxquelles il refusa

d'abord d'ajouter foi, ne se rendant à l'évidence que sur le vu de

témoignages réitérés et probants[631]. Mais son dépit se tourna aussitôt

en un sursaut d'activité et d'énergie. Voyant les ennemis lui refuser le

combat, il se rattache violemment au projet de les surprendre dans le

désordre d'une retraite précipitée, de couper et d'enlever plusieurs

corps.

[Note 631: _Documents inédits_.]

Une partie des forces commandées par Barclay de Tolly, l'aile gauche,

sous Touchkof et Doctorof, se trouvait encore au sud de Wilna; pour

gagner le point général de ralliement, qui semblait indiqué à une assez

grande distance au nord-est, vers Dunabourg et le camp retranché de

Drissa, ces troupes auraient à côtoyer Wilna et à opérer un long

circuit: en se portant précipitamment sur la ville et en la dépassant,

notre armée n'aurait-elle point chance de les devancer à leur point de

passage, de les intercepter, de leur couper la retraite, de leur

infliger un irrémédiable désastre? Puis, la seconde armée russe, celle

de Bagration, rangée jusqu'alors sur les confins du duché de Varsovie,

devait certainement remonter elle-même au nord, afin de rejoindre la

première et de concourir à l'ensemble de la défense. Ignorant notre

arrivée à Wilna, les colonnes de Bagration viendraient donner dans nos

masses profondes, brusquement établies en ce lieu; abordées de front par

l'Empereur, saisies en flanc par Eugène, prises en queue par les

Polonais de Poniatowski, par les Saxons et les Westphaliens de Jérôme,

qui recevaient l'ordre de s'ébranler et d'entrer en Russie, elles

échapperaient difficilement à cette multiple étreinte. Donc l'Empereur

peut encore obtenir de magnifiques résultats, avant même d'ouvrir le

message d'Alexandre et de répondre à ses suprêmes paroles. «Si les

Russes ne se battent pas devant Wilna, dit-il, j'en prendrai une

partie[632].» Pour arriver à ce but, tout se réduit à une question de

temps et de vitesse; il ne faut qu'un ensemble de manoeuvres rapides,

précises et concordantes. Dans la journée du 26, l'Empereur ordonne et

accélère le mouvement sur Wilna; il invite tous les corps à reprendre

leur élan, à marcher franchement, rondement, sans halte ni repos; il

stimule le zèle et l'ardeur de chacun: «Il eût voulu, dit un témoin,

donner des ailes à tout le monde[633].»

[Note 632: _Documents inédits_.]

[Note 633: _Id._]

Soulevée par cette impulsion vigoureuse, l'armée franchit d'une seule

haleine les dix lieues environ qui la séparaient de Wilna, mais elle

résista mal à l'épreuve de cette marche précipitée. Beaucoup de nos

soldats, recrutés trop jeunes, n'avaient pas acquis l'endurance

nécessaire; ils perdaient l'allure, s'attardaient, s'égrenaient en

traînards le long des chemins; on en vit mourir sur la route de fatigue

et d'épuisement, d'inanition aussi et de besoin. En effet, malgré

l'impérieuse sollicitude de l'Empereur, l'armée était insuffisamment

pourvue de vivres: avant le passage, les hommes n'en avaient dans leur

sac que pour quelques jours, et ils se trouvaient maintenant «au bout de

leurs consommations». Les convois qui amenaient le surplus de

l'approvisionnement, ralentis par leur nombre, par leur pesanteur, par

l'horrible encombrement qu'ils créaient partout sur leur passage,

éprouvaient d'extrêmes difficultés à rejoindre. La plupart des voitures

apportant le pain, la viande, le bois, restaient en arrière: les rares

caissons qui parvenaient à rallier les colonnes étaient aussitôt pris

d'assaut, défoncés, vidés, malgré les efforts de l'intendance, et

c'étaient sur la route des scènes de confusion et de violence, des

tempêtes de jurons et de cris, des rassemblements tumultueux, qui

faisaient obstruction et retardaient indéfiniment l'arrivée des autres

convois.

Dénuée et mourant de faim, la plus grande partie de l'armée dut vivre

aux dépens du pays, aux dépens de cette Pologne russe que Napoléon

tenait essentiellement à ménager et à se concilier. Pauvre et mal

cultivé, le pays suffisait avec peine à ses propres besoins; les

habitations étaient rares et clairsemées, les villages éloignés de la

route et perdus dans les bois. Pour les atteindre, nos soldats devaient

s'écarter des rangs, se disséminer, se perdre dans les profondeurs de la

région. Beaucoup d'entre eux, dès qu'ils apercevaient un groupe de

maisons ou une demeure isolée, se formaient en bandes pour fondre sur

cette proie, arrachaient aux paysans leurs maigres ressources à force de

menaces et de coups; ils saccageaient les chaumières, emportaient les

meubles pour se faire du bois, ne laissant derrière eux que des débris,

promenant partout la dévastation, se faisant exécrer de ceux qu'ils

venaient affranchir. Le nombre de ces pillards, des isolés, des

dispersés, grossissait d'heure en heure; la maraude, cette plaie de nos

armées, prenait des proportions inconnues; des détachements, des

régiments entiers perdaient leur cohésion, s'effritaient, se

dissolvaient en une poussière humaine qui s'abattait sur le pays et le

ravageait. Et ces désordres, ces signes d'indiscipline et de

désagrégation, funeste présage pour l'avenir, naissaient spontanément,

par la force même des choses; trompant tous les calculs de la

prévoyance, déjouant l'effort du génie, ils accusaient le vice essentiel

de l'entreprise et le défi porté par Napoléon aux possibilités humaines.

L'appareil de guerre à proportions inconnues dont il était l'auteur,

gêné par l'enchevêtrement et l'incroyable multiplicité des ressorts,

fonctionnait mal; ses rouages compliqués se faussaient du premier coup

ou se refusaient à entrer en jeu; à peine mise en mouvement, l'énorme

machine craquait et se démontait.

Nos avant-gardes de cavalerie atteignirent Wilna dans la nuit du 27 au

28 juin; elles venaient d'occuper sans combat des positions défensives

par excellence, un triple étage de hauteurs escarpées, formant camp

retranché, «le pays le plus stratégique que l'on pût rencontrer», disait

Jomini en connaisseur[634]. Sans se laisser tenter par ce terrain si

bien approprié à la résistance, la cavalerie et les troupes légères de

l'ennemi continuaient à se replier, observées et serrées de près.

Parfois, quand la poursuite devenait trop pressante, elles faisaient

front et risquaient un court engagement, pour reprendre ensuite leur

marche rétrograde: il y eut aux abords de Wilna une escarmouche assez

vive qui ne tourna pas à notre avantage et où le frère du général de

Ségur fut fait prisonnier.

[Note 634: Lettre du duc de Bassano au ministre de la police, 21

juillet 1812. Archives nationales, AF, IV, 1648.]

Néanmoins, le 28 au matin, nos chasseurs et nos dragons pénétraient dans

la ville. La population nous attendait et se préparait à nous faire

fête; sans qu'il y eût chez les habitants unanimité d'opinion, la

ferveur patriotique était très prononcée chez le plus grand nombre, la

haine du Russe exubérante, l'exaltation vive. Heureux de notre approche,

ils s'attendaient à voir paraître des émancipateurs qui les traiteraient

en alliés et leur apporteraient l'ordre avec l'indépendance; ils virent

arriver une nuée d'affamés qui se précipitèrent sur les faubourgs,

forçant les boutiques, pillant les auberges et les dépôts de vivres,

faisant main basse sur tous les objets placés à leur portée. À cet

aspect, la terreur se répandit; chacun ne songea plus qu'à se renfermer

et à se barricader chez soi, à mettre en sûreté son avoir, à se cacher

et à se terrer. Le désordre de notre entrée arrêta net l'élan national,

figea l'enthousiasme.

L'Empereur cependant arrivait au grand trot, suivant de près

l'avant-garde, avec son escorte et une partie de son état-major. Se

rappelant Posen, il se croyait sûr de trouver à Wilna le même accueil;

il s'attendait à des transports d'allégresse, à des arcs de triomphe, à

une pluie de fleurs jetées sur son passage par ces gracieuses Polonaises

qu'il avait vues, en d'autres lieux, aviver le feu des esprits et se

passionner pour l'oeuvre de la régénération nationale. Il avait escompté

cette explosion du sentiment polonais et l'avait fait entrer dans ses

calculs; il espérait que la capitale de la Lithuanie, en se déclarant

pour lui, en se levant dès qu'elle l'apercevrait, allait donner

l'impulsion aux autres parties de la province; que la Pologne moscovite

tout entière, animée par cet exemple, viendrait se ranger sous ses

drapeaux et faciliter sa tâche, en opposant à la Russie, aux côtés de

notre armée, une nation ressuscitée et vivante. Il entra dans Wilna à

neuf heures du matin. Au lieu de la cité en fête qu'il avait rêvée,

folle d'enthousiasme et d'amour, il trouva une ville morte: de longs

faubourgs d'abord, laids et déserts, portant des traces de dévastation;

dans les quartiers du centre, aux rues sombres et tortueuses, le silence

et la solitude; point de femmes aux fenêtres, peu d'habitants groupés:

seuls, quelques hommes de la lie du peuple, surtout des Juifs, à

l'aspect sordide et craintif, se glissant le long des murs.

Cet accueil de glace n'affecta pas trop l'Empereur dans le premier

moment. À la rigueur, tout pouvait s'expliquer par la rapidité de son

apparition; suivant son habitude, il avait pris son monde à

l'improviste, sans se faire annoncer; ne devait-il point laisser aux

habitants le temps de se reconnaître, de venir à lui, de manifester leur

zèle et d'organiser leur réception? Il parcourut la ville dans toute sa

longueur et parvint à l'autre extrémité, au pont de bois qui traverse la

Wilya et que les Russes avaient dû franchir pour se retirer. Là, une

nouvelle déception l'attendait. Le pont n'était qu'une ruine fumante,

achevant de se consumer; l'armée ennemie l'avait incendié derrière elle

pour ralentir la poursuite. Sur les bords de la rivière, d'épaisses

colonnes de fumée montaient vers le ciel; à leur base, plusieurs lignes

de bâtiments s'écroulaient dans un brasier: c'était tout ce qui restait

des nombreux magasins où les Russes avaient entassé pendant dix-huit

mois des approvisionnements de tout genre. Obligés d'abandonner ce riche

dépôt, inestimable trésor pour notre armée déjà dépourvue, ils nous

l'avaient soustrait en le livrant aux flammes.

Cette scène de destruction fit songer l'Empereur; il resta quelque temps

à la contempler. Des hommes du peuple s'étaient amassés autour de lui;

il leur demanda un verre de bière et les remercia en leur disant: _Dobre

piwa_, bonne bière: il avait appris quelques mots de polonais et les

plaçait à tout propos[635]. Il prit des mesures pour limiter l'incendie,

passa en revue une division, puis rentra dans l'intérieur de la ville et

se dirigea vers le palais, où il allait prendre logement.

[Note 635: _Réminiscences de la comtesse de Choiseul-Gouffier_, p.

63.]

À cette heure, il était impossible que le bruit de son arrivée ne se fût

point répandu. On avait vu passer et entrer au palais le reste de son

état-major, ses gens, ses équipages, sa maison, tout son accompagnement

habituel. Malgré tant de signes indicatifs de sa présence, l'aspect de

la ville n'avait guère changé; les fenêtres ne s'étaient point garnies

ni décorées; les rues demeuraient désertes; nulle trace d'enthousiasme

ou même de curiosité. Cette fois, l'Empereur ne sut point maîtriser son

émotion, et son désappointement perça. Lorsqu'il fut entré dans la cour

du palais et eut mis pied à terre, lorsqu'il s'installa dans les

appartements de l'empereur Alexandre, lorsqu'il prit possession des

pièces où son rival en fuite avait vécu et habité, l'orgueil de cette

victorieuse substitution ne s'épanouit point sur son visage. Par un

retour amer sur le passé, il comparait la froideur de Wilna aux

acclamations passionnées qui l'avaient accueilli dans les villes du

grand-duché et ne put s'empêcher de dire: «Ces Polonais-ci sont bien

différents de ceux de Posen[636].»

[Note 636: _Documents inédits_.]

Il réprima durement les désordres qui lui avaient valu cette déconvenue,

porta des peines terribles contre l'indiscipline et la maraude, fit

parquer dans un enclos près de la ville tous les traînards que l'on put

ramasser, n'épargna aucun moyen pour rassurer la population et

ressusciter la confiance[637]. Par les soins du major général, les

principaux habitants furent recherchés et prévenus; ils reçurent des

appels plus ou moins discrets, s'entendirent inviter à sortir de leur

retraite, à paraître, à faire montre de leurs sentiments. On arriva

ainsi à provoquer quelques manifestations tardives de sympathie et de

joie; on parvint à créer une apparence d'enthousiasme, à susciter un

simulacre d'ovation, avec ses accessoires habituels, fleurs, couronnes,

décors, sur le passage des corps qui continuaient à traverser la ville

et à se répandre autour d'elle.

[Note 637: _Cahiers du capitaine de Coignet_, 192.]

Davout était déjà présent, avec ses cinq divisions; Murat amenait son

flot de cavalerie, Ney et Oudinot arrivaient à hauteur sur la gauche, et

le reste de l'immense colonne, composé de la Garde et des réserves,

rejoignait un peu moins vite, encore échelonné sur la route qui conduit

de Kowno à Wilna. Du 28 au 30, Napoléon prépara les mouvements

enveloppants qui avaient pour but de déborder les masses russes en

retraite et de lui en livrer une partie. Tandis que le roi de Naples,

appuyé par quelques divisions d'infanterie, poussera droit devant lui et

s'enfoncera comme un coin entre les deux armées ennemies, Oudinot, Ney

et Macdonald continueront à s'élever vers le nord-est, suivant et

talonnant Barclay de Tolly; il est probable que l'armée de ce général,

ainsi harcelée, ne saura s'esquiver sans dommage: «J'en aurai pied ou

aile[638]», dit l'Empereur. En même temps, il prescrit à Davout de

prendre avec lui une partie de son infanterie, le plus de cavalerie

possible, et de se rabattre sur la droite, vers le sud; c'est de ce côté

principalement que l'occasion s'offre propice à de fructueux coups de

main.

[Note 638: _Documents inédits_.]

À très petite distance au sud-est de Wilna, vers Ochmiana, des forces

russes sont signalées. Quels sont ces corps, aventurés si près de nous

et qui semblent inconscients du péril? Sont-ce ceux de Doctorof et de

Touchkof, s'efforçant éperdument de rejoindre Barclay par le chemin le

plus court? Napoléon incline à y voir plutôt l'avant-garde de

Bagration[639]. Il croit toujours que l'armée commandée par ce prince

remonte vers Wilna; il a appris d'autre part, par des estafettes

interceptées, que le bruit de notre rapide irruption à Wilna n'a pas

encore pénétré dans l'intérieur de la Russie. En conséquence, on peut

espérer que Bagration ne sera pas averti à temps; tout donne à penser

que son armée, ignorant le péril où elle court, va se jeter tête baissée

dans le filet tendu sous ses pas, qu'elle n'échappera point à un

anéantissement total ou partiel. Pour la mettre entre deux feux,

Napoléon fait inviter Eugène et Poniatowski à presser leur marche de

flanc; il les aiguillonne par d'impérieux messages. Lui-même renforce

continuellement, en cavalerie surtout, les troupes sous les ordres de

Davout et destinées à courir sus aux colonnes de tête. Successivement,

il fait partir de Wilna la division Dessaix, la division Saint-Germain,

les cuirassiers de Valence, les lanciers de la Garde; il charge Nansouty

et Grouchy, avec leurs corps entièrement composés de divisions à cheval,

de coopérer aux mouvements du prince d'Eckmühl, afin que celui-ci puisse

«faire de bonnes et belles choses[640]». S'entêtant à l'espoir d'une

capture immédiate, mettant tous ses soins à la préparer, se levant

chaque jour à deux heures du matin pour expédier des ordres, se livrant

entièrement à ses combinaisons de guerre, il néglige encore de recevoir

Balachof, semble oublier le messager de paix, toujours confié à Davout

et gardé à vue.

[Note 639: _Corresp._, 18875, 18877.]

[Note 640: _Id._, 18880.]

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 64 / 102 题