À travers l'Allemagne.--Arrivée à Dresde.--Installation de
l'Empereur.--Tableau de la cour saxonne.--Affluence de souverains.--La
reine de Westphalie.--Arrivée de l'empereur et de l'impératrice
d'Autriche.--Belle-mère et belle-fille.--Fête du 19 avril.--Aspect de
Dresde pendant le congrès.--Vie de famille.--L'Empereur se remet au
travail.--Lettre de Kourakine réclamant à nouveau ses
passeports.--Manoeuvre de la dernière heure.--Ordre expédié à Lauriston
de se rendre à Wilna et d'y entretenir un fallacieux espoir de paix.--La
journée des souverains à Dresde.--Le lever de l'Empereur.--La toilette
de l'Impératrice.--L'après-midi.--Goûts et occupations de l'empereur
François.--Le dîner.--Cérémonial napoléonien.--Napoléon et Louis
XVI.--La soirée.--Le jeu des souverains et le cercle de cour.--Jalousie
des dames autrichiennes.--Mme de Senft.--Le duc de
Bassano.--Caulaincourt.--Mots de l'Empereur.--Ses conversations avec
l'empereur François.--Il se met en frais de galanterie auprès de
l'impératrice d'Autriche et ne réussit pas à la gagner.--Intimité
apparente.--Les cours au spectacle.--Parterre de rois.--Napoléon comparé
au soleil.--Le roi de Prusse.--Le _Kronprinz_.--Hiérarchie établie entre
les souverains.--Concours de bassesses.--Apogée de la puissance
impériale.--Spectacle sans pareil dans l'histoire.--Napoléon se montre
davantage en public; promenade à cheval autour de Dresde.--Visite à
l'église Notre-Dame.--L'empereur Alexandre dans une église catholique de
Lithuanie.--La veillée des armes.--Retour de Narbonne; il rend compte de
sa mission.--Explosion printanière; approche de la saison favorable aux
hostilités.--Dernier appel à la Suède et à la Turquie.--Napoléon décide
de soulever la Pologne.--Il songe à Talleyrand pour l'ambassade de
Varsovie; raisons qui le portent à ce choix, incidents qui l'y font
renoncer.--Nouvelle disgrâce de Talleyrand.--L'abbé de Pradt.--Choix
funeste.--Objets proposés au zèle de l'ambassadeur.--Napoléon cherche à
gagner encore quelques jours.--Son départ de Dresde.--L'assemblée des
souverains se disperse.--Propositions inattendues de Bernadotte: motif
et caractère de ce revirement.--Mauvaise foi du prince royal.--Il
s'efforce de ménager un accord entre la Russie et la Porte.--Congrès et
traité de Bucharest.--La paix sans l'alliance.--L'amiral
Tchitchagof.--Projet d'une grande diversion orientale.--Alexandre espère
ébranler le monde slave et le précipiter sur l'Illyrie et l'Italie
françaises.--L'idée des nationalités se retourne contre la
France.--Demi-trahison de l'Autriche.--Duplicité de la Prusse et des
cours secondaires de l'Allemagne.--Universel mensonge.--Avertissements
de Jérôme-Napoléon, de Davout et de Rapp.--Pronostic de
Sémonville.--Parmi les Français, les grands se lassent et s'inquiètent:
la confiance des humbles reste absolue et ardente.--Lettre d'un
soldat.--L'armée croit aller aux Indes.
I
Pour aller à Dresde, l'Empereur et l'Impératrice prirent par Châlons et
Metz, franchirent le Rhin à Mayence, puis, se détournant légèrement vers
le sud, passèrent à proximité du Wurtemberg et de la Bavière. Sur tout
leur parcours, l'Allemagne avait échelonné des princes, courbés dans une
attitude d'adoration. On trouva à Mayence ceux d'Anhalt et de
Hesse-Darmstadt; à Wurtzbourg, le roi de Wurtemberg et le grand-duc de
Bade obtinrent quelques instants d'entretien; à Bamberg, pendant qu'on
relayait, les ducs Guillaume et Pie de Bavière présentèrent leurs
hommages. Napoléon voyageait avec le faste et l'appareil d'un potentat
d'Asie; des populations entières avaient été réquisitionnées pour
aplanir devant lui et réparer la route; pendant la nuit, de grands
bûchers, dressés de place en place, s'allumaient à mesure qu'avançaient
les voitures impériales et répandaient sur leur passage une clarté
d'incendie.
Comme la longueur des étapes se réglait d'après les convenances et la
santé de l'Impératrice, le jour de l'arrivée à Dresde n'avait pu être
rigoureusement fixé. Cette incertitude troublait fort le roi et la reine
de Saxe, qui craignaient d'être surpris par leur visiteur et de ne
pouvoir à temps se porter à sa rencontre. Le 15 mai, ils prirent le
parti de s'établir dans la petite ville de Freyberg, située à huit
lieues en avant de Dresde[500]. Le soir venu, le Roi ne voulait point se
coucher; pour le décider à prendre un peu de repos, il fallut que son
ministre des affaires étrangères, le baron de Senft, passât la nuit sur
une haise à l'entrée de son appartement, prêt à l'avertir au premier
signal[501]. Pourtant, la nuit, puis la matinée du lendemain,
s'écoulèrent sans alerte; dans l'après-midi seulement, les équipages
impériaux furent annoncés et presque aussitôt arrivèrent. Après de
rapides effusions, les deux cours se confondirent; Français et Saxons se
répartirent côte à côte dans les mêmes voitures, la course fut reprise,
et l'entrée à Dresde se fit le soir même, aux flambeaux, au son de
toutes les cloches, au bruit des salves d'artillerie dont les montagnes
d'alentour se renvoyaient les échos en interminables roulements.
[Note 500: Serra, ministre de France à Dresde, à Maret, 15 mai
1812.]
[Note 501: _Mémoires du comte de Senft-Pilsach_, ministre des
affaires étrangères de Saxe, p. 106.]
L'Empereur fut conduit au château royal, à la Résidence, comme disent
les Allemands: là, tous les princes de la famille de Saxe se trouvèrent
réunis pour lui souhaiter la bienvenue. Sur l'escalier d'honneur, des
gardes suisses faisaient la haie, armés de hallebardes, portant le
tricorne à plume blanche et la perruque à trois marteaux, tout habillés
de taffetas jaune et violet. Cette tenue plus galante que martiale fit
sourire nos jeunes officiers, qui trouvèrent aux gardes de Sa Majesté
Saxonne un air de «scaramouches[502]». À travers ce décor, l'Empereur
fut conduit aux appartements qui lui avaient été réservés, les plus
beaux, les plus vastes du palais, ceux qu'avait naguère habités et
embellis Auguste II, l'électeur-roi de fastueuse mémoire.
[Note 502: _Journal du maréchal de Castellane_, I, 92.]
Le lendemain, on chanta un _Te Deum_ solennel pour remercier le ciel de
sa venue: il y eut présentation de la cour et du corps diplomatique. Le
ministre de Russie, M. de Kanikof, parut avec ses collègues: comme
l'Empereur l'accueillit bien et affecta même de le distinguer, quelques
assistants y virent un symptôme de paix; d'autres, plus avisés, dirent
que le conquérant, tout en se préparant à l'attaque, rentrait encore ses
griffes et «faisait patte de velours[503]».
[Note 503: Sur le détail des journées à Dresde, nous avons pu
consulter le _Journal inédit_ du grand maître de la cour de Saxe, que M.
Frédéric Masson a bien voulu nous communiquer.]
Dans la même journée, l'Empereur revit ses hôtes saxons et put les
observer de plus près. Il retrouva le Roi tel qu'il l'avait connu à
Dresde en 1807, à Paris en 1809, c'est-à-dire parfaitement docile, plein
de prévenances, et leur intimité sembla tout de suite reprendre et se
fortifier. À vrai dire, il eût été difficile de découvrir la moindre
affinité de caractère entre le violent empereur et le monarque pacifique
qui le recevait à Dresde. Paternel et digne, bienveillant sans
familiarité, Frédéric-Auguste s'était concilié à la fois le respect et
l'affection de ses peuples; n'ambitionnant point d'autre gloire, il se
fût contenté de régner en paix sur des sujets faciles à gouverner. Il se
déchargeait volontiers du poids des affaires sur un favori doux et âgé
comme lui, le comte Marcolini; son bonheur eût été de se livrer sans
contrainte aux exercices d'une dévotion minutieuse, entremêlés de
quelques distractions idylliques et champêtres[504]. Mais il avait
compris que la sécurité et l'avenir de son État étaient au prix d'un
accord étroit avec le dominateur de l'Allemagne; il l'avait donc choisi
pour inspirateur et pour guide, et, sans l'interroger, sans chercher à
pénétrer ses projets, suivait en tout ses impulsions avec une déférence
discrète.
[Note 504: Il écrivait à Marcolini, au cours d'un voyage: «J'ai été
régalé du matin au soir par le chant des rossignols. Ils abondent, même
dans les plus misérables villages. Ils seraient bien mieux placés dans
mon jardin de Pillnitz, où vous savez que nous n'avons jamais pu en
établir.» Bourgoing, ministre de France en Saxe, à Maret, 8 mai 1811.]
La Reine, d'un physique disgracieux et de réputation équivoque, aidait
son mari à organiser les réceptions, les fêtes, et n'y apportait par
elle-même aucun agrément. Les princes frères du Roi, tout entiers à leur
famille, à leurs pratiques de piété, à leurs jardins, offraient le
modèle des vertus privées, sans aucune des qualités qu'eût exigées leur
rang; Napoléon les jugea du premier coup indignes de l'occuper: il se
borna à leur faire passer la parade, pour ainsi dire, et à leur adresser
quelques questions sur le degré d'avancement de leur instruction
militaire[505]. Quant aux autres membres de la cour, il les trouva
pleins d'une admiration craintive, empressés à lui faire fête autant que
le leur permettaient des ressources assez bornées.
[Note 505: _Mémoires de Senft_, 172.]
Foncièrement attachés au passé, dont ils gardaient l'esprit, les usages
et la politesse, les Saxons cédaient néanmoins aux circonstances, se
livraient au glorieux parvenu sans l'aimer et se laissaient entraîner
par lui, avec quelque effarement, dans un tourbillon d'occupations et de
plaisirs qui dérangeait leurs habitudes tranquilles. Dans ce monde d'un
autre âge, aux tons effacés, aux nuances discrètes et fanées, Napoléon
allait trancher plus que partout ailleurs par l'exubérance de son génie,
l'éclat cru de son esprit et de son langage, son luxe flambant et neuf.
Il avait accepté l'hospitalité des souverains saxons, mais il voulait
être chez lui dans leur palais, y tenir maison et table ouverte. C'était
une cour entière qu'il avait emmenée, les principaux dignitaires de son
état-major, sa maison militaire, un service complet de chambellans,
d'écuyers et de pages, un préfet du palais, et de plus l'accompagnement
ordinaire de l'Impératrice aux jours de solennité, grande maîtresse et
grand chambellan, premier écuyer, chevalier d'honneur, trois
chambellans, trois écuyers, trois dames du palais. Les noms les plus
illustres de l'ancienne et de la nouvelle France figuraient ensemble
dans ce cortège, un Turenne, un Noailles, un Montesquiou, à côté d'une
Montebello. En même temps, se faisant suivre d'un personnel démesurément
nombreux, de tout un service d'appartement et de bouche, l'Empereur
avait ordonné de transporter à Dresde son argenterie, le splendide écrin
de l'Impératrice, les joyaux de la couronne, tout ce qui pouvait
rehausser matériellement et parer le rang suprême. Dans son nouveau
séjour, il voulait devenir le centre rayonnant vers lequel se
tourneraient tous les regards, toutes les curiosités, et faire lui-même
les honneurs de Dresde aux princes étrangers qu'il y avait conviés en
foule.
Les princes de la Confédération du Rhin commençaient à se présenter, à
se succéder dans un interminable défilé. Dès le matin du 17, on avait vu
arriver ceux de Weymar, de Cobourg, de Mecklembourg, et le grand-duc de
Wurtzbourg, primat de la Confédération. Dans la soirée, la cour de Saxe
eut à recevoir la reine Catherine de Westphalie, appelée par invitation
spéciale de l'Empereur. Napoléon avait pris en affection cette princesse
si charmante, si vivante, qui aimait si franchement son mari et faisait
une heureuse exception par ses allures prime-sautières, par la sincérité
de ses sentiments, dans le milieu compassé des cours: l'attention qu'il
avait eue de la mander frappait d'autant plus qu'il avait écarté de la
réunion, avec un soin rigoureux, les autres membres de sa famille.
Eugène avait traversé Dresde peu de jours auparavant, mais n'avait fait
qu'y paraître et y plaire: il avait reçu ordre de rejoindre ses troupes
au plus vite. Jérôme n'avait pas eu permission de quitter son quartier
général. Pour Murat, la prohibition avait été plus nette encore et plus
sensible. Bien que le roi de Naples, arrivant d'Italie, semblât
naturellement appelé à passer par la Saxe pour se rendre en Pologne,
l'Empereur lui avait imposé un itinéraire dont le tracé aboutissait
directement à Dantzick et s'éloignait de la capitale saxonne. À
l'entendre, s'il avait agi de la sorte, c'était par égard pour son
beau-père: l'empereur d'Autriche regrettait toujours ses possessions
d'Italie: la vue d'un prince établi en ce pays par nos armes pourrait
affliger ses yeux: pourquoi lui gâter la joie qu'il éprouverait à revoir
sa fille? Dans la réalité, le motif de l'exclusion était tout autre, et
Napoléon ne se privait pas de l'indiquer à ses familiers, lorsqu'il
voulait être franc. Tel qu'il connaissait Murat, il jugeait dangereux
pour ce roi de promotion récente tout contact avec des souverains
d'ancienne souche et particulièrement avec la maison d'Autriche: «Sa
tête va tourner, disait-il, si l'empereur François lui adresse quelques
paroles aimables[506].» Ravi de ces avances, flatté dans sa vanité de se
voir recherché par le descendant de quarante-deux empereurs, Murat se
laisserait aller sans doute, avec l'intempérance habituelle de sa
langue, à des confidences compromettantes, à des propos qui
l'engageraient: ainsi se créerait entre l'Autriche, aspirant au fond à
rentrer en Italie, et Murat, aspirant à s'y faire une position
indépendante, une intelligence suspecte, que Napoléon tenait
essentiellement à empêcher. Se défiant à l'égal des souverains qu'il
avait placés sur le trône et de ceux qu'il y avait laissés, il
n'admettait pas que trop d'intimité s'établît entre les uns et les
autres.
[Note 506: _Documents inédits_.]
L'empereur et l'impératrice d'Autriche arrivèrent dans l'après-midi du
19 et reçurent les mêmes honneurs que Napoléon lui-même, avec cette
différence que le couple saxon ne se porta point au-devant d'eux.
Établis au palais, ils se préparaient à visiter l'empereur des Français,
quand celui-ci, les prévenant, se fit annoncer. Quelques instants après,
il arrivait avec Marie-Louise, avec toute sa suite, et les deux cours se
trouvèrent en présence.
Cette première entrevue fut cérémonieuse et guindée. Embarrassé et
gauche, conscient de son infériorité, François Ier restait sur la
réserve et ne s'attendrit qu'en recevant dans ses bras celle qu'il
nommait «sa chère Louise». L'air de santé et de bonheur qui brillait sur
les traits de Marie-Louise parut causer à l'impératrice autrichienne
plus de surprise que de satisfaction. Cette princesse s'était préparée à
s'apitoyer sur le sort de sa belle-fille, mariée au despote exécré, et
éprouvait une déception à ne pouvoir la plaindre. Quant à Napoléon, il
constata avec désappointement que les souverains autrichiens ne
s'étaient fait accompagner d'aucun de leurs proches. Il eût aimé, durant
son séjour en Saxe, à marcher environné d'un cortège d'archiducs; il
avait fait exprimer à Vienne le plaisir qu'aurait Marie-Louise à se
retrouver avec ses frères et regretta qu'on eût négligé d'obtempérer à
ce voeu. Il marqua surtout quelque étonnement de ne pas voir l'héritier
présomptif de la couronne, l'archiduc Ferdinand, et comme sa belle-mère
s'excusait de ne l'avoir point amené en alléguant les seize ans du jeune
prince, sa timidité d'adolescent craintif et un peu sauvage, son
éloignement pour le monde: «Vous n'avez qu'à me le donner pendant un an,
dit vivement l'Empereur, et vous verrez comme je vous le
dégourdirai[507].»
[Note 507: Bulletin transmis de Vienne le 3 juillet par le
secrétaire d'ambassade La Blanche. Tous les échos de l'entrevue
retentissaient à Vienne.]
Le soir, il y eut par extraordinaire grand couvert chez le roi de Saxe:
pour cette fois, Napoléon avait voulu laisser à ses hôtes le plaisir de
recevoir à leur table et de fêter les souverains. Après le repas, servi
par les grands officiers de la couronne de Saxe, l'illustre assemblée se
rendit dans les appartements de la Reine, et là, se groupant autour des
fenêtres ouvertes, qui donnaient sur l'Elbe, put contempler le spectacle
de Dresde illuminée. Formée de pylônes et d'arcs resplendissants,
l'illumination couvrait l'esplanade située au devant du château et
prolongeait sur le beau pont qui vient y aboutir une flamboyante allée.
Un peu plus loin, un pont de radeaux, établi pour la circonstance,
offrait une décoration non moins brillante, qui se reflétait sur le
fleuve et semblait poser à la surface des eaux une autre ligne de feux,
d'un éclat discret et pâli. Sur les quais, sur les terrasses, la foule
se pressait pour jouir du spectacle, et de la ville entière, où les rues
illuminées traçaient de clairs sillons, montait un bruit de peuple en
fête[508].
[Note 508: _Gazette universelle_ d'Augsbourg, 29 mai. _Journal de
l'Empire_, 2 juin.]
Depuis l'arrivée des souverains, la charmante capitale de la Saxe ne se
reconnaissait plus. D'ordinaire, l'aspect en était calme et reposant;
dans les rues s'ouvrant sur de fraîches perspectives de verdure et de
montagnes, peu de monde, point de voitures: des chaises à porteurs,
doucement balancées, où se laissaient entrevoir les dames de la ville,
poudrées et attifées à la mode d'autrefois: le dimanche, pour égayer ces
solitudes, des choeurs d'écoliers en manteau court, chantant des
cantiques[509]. En ce lieu privilégié de la nature, embelli par l'art, à
peu près épargné par la guerre, la vie était oisive et molle, les moeurs
retardaient sur le siècle, Dresde avait eu pourtant cette année même sa
révolution: dans la toilette d'apparat des femmes, le manteau de cour
avait remplacé les paniers[510]: à cela près, on se serait cru de
cinquante ans en arrière, et le style ancien des monuments, leur grâce
vieillie, les courbes onduleuses de leurs lignes, la profusion
d'ornements en rocaille qui s'enroulaient sur leurs façades,
complétaient l'illusion. Et voici que Napoléon avait choisi cette ville
pour y donner l'une de ces pompeuses représentations qu'il excellait à
monter, pour y jeter une invasion de magnificences, un monde d'étrangers
de tout ordre, de tout rang et de tout pays.
[Note 509: _Journal de Castellane_, I, 95.]
[Note 510: _Id._]
Peu de troupes, à la vérité: nos colonnes côtoyaient Dresde sans y
entrer: l'Empereur lui avait épargné le fardeau de trop nombreux
passages: seuls, quelques détachements de la Garde promenaient par les
rues leur air vainqueur et leur splendide tenue, fraternisant avec les
beaux grenadiers de Saxe, en habit rouge à revers jaunes. Mais le fracas
des entrées, les chaises de poste roulant sur le pavé et amenant
d'insignes personnages, les carrosses dorés sortant pour les visites de
cérémonie, l'affluence et le luxe des équipages, des costumes, des
livrées, mettaient partout un tumulte et un éblouissement: c'étaient des
arrivées à sensation se succédant à toute heure, le comte de Metternich
prenant les devants sur ses maîtres, le prince de Hatzfeldt se
présentant comme envoyé extraordinaire de Prusse et sollicitant pour le
Roi la permission de venir, le duc de Bassano prenant possession de
l'hôtel Salmour avec sa chancellerie, le prince de Neufchâtel
établissant au palais Brühl les bureaux de la Grande Armée: sur les pas
de ces puissants, une irruption de suivants, de commis, de solliciteurs,
encombrant les antichambres, campant sur les escaliers: Dresde en proie
à une cohue affairée et brillante: un grand gouvernement et trois ou
quatre cours s'installant, s'entassant dans la calme cité.
Que de bruit, d'agitation, de mouvement! Partout des apprêts de fête:
dans les rues, sur les places, des décorations s'élevant à la hâte: six
cents ouvriers appropriant la salle de l'Opéra italien à une
représentation de gala; et dominant le bruit de ces préparatifs,
dominant le bourdonnement des foules, retentissant à toute heure, la
voix du canon; cent coups pour l'arrivée de Leurs Majestés
Autrichiennes, cent coups au commencement du _Te Deum_ et encore trois
salves de douze coups pour marquer les différentes phases de la
cérémonie, pendant que les gardes saxonnes, rangées autour de l'église,
exécutaient des feux de mousqueterie. Enfiévré par ce fracas, par
l'éclat et la diversité des spectacles, le peuple emplissait les rues,
se déplaçait par brusques oscillations, suivant qu'un objet nouveau
attirait ou détournait son attention. Il s'amassait aux abords des
palais, dès qu'un mouvement dans les cours, un signe quelconque semblait
annoncer la sortie ou la rentrée d'un cortège et promettre la vue des
grands de ce monde. Parfois cette attente n'était pas déçue: par les
grilles ouvertes de la Résidence, une élégante calèche sortait, précédée
de piqueurs, enveloppée de gardes; elle menait à la promenade les deux
impératrices, les deux Marie-Louise, la belle-fille et la belle-mère,
affectant un touchant accord: la première épanouie et radieuse, la
seconde gracieuse et frêle, dissimulant sous un costume hongrois, à plis
bouffants et épais brandebourgs, la maigreur de sa taille et son buste
émacié. La foule regardait passer avec ravissement ces souriantes
visions, sans que sa curiosité en fût pleinement satisfaite. On
cherchait des yeux, on désirait voir l'être extraordinaire qui était
l'âme de tous ces mouvements. Mais l'Empereur jusqu'à présent ne se
montrait guère en public; comme s'il eût voulu laisser à la réunion un
caractère d'intimité presque familiale, il vivait avec ses hôtes ou se
tenait enfermé dans ses appartements: on le disait absorbé par un labeur
incessant, en train de préparer avec ses ministres et ses alliés les
destinées de l'Europe: «Sa Majesté, écrivait une correspondance de
Dresde, paraît extrêmement occupée[511].»
[Note 511: Passage cité par le _Journal de l'Empire_, n° du 31 mai.]
En effet, Napoléon s'était remis tout de suite à sa besogne de souverain
et de généralissime. Affermissant la Grande Armée sur la Vistule,
pressant l'arrivée des effectifs retardataires, il travaillait surtout à
organiser l'armée de seconde ligne, celle qui devait garder l'Allemagne
et fournir des renforts à l'invasion; il déterminait le nombre, la
composition, l'emplacement des corps. En même temps, il stimulait son
ministre des relations extérieures à surveiller le fonctionnement de nos
alliances, à conclure celles qui n'étaient pas encore formées, à
regagner le temps perdu auprès de la Suède et de la Turquie. Dès que
Berthier l'avait quitté, après lui avoir demandé des centaines de
signatures, le duc de Bassano se présentait et lui apportait des lettres
d'ambassadeurs, des rapports diplomatiques, des bulletins de
renseignements arrivés de toutes les parties de l'Europe.
Une de ces pièces attira l'attention de l'Empereur et le contraria. Par
lettre en date du 11 mai, Kourakine renouvelait en termes pressants sa
demande de passeports et n'admettait point que le gouvernement français
se fût soustrait, par un départ impromptu, au devoir de lui
répondre[512]. Napoléon ne jugeait nullement le moment venu d'acquiescer
à sa requête. Afin de tromper l'impatience du vieux prince, il se borne
à lui faire expédier des passeports pour quelques membres de sa maison
et «pour ses enfants naturels», non pour lui-même. Puis, un peu ému de
ces instances persécutrices, il se retourne vers Alexandre et essaye
encore une fois de parlementer, dans sa préoccupation constante
d'endormir et d'immobiliser la Russie. Tel avait été, on ne l'a pas
oublié, l'objet de la mission confiée à Narbonne. À l'heure qu'il est,
cet aide de camp doit être arrivé à Wilna, mais il n'a pas encore donné
de ses nouvelles. On ignore s'il a été reçu par l'empereur Alexandre,
s'il a réussi à faire renaître dans l'esprit de ce prince un fallacieux
espoir de paix. Pour le cas où cette démarche ne suffirait point,
Napoléon se décide à la doubler par une autre: c'est la quatrième qu'il
tente dans le même but depuis le commencement de l'année. Après avoir
employé d'abord Lauriston, c'est-à-dire son ambassadeur en titre, après
avoir eu recours ensuite à Tchernitchef, en troisième lieu à Narbonne,
il revient à Lauriston, à la voie ordinaire et officielle.
[Note 512: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]
Le 20 mai, un courrier part de Dresde à destination de Pétersbourg, avec
une longue dépêche pour l'ambassadeur. Au reçu de ce message, M. de
Lauriston demandera à l'office russe des affaires étrangères les moyens
de se rendre au quartier général du Tsar, pour lequel il se dira porteur
de communications graves et urgentes. Si ce recours direct au souverain,
qui est presque de droit pour un ambassadeur, ne lui est pas accordé, il
prendra acte du refus et attendra de nouvelles directions. Si sa demande
est accueillie, il partira sur-le-champ pour Wilna et y entamera un
dernier semblant de négociation. Le terrain sur lequel il doit se placer
lui est soigneusement indiqué. À cet instant, Napoléon ne peut plus
feindre d'ignorer l'ultimatum blessant d'Alexandre, vu le temps écoulé
depuis l'envoi de cette pièce. Il affecte seulement de croire que les
prétentions de la Russie lui ont été inexactement transmises, que
Kourakine a dénaturé la pensée de sa cour en lui donnant une forme
comminatoire, qu'il a été au delà de ses instructions en demandant ses
passeports; ce sont les bévues de cet ambassadeur «honnête homme, mais
trop borné[513]», qui ont créé un dangereux malentendu. Lauriston devra
demander des explications, sans insister pour qu'elles soient trop
nettes: il dira surtout qu'un accommodement reste possible, que tout
peut s'arranger encore, pourvu qu'on y mette un peu de bonne volonté; en
conséquence, la Russie doit s'abstenir de tout acte irrévocable et
précipité. Par cette manoeuvre de la dernière heure, Napoléon gagnerait
plus sûrement quelques semaines, le temps d'atteindre l'époque où les
progrès de la végétation dans le Nord lui donneraient licence d'entrer
en campagne, le temps aussi d'organiser et de présider sa cour de
souverains.
[Note 513: Paroles de Napoléon dans ses entretiens ultérieurs avec
Balachof, citées par Tatistchef, 595.]