II

Il avait réglé sa vie à Dresde suivant un mode pompeux et strict. Le

matin, à neuf heures, il tenait d'ordinaire un lever; les princes

allemands y faisaient assidûment acte de présence et venaient à l'ordre.

L'Empereur passait ensuite chez l'Impératrice et assistait à la

Toilette. On sait quelle place occupait dans les usages des cours cette

représentation fastueuse, où la souveraine, entourée de ses femmes qui

achevaient de la parer, admettait en sa présence quelques privilégiés.

Après le lever de l'Empereur, la toilette de Marie-Louise offrait

l'occasion d'une seconde assemblée. L'impératrice d'Autriche y venait

souvent, et la vue des merveilleux atours préparés pour sa belle-fille,

des écrins ouverts, des coffrets débordant de diamants et de perles,

excitait sa jalousie. Admirant ces trésors, elle souffrait de n'en pas

avoir de pareils, réduite qu'elle était par le malheur des temps à une

pénible économie. Marie-Louise, dès qu'un objet paraissait plaire

particulièrement à sa belle-mère, se hâtait de le lui offrir, et l'autre

impératrice acceptait ces cadeaux avec un mélange de satisfaction et de

dépit, ravie de les posséder, humiliée de les recevoir[514]. À deux pas

de là, Napoléon causait avec la reine de Westphalie, avec les princes;

c'était l'un des moments de la journée où il parlait et laissait parler

avec le plus d'abandon. Dans le fond de la salle, les courtisans

commentaient à voix basse ses moindres propos et en tiraient de grandes

conséquences: ils se livraient à de discrets pronostics sur les

événements à venir et signalaient les fortunes naissantes.

[Note 514: _Mémoires de Mme Durand_, 140. Cf. la lettre du duc de

Bassano à Otto en date du 27 mai 1812.]

Dans l'après-midi, Napoléon rendait visite tous les deux ou trois jours

à son beau-père et lui consacrait quelques instants. Lui parti, tandis

que les impératrices visitaient ensemble les musées de Dresde et les

sites ravissants du voisinage, l'empereur François, dépaysé et

désoeuvré, atteignait difficilement la fin de la journée. Les

occupations d'État le tentaient peu: la politique lui avait semblé de

tout temps une source de dégoûts; c'était lui qui disait naguère à son

ministre Cobenzl: «Lorsque je vous vois entrer dans mon cabinet, la

pensée des affaires dont vous allez m'entretenir me serre le coeur.»

D'autre part, il n'avait pas à Dresde ses familiers ordinaires, les

favoris de bas étage dont les plaisanteries épaisses le réjouissaient et

qui s'ingéniaient à lui trouver des distractions, des passe-temps, à

flatter les caprices de son imagination puérile. Il ne pouvait, comme à

Vienne, employer de longues heures à imprimer soigneusement des cachets

sur une cire de choix ou à faire la cuisine[515]. Cherchant des objets

de curiosité et d'intérêt à sa portée, il sortait à pied, flânait par

les rues, paterne et bienveillant avec la foule qui le saluait

dévotement: on le voyait tromper son ennui par de longues stations dans

les boutiques, faire bourgeoisement des emplettes[516].

[Note 515: Feuille de renseignements transmise par Otto le 22

décembre 1811: «On raconte qu'à Schlosshof (résidence impériale en

Hongrie) l'Empereur costumé en cuisinier était occupé avec Stift (son

médecin) à faire du sucre d'érable, quand la députation officielle de la

Diète vint engager Sa Majesté à se rendre à Presbourg.»]

[Note 516: _Mémoires de Mme Durand_, 140.]

Le soir, les souverains se retrouvaient pour le dîner, qui avait lieu de

fondation chez l'empereur des Français. On se réunissait à l'avance dans

ses appartements. Là, s'il faut en croire une tradition, dans sa manière

d'opérer son entrée et de se faire annoncer, Napoléon affectait une

simplicité grandiose qui l'isolait de toutes les puissances accourues à

sa voix et l'élevait au-dessus d'elles. Ses invités étaient annoncés par

leurs titres et qualités: c'étaient d'abord des Excellences et des

Altesses sans nombre, Altesses de tout parage et de toute provenance,

anciennes ou récentes, Royales ou Sérénissimes,--puis les Majestés:

Leurs Majestés le roi et la reine de Saxe, Leurs Majestés Impériales et

Royales Apostoliques, Sa Majesté l'impératrice des Français, reine

d'Italie. Lorsque toutes ces appellations sonores avaient retenti à

travers les salons, l'auguste assemblée se trouvait au complet et le

maître pouvait venir. Alors, après un léger intervalle de temps, la

porte s'ouvrait de nouveau à deux battants, et l'huissier disait

simplement: L'Empereur.

Il entrait gravement, le front épanoui ou soucieux suivant les jours,

saluait à la ronde, distribuait quelques paroles, et l'on se formait en

cortège pour aller à table. Un officier de sa maison, dont l'appartement

donnait sur la galerie où passaient les souverains, vit plusieurs fois

le défilé et le décrit ainsi: «Napoléon, son chapeau sur la tête,

marchait le premier; à quelques pas derrière lui s'avançait l'empereur

d'Autriche, donnant le bras à sa fille, l'impératrice Marie-Louise, ce

qui pourrait expliquer pourquoi ce monarque avait la tête nue; les

autres rois et princes qui faisaient partie de ce cortège, au milieu

duquel se trouvaient aussi la reine et les princesses de Saxe, suivaient

les deux empereurs chapeau bas[517].» Seule, l'impératrice d'Autriche

manquait à cette figuration; alléguant sa faible santé, elle se faisait

d'ordinaire conduire directement à la salle du repas dans un fauteuil

roulant, et cette manière d'échapper au cérémonial napoléonien semblait

une protestation.

[Note 517: Lieutenant-colonel BAUDUS, _Études sur Napoléon_, 338.]

À table, les convives étaient peu nombreux: en dehors des souverains,

quelques princes de la Confédération, quelques grands dignitaires

français, invités à tour de rôle. Le service était magnifiquement réglé,

correct et rapide, «la chère exquise[518]»; sur la table, une

efflorescence de cristaux, de hautes pièces d'orfèvrerie d'un travail

rare, une architecture d'argent et de vermeil, le merveilleux service

dont la ville de Paris avait fait cadeau à Marie-Louise lors de ses

noces. L'empereur Napoléon, servi par ses pages, présidait au repas avec

aménité. À cette heure, ses traits se déridaient toujours: il devenait

expansif et causeur, se trouvant bien avec ses hôtes et savourant le

bonheur de vivre en famille avec la maison d'Autriche. Par ce contact,

il pensait se rattacher plus étroitement aux dynasties légitimes et

s'assimiler aux Bourbons, à la lignée de rois avec laquelle il se

découvrait maintenant des liens inattendus. C'est à Dresde, dit-on,

qu'évoquant un jour les souvenirs de la Révolution, il déclara que les

choses eussent pris un autre cours si _son pauvre oncle_ avait montré

plus de fermeté. Le pauvre oncle, c'était Louis XVI: Napoléon était

devenu son petit-neveu par alliance en épousant Marie-Louise et

s'honorait volontiers de cette parenté rétrospective.

[Note 518: Bulletin de Vienne transmis le 3 juillet par La

Blanche.]

Après le dîner, il y avait d'ordinaire grande réception. Les portes de

la Résidence s'ouvraient aux personnes présentées à la cour, à celles

qui composaient le service des souverains; elles arrivaient à la file,

emplissaient les appartements d'honneur, et là, dans les hautes salles

d'une ornementation massive, sous les plafonds aux peintures

allégoriques, sous les ors brunis par le temps, sous les constellations

de lustres, c'était un rassemblement de toutes les grandeurs actuelles,

une étincelante diversité de costumes et d'uniformes, un luxe inouï de

bijoux et de parures. Dans la galerie principale, des tables de jeu

étaient dressées pour les souverains: ils s'y asseyaient tour à tour et

jouaient avec gravité, procédant à cet amusement d'apparat comme à une

fonction de leur rang. Autour d'eux, le cercle se formait: les

assistants se tenaient en attitude respectueuse, droits sur leurs pieds,

harassés bientôt par la longueur de ces solennelles parades[519].

[Note 519: _Mémoires de Senft_, 169. Cf. BAUSSET, II, 60.]

On causait peu: on s'observait beaucoup. Les dames qui avaient

accompagné l'impératrice d'Autriche contemplaient avec curiosité nos

Françaises, examinaient leur maintien, notaient les détails de leur

toilette, jalousaient l'élégance et la somptuosité de leur mise, car

Napoléon voulait que les femmes de sa cour portassent sur elles en robes

de brocart lamé d'or et d'argent, en corsages cuirassés de pierreries,

en multiples rangs de perles, en diadèmes aux feux scintillants, les

richesses dont il comblait leurs maris: auprès d'elles, les nobles

Viennoises se jugeaient pauvrement vêtues et se comparaient à des

«Cendrillons[520]». Parfois, un mot murmuré à mi-voix, une réflexion

aigre marquait leur dépit. Ce n'était pourtant pas que les Françaises

fissent sentir leur avantage par aucune arrogance. Le personnel de cour

amené par Napoléon se montrait d'une politesse grave, correct dans sa

tenue, mesuré dans son langage; on le sentait stylé et dressé de main de

maître. Ce n'était plus la grâce pimpante de l'ancien régime, cette

légèreté aimable où se mêlait souvent un peu de fatuité et de

suffisance. Napoléon n'admettait pas qu'aucune vivacité d'allures

dérangeât l'uniformité majestueuse de ses entours et rompît

l'alignement.

[Note 520: Bulletin transmis le 6 juillet, de Vienne.]

Les seigneurs allemands imitaient cette réserve: les princes eux-mêmes

cherchaient à se confondre dans la foule, à n'être plus que courtisans.

Quelques personnages pourtant attiraient l'attention. Le grand-duc de

Wurtzbourg, honoré par l'Empereur d'une amitié particulière, se faisait

remarquer par ses assiduités auprès de la duchesse de Montebello; le

bruit avait couru qu'il ne croirait pas déroger en épousant cette

charmante Française. Le baron de Senft affichait bruyamment son zèle

napoléonien, et sa femme forçait encore la note, avec un délirant

enthousiasme. Cette dame s'était rendue célèbre par ses manques de tact.

Ayant habité Paris, où son mari avait été longtemps ministre de Saxe,

elle s'y était prise d'un goût exclusif pour nos moeurs, notre esprit,

nos modes, et depuis son retour exaspérait les Allemands en établissant

à tout propos des comparaisons à leur désavantage. En acceptant le

portefeuille des affaires étrangères, le baron avait mis pour condition

que le Roi «pardonnerait à son épouse les propos souvent très peu

mesurés qu'elle était en possession de se permettre[521]». Mme de Senft

abusait largement de «cette espèce d'absolution anticipée[522]».

Aujourd'hui, d'ailleurs, mari et femme semblaient d'accord pour

multiplier les formes de l'adulation et les varier à l'infini: ils en

inventaient de puériles. On racontait qu'ils avaient dressé leur petite

fille, une enfant de huit ans, à embrasser «avec rage» le portrait de

l'Empereur, en s'écriant: «Je l'aime tant[523]!» C'était ce que

Napoléon, écoeuré par tant de platitude, appelait depuis longtemps «la

nigauderie allemande».

[Note 521: Bourgoing à Champagny, 11 août 1810.]

[Note 522: Bourgoing à Champagny, 11 août 1810.]

[Note 523: _Journal de Castellane_, I, 94.]

Ses ministres, ses grands officiers étaient eux-mêmes accablés

d'hommages, proportionnés au degré de faveur où on les supposait auprès

du maître. Le duc de Bassano avait autour de lui une véritable cour:

c'était à qui vanterait sa supériorité d'esprit, son inaltérable bonne

grâce, et de fait ce ministre, naturellement aimable, s'attachait à

plaire quand il n'eût eu qu'à paraître pour obtenir tous les suffrages.

Caulaincourt, duc de Vicence, fixait les regards par sa haute taille, sa

belle prestance, son extérieur sympathique et ouvert: on lui témoignait

toutefois plus de considération que d'empressement. Son opposition à la

guerre était connue, et cet homme intrépide, qui ne craignait pas de

contredire le maître du monde, était considéré comme un phénomène rare,

curieux, un peu inquiétant, à regarder de loin. Cependant, comme il

causait un soir dans l'embrasure d'une fenêtre avec le duc d'Istrie,

l'empereur d'Autriche s'approcha de lui et, sur un ton d'amicale

remontrance, se prit à lui expliquer que l'empereur Alexandre voulait

certainement la guerre, puisqu'il avait décliné la médiation

autrichienne[524].

[Note 524: _Documents inédits_.]

Mais soudain le murmure discret des conversations se taisait: Napoléon

s'était levé et commençait sa tournée. À son approche, une attente

anxieuse, un mélange indéfinissable de curiosité et de terreur faisait

battre précipitamment les coeurs et s'emparait surtout des femmes. Leurs

nerfs vibraient affolés: leur émotion se traduisait par des signes

physiques. Les hommes placés derrière elles voyaient leurs épaules nues

s'empourprer toutes à la fois et cette ligne de blancheurs subitement

rougir.

Avec ce dandinement voulu qui lui servait à modérer l'impétuosité de sa

démarche, Napoléon passait devant les groupes, s'arrêtant çà et là,

distribuant le blâme ou l'éloge, traitant chacun suivant ses mérites. Un

soir, après une conversation qu'il eut avec Catherine de Westphalie, on

vit la pauvre reine s'éloigner les yeux rougis de larmes: l'Empereur lui

avait dit à l'adresse de Jérôme des paroles dures, reprochant à ce roi

commandant de corps des négligences dans le service[525]. Aux

personnages autrichiens dont les passions antifrançaises semblaient

irréductibles, il ne ménagea point les traits acérés, les reparties

cinglantes. Mais qu'il excellait à séduire et à enchanter ceux dont les

tendances amies ou les hésitations lui avaient été signalées et dont il

voulait achever la conquête! Comme le feu de son regard s'éteignait

soudain! Comme sa voix caressait et prenait un charme enjôleur! Avec

quel art il savait trouver le mot juste, pénétrant, flatteur, qui lui

attachait une âme par les liens de la vanité comblée! Quand on lui

présenta la comtesse Lazanska, qui avait dirigé l'éducation de

Marie-Louise, il la remercia de lui avoir formé une épouse aussi

accomplie. Avec les militaires autrichiens, il eut des façons de

camaraderie, des gestes d'une brusquerie amicale qui les ravirent: «Il

m'a frappé sur l'épaule», disait le général Klenau, éperdu de joie et de

reconnaissance[526].

[Note 525: Voy. la conversation dans le _Journal de la reine

Catherine_, publié par DU CASSE, _Revue historique_, XXXVI, 330-332.]

[Note 526: Bulletin transmis le 3 juillet, de Vienne.]

Après avoir fait le tour du cercle, Napoléon s'emparait de son beau-père

et l'emmenait au fond de la galerie. Là, tandis que l'assemblée se

tenait à distance, tandis que la réception se prolongeait en sa

splendeur morne, aux sons d'une musique grêle que dirigeait le maestro

Paër, lui, parleur infatigable, arpentait en causant la largeur de la

pièce, recommençait vingt fois le même tour, entraînant dans sa marche,

dominant et écrasant de sa supériorité celui qu'il avait appelé jadis,

dans un jour de colère, «le chétif François[527]».

[Note 527: _Correspond._, 15500.]

D'abord, sa verve, sa fougue, ses brusques et triviales saillies,

avaient étourdi et glacé François. Peu à peu, à force de soins et

d'apparente rondeur, Napoléon arrivait à dissiper ce malaise. Abordant

dans la conversation tous les sujets, traitant de politique extérieure

et intérieure, il affectait de conseiller tout à la fois et de consulter

son beau-père, de l'initier à ses plus intimes desseins, de tomber

d'accord avec lui sur des points importants, mystérieux, et de mettre

entre eux un secret. Et le monarque autrichien savait quelque gré au

grand homme de confidences qui le relevaient à ses propres yeux et

l'amenaient à moins douter de lui-même: «Nous sommes convenus, disait-il

tout fier après ces causeries, de plusieurs choses dont Metternich

lui-même n'a aucune connaissance[528].» Sans renoncer à ses doutes, à

ses arrière-pensées, il répondait à son terrible gendre sur un ton moins

gêné, avec une sorte d'expansion qui créait entre eux l'apparence d'une

intimité vraie.

[Note 528: Bulletin transmis le 18 juillet, de Vienne.]

L'impératrice d'Autriche se roidirait-elle davantage contre la

séduction? Depuis son arrivée, elle n'avait pas démenti sa réputation de

princesse intelligente et ambitieuse, de goûts plus relevés que son mari

et d'esprit plus affiné. Passionnée d'art et de littérature, elle en

parlait avec agrément, plaçait volontiers son mot sur les gros ouvrages

de métaphysique qui se publiaient en Allemagne, sans négliger la

politique. Petite, assez jolie, constamment malade, mais soutenue par

ses nerfs, elle s'intéressait à tout, se mêlait à tout, avec une

activité dont on ne l'eût pas crue capable. À la voir, il semblait que

la moindre occupation dût l'épuiser: dès qu'un objet excitait sa passion

ou seulement sa curiosité, elle devenait infatigable[529]. L'an passé,

elle avait déjà visité Dresde, en se rendant aux eaux de Carlsbad, et

s'y était attiré de nombreuses sympathies. Dans la brillante assemblée

d'aujourd'hui, elle faisait renaître les mêmes sentiments de respectueux

intérêt. On admirait ses connaissances variées, son enjouement; on lui

savait gré de se montrer aimable malgré ses maux: on la plaignait de

toujours souffrir, et lorsqu'au cours d'une conversation où elle

discutait avec feu ou s'abandonnait à une fébrile gaieté, une toux sèche

brisait subitement sa voix, chacun s'attendrissait sur son sort et

craignait de la perdre[530]. L'empereur François l'aimait beaucoup et

l'écoutait parfois, tout en la craignant un peu, car il trouvait «que sa

femme avait trop d'esprit pour lui[531]». En somme, c'était une

puissance que cette mignonne impératrice, une puissance qu'il importait

à Napoléon de se concilier ou au moins de désarmer. D'ailleurs, les

résistances et les préventions qu'il sentait de ce côté le piquaient au

jeu: il s'était juré de les vaincre: c'était pour lui affaire de

politique et surtout d'amour-propre.

[Note 529: Notre représentant à Dresde citait d'elle le trait

suivant, à propos d'une visite qu'elle avait faite au musée dans son

fauteuil roulant: «Au bout de quelque temps, elle s'est levée avec une

sorte de vivacité et a parcouru à pied près des deux côtés de la

galerie, examinant avec soin les principaux chefs-d'oeuvre qu'elle

renferme, sans paraître fatiguée ni d'être debout, ni d'entendre les

longues explications que lui donnait le verbeux vieillard qui préside à

la galerie.» Bourgoing à Maret, 12 juillet 1811.]

[Note 530: Voy. la correspondance d'Otto et de Bourgoing, 1810 et

1811.]

[Note 531: Otto à Maret, 20 octobre 1811.]

Il eut pour Marie-Louise d'Este des attentions en dehors de son

caractère, des soins obstinés, une recherche de prévenances. Lorsqu'elle

consentait à accepter sa main pour aller à table, il s'effaçait devant

elle et donnait quelquefois en ces circonstances le pas à l'empereur

François. Assis à ses côtés, on le voyait rapprocher son fauteuil pour

l'entretenir de plus près. Il semblait prendre plaisir à sa présence et

à sa conversation, cherchait les occasions de la rencontrer, se plaçait

sur son passage, et parfois le château de Dresde offrait ce curieux

spectacle: la chaise à porteurs dans laquelle l'Impératrice se faisait

voiturer à travers l'interminable palais, arrêtée au détour d'une

galerie; elle-même accoudée au rebord de la portière, et devant elle

l'Empereur, s'appuyant sur une canne à la manière de l'autre siècle,

arrondissant ses gestes et s'ingéniant à trouver des mots aimables,

imitant les façons des hommes de Versailles qu'il avait appelés à sa

cour, et faisant, selon sa propre expression, «le petit Narbonne[532]».

[Note 532: Abbé DE PRADT, _Histoire de l'ambassade dans le

grand-duché de Varsovie_, p. 57.]

Il en fut pour ses frais d'amabilité auprès de l'Impératrice et manqua

cette conquête. Trop d'amers souvenirs écartaient de lui

Marie-Louise-Béatrice pour qu'elle renonçât de coeur aux hostilités et

se rendît. Fille de la maison d'Este, pouvait-elle oublier sa parenté

détrônée et son pays natal, cette douce Italie où il lui prenait envie

parfois de retourner et de chercher la santé, passée aux mains de

l'usurpateur? En Autriche, elle avait connu pendant la campagne de 1809

toutes les misères et toutes les humiliations de la défaite, la fuite

précipitée, l'exil dans une ville de province, et ces disgrâces avaient

ajouté aux blessures de son âme vindicative et ardente. Puis, s'étant

entourée à Vienne de nos ennemis notoires, elle tenait à honneur de ne

point renier ses affections. À Dresde, se pliant aux nécessités et aux

convenances de la situation, elle ne dépassa jamais cette limite. Aux

avances de l'Empereur, elle répondit quelquefois par des mots d'une

dignité un peu haute, par des mouvements d'impatience à peine

perceptibles qui passèrent pour des traits d'héroïsme. Après l'entrevue,

il fut impossible de lui surprendre une parole impliquant adhésion au

système français: quand on lui parlait politique, elle répondait

littérature[533].

[Note 533: Otto à Maret, 5 juin 1812.]

Cette sourde révolte n'apparaissait qu'aux yeux exercés à démêler, sous

le masque impassible que la vie de cour impose aux visages, les moindres

nuances du sentiment. Aux autres, l'intimité entre les deux familles

souveraines paraissait parfaitement établie. Les ministres respectifs ne

manquaient d'ailleurs aucune occasion de la proclamer. Le duc de Bassano

et le comte de Metternich faisaient savoir simultanément à Vienne que

leurs maîtres avaient appris à se connaître, par conséquent à s'estimer

et à s'apprécier; que leur confiance réciproque ne laissait rien à

désirer[534]. Les journaux enregistraient cet accord et en relevaient

avec attendrissement les symptômes. Lorsque les deux cours réunies se

montrèrent enfin au public et parurent au théâtre, une feuille fort

répandue célébra le spectacle «auguste et touchant» qu'offrait «la

réunion de tant de têtes couronnées ne formant qu'une seule

famille[535]».

[Note 534: Maret à Otto, 27 mai; Metternich au même, 23 mai.

Archives des affaires étrangères.]

[Note 535: _Journal de l'Empire_, n° du 7 juin.]

En cette occasion, le parterre de rois se retrouva au complet, tel qu'il

avait figuré à Erfurt, avec cette différence que le couple autrichien se

partageait la place d'Alexandre. Derrière l'orchestre, une rangée de

fauteuils avait été disposée pour les souverains. Les deux impératrices

étaient placées au centre, l'empereur Napoléon à la droite de

Marie-Louise d'Este, François Ier à la gauche de sa fille: sur les

côtés, les rois et les princes, échelonnés d'après l'ordre des

préséances: derrière eux, sur des banquettes, les dames du palais. Les

autres dames de la cour et de la ville, accompagnées des dignitaires,

chambellans et officiers, occupaient les premières loges, et leurs

claires toilettes, se détachant sur un fond brillant d'uniformes,

ajoutaient à l'élégance et à la splendeur du tableau. Le 20, il y eut

représentation de gala, où six mille personnes avaient été conviées. On

donna quelques scènes de l'opéra à la mode, le _Sargines_ de Paër, dont

la vogue survivrait à la fortune du conquérant. La représentation, qui

devait s'achever par une cantate en l'honneur de Napoléon, débuta par

une sorte d'apothéose: la pièce principale figurait le soleil, un soleil

d'opéra, qui se mit à fulgurer et à tournoyer au fond du théâtre,

accompagné de cette inscription: _Moins grand et moins beau que

lui._--«Il faut que ces gens-là me croient bien bête», dit Napoléon en

haussant les épaules, cependant que l'empereur d'Autriche, d'un

hochement de tête bénin, approuvait l'allégorie et s'associait à

l'intention[536].

[Note 536: _Documents inédits_. Cf. le _Journal de Castellane_, I,

94-95.]

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 53 / 102 题