III

Un dernier visiteur venait de s'annoncer: le roi de Prusse, informé que

l'Empereur le verrait volontiers, approchait de Dresde. Il arrivait en

médiocre appareil, suivi de gens tristes, graves, compassés, d'autant

plus formalistes qu'ils sentaient l'infériorité de leur position,

«extrêmement ennuyeux, écrivait la reine de Westphalie, et fous

d'étiquette[537]». À la frontière, on avertit officieusement

Frédéric-Guillaume de renoncer, pour son entrée, à un traitement

d'égalité avec Leurs Majestés Françaises et Autrichiennes: une

hiérarchie s'établissait entre les souverains, et Frédéric-Guillaume

n'était que roi[538]. L'accueil qu'il reçut de la population lui adoucit

cette amertume; elle lui fit une ovation discrète[539]. Dans cette

lamentable Prusse, tombée si bas, mais où couvait une flamme ardente de

patriotisme et de haine, beaucoup d'Allemands commençaient à distinguer

l'espoir et l'avenir de leur patrie.

[Note 537: _Journal de la Reine, Revue historique_, XXXVI, 334.]

[Note 538: _Mémoires de Senft_, 170.]

[Note 539: Serra, ministre de France en Saxe, à Maret, 8 juin 1812.

Serra avait remplacé Bourgoing, mort en 1811.]

Depuis longtemps, Napoléon n'avait pas d'expressions assez méprisantes

pour caractériser la cour de Prusse. Il la citait comme un type de

duplicité et d'ineptie. Quant au Roi, il le comparait à un sous-officier

ponctuel et borné: le grand guerrier reprochait à Frédéric-Guillaume sa

manie militaire, son goût pour les minuties du métier, cette passion du

détail aux dépens de l'ensemble qui est un signe d'inintelligence: il

l'appelait, lorsqu'il parlait de lui, «un sergent instructeur, une

bête[540]». Toutefois, ayant intérêt à consoler un peu la Prusse et à

obtenir d'elle plus qu'un concours uniquement dicté par la peur, il se

violenta pour bien recevoir le Roi, lui fit visite le premier, lui

accorda une demi-heure, et l'entrevue se passa convenablement.

[Note 540: _Documents inédits_.]

Le prince royal étant arrivé le lendemain, Napoléon sut gré à son père

de le lui présenter et y vit une marque de déférence. Le jeune prince

passait pour ennemi du _Tugendbund_ et hostile à toute agitation

révolutionnaire: c'était une note favorable à son actif. Napoléon

l'accueillit avec affabilité, parut satisfait de lui, et le duc de

Bassano, dans une dépêche officielle, décerna au _Kronprinz_ un brevet

de bonne tenue: «Ce prince, dit-il, qui pour la première fois est entré

dans le monde, s'y conduit avec prudence et avec grâce[541].»

[Note 541: Otto à Maret, 27 mai.]

La présence des Prussiens ne changea rien à la vie que l'on menait à

Dresde: c'étaient toujours mêmes occupations, mêmes plaisirs à heure

fixe. Le 24, comme distraction extraordinaire, il y avait eu concert au

théâtre du palais, avec nouvelle cantate. À Erfurt, où Napoléon était

chez lui et avait tout réglé suivant ses goûts, il avait donné le pas à

la tragédie et l'avait imposée quinze soirs de suite à ses hôtes. À

Dresde, conformément aux préférences et aux habitudes de la cour

saxonne, la musique tenait le premier rang: la _chapelle_ du Roi

figurait aux réceptions et aux spectacles profanes comme à la Messe

solennelle du dimanche[542]: une musique grave, presque religieuse,

accompagnait en sourdine tous les mouvements des cours et le déroulement

des cérémonies.

[Note 542: _Journal de Castellane_, fragments inédits.]

Sous ces apparences décentes et dignes, sous les politesses d'apparat

qui s'échangeaient entre les souverains, sous les témoignages de

courtoisie que se rendaient leurs ministres, un fait brutal et

saisissant perçait de plus en plus: c'était un progrès continu dans la

servilité, un concours de bassesses, un empressement plus marqué à

s'incliner devant celui en qui les rois sentaient leur maître. On

cherche maintenant à lire dans ses yeux un désir, une volonté, pour s'y

conformer aussitôt: chaque voeu qu'il exprime fait loi. Il n'a qu'à

parler pour que la Prusse ouvre à nos troupes ses dernières places,

Pillau et Spandau, pour que l'Autriche promette l'abandon plus complet

de ses ressources. Les ministres auxquels ces exigences sont poliment

signifiées négocient pour la forme, résolus d'avance à obéir: il semble

que d'un tacite accord les souverains reconnaissent désormais au-dessus

d'eux une autorité suprême, une dignité légalement reconstituée, et

Napoléon est vraiment en ces jours empereur d'Europe. C'est lui

l'héritier de Rome et de Charlemagne, l'empereur romain «de nation

française», pour faire suite aux Césars de race germanique; mais la

prééminence souvent honorifique de l'ancien empire s'est transformée

dans ses mains en une écrasante réalité. Et plus l'entrevue se prolonge,

plus cette réalité ressort, se dégage, apparaît et resplendit. Certes,

nous savons que cette magique résurrection n'est qu'un miracle passager

du génie, faisant violence aux lois de l'humanité et de l'histoire.

Déjà, l'excès de la grandeur impériale en a préparé la chute. Les

désastres sont proches; ils pèsent sur l'avenir. Néanmoins, qu'il nous

soit permis un instant de borner nos regards au présent. Avant d'aller

plus loin, arrêtons-nous sur cette cime et jouissons du spectacle. Car

c'est un âpre et merveilleux plaisir que de voir ces empereurs et ces

rois élevés à détester la France, ces représentants des dynasties qui

l'ont à travers les siècles jalousée et haïe, ces monarques fils et

petit-fils d'ennemis, ces descendants de Frédéric et ces successeurs des

Ferdinand et des Léopold, s'abattant devant l'homme qui portait si haut

la gloire et les destins de notre race, et lui les tenant sous son pied,

humiliés, prosternés, anéantis, le front dans la poussière.

À terre, ils se disputaient encore les lambeaux d'un pouvoir qu'il leur

laissait par grâce: ils prolongeaient leurs rivalités, leurs

compétitions, se dénonçaient mutuellement, et chacun s'efforçait de

tirer à soi quelque avantage aux dépens des autres. L'Autriche et la

Saxe prirent Napoléon pour arbitre dans une querelle de frontières: il

prononça sur le litige et se fit juge des rois. Puis, c'étaient

d'humbles suppliques, des recours à sa munificence, des demandes

d'argent. En cette matière, Napoléon eut la main facile; il avança un

million de plus à la Saxe, accorda à la Prusse quelques licences

commerciales pour qu'elle se fît un peu d'argent, prit provisoirement à

son compte la solde du contingent autrichien: aux rois qu'il avait

ruinés, il ne refusa pas ces aumônes. À leurs ministres, à leur suite,

il distribua des diamants, des portraits enrichis de pierreries, des

boîtes d'or et d'émail que la plupart des destinataires se hâtèrent de

convertir en espèces sonnantes: trois semaines durant, sur la foule

agenouillée des courtisans, sur la plèbe des princes, il laissa tomber

ses largesses.

Dans les derniers temps de son séjour, il s'offrit plus complaisamment à

la curiosité publique. Il traversa Dresde pour visiter l'un des musées

qui font l'ornement de cette capitale. Le 25, une battue de sangliers

ayant été organisée dans le domaine royal de Moritzbourg, les souverains

s'y rendirent en voiture découverte, et Napoléon attira seul

l'attention, bien qu'il fût «en habit de chasse très simple[543]»--il

avait décidé que ses habits de chasse dureraient deux ans.--Un autre

jour, il sortit du palais à cheval, avec une suite brillante, passa sur

la rive droite de l'Elbe et fit le tour de Dresde par le dehors, par les

hauteurs qui ceignent et dominent la ville.

[Note 543: _Journal de l'Empire_, 7 juin.]

Il allait au pas, précédant son état-major aux resplendissantes

broderies, seul et bien en vue, sur son cheval blanc à housse écarlate

chargée d'or, et sa silhouette caractéristique se détachait du groupe.

Des cavaliers saxons, des cuirassiers blancs à cuirasse noire formaient

son escorte: une foule immense l'accompagnait, composée d'Allemands qui

sentaient l'avilissement de leur patrie, et tous cependant, quelque

haine qu'ils eussent cent fois jurée à l'oppresseur, se laissaient

prendre et courber par ce qu'il y avait de grand, de magnifique et de

dominateur en cet homme. Lentement, il parcourut les crêtes, contemplant

le spectacle qui s'offrait à ses regards, ces vallonnements gracieux et

ces souriantes campagnes, ces coteaux striés de vignobles, ces maisons

de plaisance parées de printanière verdure, ces domaines aux treilles

opulentes et aux terrasses fleuries, plus loin les sommets boisés des

Alpes saxonnes et leurs lignes dentelant l'horizon, tout ce cadre

harmonieux et pittoresque où repose Dresde, enlacée de son fleuve,

épandue sur les deux rives, environnée de jardins, de forêts et de

montagnes. Il s'arrêtait aux points de vue célèbres, se laissant

approcher et contempler, prolongeant à loisir sa triomphale promenade. À

la fin, rencontrant un sanctuaire fort vénéré, l'église Notre-Dame, il y

entra et y demeura quelques instants, ce qui émut fortement le pieux

peuple de Saxe[544]. Était-ce là l'unique but de l'Empereur? Une

inspiration plus haute avait-elle guidé ses pas? En ces heures qui

étaient pour lui la veillée des armes, sentait-il un instinctif besoin

de se recueillir et d'aller où l'on prie? Qui sondera jamais les

profondeurs de cette âme?

[Note 544: Extrait d'un rapport communiqué à Serra par le général

chef de la police militaire à Dresde. Archives des affaires étrangères,

Saxe, 82. Cf. le _Journal de l'Empire_, n° du 8 juin.]

À la même époque, dans l'église catholique d'un village de Lithuanie, un

prêtre célébrait la Messe de grand matin. En descendant de l'autel, il

vit au fond de l'église un officier portant l'uniforme russe, qui

demeurait agenouillé, appuyait son visage sur ses mains et semblait

s'absorber dans une méditation profonde. Le prêtre s'approcha;

l'officier, relevant alors la tête, montra les traits d'Alexandre[545].

Établi depuis quelques semaines à Wilna, le Tsar parcourait fréquemment

les campagnes environnantes et entrait parfois dans les églises, seul et

sans escorte. Que venait-il faire dans ces lieux de prière étrangers à

son culte? Flatter les Polonais de Lithuanie qu'il s'efforçait toujours

de regagner à sa cause? Témoigner pour leur foi et leurs traditions une

déférence qui leur plairait? Sans doute, mais pourquoi ne pas croire

aussi qu'il venait affermir et réconforter son âme, à la veille des

suprêmes épreuves? Élevé à l'école des philosophes, attaché jusqu'alors

à un idéal purement terrestre, il éprouvait depuis quelque temps des

aspirations nouvelles, le besoin de porter plus haut ses regards, et

pensait peut-être que les différences de culte sont des murailles

élevées de main d'homme et qui ne montent pas jusqu'au ciel. Quoi qu'il

en fût, avant de risquer leur destinée dans le jeu terrible des combats,

l'un et l'autre empereur cherchaient à mettre Dieu dans leur parti ou du

moins à se fortifier aux yeux des peuples d'un concours surhumain.

[Note 545: Comtesse DE CHOISEUL-GOUFFIER, _Réminiscences_, 27-28.]

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 54 / 102 题