Conseil militaire d'Alexandre.--Cacophonie.--Excursions aux environs de
Wilna.--Ascendant d'Alexandre sur les femmes.--Fête du 24 juin; accident
de mauvais augure.--La nouvelle de l'invasion arrive au Tsar pendant le
bal; son impassibilité.--La Fatalité et la Providence.--Recul
instinctif.--Mission de Balachof.--Offre d'une réconciliation _in
extremis_; causes et but réel de cette démarche.--Balachof aux
avant-postes.--Rencontre avec le roi de Naples.--Accueil de
Davout.--Napoléon ne veut recevoir l'envoyé russe qu'au lendemain d'une
victoire.--Il apprend la retraite des Russes.--Son désappointement.--Il
précipite son armée sur Wilna.--Premiers symptômes de
désagrégation.--Entrée de Napoléon à Wilna; accueil de glace: incendie
des magasins.--Ovations provoquées et tardives.--L'Empereur s'acharne à
l'espoir de couper et de prendre une partie des armées
russes.--Succession d'orages: les éléments se déchaînent contre
nous.--Hécatombe de chevaux.--L'ennemi se dérobe et s'évanouit.--Fausse
joie.--La colonne de Dorockhof en grand danger; son évasion.--Les débuts
de la campagne manqués.--Froideur des Lithuaniens.--Napoléon décide de
recevoir Balachof.--Longue et remarquable conversation avec cet
envoyé.--Paroles violentes.--Le but de l'Empereur est de faire trembler
Alexandre pour sa sécurité personnelle et de l'amener à une prompte
capitulation.--Balachof à la table impériale.--Réponses célèbres.--Mot
blessant de Napoléon à Caulaincourt; ferme réplique.--Départ de
Balachof.--Protestation indignée de Caulaincourt; il demande son
congé.--Patience de l'Empereur; comment il met fin à la scène.--Rupture
irrévocable de toutes relations entre les deux empereurs.--La guerre
succède sans transition au déchirement de l'alliance.
I
Le jour où Napoléon franchissait le Niémen à la tête de deux cent mille
hommes, le comte Rostoptchine, nommé gouverneur de Moscou, écrivait au
Tsar: «Votre empire a deux défenseurs puissants, son étendue et son
climat: l'empereur de Russie sera formidable à Moscou, terrible à Kazan,
invincible à Tobolsk[614].»
[Note 614: SCHILDNER, 245.]
Tel n'était pas l'avis de tous les hommes qui composaient le conseil
militaire d'Alexandre. Dans les semaines qui avaient précédé l'invasion,
de vives discussions avaient eu lieu. Les partisans de l'offensive
soutenaient leurs idées avec acharnement, avec rage. D'autres donneurs
d'avis voulaient au moins qu'on livrât bataille devant Wilna, qu'on ne
cédât pas sans lutte la Pologne. Tout le monde à peu près s'accordait
pour blâmer le plan officiellement adopté, celui de Pfuhl, mais personne
ne savait au juste par quoi le remplacer. Les conseils se succédaient
fiévreusement, sans aboutir à rien, les intrigues s'entre-croisaient;
Armfeldt se démenait et «faisait le diable à quatre[615]»; il traitait
Pfuhl d'homme néfaste, vomi par l'enfer; à l'entendre, le maudit
Allemand, qui se faisait le singe de Wellington, était surtout un
composé «de l'écrevisse et du lièvre[616]». Wolzogen, ombre et reflet de
Pfuhl, répondait en traitant Armfeldt d'«intrigant mal famé[617]»;
Paulucci critiquait à tort et à travers; Bennigsen changeait à chaque
instant d'avis et se contredisait; l'intendant général Cancrine passait
pour un type d'incapacité; Barclay, qui se battait bien et parlait mal,
avait d'excellentes choses à dire et n'arrivait point à les exprimer, et
le vieux Roumiantsof, à peine remis d'une attaque d'apoplexie, la bouche
tordue par l'hémiplégie, assistait désolé et grimaçant à la déroute de
ses espérances pacifiques, à la ruine de son système[618].
[Note 615: TEGNER, III, 397.]
[Note 616: _Id._, 396.]
[Note 617: _Id._, 394.]
[Note 618: TEGNER, III, 390-397; SCHILDNER, 246-247. Bulletins
transmis par Lauriston avec ses dernières dépêches, mai 1812.]
Un afflux continuel d'étrangers, qui accouraient de tous côtés au
quartier général, ajoutait au désordre et à la confusion de cette Babel;
Stein, l'ex-ministre prussien, le Suédois Tavast, l'agent anglais
Bentinck paraissaient tour à tour, mettaient leur mot dans le débat,
augmentaient la cacophonie. L'armée était belle et bien disposée,
l'administration corrompue, le commandement incertain, divisé, dépourvu
de données précises sur les projets et les forces de l'adversaire; il
semblait que cette guerre prévue et méditée depuis dix-huit mois prenait
tout l'état-major au dépourvu. Quant à l'Empereur, sans considérer le
plan de Pfuhl comme la merveille du genre, il s'y tenait parce qu'il
fallait bien en avoir un et qu'on n'en avait pas trouvé de meilleur à
lui substituer; au fond, il espérait vaincre malgré ses généraux et quoi
qu'ils fissent; sa confiance se fondait sur sa volonté de résister
jusqu'au bout, obstinément, éternellement, dans un pays que la nature
semble avoir créé et disposé pour l'infinie résistance.
Passant ses journées au milieu d'un tumulte d'intrigues et de
discordants conseils, il s'en allait le soir visiter les châteaux du
voisinage. Là, il ravissait ses hôtes par son aménité célèbre, par une
simplicité charmante, par des conversations pleines d'enjouement, où son
esprit vif et fin brillait d'un éclat doux. On le voyait poli avec tout
le monde, déférent envers les vieillards et les femmes. Après dîner, il
priait les dames de se mettre au piano, écoutait avec intérêt leur
romance favorite et galamment leur tournait les pages. Il aimait aussi à
parcourir _incognito_ les campagnes, à s'asseoir au foyer des humbles, à
les faire causer, à ne se révéler qu'en partant, par quelque munificence
qui laissait derrière lui la fortune, et ces attentions pour ses sujets
de Lithuanie, cette sollicitude paternelle, lui paraissaient un moyen de
les rendre sourds aux appels du ravisseur[619].
[Note 619: _Mémoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier_, 55-77.]
À Wilna, il convoquait fréquemment la noblesse, attirait à lui les
femmes qu'il comblait de soins délicats, les prenant par la vanité,
distinguant tour à tour les plus séduisantes, entretenant parmi elles
une concurrence et une émulation à lui plaire. L'imminence des
hostilités n'avait point interrompu autour de lui la vie de
représentation et de plaisirs, qui semblait alors l'accompagnement
nécessaire d'une cour, en quelque position qu'elle fût. Les assemblées
brillantes, les réceptions se succédaient. Pour le 24 juin, les
officiers de la garnison et de l'état-major avaient obtenu permission
d'organiser en l'honneur de Sa Majesté un bal champêtre, avec fête de
jour et de nuit, où toute la société de la ville et des environs serait
conviée. Le lieu choisi fut le domaine de Zakrety, prêté pour la
circonstance par la comtesse Bennigsen. Zakrety était une résidence
d'été à la mode polonaise, c'est-à-dire, autour d'une maison
d'habitation assez simple, un parc magnifique. Rien n'y avait été omis
pour enjoliver la nature: il y avait des terrasses fleuries, des
pelouses d'un vert d'émeraude, des eaux vives, une île et une cascade
artificielles, des échappées ménagées avec art sur les campagnes et les
fraîches collines d'alentour. Quel cadre à souhait pour une élégante
réunion d'été! On éleva sur les gazons, en face de la villa, une salle
de bal environnée de portiques. L'avant-veille de la fête, la toiture
s'écroula, et chacun frémit à la pensée que cet accident, survenant deux
jours plus tard, eût dégénéré en catastrophe. Quelques-uns y virent un
sinistre présage: «Nous serons quittes, dit Alexandre avec calme, pour
danser à ciel ouvert[620].»
[Note 620: SCHILDNER, 247.]
En effet, le bal commença sur la pelouse, entre les bosquets où se
dissimulaient des orchestres et des choeurs; puis, le jour baissant, on
se transporta à l'intérieur des appartements, et la longue file de
couples qui formait la _polonaise_, la danse nationale, après avoir
parcouru les jardins, gravit en cadence les escaliers et se mit à
serpenter au travers des galeries. L'empereur Alexandre, arrivé de bonne
heure, animait et embellissait tout de sa présence, lorsque au cours de
la soirée le général Balachof, ministre de la police, s'approcha de lui
et murmura à son oreille quelques paroles, avec l'accent d'une émotion
poignante: un message, expédié de Kowno, annonçait que les Français
franchissaient le fleuve en masses énormes et que l'invasion
commençait[621].
[Note 621: BOGDANOVITCH, I, 113.]
Sous ce coup, Alexandre ne faiblit point et conserva la pleine maîtrise
de soi-même; pas un muscle de sa physionomie ne bougea; il recommanda à
Balachof de tenir la nouvelle secrète, pour ne point troubler la
réunion, et se remit à parcourir les groupes, toujours aimable et
galant. Il admira fort la fête de nuit, l'embrasement des bosquets, les
jeux de la lumière sur la cascade, et faisant remarquer la lune qui
brillait au ciel, mariant sa rayonnante pâleur aux feux répandus sur la
terre, il l'appela «la plus belle pièce de l'illumination[622]». Au bout
d'une heure environ il se retira; à peine était-il parti que la
terrifiante nouvelle se répandit; un vent d'effroi souffla sur la fête
et dispersa l'assistance.
[Note 622: _Mémoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier_, 90.]
Rentré à Wilna, Alexandre passa au travail le reste de la nuit. Après
avoir expédié à Pétersbourg les éléments d'une note diplomatique
destinée à servir de réponse au manifeste français, à le réfuter point
par point, il fit rédiger un ordre du jour aux armées, en termes élevés
et dignes. Napoléon avait dit dans sa harangue à ses troupes: «La Russie
est entraînée par la fatalité, ses destins doivent s'accomplir.» Contre
la divinité aveugle qu'invoquait son rival, Alexandre se réclamait de la
Providence: «Dieu, dit-il, est contre l'agresseur[623].»
[Note 623: BOGDANOVITCH, I, 113.]
Autour de lui, l'état-major général prenait les mesures nécessaires pour
commencer l'exécution du fameux plan; la principale armée, celle de
Barclay, se retirerait de Wilna sur Swentsiany, sur Drissa ensuite,
tandis que Bagration, à la tête de la seconde armée, se jetterait sur le
flanc des Français, en ayant soin de ne jamais s'aventurer contre des
forces supérieures. Un peu plus tard, quand l'avantage numérique des
Français fut mieux connu, ordre fut donné à Bagration de se mettre
également en retraite et de rallier comme il pourrait le gros de
l'armée[624]. Les règles que l'on s'était tracées sur le papier cédèrent
tout de suite à une inspiration spontanée, qui montrait le salut et la
victoire derrière soi, dans l'immensité des espaces, et qui portait les
différents corps à reculer en se concentrant. Le bonheur des Russes, en
cette campagne, fut d'obéir moins à un plan qu'à un instinct.
[Note 624: BOGDANOVITCH, I, 113 et suiv.]
Alexandre se disposa lui-même à quitter Wilna le 17 juin. Auparavant, il
procéda à une suprême formalité, propre à le mettre en règle, sinon avec
sa conscience, au moins avec l'opinion des hommes. Le 26, il fit appeler
Balachof, qui était un de ses aides de camp en même temps que son
ministre de la police, et il lui dit, avec le tutoiement en usage
fréquent chez les souverains de Russie lorsqu'ils s'adressent à leurs
sujets: «Tu ne sais sans doute pas pourquoi je t'ai fait venir; c'est
pour t'envoyer auprès de l'empereur Napoléon[625].» Il expliqua alors
que cette mission devait consister à porter une offre dernière de
négociation et de paix.
[Note 625: Ces paroles sont rappelées dans le rapport autographe et
très circonstancié que Balachof a rédigé sur sa mission. Thiers a eu
connaissance de cette pièce; Bogdanovitch s'en est servi; elle a été
publiée presque intégralement dans le _Recueil de l'Académie des
sciences de Saint-Pétersbourg_, 1882. M. de Tatistchef en a inséré de
très importants extraits dans son volume sur _Alexandre Ier et
Napoléon_, 590-609.]
Certes, Alexandre n'avait ni l'espoir ni le désir d'arrêter la lutte; il
la savait aussi irrévocablement résolue par son adversaire qu'elle
l'était par lui-même. Dans les propositions d'accommodement que Napoléon
lui avait prodiguées, il n'avait pas eu de peine à démêler de simples
ruses, destinées à leurrer et à engourdir la Russie, tandis que
l'envahisseur préparerait ses moyens. Il n'en était pas moins vrai qu'à
considérer les apparences, Napoléon avait réitéré des instances
pacifiques, demeurées sans réponse; ces efforts avaient été portés par
le public européen à l'actif et à la décharge de l'empereur français; on
en avait conclu que la Russie voulait la guerre, puisqu'elle laissait
systématiquement échapper les dernières chances de paix. Pour dissiper
cette impression, il importait qu'Alexandre ne demeurât pas en reste de
spécieuses tentatives, qu'il rétablît sous ce rapport l'équilibre, et
fît même pencher de son côté la balance. Napoléon lui avait dépêché
l'aide de camp Narbonne; il enverrait pareillement un aide de camp.
Napoléon lui avait écrit en exprimant le voeu d'épuiser les voies de
conciliation, avant de recourir aux armes; après avoir suspendu sa
réponse, Alexandre la ferait dans le même sens. Déjà, pendant les jours
qui avaient précédé le passage du Niémen, il avait préparé un projet de
lettre pour Napoléon; il y réitérait l'offre de traiter sur la base de
l'ultimatum et ajoutait, manifestant enfin son arrière-pensée, «_qu'il
ouvrirait ses ports aux navires de toutes les nations_, si Napoléon
prolongeait l'incertitude actuelle[626]»; c'était rendre la paix plus
impossible que jamais en paraissant la vouloir. Cette lettre ne pouvant
plus servir aujourd'hui, Alexandre la remplaça par une autre, qu'il
confierait à Balachof. Il y désavouait la demande de passeports formée
par Kourakine et qui avait servi de prétexte à l'attaque: «Si Votre
Majesté, disait-il, n'est pas intentionnée de verser le sang de ses
peuples pour un mésentendu de ce genre et qu'elle consente à retirer ses
forces du territoire russe, je regarderai ce qui s'est passé comme non
avenu, et un accommodement entre nous reste toujours possible[627].»
[Note 626: SCHILDNER, 247.]
[Note 627: TATISTCHEF, 588.]
De la part d'Alexandre, une telle démarche, destinée à retentir au loin,
apparaîtrait d'autant plus méritoire qu'elle se produirait à l'instant
où son territoire était violé, où un flot d'assaillants se précipitait
sur ses frontières. Pouvait-il mieux manifester la candeur de ses
intentions, son désir de ménager l'humanité et d'épargner le sang qu'en
parlant encore de paix au lendemain d'une brutale injure? Connaissant
trop son rival pour craindre que celui-ci le prît au mot, il espérait,
en se décorant de modération et de patience, ramener à lui les esprits
hésitants et mettre définitivement de son côté la conscience européenne.
Dans la nuit du 27 au 28, il fit encore appeler Balachof, lui remit la
lettre, en l'accompagnant d'une paraphrase solennelle. Balachof devait
dire que les négociations pourraient s'ouvrir sur-le-champ, si Napoléon
le désirait, mais sous la condition absolue, essentielle, «immuable»,
que l'armée française repasserait préalablement le Niémen: «Tant qu'un
soldat resterait en armes sur le territoire russe, l'empereur
Alexandre--il en prenait l'engagement d'honneur--ne prononcerait ni
n'écouterait une parole de paix[628].»
[Note 628: Cette citation et les suivantes, jusqu'à la page 498,
sont empruntées au rapport de Balachof.]
Balachof partit sur l'heure. Quand le soleil se leva, il était déjà à
quelques lieues de Wilna, au village de Rykonty, encore occupé par les
Russes, mais près duquel on lui signala la présence de nos avant-postes.
Il prit alors avec lui un sous-officier aux Cosaques de la garde, un
Cosaque, un trompette, et continua d'avancer. Au bout d'une heure, on
vit se profiler sur l'horizon la silhouette de deux hussards français,
postés en vedette, le pistolet haut. En apercevant le petit groupe
russe, les hussards le visèrent avec leur arme et firent mine de tirer;
un appel de trompette les arrêta; ils reconnurent la sonnerie en usage
pour annoncer les parlementaires. L'un des deux, en un temps de galop,
rejoignit aussitôt Balachof et, lui appuyant son pistolet contre la
poitrine, le somma de faire halte; l'autre était allé prévenir le
colonel du régiment, qui fit son rapport au roi de Naples, toujours à
proximité des avant-postes. Au bout de quelques instants, un aide de
camp du Roi se présenta, avec mission de conduire Balachof au quartier
général du prince d'Eckmühl, situé un peu en arrière et plus près de
l'Empereur.
Reprenant sa route avec une escorte d'officiers français, Balachof
croisa bientôt un brillant état-major, à la tête duquel il n'eut pas de
peine à reconnaître Murat en personne, à son costume «quelque peu
théâtral». Voici de quoi se composait cette tenue d'une superlative
fantaisie: au-dessus d'un grand chapeau en forme de demi-cercle, une
envolée de plumes roulant au vent, parmi lesquelles jaillissait et
montait très haut une triomphante aigrette; un dolman à la hussarde en
velours vert, plastronné de tresses d'or; une pelisse jetée en sautoir;
un pantalon cramoisi, brodé et soutaché d'or; des bottes en cuir jaune;
une profusion de bijoux, et, pour compléter l'effet, des boucles
d'oreilles mettant aux deux côtés du visage un scintillement de
pierreries. Lorsque Murat ainsi paré passait devant nos campements, les
troupiers souriaient et le trouvaient habillé «en tambour-major». Au
feu, quand la poudre avait noirci ses dorures, quand le vent de la
bataille avait échevelé ses panaches, quand la mousqueterie et le canon
l'environnaient d'éclairs, il apparaissait comme le dieu même des
combats, rutilant et invulnérable. Il mit pied à terre en apercevant
Balachof, qui en fit autant de son côté, et, ôtant son chapeau d'un
geste large, il vint à l'envoyé des ennemis le sourire aux lèvres, en
paladin gracieux: «Je suis heureux de vous voir, général, lui dit-il;
mais commençons par nous couvrir.»
La conversation s'engagea. On disputa quelque temps, avec une grande
courtoisie, sur la question de savoir qui avait voulu la rupture, qui
avait eu les premiers torts, qui avait commencé. Au fond, Murat n'aimait
pas cette guerre au bout du monde, qui l'arrachait au doux pays où il
avait pris goût à vivre et à régner; il souffrait de se voir éloigné de
ses États, privé de sa famille; il déplorait la difficulté des
communications, la rareté des nouvelles, car ce héros de cent batailles
était tendre et craintif pour les siens. Ce fut en toute sincérité qu'il
finit par dire: «Je désire beaucoup que les deux empereurs puissent
s'entendre et ne point prolonger la guerre qui vient d'être commencée
bien contre mon gré.» Sur ce, retournant aux grands devoirs qui
l'appelaient, il prit congé avec une désinvolture aimable, se remit en
selle, et l'on put voir quelque temps, sur le chemin de Wilna, onduler
la croupe de sa monture et s'éloigner son panache.
Tout autre fut l'accueil dans la maison de pauvre mine où s'était
installé le prince d'Eckmühl. En campagne, l'illustre et rigide soldat,
tout entier à sa besogne, absorbé et comme torturé par le sentiment de
sa responsabilité, montrait un visage sévère, préoccupé, morose, avec
des éclats de mauvaise humeur, et faisait amèrement de grandes choses.
En ce moment, occupé à expédier des ordres, à organiser méthodiquement
la marche en avant, à mouvoir ses 75,000 hommes, il se montra fort
contrarié qu'on le dérangeât dans ce travail. Balachof s'étant dit
chargé d'un message pour l'Empereur et ayant demandé où se trouvait Sa
Majesté: «Je n'en sais rien», répondit le maréchal d'un ton rogue. Il
ajouta: «Donnez-moi votre lettre, je la lui ferai parvenir.» Balachof
fit observer que son maître lui avait expressément recommandé de
remettre le message en mains propres. Devant ce formalisme, Davout
perdit tout à fait patience: «C'est égal, dit-il en colère, ici vous
êtes chez nous, il faut faire ce qu'on exige de vous.» Balachof remit la
lettre, mais sut exprimer combien sa dignité se sentait froissée de
cette violence: «Voici la lettre, monsieur le maréchal, répliqua-t-il en
élevant lui-même la voix; de plus, je vous supplierai d'oublier et ma
personne et ma figure, et de ne songer qu'au titre d'aide de camp
général de Sa Majesté l'empereur Alexandre que j'ai l'honneur de
porter.» Ces mots ramenèrent Davout à un ton plus mesuré. «Monsieur,
reprit-il, on aura tous les égards qui vous sont dus.»
En effet, tandis qu'il envoyait un officier porter la lettre à
l'Empereur, il retint auprès de lui, dans la même pièce, l'ennemi que
les usages de la guerre lui donnaient pour hôte. Tous deux restèrent
quelque temps à se regarder silencieusement, embarrassés de leur
contenance, cherchant un sujet d'entretien sans le trouver. Davout
demeurait sombre et distrait; Balachof, après ce qui s'était passé, ne
pensait pas que ce fût à lui de faire les premiers frais. Le maréchal
rompit enfin ce muet tête-à-tête, en appelant un aide de camp: «Qu'on
nous serve», dit-il, et tout l'état-major se mit à table. Pendant le
déjeuner, Davout fit effort pour causer avec Balachof, pour entretenir
un semblant de conversation; mais toutes ces paroles trahissaient
d'âpres défiances; dans la tentative de négociation, il ne voyait qu'un
stratagème imaginé par les Russes pour gagner du temps et opérer
commodément leur retraite; il le dit crûment à Balachof. Puis il
n'aimait pas que les regards de cet ennemi se promenassent sur nos
troupes, sur nos positions, sur nos ressources; flairant un espion dans
le parlementaire, il avait hâte qu'on l'en débarrassât et attendait avec
impatience les ordres de l'Empereur.