IV

Le 26 mai, on vit arriver diligemment de Wilna à Dresde l'aide de camp

Narbonne, accourant pour rendre compte de sa mission. Il reprit son

service le soir même et parut au cercle de cour: son grand air,

l'agrément de sa personne y firent sensation: son nom circula de bouche

en bouche, et les détails de son voyage, dont il ne lui avait pas été

recommandé de faire mystère, furent promptement connus.

Il n'était resté à Wilna que deux jours. Arrivé le 18 mai, il avait

trouvé une ville regorgeant de troupes, entourée de camps; chez les

Russes, un ton réservé, mais parfaitement poli, «de la dignité sans

jactance[546]». L'empereur Alexandre l'avait reçu le jour même et

patiemment écouté. Aux vagues assurances que l'aide de camp avait à lui

donner, il avait répondu par des affirmations également générales, par

ses éternelles protestations. Il avait dit textuellement: «Je ne tirerai

pas l'épée le premier, je ne veux pas avoir aux yeux de l'Europe la

responsabilité du sang que fera verser cette guerre.» Il avait ajouté

que les plus justes sujets de plainte n'avaient pu le décider encore à

rompre ses engagements et à écouter les Anglais: «J'aurais dix agents

anglais pour un chez moi, si je l'avais voulu, et je n'ai encore rien

voulu entendre[547]. Quand je changerai de système, je le ferai

ouvertement. Demandez à Caulaincourt. Trois cent mille Français sont sur

ma frontière; l'Empereur vient d'appeler l'Autriche, la Prusse, toute

l'Europe aux armes contre la Russie, et je suis encore dans l'alliance,

j'y reste obstinément, tant ma raison se refuse à croire qu'il veuille

en sacrifier les avantages réels aux chances de cette guerre. Mais je ne

ferai rien de contraire à l'honneur de la nation que je gouverne. La

nation russe n'est pas de celles qui reculent devant le danger. Toutes

les baïonnettes de l'Europe sur mes frontières ne me feront pas changer

de langage. Si j'ai été patient et modéré, ce n'est point par faiblesse,

c'est parce que le devoir d'un souverain est de n'écouter aucun

ressentiment, de ne voir que le repos et l'intérêt de ses peuples.» À la

fin, déployant une carte de la Russie et indiquant du doigt l'extrémité

la plus reculée de son empire, celle qui se confond avec la pointe

orientale de l'Asie et confine au détroit de Behring, il avait ajouté:

«Si l'empereur Napoléon est décidé à la guerre et que la fortune ne

favorise point la cause juste, il lui faudra aller jusque-là pour

chercher la paix[548].»

[Note 546: _Documents inédits_.]

[Note 547: Trente-six jours avant, le 12 avril, il avait fait faire

à l'Angleterre, par l'intermédiaire de Suchtelen, de formelles

propositions de paix et d'alliance. Voy. ie t. XI de MARTENS, récemment

paru, n° 412.]

[Note 548: _Documents inédits_. Tous les ouvrages et Mémoires

contemporains rapportent les paroles d'Alexandre en termes approchants.]

Tout cela avait été exprimé gravement, posément, avec une douceur fière

qui avait vivement impressionné Narbonne. Quant à indiquer un moyen

quelconque d'éviter cette guerre dont il se proclamait innocent, quant à

reprendre la négociation sur de nouveaux frais, Alexandre s'y était

formellement refusé. D'après lui, la Russie avait parlé; ses griefs

étaient patents, publics, connus de toute l'Europe: «C'était se moquer

du monde que de prétendre qu'il y en avait de secrets: aujourd'hui, les

conversations ne menaient plus à rien: si l'on voulait réellement

négocier, il fallait le faire par écrit et dans les formes officielles.»

C'était une allusion à l'ultimatum, une façon discrète et détournée de

maintenir cet acte impérieux.

Le même jour, Narbonne se vit confier une lettre de Roumiantsof en

réponse à celle du secrétaire d'État français: le chancelier se référait

aux instructions données à Kourakine, sans s'expliquer sur leur teneur.

Le soir, Narbonne dîna à la table du Tsar, qui lui fit remettre ensuite

son portrait, formalité en usage pour clôturer une mission. Le

lendemain, sans qu'il eût le moins du monde témoigné l'intention de

partir, «un maître d'hôtel lui apporta, de la part de l'Empereur, les

provisions de voyage les plus recherchées: les comtes Kotschoubey et

Nesselrode lui firent des visites d'adieu: enfin un courrier impérial

vint obligeamment lui annoncer que ses chevaux de poste étaient

commandés pour six heures du soir[549]». Il était impossible de lui

signifier plus poliment et plus expressément son congé. En somme, on lui

avait laissé tout juste le temps de remplir son message et de réciter sa

leçon: après quoi, avec une exquise douceur de formes, on l'avait remis

d'autorité en voiture et prestement éconduit.

[Note 549: ERNOUF, 362, d'après les _Mémoires de la comtesse de

Choiseul-Gouffier_.]

Ainsi, Napoléon n'avait point réussi par l'intermédiaire de Narbonne à

entamer une négociation uniquement destinée à retarder les hostilités;

il n'était guère à prévoir que Lauriston réussirait mieux dans sa

tentative. Mais le résultat espéré par l'Empereur se produisait

spontanément, malgré l'insuccès de ses stratagèmes, puisque les armées

russes se tenaient immobiles sur la frontière et attendaient l'invasion.

Pendant ce délai suprême, le printemps du Nord, tardif et brusque,

faisait explosion: sur le sol encore détrempé par le dégel, la verdure

croissait rapidement. Encore deux ou trois semaines, et «les seigles

commençant à monter en épis fourniront à la nourriture des

chevaux[550]», et la nature nous donnera le signal d'agir. Napoléon se

sent tout près du but, et son impatience de le saisir augmente. Il a

hâte maintenant de quitter Dresde, d'échapper à l'atmosphère

artificielle des cours, de respirer au milieu de ses troupes un air plus

pur, de donner l'essor à ses projets. Fixant son départ au 28, il se

rapproche déjà en esprit de la Grande Armée par un ensemble de

prescriptions minutieuses: il fait diriger sur Elbing, un peu au delà de

la Vistule, l'équipage de pont qui lui servira à passer le Niémen: «Tout

mon plan de campagne, écrit-il le 26 mai à Davout, est fondé sur

l'existence de cet équipage de pont aussi bien attelé et mobile qu'une

pièce de canon[551].» Il prend ses mesures pour que les forces déployées

sur la Vistule puissent, au moment de son apparition, passer

instantanément de l'ordre en bataille à l'ordre en colonne, se

concentrer pour l'attaque et lui mettre dans la main quatre cent mille

hommes, formés en un seul groupe où tous les corps se serreront coude à

coude. En même temps, toujours mécontent et plus préoccupé de ce qui se

passe à droite et à gauche de sa ligne d'opérations, en Turquie et en

Suède, il mande à Latour-Maubourg d'empêcher à tout prix la paix

d'Orient et permet, malgré ses répugnances, que Maret active les

pourparlers auxquels Bernadotte à l'air de se prêter: à ses deux ailes

qui restent en arrière, il fait encore une fois signe de rallier. En

dernier lieu, il songe à organiser la tumultueuse levée qui doit former

son avant-garde, à se servir de l'État varsovien pour insurger la

Pologne russe. C'est l'opération qu'il a réservée pour la fin, sachant

qu'elle ferait éclater ses desseins et ne lui permettrait plus de

dissimuler. Après avoir jusqu'à présent retenu de toutes ses forces

l'ardente Pologne, il va lui lâcher la bride.

[Note 550: Maret à Latour-Maubourg, 25 mai 1812.]

[Note 551: _Corresp._, 18725.]

Sur sa demande, le roi de Saxe avait signé un décret qui consacrait

l'autonomie du duché en déléguant les pouvoirs souverains au conseil des

ministres. Cette autorité dont le roi allemand se démettait, il

importait qu'un représentant français, un ambassadeur extraordinaire, un

légat de l'Empire s'en saisît, afin d'imprimer un grand mouvement à

toutes les parties de la population. La tâche était ardue, car Napoléon

ne voulait pas encore prononcer les paroles fatidiques qui lui eussent

rallié toutes les énergies: La Pologne est rétablie dans l'intégrité de

ses droits et de ses limites. Se défiant un peu des Polonais et de

leurs tendances anarchiques, désirant ménager les Autrichiens qui

n'avaient pas formellement renoncé à la Galicie, tenant même à ne point

rendre trop difficile sa paix future avec la Russie, il ne savait pas

jusqu'où il pousserait l'oeuvre d'émancipation et n'entendait à cet

égard rien préjuger. Il s'agissait donc d'exciter chez les Polonais de

belliqueux transports au nom d'un idéal mal défini, d'introduire en même

temps parmi eux un peu d'ordre, d'union et de discipline, de faire

marcher pour la première fois d'ensemble et d'accord cette incohérente

nation.

Où trouver l'homme propre à cette oeuvre? Un général ne conviendrait

pas: il aurait la vigueur et l'entrain: l'adresse, le tour de main lui

feraient défaut. Un simple diplomate de carrière ne posséderait pas

l'envergure et l'ampleur nécessaires. Il fallait un personnage qui

s'imposât par son rang, son caractère, son prestige, qui sût dominer les

factions de son autorité et aussi mettre le doigt avec dextérité sur les

ressorts les plus délicats, jouer des femmes, flatter la vanité des

hommes de guerre, modérer leurs jalousies, donner partout l'impulsion

sans afficher son pouvoir: un homme possédant la pratique des grandes

affaires et rompu en même temps à toutes les roueries du métier

politique, un manipulateur habile de passions et de consciences, pour

tout dire en un mot, un intrigant de haute allure. Napoléon avait pensé

à Talleyrand. Confier au prince de Bénévent l'ambassade de Varsovie, ce

serait à la fois employer utilement une grande intelligence et éloigner

de Paris une remuante ambition. Depuis 1808 et 1809, où Talleyrand avait

spéculé d'accord avec Fouché sur la mort possible du maître au delà des

Pyrénées, sur la balle espagnole, et préparé dans la coulisse un

gouvernement de rechange, Napoléon n'aimait pas à laisser derrière lui,

durant ses absences, ce personnage trop prévoyant. Mieux vaudrait cette

fois le sauver autant que possible de lui-même: une haute charge à

l'étranger, en satisfaisant le besoin d'activité et les appétits

matériels de ce grand besogneux, le mettrait peut-être à l'abri de

dangereuses tentations. «Il regrette de n'être plus ministre, disait de

lui Napoléon, et intrigue pour avoir de l'argent. Ses entours, comme

lui, en ont toujours besoin et sont capables de tout pour en

avoir[552].» Il préférait en somme replacer Talleyrand dans le

gouvernement et l'y emprisonner, plutôt que de le laisser en dehors,

inoccupé, désoeuvré, côtoyant et convoitant le pouvoir. Avant de quitter

Paris, il avait annoncé au prince ses intentions sur lui, mais lui avait

fait un devoir de la plus stricte discrétion.

[Note 552: _Documents inédits_.]

Talleyrand ne parla point: seulement, escomptant aussitôt sa charge

future et les maniements de fonds qu'elle occasionnerait, sachant qu'il

n'y avait point de change direct entre Paris et Varsovie, il n'eut rien

de plus pressé que de se faire ouvrir de larges crédits sur certaine

banque de Vienne[553]. Le bruit s'en répandit dans cette ville, où il

fit soupçonner le projet d'ambassade: il revint à Paris, arriva aux

oreilles de Napoléon et le mit en fureur. Dans la précaution prise par

le prince et exploitée par ses ennemis, Napoléon vit un manquement au

secret ordonné, une désobéissance indirecte, une infraction coupable,

peut-être pis encore; il jugea que Talleyrand s'était rendu

définitivement impossible. Renonçant à l'emmener dans le Nord et

craignant de le laisser à Paris, il songea d'abord à trancher la

difficulté en l'exilant: des influences s'entremirent et le firent

renoncer à ce dessein, mais ne l'empêchèrent point de frapper le prince

d'une nouvelle et plus complète disgrâce.

[Note 553: _Id._ Cf. ERNOUF, 378.]

À défaut de Talleyrand, il prit sa caricature. L'abbé de Pradt,

archevêque de Malines, avait accompagné Leurs Majestés à Dresde, en

qualité de grand aumônier: on l'y voyait chaque dimanche officier

pontificalement dans l'église catholique, tandis que l'Empereur, ayant à

ses côtés la reine de Westphalie, assistait à la cérémonie en correcte

attitude, sans songer que la présence à l'autel de ce prélat indigne

outrageait la sainteté du lieu. Il connaissait pourtant l'abbé de

Pradt, en qui il n'avait jamais eu à récompenser qu'une obséquiosité

turbulente, servie par un esprit brillant et un style à facettes. Il

l'avait vu perpétuellement occupé à chercher le vent, tournant avec la

fortune et se faisant gloire ensuite d'avoir prémédité ses traîtrises:

plusieurs fois, il l'avait surpris la main dans de ténébreuses

machinations et lui avait prédit un jour que sa manie d'intriguer le

conduirait sur l'échafaud. Mais l'un de ses principes était que les

défauts d'un homme, aussi bien que ses qualités, peuvent être utilement

employés. À Varsovie, l'abbé trouverait occasion de déployer pour le bon

motif ses talents d'agitateur et d'intriguer en grand. De plus, hanté à

cette époque par le souvenir des Bourbons, l'Empereur se rappelait que

naguère, sous la monarchie, des ambassadeurs d'Église avaient réussi à

gouverner l'anarchie polonaise: en l'abbé de Pradt, il voulut avoir et

crut trouver son abbé de Polignac. Fort recommandé par Duroc son parent,

l'archevêque de Malines fut officiellement déclaré ambassadeur à

Varsovie. Il eut à se composer précipitamment une suite, à s'entourer

d'un personnel brillant, à se monter un train de maison fastueux et à

partir d'urgence. En fait, nul n'était moins propre à remplir une

mission de haute confiance que ce prêtre sans conscience, sachant

observer, décrire et critiquer, mais totalement dépourvu de sens

pratique et d'esprit de conduite; agent infidèle, brouillon, maladroit

et poltron, l'une des pires erreurs que Napoléon ait commises dans le

choix et le discernement des hommes.

À titre d'instruction, on lui remit un long mémoire que l'Empereur avait

inspiré et qu'il compléta par de vives explications[554]. Divers objets

étaient assignés à l'activité de l'ambassadeur: il aurait à employer en

partie les ressources du duché au ravitaillement de la Grande Armée, à

créer un service et une agence de renseignements militaires, mais

surtout à faire de Varsovie un point de ralliement pour les Polonais de

tout pays, un centre d'action et de propagande, un foyer

d'incandescentes passions dont la flamme porterait au loin et

déterminerait l'embrasement.

[Note 554: Cette pièce figure sous le n° 18734 de la

_Correspondance_.]

D'abord, il conviendrait qu'une proclamation à effet, suggérée par

l'ambassadeur aux ministres, convoquât la représentation nationale, la

Diète, et donnât l'éveil. Dès sa réunion, la Diète mettra bruyamment à

l'ordre du jour la grande question, se fera adresser un rapport tendant

au rétablissement de l'ancien royaume. Sans s'approprier par un vote les

conclusions de ce rapport, elle s'y conformera en fait et, tenant la

réunion des frères séparés pour virtuellement accomplie, se constituera

en confédération générale de la Pologne, c'est-à-dire en association

pour le mouvement et la lutte, en grand conseil de la nation armée. À

son image, des sous-comités d'action, des foyers d'agitation locale, se

formeront de toutes parts: chaque palatinat aura le sien. On enverra une

députation à l'Empereur: «L'Empereur répondra aux députés en louant les

sentiments qui animent les Polonais. Elle (Sa Majesté) leur dira que ce

n'est qu'à leur zèle, à leurs efforts, à leur patriotisme, qu'ils

peuvent devoir la renaissance de la patrie. Cette mesure, que l'Empereur

se propose de garder, indique assez à son ambassadeur l'attitude qu'il

doit avoir et la conduite qu'il doit tenir.»

Mais l'ambassadeur, sans s'expliquer officiellement sur l'avenir, aura à

inspirer toutes les paroles, tous les actes destinés à susciter une

immense espérance, à enfiévrer l'opinion. C'est ici que l'instruction,

suivant un mot de l'abbé, se transforme en «cours de clubisme[555]»;

avec détails, elle explique comment on s'y prend pour remuer un peuple

jusqu'en ses profondeurs, pour créer, entretenir et renouveler sans

cesse l'agitation, pour chauffer à blanc les esprits. «Il faut des actes

multipliés. Il faut tout à la fois des proclamations, des rapports à la

Diète, des motions des députés, et, s'il est possible, autant de

discours, de déclarations et manifestes particuliers qu'il y aura

d'adhésions individuelles à la Confédération. Il faut enfin qu'on ait à

publier chaque jour des pièces de tous les caractères, de tous les

styles, tendant au même but, mais s'adressant aux divers sentiments et

aux divers esprits. C'est ainsi qu'on parviendra à mettre la nation tout

entière dans une sorte d'ivresse.»

[Note 555: _Ambassade dans le grand-duché de Varsovie_, p. 69.]

Ce patriotique délire aura pour effet de faire courir aux armes tous les

habitants du duché, mais le but principal serait manqué si cette

effervescence s'arrêtait aux frontières. Il importe essentiellement

qu'elle les dépasse, que les pays voisins prennent feu à son contact,

que la levée en masse se prolonge dans les provinces russes. Aussi

l'ambassadeur est-il invité à faire répandre à profusion et colporter en

Lithuanie, en Podolie, en Volhynie, dans toutes les parties de

l'ancienne Pologne, la Galicie autrichienne exceptée, les écrits, les

proclamations, les libelles, toutes les pièces incendiaires. Entraînée

par ces appels, la noblesse polonaise de Russie se formera en bandes

guerroyantes, en une vaillante et agile cavalerie, en une sorte de

chouannerie à cheval, destinée à opérer sur les flancs et les derrières

de l'ennemi, à le harceler sans cesse, à le «placer dans une situation

semblable à celle où s'est trouvée l'armée française en Espagne et

l'armée républicaine dans le temps de la Vendée». Cette guerre de

partisans partout provoquée, la tâche de l'ambassadeur ne sera qu'à

moitié remplie; il lui faut à la fois faire oeuvre de révolutionnaire et

d'organisateur: après avoir déterminé l'universel soulèvement, régler ce

tumulte, discipliner, coordonner, administrer l'insurrection, faire

concorder ses rapides chevauchées avec les mouvements de la Grande

Armée, assurer enfin l'unité d'impulsion et de manoeuvres sans laquelle

il n'est point d'effort fructueux et de coopération efficace.

Dans cette multiple besogne, tout devait s'entamer à la fois et se

poursuivre sans interruption, mais il importait que l'explosion n'eût

pas lieu prématurément et que la Pologne ne partît pas trop tôt. Tant

qu'il resterait un espoir d'inspirer aux Russes un doute sur l'imminence

des hostilités, Napoléon n'entendait point le négliger. En conséquence,

l'ambassadeur se bornerait d'abord à établir fortement son crédit et

son influence, à s'attirer les hommes importants, à faire de sa maison

«un centre où toutes les classes, tous les intérêts viendraient

aboutir»; il se mettrait ainsi en main tous les ressorts de la grande

entreprise, mais attendrait pour presser la détente un signal ultérieur.

Par surcroît de précaution, il fut convenu que le décret royal, qui

instituait le conseil des ministres en comité exécutif et annonçait par

là de grandes nouveautés, ne serait point publié avant le 15 juin. À

cette date, l'Empereur serait sur la Vistule: alors, tandis qu'il

prendrait le commandement de ses troupes et les pousserait en avant, les

événements préparés à Varsovie s'accompliraient et suivraient leur

cours: la mise en branle de la Pologne coïnciderait exactement avec les

premiers pas de la Grande Armée, sans les devancer d'un jour.

Dans l'après-midi du 28 mai, Napoléon fit solennellement ses adieux aux

cours réunies à Dresde. Pendant la nuit suivante, un grand bruit

retentit dans le palais; les membres de la maison militaire, aides de

camp, officiers d'ordonnance, écuyers, aides de camp des aides de camp,

débouchaient de toutes parts dans le vestibule d'honneur et descendaient

les escaliers en hâte. Napoléon sortit de ses appartements, s'arrêta un

instant dans la salle des gardes pour recevoir une dernière fois les

souhaits et les hommages de Frédéric-Auguste, puis, après avoir embrassé

tendrement Marie-Louise, brusqua sa mise en route. Avant cinq heures du

matin, sa berline de poste roulait sur le pavé et une escorte toute

militaire s'élançait à sa suite, avec un fracas de chevaux et

d'armes[556].

[Note 556: _Journal_ du grand maître de la cour.]

Le roi de Prusse partit le 30 pour retourner à Potsdam, infiniment

satisfait--fit-il dire à toute l'Europe par circulaire

diplomatique--«des journées précieuses[557]» qu'il avait passées à

Dresde. Marie-Louise resta jusqu'au 4 juillet, puis se rendit à Prague,

où l'Empereur lui avait permis de séjourner quelques semaines auprès de

ses parents. Là, pour la consoler et la distraire, on donnerait en son

honneur des bals, des fêtes, des réceptions brillantes: on la mènerait

en excursion à Carlsbad, on lui ferait visiter les mines de Frankenthal,

les galeries illuminées pour la circonstance, les grottes endiamantées

de scintillements métalliques[558]. L'Empereur son père allait la

combler de bénédictions, l'Impératrice lui prodiguerait des caresses un

peu forcées, et finalement, après beaucoup d'effusions, on se

séparerait, entre belle-mère et belle-fille, plus fraîchement que l'on

ne s'était retrouvé. La reine de Westphalie avait quitté Dresde une

heure après l'Impératrice, pour retourner à Cassel; le grand-duc de

Wurtzbourg prit la route de Toeplitz, et la compagnie des souverains se

dispersa en peu de jours. À Dresde, le silence et l'apaisement se

firent, mais les yeux gardaient encore l'éblouissement de ce qu'ils

avaient vu. Il semblait qu'un météore eût subitement traversé l'espace,

laissant derrière lui une ardente traînée de pourpre et de lumière.

Cependant, cet éclat pâlissait peu à peu, s'éteignait: la réflexion

succédait à l'extase, et quelques-uns en venaient à se demander si le

prodige entrevu était autre chose qu'un fulgurant mirage: «un beau

rêve», soupirait le bon roi de Saxe, qui tremblait parfois pour la

fortune surhumaine à laquelle il avait attaché la sienne, «un beau rêve,

mais trop court[559]».

[Note 557: Archives des affaires étrangères, Prusse, 250.]

[Note 558: Voy. sur ces fêtes BAUSSET, II, 60 et suiv.]

[Note 559: Serra à Maret, 5 juin 1812.]

V

Le duc de Bassano resta à Dresde jusqu'au 30 mai. À la veille de

rejoindre l'Empereur sur la route du Nord, il reçut une visite qui ne

laissa pas de lui être agréable. C'était celle du consul Signeul, choisi

pour intermédiaire des négociations traînantes qui se poursuivaient avec

Bernadotte. Depuis près de deux mois, Signeul faisait la navette entre

la Suède et le siège du gouvernement français; reparaissant aujourd'hui

après une dernière course, il se disait en état de nous satisfaire

pleinement. Comme si la fortune, avant d'abandonner Napoléon, eût tenu à

le combler de ses plus décevantes faveurs, la seule résistance qui se

fût levée contre lui, en dehors de la Russie, semblait plier et

s'anéantir: Bernadotte venait à résipiscence et demandait à rentrer dans

le rang. Signeul, s'autorisant d'une note autographe du prince,

indiquait des bases positives de réconciliation et d'entente. Fidèle à

sa pensée persistante, Bernadotte ne parlait pas de la Finlande et

désirait seulement qu'on lui octroyât la Norvège, offrant de céder en

compensation aux Danois la Poméranie suédoise et de leur payer douze

millions. Si l'on accédait à ses voeux, il se déclarerait pour nous,

faisant bon marché de tout engagement antérieur; il signerait un traité

d'alliance, pousserait contre la Russie cinquante mille hommes, se

mettrait aux ordres de Napoléon et prendrait en tout ses directions: il

s'obligerait au besoin à ne jamais marier son fils sans la permission de

l'Empereur[560].

[Note 560: Lettre du duc de Bassano à l'Empereur, 30 mai 1812.

Archives des affaires étrangères, Suède, 297.]

Chez tout autre que Bernadotte, cette évolution inattendue aurait eu de

quoi surprendre. Elle a d'ailleurs intrigué les historiens: son

véritable caractère et ses motifs ont donné lieu à des appréciations

diverses. Était-elle sincère? Bernadotte revenait-il à nous de bonne

foi? Doit-on supposer, au contraire, qu'en rouvrant une négociation avec

la France au lieu de tenir ses engagements avec la Russie, il voulait

simplement gagner du temps et se mettre en mesure d'attendre, pour

prendre effectivement parti, l'issue de la guerre ou au moins des

premières rencontres? Bien que cette explication soit beaucoup plus

vraisemblable que la première, la vérité, telle qu'elle se dégage des

documents suédois, est un peu différente. Si Bernadotte se ménageait de

notre côté une porte de rentrée, ce n'était pas uniquement par suite des

appréhensions que lui inspiraient nos forces. Ces raisons ne l'avaient

pas empêché, deux mois plus tôt, de braver l'Empereur et de conclure

avec ses ennemis. Ce qu'il redoutait aujourd'hui, c'était que la Russie

n'osât affronter la lutte et ne lui faussât compagnie, et cette terreur

venait de lui être communiquée par son envoyé à Pétersbourg, le comte de

Loewenhielm, d'après certaines présomptions que l'événement devait

démentir, mais qui avaient jeté dans l'esprit de cet envoyé un trouble

subit: une dépêche affolée de Loewenhielm, en date du 17 avril, donne la

clef du mystère.

On a déjà signalé l'émoi qu'avait causé au Tsar l'avis de l'alliance

franco-autrichienne. L'épreuve lui avait été sensible, et Loewenhielm,

qui s'en aperçut aussitôt, crut devoir avertir son gouvernement; il

écrivit d'urgence à son roi: «L'Empereur est excessivement affecté de la

nouvelle de l'alliance de l'Autriche. On s'attendait bien à lui voir

jouer un rôle, mais on ne croyait point à une alliance offensive et

défensive. L'Empereur paraît plus résigné que jamais et plus décidé à

suivre le parti que lui dictent à la fois l'honneur et la sûreté; mais

il est intérieurement abattu de la ligue générale qu'il voit s'établir

autour de lui et dont il commence à craindre les effets.» Sous le coup

de ces inquiétudes, la constance actuelle d'Alexandre ne finirait-elle

point par céder à l'influence dissolvante de Roumiantsof et à ses

conseils pusillanimes? Cette défaillance, qui ne devait point se

produire, Loewenhielm avait l'air de l'admettre et semblait presque la

prédire: «Il est hors de doute, continuait-il, que le chancelier va

reprendre le dessus en se voyant soutenu dans ses idées favorites de

négociation avec la France, et il ne manquera pas de prévaloir sur la

marche infiniment plus noble et mâle de l'Empereur[561].»

[Note 561: Archives du royaume de Suède.]

D'ailleurs, dans certains cercles de Pétersbourg, la perturbation était

grande: on se demandait si l'Empereur, en persistant dans une politique

guerrière, ne conduisait pas la Russie aux abîmes, et si la noblesse ne

devait pas sauver l'État par un recours aux moyens extrêmes: «Dans ce

moment encore,--reprenait Loewenhielm,--Votre Majesté ne saurait qu'avec

peine s'imaginer jusqu'à quel point va la liberté du langage dans un

pays aussi despotique que celui-ci. Plus l'orage devient menaçant, plus

on doute de l'habileté de celui qui tient le gouvernail... L'Empereur,

instruit de tout, ne peut manquer de savoir combien il a cessé d'avoir

la confiance de sa nation. Il doit même exister un parti en faveur de la

grande-duchesse Catherine, épouse du prince d'Oldenbourg, à la tête

duquel se trouve, dit-on, le comte Rostopschine. Voilà, Sire, ce qu'on

croit être le motif du chagrin de l'Empereur, d'autant plus que Sa

Majesté aime cette princesse de préférence. Avec la facilité qu'a eue

cette nation à se prêter aux révolutions, son penchant à être gouvernée

par des femmes, il ne serait pas étonnant qu'on profitât de la crise

actuelle de l'empire pour se porter à un changement.»

Les bruits dont Loewenhielm se faisait l'écho arrivèrent même à

Stockholm par d'autres voies[562]: pendant quelques jours, dans la

capitale suédoise, on craignit à tout instant d'apprendre que l'empereur

Alexandre avait fait sa soumission ou qu'une crise intérieure avait

plongé la Russie dans le chaos et la jetait sans défense aux pieds de

son adversaire.

[Note 562: Tarrach à Goltz, Sabatier de Cabre à Maret, 21 avril

1812.]

Ces perspectives firent frémir Bernadotte et son conseil. Si la Russie

s'effondrait subitement et se rendait avant le combat, la Suède restait

en l'air, exposée au pire destin: nul doute que Napoléon ne se retournât

furieusement contre elle et ne lui fît payer cher sa défection,

obligeant peut-être les Russes à l'écraser de leurs forces. Ajoutons que

l'Angleterre n'avait pas encore accédé au traité russo-suédois et

élevait des difficultés[563]. Dans cette passe critique, où il en venait

à douter de tous ses alliés, Bernadotte sentit le besoin de se ménager

un recours en grâce auprès de Napoléon, un préservatif contre sa colère,

et c'est ainsi que Signeul eut ordre de courir à Dresde avec des

propositions en apparence formelles.

[Note 563: Voy. ERNOUF, 338.]

Dans la réalité, cet empressement était fictif; Bernadotte ne voulait en

aucune façon se rattacher à nous par des engagements immédiats et

irrévocables: son seul but était de réserver l'avenir et de parer à

toutes les éventualités, jusqu'à ce que l'horizon se fût éclairci à

Pétersbourg. Ce qui le prouve, c'est que Signeul--il dut en faire l'aveu

au duc de Bassano--ne possédait pas de pouvoirs en règle. Cet agent

aventureux et peu considéré, interlope comme la négociation dont il

était chargé, s'offrait bien à signer tout de suite un papier

quelconque, se disant sûr d'obtenir la ratification du prince; mais

celui-ci avait évité de le munir d'une procuration formelle. Bernadotte

se ménageait ainsi la faculté, suivant les cas, de désavouer l'acte

conclu par Signeul ou de le faire valoir auprès de Napoléon comme preuve

de son repentir. Il ne se détachait pas effectivement de la Russie, mais

se donnait l'air devant nous de la renier et de la trahir, en prévision

du cas où cette puissance s'abandonnerait elle-même.

Ce qui achève de montrer sa duplicité, c'est que le cours de ses

intrigues hostiles n'était nullement suspendu; protestant de ses bonnes

intentions, il continuait à nous faire tout le mal possible. En

Allemagne, ses agents secondaient toujours les tentatives de la Russie

pour paralyser l'effet de nos alliances. Ayant promis au Tsar un plus

grand service et s'étant fait fort de disposer les Turcs à la paix, il

s'y employait avec un surcroît d'activité. L'un de ses aides de camp, le

général baron de Tavast, traversait la Baltique pour se rendre d'abord à

Wilna; après s'y être concerté avec l'empereur Alexandre, il devait se

diriger en toute hâte vers l'Orient, courir à Bucharest, lieu des

négociations, et leur donner l'impulsion décisive qui aboutirait à un

accord[564].

[Note 564: Sabatier de Cabre à Maret, 21 avril. Suchtelen à

l'empereur Alexandre, 30 mars et 10 avril.]

Tavast arriva trop tard pour se faire honneur de ce résultat; en Orient,

le dénouement était proche. Pour annuler autant que possible les

conséquences du traité franco-autrichien, Alexandre avait senti la

nécessité de s'accommoder coûte que coûte avec la Turquie et de

désarmer cet ennemi, au moment où Napoléon lui en suscitait un autre.

Par courrier précipitamment expédié, Kutusof avait été invité à ne rien

négliger pour conclure; il était autorisé à réduire encore ses

prétentions, à ne plus réclamer que la ligne du Pruth, c'est-à-dire la

Bessarabie, sans aucune parcelle de la Moldavie. Alexandre, il est vrai,

ne faisait pas gratuitement cette dernière concession; conformément au

voeu exprimé par Bernadotte, par Armfeldt, par tous nos ennemis, il

désirait que la paix fût doublée et fortifiée d'une alliance, que la

Turquie s'unît à lui politiquement et militairement. Cet auxiliaire que

Napoléon s'appropriait toujours en espérance, on espérait le retourner

contre lui et le rabattre sur le flanc droit de l'Empire[565].

[Note 565: SOLOVIEF, _Alexandre Ier_, 222, d'après la correspondance

entre l'Empereur et Kutusof.]

Le grand vizir suivait de près les négociations, établi sur le Danube à

proximité de Bucharest et investi de pleins pouvoirs. Il n'avait plus

avec lui qu'un débris d'armée; suivant quelques témoignages, la misère,

les maladies, les désertions avaient réduit ses troupes à quinze mille

hommes: la Turquie était réellement à bout de forces. À ces justes

raisons de traiter s'en ajoutaient d'inavouables: la Russie et

l'Angleterre semaient l'or à pleines mains; le drogman de la Porte,

Moruzzi, s'était mis à leur solde et exploitait habilement contre nous

les défiances de la Turquie. Pour nous discréditer tout à fait auprès

d'elle, la chancellerie russe usa, dit-on, d'un dernier moyen: on assure

qu'elle tira de ses archives et fit produire au congrès, comme argument

final, la lettre du 2 février 1808 par laquelle Napoléon avait appelé le

Tsar au partage de l'Orient[566]. La mission de Narbonne à Wilna

achevait d'ailleurs de déconcerter les ministres de la Porte. Vainement

notre diplomatie les avertissait-elle que cette démarche était de pure

forme; Napoléon fut pris en cette occasion à son propre piège. Les Turcs

s'imaginèrent qu'il n'était pas décidé à rompre avec la Russie,

puisqu'il négociait encore avec elle: craignant une brusque

réconciliation entre les deux empereurs, un second Tilsit dont ils

payeraient les frais, ils ne songèrent plus qu'à se mettre à couvert de

cette terrifiante éventualité en terminant leur querelle avec la

Russie[567].

[Note 566: ERNOUF, 323, d'après une note de Maret.]

[Note 567: Correspondance de Latour-Maubourg, mai 1812, _passim_.]

Kutusof profita de ces dispositions: pour aller plus vite, il n'insista

point sur l'alliance, disjoignit les deux questions et se borna à

conclure la paix; elle fut signée à Bucharest le 28 mai, sous réserve de

la ratification des souverains. Le traité rendait à la Turquie les deux

principautés, après en avoir détaché la Bessarabie, qu'il incorporait à

l'empire russe, auquel il accordait de plus quelques avantages

territoriaux en Asie; il consacrait vaguement l'autonomie des Serbes

sous la suzeraineté du Sultan, renouvelait implicitement le protectorat

mal défini du Tsar sur les principautés roumaines et même sur l'ensemble

de la chrétienté orthodoxe du Levant. En général, les articles portaient

la trace de la précipitation avec laquelle ils avaient été dressés:

ambigus et mal rédigés, ils ouvraient une source de contestations pour

l'avenir; les plénipotentiaires russes s'étaient moins préoccupés

d'établir avec précision les droits de leur maître que d'assurer

l'entière disponibilité de ses forces.

Cette paix bâclée était pour Napoléon un échec grave, contre-balançant

ses triomphes diplomatiques. Toutefois, la paix sans l'alliance ne

satisfaisait qu'à demi Alexandre et Bernadotte: «Kutusof, écrivait le

premier, a négligé un objet bien important[568].» Mais serait-il

impossible de reprendre en sous-oeuvre et par une autre main la tâche

inachevée? Avant même la signature du traité, Alexandre avait désigné

l'amiral Tchitchagof pour remplacer Kutusof à la tête de l'armée du

Danube. Tchitchagof était un homme d'imagination et d'entreprise;

admirant Napoléon, ayant étudié ses procédés, allant jusqu'à singer sa

tenue et ses gestes, il croyait à la nécessité de le combattre avec ses

propres armes, à coups de bouleversements. Avant de rejoindre le

quartier général de Jassy, il fit agréer au Tsar et au chancelier un

projet colossal et singulier, qui tendait à organiser contre nous, par

le moyen de l'Orient turc et surtout chrétien, une grande diversion.

[Note 568: SOLOVIEF, 223.]

Les pourparlers avec la Porte continuaient, à l'effet d'obtenir la

ratification du traité: ils s'étaient transportés de Bucharest à

Constantinople. Pourquoi n'en pas profiter et remettre sur le tapis la

question de l'alliance, en faisant luire aux yeux du Sultan l'espoir

d'acquérir la Dalmatie et les îles Ioniennes? À défaut d'une coopération

active, ne pourrait-on tout au moins obtenir des Turcs un concours

passif, une connivence inerte, un droit de passage sur leur territoire,

et se faire prêter leurs sujets chrétiens pour les lancer sur nos

provinces d'Illyrie? Les chrétiens du Danube et des Balkans, Moldaves,

Valaques, Serbes, Bosniaques, Monténégrins, surexcités par la lutte de

huit ans à laquelle ils venaient d'assister, restaient debout, en proie

à une fermentation belliqueuse. Tchitchagof demanderait au Sultan la

permission de recruter parmi eux des bandes d'auxiliaires, d'appeler à

lui ces tumultueuses levées, de les enrégimenter, de s'en faire une

armée de peuples à la tête de laquelle il franchirait le Danube comme

allié de la Porte, traverserait obliquement la Péninsule, tomberait du

haut des Alpes illyriennes sur la Dalmatie française et percerait

jusqu'à l'Adriatique. Après avoir occupé le littoral et surpris Trieste,

il contournerait par le nord le golfe de Venise, s'engagerait dans le

massif des Alpes, tendrait la main aux Tyroliens révoltés, aux Suisses

opprimés, pendant qu'une flotte anglo-russe attaquerait l'Italie par le

sud et soulèverait le royaume de Naples. En un mot, il s'agissait de

rejeter dans les États du conquérant la guerre qu'il transportait à huit

cents lieues de ses frontières, et tandis que cet autre Annibal

s'élançait à de lointaines entreprises, d'exécuter contre lui une

manoeuvre à la Scipion. L'amiral reçut ordre positif d'agir d'après ces

données, de faire sentir et goûter aux Turcs les beautés de son

plan[569]. Ce qu'il éviterait de leur dire, c'était qu'il était

autorisé, pour mieux animer les races chrétiennes et surtout les

peuplades slaves, à leur parler d'émancipation, à exalter les

aspirations qui commençaient à sourdre confusément en elles, à leur

faire entrevoir la création d'un empire slave, sous la protection et

l'égide de la Russie. L'idée des grandes agglomérations nationales, née

des événements déchaînés sur le monde par la Révolution française et

issue d'une transformation de ses propres principes, devenait ainsi, en

Orient comme en Allemagne, une arme aux mains de nos adversaires;

lorsque le panslavisme apparaît pour la première fois dans les

conceptions de la politique russe, c'est comme moyen de contre-battre la

puissance de Napoléon et de détourner le choc de ses armées.

[Note 569: _Mémoires de Tchitchagof_, publiés dans la _Revue

contemporaine_ du 15 mars 1855. SOLOVIEF, 223. Dans une lettre

autographe du 12 avril, destinée à l'agent anglais Thornton, qui se

trouvait en Suède, Alexandre développait tout le plan de diversion, en

réclamant le concours des escadres et de l'argent britanniques. MARTENS,

XI, n° 412.]

Il est douteux qu'Alexandre et Roumiantsof se soient fait totalement

illusion sur le côté chimérique et romanesque de l'entreprise, sur ses

chances de succès, sur la possibilité notamment d'organiser chez les

Turcs, avec leur adhésion et sous leurs yeux, une insurrection de leurs

sujets chrétiens. Mais la menace seule d'un tel soulèvement ne

saurait-elle conduire à un résultat pratique et fort désirable, signalé

plusieurs fois par Bernadotte? Les _rayas_ de la région danubienne

avaient en Autriche des frères par le sang; aux diverses races

chrétiennes de la Turquie septentrionale répondaient, de l'autre côté de

la frontière, des groupes congénères; l'impulsion donnée aux premières

se communiquerait aux seconds. Par les Moldo-Valaques, il serait facile

d'émouvoir les Roumains de Transylvanie; par les Slaves de Turquie, les

Slaves d'Autriche. En créant sur les flancs de l'Autriche de multiples

foyers d'agitation, en faisant courir sur le pourtour extérieur de ses

possessions orientales une traînée de poudre, on se mettrait en mesure

de porter l'incendie dans l'intérieur de ses États et de la faire

trembler pour son existence: on l'empêcherait de prêter à Napoléon un

secours effectif.

Pendant la fin de mai et le courant de juin, les négociations pour une

alliance russo-turque se poursuivirent à Constantinople, vivement

secondées par les agents suédois et anglais. Tchitchagof affermissait sa

position sur le Danube, base de ses opérations futures: tenant en

haleine les Serbes et les Monténégrins, se ménageant des intelligences

avec les mécontents de Dalmatie en vue de la grande attaque contre les

possessions françaises, il armait en même temps les Valaques, se

disposait à les jeter sur la Transylvanie avec une partie de ses Russes,

préparait contre l'Autriche un mouvement tournant[570].

[Note 570: Correspondance d'Otto, d'Andréossy et de Latour-Maubourg,

juin et juillet 1812, _passim_.]

Mais déjà le besoin de cette diversion se faisait moins sentir. Dès la

fin d'avril, une communication de bon augure était arrivée à Wilna.

Metternich, avant même de conduire ses souverains au rendez-vous de

Napoléon, avant les serments et les effusions de Dresde, avait pris soin

d'attester clandestinement le mensonge de ces scènes. S'étant décidé à

notifier au cabinet russe l'alliance franco-autrichienne, il avait

accompagné cet avis des commentaires les plus propres à en atténuer la

portée. Il laissait entendre que sa cour ne prendrait pas trop au

sérieux les engagements contractés avec la France, que le corps

auxiliaire agirait le moins possible et ne dépasserait pas sensiblement

la frontière; si la Russie voulait comprendre la position de l'Autriche

et ne pas lui tenir rigueur, les deux puissances pourraient rester

secrètement amies, tout en ayant l'air de se combattre[571].

[Note 571: MARTENS, _Traités de la Russie avec l'Autriche_, III,

87.]

La chancellerie russe prit acte de ses paroles, mais demanda que

l'Autriche fournît un gage de ses intentions, une garantie, et

s'engageât expressément à limiter son action. Des pourparlers

s'entamèrent très mystérieusement dans ce but. Pendant leur durée, pour

peser sur les déterminations de l'Autriche, Alexandre laissa Tchitchagof

continuer dans le Sud sa campagne d'agitation et de propagande; il fit

savoir à Vienne qu'il possédait les moyens d'insurger les Magyars et

n'hésiterait pas à s'en servir, si on lui en faisait une nécessité. Ces

menaces, exploitées par les salons et les coteries russes de Vienne,

agirent sur la société et par elle sur le gouvernement; ce fut la raison

majeure qui décida l'Autriche à entrer plus avant dans la voie des

compromissions occultes.

Par plusieurs communications successives, Metternich donna l'assurance

formelle que le corps auxiliaire ne serait renforcé en aucun cas et ne

serait pas même complété, qu'on trouverait moyen de ne fournir à

Napoléon que vingt-six mille hommes au lieu de trente mille, que

l'Autriche ne s'engagerait jamais à fond dans la querelle et tiendrait

au repos le gros de ses forces, se réservant de l'employer à de

meilleurs usages. Pour prix de cette demi-trahison, l'Autriche exigeait

que la guerre fût strictement localisée et qu'en dehors du point où les

troupes autrichiennes auraient malheureusement à entamer le territoire

russe, à la droite de la Grande Armée, il ne fût commis aucun acte

d'hostilité sur toute l'étendue des frontières respectives: c'était

demander aux Russes de s'interdire toute contre-attaque du côté de la

Hongrie et de la Transylvanie. Alexandre admit ce second terme de

l'entente et renonça à la diversion orientale, que d'ailleurs

l'impétuosité de l'attaque française eût rendue impraticable. Entre

Vienne et Pétersbourg, un accord purement verbal, mais formel, fut

conclu sur ces bases; il y eut échange de promesses, parole donnée de

part et d'autre. Par un pacte semblable à celui qu'elles avaient passé à

demi-mot en 1809, les deux cours s'obligèrent à se ménager mutuellement,

à mesurer leurs coups et à se tenir, au cours d'une guerre illusoire, en

secrète connivence[572].

[Note 572: MARTENS, III, 87, 89. SOLOVIEF, 223-224.]

Cette défaillance de l'Autriche n'était pas un fait isolé: chez la

plupart de nos alliés, la défection couvait, attendant son heure. Le roi

de Prusse, après avoir signé l'alliance, avait écrit au Tsar une lettre

d'excuses. Malgré la guerre, les rapports vont continuer, par

l'intermédiaire de représentants occultes, régulièrement accrédités:

«C'est ainsi, dit la Prusse, que l'on doit procéder entre États

longtemps amis et destinés à le redevenir[573].» Dans les royaumes de la

Confédération, créés et agrandis par Napoléon, la duplicité est égale.

En Bavière, l'envoyé russe Bariatinski constate que «depuis le Roi

jusqu'au bourgeois, excepté quelques jeunes officiers qui croient être

ou devenir des héros, toutes les classes répugnent également à une

guerre probable avec la Russie[574]». Le Roi se dit «dans une position

atroce»; le prince royal se fait honneur d'avoir décliné le commandement

des troupes; cette guerre, ajoute-t-il, «est contre mes principes; voilà

pourquoi je ne veux pas la faire, quoique j'aime avec passion mon

métier[575]». Quand le Tsar rappellera ses agents de toutes les cours en

apparence «francisées[576]», le ministre bavarois Montgelas refusera à

Bariatinski des passeports pour la Russie; si Bariatinski en veut pour

aller aux eaux et faire une cure, on va les lui donner; mais qu'il reste

à proximité, à Carlsbad par exemple, car on ne se sépare que

transitoirement, avec l'espoir de se retrouver[577]. De tous les points

de l'Allemagne, à de rares exceptions près, Alexandre reçoit les mêmes

assurances de secrète sympathie; on le blâme pourtant, on juge qu'il

s'expose témérairement et sans motifs, mais on ne peut s'empêcher de

faire des voeux pour son succès.

[Note 573: SOLOVIEF, 215.]

[Note 574: MARTENS, VII, 112.]

[Note 575: _Id._]

[Note 576: Joseph DE MAISTRE, _Correspondance_.]

[Note 577: En Wurtemberg, le ministre Zeppelin déclare à M.

d'Alopéus que «Sa Majesté ne se regarderait jamais comme étant en guerre

avec la Russie». MARTENS, VII, 124.]

Ainsi, dans le vaste circuit que nous venons d'opérer, en partant de

Stockholm, en suivant les intrigues suédoises à Constantinople, en

revenant par Vienne et Munich jusqu'au coeur de l'Europe, nous avons vu

se former autour de la Grande Armée un réseau d'hostilités latentes,

prêtes à se manifester dès qu'éclateront les traîtrises du sort et les

rébellions de la fortune. C'est la contre-partie des adulations

prodiguées au triomphateur de Dresde; c'est l'envers de ce rayonnant

tableau. Les rois ne prêtent à Napoléon qu'un concours forcé: ils

renient tout bas des engagements arrachés par la violence; l'amour et le

dévouement s'affichent dans leur bouche, la trahison est dans leur

coeur; ils jurent d'être amis et ne sont qu'esclaves; vienne l'occasion

de briser leurs chaînes, ils la saisiront sans scrupules, certains de se

trouver avec leurs peuples en communauté de passions et de haines.

Les lieutenants de l'Empereur, les maréchaux et chefs de corps, les

administrateurs et fonctionnaires qui suivaient l'armée, sentaient

vaguement le péril: en traversant l'Allemagne, ils s'étaient aperçus

qu'ils marchaient sur un sol miné, où la moindre secousse déterminerait

l'explosion. Les commandants de place, les gouverneurs, jusqu'aux rois

français que Napoléon avait préposés à la garde de l'Allemagne, ne

cessaient depuis un an de l'avertir. Jérôme lui avait écrit pendant

l'automne de 1811 une lettre admirable de clairvoyance[578]. La

correspondance de Rapp, gouverneur de Dantzick, est pleine d'aveux

significatifs. Rapp s'inquiète des haines qu'il sent s'amasser autour de

lui, bien qu'il ne fasse aux habitants «que le mal nécessaire». Au bout

de quelque temps, il n'y tient plus et, dépassant ses attributions

militaires, envoie un rapport politique dont voici les conclusions:

«Partout les esprits paraissent montés, et l'exaspération est générale:

c'est au point que si nous faisions une campagne malheureuse (ce qui ne

sera jamais à présumer), depuis le Rhin jusqu'en Sibérie tout s'armerait

contre nous. Je ne suis pas alarmiste et je n'aime pas à passer pour

voir en noir, mais ce que j'avance est positif[579].» Davout lui-même,

le stoïque Davout, ne peut se défendre de certaines appréhensions: il se

souvient qu'en 1809 tout a chancelé et voudrait que l'on méditât cette

leçon.

[Note 578: _Correspondance du roi Jérôme_, V, 247-249.]

[Note 579: 18 novembre 1811. Archives nationales, AF, IV, 1656.]

Napoléon s'impatiente et s'irrite de ces avis: il adresse à Rapp une

mercuriale sévère et le renvoie à son rôle de soldat. Il voit lui-même

le danger, mais n'admet pas que les autres l'aperçoivent et le

signalent, car il se juge certain de le surmonter, grâce à son

invincible fortune, grâce surtout aux mesures qu'il a si soigneusement

accumulées pour assurer le succès de la campagne. Cependant, si dans ses

préparations tout a été merveilleusement combiné et conçu, l'exécution

laisse à désirer. Vu le nombre et l'extrême complication des moyens

qu'il met en oeuvre, il ne peut plus tenir la main en personne à

l'accomplissement de ses ordres: tant d'objets à embrasser dépassent son

étreinte, toute prodigieuse qu'elle soit. Les intermédiaires qu'il

emploie ne possèdent ni son autorité ni sa vigilance: l'inattention des

subalternes, l'insouciance des soldats, le désordre et parfois

l'infidélité d'une administration qui échappe à la surveillance par son

immensité même, occasionnent des mécomptes; sur certains points, c'est

déjà l'encombrement, la cohue: la discipline se relâche, les moyens de

transport et de ravitaillement se font attendre: l'armée dédaigne

d'entretenir en bon état ceux qu'elle possède, les hommes négligent leur

équipement et laissent dépérir leur monture, et beaucoup de corps

arriveront devant l'ennemi avec des chevaux hors d'usage, des

approvisionnements incomplets, des services mal organisés, des effectifs

insuffisamment exercés[580].

[Note 580: Les _Mémoires inédits de M. de Saint-Chamans_, qui

doivent prochainement paraître, contiennent à ce sujet des détails

caractéristiques.]

Dans le commandement, de fâcheux tiraillements se produisent. Davout et

Berthier sont en querelle ouverte; Davout est aigri, Murat mécontent,

Junot exténué de corps et d'esprit. Combien d'autres, parmi les chefs,

marchent désormais d'un pas alourdi et traînant, sans l'entrain et la

vigueur d'autrefois! Devenus trop riches et trop grands, ils ne

ressentent plus l'attrait des dévouements aveugles: ils réfléchissent et

jugent. L'écho des sourdes oppositions de l'intérieur leur arrive,

altérant leur confiance. Ils savent que des hommes tels que Cambacérès,

Mollien, Decrès, Lavalette, blâment l'entreprise: ils ont entendu dire

que non seulement Caulaincourt, mais d'autres officiers connaissant bien

la Russie, ont fait part à l'Empereur de leurs craintes, et que l'un

d'eux, le colonel de Ponthon, l'a supplié à genoux de s'arrêter: ces

récits courent les quartiers généraux, confirment des doutes que le

simple bon sens suffit à faire naître. Jusque dans l'état-major

impérial, des propos inquiétants circulent: on se répète bien bas un mot

de Sémonville, de cet ex-conventionnel devenu sénateur et si connu pour

son flair de l'avenir qu'un gouvernement paraît condamné dès que

Sémonville s'en détache. Se trouvant à Genève, chez le préfet Capelle,

il avait dit, en voyant passer les soldats qui s'en allaient à l'armée:

«Pas un n'en reviendra: ils vont à la boucherie[581].» Et calculant

qu'un seul désastre serait l'écroulement de tout et mettrait fin à la

grande aventure, il avait osé ajouter que l'expédition de Russie rendait

des chances aux Bourbons.

[Note 581: _Documents inédits_.]

Ces pressentiments et ces arrière-pensées ne pénètrent pas encore dans

la masse de nos troupes. À mesure qu'on descend des sommets, la

confiance, l'ardeur, l'inlassable dévouement reparaissent. D'un bout à

l'autre de l'innombrable armée que les ordres de l'Empereur retiennent

encore sur la Vistule, court dans les rangs inférieurs un frémissement

continu, une impatience d'agir. Officiers de fortune qui ont leur chemin

à faire, jeunes nobles qui ont leur réputation à établir, tous

souhaitent également que la campagne s'ouvre. Ils ont l'ambition des

grades, des distinctions, des exploits fructueux: ils ont soif

d'honneurs et de profits.

Puis, la prise de Napoléon sur ces âmes neuves est si forte qu'elle ne

laisse place à aucune réflexion, et c'est lui malgré tout, c'est son

prestige qui tient ensemble toutes les parties de cet assemblage

disparate, qui fait taire les dissidences et imprime par moments aux

coeurs un élan unanime. Même les contingents les plus hostiles, ces

Prussiens, ces Espagnols, ces Slaves de l'Adriatique violemment

incorporés, subissent maintenant son ascendant; ils le haïssent et

pourtant le suivent, car ils éprouvent comme une fierté de combattre

sous un tel chef et savent qu'un mot approbatif de lui les marquera pour

jamais d'un signe d'honneur. Quant aux soldats de France, troupiers

chevronnés ou conscrits d'hier, sortis du peuple, ils restent comme lui

inébranlablement fidèles à l'homme qui a ensorcelé leur imagination: en

échange de leur sang, ils attendent tout de lui, récompenses inouïes,

avenir de triomphes et de félicités. C'est une croyance répandue parmi

eux que la Russie n'est qu'un passage vers d'autres régions, qu'on ira

plus loin, que Napoléon va les mener jusqu'au fond de la fabuleuse Asie,

dans un monde féerique où ils n'auront qu'à se baisser pour faire

provision de trésors et ramasser des couronnes. Et leur foi en ces

lendemains reste absolue, indestructible; elle s'exprime par de naïfs

témoignages. Après les réticences perfides des rois alliés, après les

observations des ministres et des généraux, après les rapports sombres

de certains chefs, après les pronostics des mécontents de haute marque,

voici la lettre d'un soldat: c'est un fusilier au 6e régiment de la

Garde, premier bataillon, quatrième compagnie: il écrit à ses parents:

«Nous entrerons d'abord en Russie où nous devons nous taper un peu pour

avoir le passage pour aller plus avant. L'Empereur doit y être arrivé en

Russie pour lui déclarer la guerre, à ce petit empereur: oh! nous

l'aurons bientôt arrangé à la blanche sauce! Quand il n'y aurait que

nous, c'est assez. Ah! mon père, il y a une fameuse préparation de

guerre: nos anciens soldats disent qu'ils n'en ont jamais vu une

pareille: c'est bien la vérité, car on y conduit des vives et grandes

forces, mais nous ne savons pas si c'est pour la Russie. L'un dit que

c'est pour aller aux Grandes Indes, l'autre dit que c'est pour aller en

_Égippe_, on ne sait pas lequel croire. Pour moi, cela m'est bien égal:

je voudrais que nous _irions_ à la fin du monde.» Le même soldat

écrivait dans une autre lettre: «Nous allons aux Grandes Indes: il y a

treize cents lieues de Paris[582].»

[Note 582: Ces lettres nous ont été communiquées par M. Maurice

Levert, qui les a publiées en partie dans la _Revue de la France

moderne_.]

L'Inde, cet aimant magique qui jadis entraînait à la conquête des mers

les grands chercheurs d'aventures, brille vaguement aujourd'hui aux yeux

de nos soldats et leur fait entrevoir, par delà l'obscure et mystérieuse

Russie, un pays de lumière et d'or, des perspectives ensoleillées et de

lointains Édens. Telles sont les visions qui les bercent dans leurs

campements de la Vistule, quand ils reposent sur la terre humide, sous

la bise d'un printemps triste comme nos hivers. Et le matin, quand le

réveil en musique éclate sur le front de bandière des régiments, avec

son fracas d'instruments et de sonneries, tous ces grands enfants

gaulois se relèvent joyeux, avec une gaieté d'alouette. Vivement, ils se

mettent à la besogne du jour, aux occupations qui préparent et précèdent

le grand départ annoncé: ils vont à l'avenir pleins d'espérance,

insouciants du péril, persuadés qu'un guide infaillible les mène à la

victoire et qu'un dieu les conduit.

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 55 / 102 题