III

Tandis que cette suprême adjuration s'élevait vers la Russie, les

mouvements militaires commençaient à s'exécuter, et de toutes parts

l'impulsion donnée opérait. Le 23 février, l'armée d'Italie prend son

élan et monte à l'assaut des Alpes: elle s'engage au milieu des neiges

où la hache des sapeurs a fait brèche, franchit les cols, et en neuf

colonnes, neuf torrents, dévale du haut des monts. Junot conduit en

personne par le Brenner la colonne du centre, la brigade Delzons, et

entre à Inspruck au milieu de ces régiments de choix, «magnifiques et

bien disposés[385]». Il presse en même temps la marche des autres

colonnes, les fait passer rapidement sur la Bavière, force les étapes,

abrège les haltes, et en quelques journées pousse ses avant-gardes

jusqu'auprès de Ratisbonne.

[Note 385: Le duc d'Abrantès au major général, 3 mars. Archives

nationales, AF, IV, 1642.]

Cette descente en Allemagne devient le signal de l'universel

ébranlement. Tout s'anime, tout se lève à la fois et marche. Au nord,

l'armée de Davout, après s'être ramassée sur elle-même et pelotonnée,

se jette sur l'Oder, avec le 1er corps de cavalerie; plus bas, les

Wurtembergeois, commandés par leur prince royal, les Westphaliens, sous

Jérôme, les Bavarois, sous Vandamme, quittent ensemble leur place et

commencent à se mouvoir, en un fourmillement de peuples. Oudinot

échelonne son corps sur les chemins qui de Münster conduisent à

Magdebourg; Ney pousse le sien sur Erfurt et Leipsick, et dès cette mise

en route, malgré l'entrain du départ, l'inégalité de valeur entre les

éléments qui composent la Grande Armée se révèle, les disparates

s'accusent. Ney s'enorgueillit dans un rapport de ses vieux bataillons:

chez d'autres, il trouve que la présence de recrues trop nombreuses nuit

à l'aspect d'ensemble. Oudinot signale des régiments alanguis et

faibles, un régiment suisse qui compte trois cent quatre-vingt-trois

malades, d'autres rongés de fièvre, et attribue ces maux à l'état

d'atroce détresse dans lequel lui sont arrivés les conscrits

réfractaires, amenés dans les rangs en prisonniers, la chaîne aux pieds.

Dès qu'Oudinot et Ney ont pris leur direction, d'autres corps se mettent

à leur suite et emboîtent le pas: le 2e de cavalerie, les divisions de

cuirassiers faisant partie du 3e, commencent à dépasser le Rhin. Sur

toute la ligne du fleuve, à Wesel, à Cologne, à Bonn, à Coblentz, à

Mayence surtout, grand centre de ralliement, vaste entrepôt d'hommes et

de matériel, l'affluence et la presse augmentent. Sur le pont de Castel,

au devant de Mayence, c'est un défilé continuel de corps se poussant les

uns les autres, un roulement ininterrompu de canons et de caissons.

Après le déversement des premières masses sur la rive gauche, d'autres

s'annoncent: déjà les colonnes de la Garde paraissent à l'horizon, la

1re division de la jeune Garde devant passer à Düsseldorf, la 2e à

Mayence. Et soudain le grand quartier général, réuni à Mayence,

s'ébranle à son tour et part; le 29 février, le prince de Neufchâtel a

expédié l'ordre à tout ce qui le compose, «officiers de l'état-major

général, officiers et troupes de l'artillerie et du génie, parc, train

d'artillerie, train des équipages, administrations, inspecteurs et

sous-inspecteurs aux revues, ordonnateurs et commissaires des guerres,

payeur général, services administratifs, compagnie d'élite du quartier

général, gendarmerie, compagnies d'ambulances, etc.», de se porter le 5

mars sur Fulda, en une seule colonne dont le général Guilleminot reçoit

le commandement[386]. Sur d'autres points, les réserves d'artillerie, le

grand parc avec ses soixante bouches à feu, entament à leur tour

l'Allemagne. Derrière les différents corps en marche, ce sont des

fractions de corps retardataires qui pressent le pas sur les chemins

fatigués et s'efforcent de rejoindre, le 3e régiment portugais qui court

après la division Legrand, un régiment illyrien et un régiment suisse

errant à la recherche du duc d'Elchingen, un va-et-vient de détachements

allant prendre et ramener des convois arriérés, trois cent trente

voitures d'artillerie passant au grand trot, le service des estafettes

qui s'organise et transmet journellement à l'Empereur les nouvelles de

l'armée, des hôpitaux qui se forment et déjà regorgent de malades, des

dépôts de remonte qui réquisitionnent les chevaux par milliers, des

officiers courant la poste pour regagner leur troupe et faisant la nuit

le coup de pistolet avec les maraudeurs et les brigands embusqués sur la

route, et déjà des traînards, des isolés, par bandes grossissantes, se

mêlant à la cohue des chariots et à l'enchevêtrement des convois. Autour

des places, des maisons s'abattent, des faubourgs entiers s'écroulent,

démolis par le génie pour démasquer les remparts et mieux assurer le tir

des batteries, car Napoléon a tout prévu, même une retraite et une

guerre défensive. Cependant, les corps de première ligne marchent

maintenant en se serrant les coudes, et l'immense bande va son train,

s'augmentant de tout ce qu'elle rencontre devant elle, englobant au

passage les contingents allemands. Les Wurtembergeois se placent sous

les ordres de Ney; les Westphaliens s'intercalent entre le 2e et le 3e

corps; les Bavarois prennent rang à la gauche de l'armée d'Italie; les

Saxons, postés autour de Dresde sous le commandement de Reynier, iront à

leur tour au flot qui passe. Et ce concours d'armées s'écoule par toutes

les routes, déborde sur les campagnes, envahit les villes, les villages,

les foyers, effare et désole les populations, fait retentir depuis le

littoral hanséatique jusqu'à la Bohême la rumeur d'une mer montante et

emplit l'Allemagne antérieure tout entière[387].

[Note 386: Archives nationales, AF, IV, 1642.]

[Note 387: Rapports de Berthier à l'Empereur, correspondance de

Berthier avec les chefs de corps, février et mars 1812. Archives

nationales, AF, IV, 1642. Ces documents donnent tout le détail de la

marche.]

La ligne de l'Elbe, largement dépassée par Davout, fut bientôt atteinte

par les autres corps. Oudinot prit contact avec elle à Magdebourg, Ney à

Torgau; les Westphaliens y arrivaient par Halle, l'armée d'Italie et ses

annexes s'en approchaient de biais, par la basse Bavière. Pour aller

plus loin, on devait désormais traverser la Prusse: il convenait que

tout fût officiellement réglé avec elle.

Napoléon avait retardé jusqu'au dernier moment la conclusion de

l'alliance, certain de mieux dicter la loi à la Prusse quand il la

tiendrait resserrée entre toutes ses années et plus étroitement

garrottée. Le 23 février, le duc de Bassano manda enfin le baron de

Krusemarck et, lui présentant le traité, l'invita à signer. Krusemarck

savait que sa cour accédait en principe à toutes nos exigences, mais il

n'avait point reçu de pouvoirs spéciaux à l'effet de conclure: il en fit

l'observation. Le duc répondit que Sa Majesté Impériale, peu formaliste

de sa nature, ne saurait admettre une objection de ce genre; la

situation ne souffrait aucun retard: nos troupes avaient pris leur

essor, et nulle considération n'était capable de les arrêter; elles

allaient entrer en Prusse de gré ou de force: mieux valait pour la

Prusse se laisser occuper de bonne grâce et en vertu d'un traité que

d'avoir à subir une contrainte. Torturé d'hésitations, Krusemarck se

débattit faiblement, puis céda: le 24 février, après une nuit passée en

conférence, le traité fut signé à cinq heures du matin[388]. Il

contenait toutes les stipulations réclamées par l'Empereur, à de très

légères modifications près. Les objets à réquisitionner par nos troupes,

évalués de gré à gré, viendraient en déduction des sommes restant à

acquitter sur l'ancienne contribution de guerre et diminueraient

d'autant la dette du royaume.

[Note 388: DUNCKER, 439-440.]

Le 2 mars, avant que ce dénouement fût connu à Berlin, le roi

Frédéric-Guillaume, étant en train de dîner, reçut avis que la division

Gudin, formant la droite du 1er corps, envahissait le territoire

prussien. En présence de cette irruption qu'aucun arrangement ne

semblait autoriser encore, le Roi et son conseil crurent un instant

qu'ils s'étaient humiliés en pure perte, que Napoléon n'avait pas

accepté leur soumission et allait broyer la Prusse. Dans un accès de

désespoir, ils songèrent à essayer un semblant de résistance, à périr

avec honneur. Des mesures furent prises pour appeler aux armes la

garnison de la capitale, celles de Spandau et de Potsdam: à six heures,

on devait battre la générale dans les rues de Berlin; à cinq heures, la

nouvelle du traité arriva[389]. Cet acte sauvait après coup et pour la

forme la dignité prussienne: la cour de Berlin fut heureuse d'avoir un

motif pour revenir à une humble et plate résignation. Le 5 mars, le

traité fut ratifié, malgré la rigueur de ses clauses, car chacun sentait

«qu'il fallait en passer par là ou par la fenêtre[390]».

[Note 389: DUNCKER, 442-443.]

[Note 390: Correspondance interceptée de Tarrach.]

Un grand bruit d'hommes en marche, un fracas d'armes et de sonneries,

éclataient déjà à l'horizon: le corps d'Oudinot, débouchant de

Magdebourg, s'enfonçait en plein coeur de la monarchie, et le 28 mars sa

plus belle division, choisie à dessein pour en imposer, arrivait sur

Berlin avec quatre mille hommes de cavalerie. Le Roi vint recevoir le

maréchal à Charlottenbourg et accepta d'assister à une revue de nos

troupes, commandée pour le jour même. Les régiments eurent à s'aligner

sur le terrain tout en arrivant; pour beaucoup d'entre eux, l'étape

avait été rude; quelques-uns avaient fait dix lieues dans la matinée:

néanmoins, l'Empereur ayant recommandé au 2e corps de se faire honneur

devant les Prussiens par sa belle tenue, chacun prit à coeur de se

conformer à cet ordre. D'un mouvement unanime, les dos courbés par la

fatigue se redressent, les poitrines se bombent, les armes rapidement

astiquées reluisent; bataillons et escadrons se présentent superbes,

dans une tenue irréprochable, «comme à une parade préparée depuis une

semaine[391]», et donnent à la cour, à la population prussienne,

l'émerveillement d'un incomparable spectacle de discipline et de

force[392].

[Note 391: Saint-Marsan à Maret, 31 mars.]

[Note 392: _Id._ Cf. _Le maréchal Oudinot, duc de Reggio, d'après

les Souvenirs inédits de la maréchale_, 153-154.]

L'entrée à Berlin eut lieu le soir même, tandis que le Roi, après avoir

reçu à sa table le maréchal et l'état-major, retournait à Potsdam; on

lui avait permis de conserver dans cette résidence quinze cents

Prussiens, et, par grâce supplémentaire, quatre-vingts invalides à

Spandau. À Berlin, la dépossession fut complète. Oudinot et son corps ne

firent que passer, mais après eux vinrent des troupes d'occupation:

elles relevèrent tous les postes, s'établirent dans tous les bâtiments

publics, à l'exception du palais royal: dans les rues, on ne voyait que

nos uniformes, on n'entendait que notre langue; françaises devenaient

l'administration, la police, et Berlin apparut bientôt «comme une ville

étrangère à la Prusse[393]».

[Note 393: Saint-Marsan à Maret, 5 mai.]

Le corps d'Oudinot poursuivait sa route vers Francfort-sur-l'Oder, sans

commettre «de désordre marquant[394]», celui de Davout continuant à

s'allonger sur le littoral. À droite, le 3e corps et les Westphaliens

s'étaient précipités sur le Brandebourg et la Marche; l'armée d'Eugène

atteignait la Silésie, à travers le royaume saxon, en sorte que la

Prusse eut un instant sur le corps tout le poids de l'armée. La liste

des objets à fournir par elle en nature était écrasante: aux termes

d'une convention annexée au traité, elle devait «quatre cent mille

quintaux de froment, deux cent mille de seigle, douze mille cinq cents

de riz, dix mille de légumes secs, deux millions deux cent mille

quintaux de viande, deux millions de bouteilles d'eau-de-vie, deux

millions de bouteilles de bière, six cent cinquante mille quintaux de

foin, trois cent cinquante mille de paille, dix mille boisseaux

d'avoine, six mille chevaux de cavalerie légère, trois mille de

cuirassiers, six mille d'artillerie ou d'équipages, plus trois mille six

cents voitures attelées et des hôpitaux pour quinze mille malades[395]».

C'était la mise en coupe réglée de toutes les ressources d'un pays, et

le prélèvement de ce tribut vint augmenter l'exaspération sourde qui

nous avait accueillis en Prusse.

[Note 394: _Id._, 31 mars.]

[Note 395: DE CLERCQ, II, 359-362.]

Là, dès ses premiers pas, l'armée avait rencontré une population plus

foncièrement hostile, s'était sentie enveloppée d'une atmosphère de

haine. En Westphalie et en Hanovre, l'esprit public distinguait encore

entre les Français et leur gouvernement: on détestait la politique de

l'Empereur et son administration, on pardonnait beaucoup à la verve

joviale de nos troupiers, à l'humeur sociable de nos officiers, et

souvent ceux-ci étaient reçus dans l'intérieur des familles en hôtes

moins subis qu'agréés[396]. En Prusse, rien de pareil. Le nom seul de

Français y était un titre à l'exécration. Dans les châteaux où les

conduisait leur billet de logement, nos officiers n'arrivaient pas à

dérider les visages: les propriétaires obligés de les recevoir, des

nobles pour la plupart, ruinés par la guerre précédente, se refusaient à

entrer en communication avec eux, et si parfois les langues se

déliaient, c'était pour exprimer l'âpre espoir de revanche qui couvait

au fond des coeurs. Chez le peuple, la haine perçait sous la peur.

Tandis qu'à Berlin les autorités s'épuisaient en bassesses, aucun de nos

soldats ne pouvait s'aventurer aux environs de la ville sans être

assailli d'outrages, poursuivi d'épithètes ignobles, frappé parfois et

attaqué. Les détachements qui traversaient les villages voyaient se

fixer sur eux des regards lourds de haine; sur leur passage, les poings

se levaient à demi, les bouches crachaient l'injure[397]. En Poméranie,

les paysans remarquèrent dans les rangs du 1er corps des régiments de

Hanséates, Allemands comme eux et marchant à contre-coeur: ils se mirent

aussitôt à faciliter parmi ces troupes, à provoquer la désertion: tout

fuyard était sûr de trouver chez eux un asile et du pain. Ainsi tenté,

l'un des régiments allemands fondit à tel point qu'il fallut le placer

chaque soir, au lieu d'étape, dans un cercle de patrouilles françaises

et d'embuscades, le traîner dans cette geôle mouvante[398]. Davout fit

des exemples terribles, força le sens et exagéra la rigueur des lois

martiales. On fusillait sur un soupçon; quiconque s'écartait des rangs

s'exposait à périr. Un homme fut condamné à mort et exécuté sur place

pour être resté quelques heures en arrière, le maréchal ayant pensé

«qu'il était très présumable» que cet homme avait «voulu déserter[399]».

[Note 396: Les _Souvenirs manuscrits du général Lyautey_, qu'il nous

a été permis de consulter, donnent à ce sujet de curieux détails.]

[Note 397: Archives nationales, AF, IV, 1691.]

[Note 398: Davout à Berthier, 23 mars. Archives nationales, AF, IV,

1642.]

[Note 399: Lettre précitée du 23 mars.]

Ainsi passait la Grande Armée, retenant violemment à soi les éléments

une fois pris dans cet engrenage de fer, mais retenant aussi la plupart

d'entre eux par un lien plus puissant que la force matérielle, par

l'irrésistible prestige qui se dégageait d'elle et du nom rayonnant à sa

tête, par le sentiment inspiré à tant d'hommes si violemment divers de

participer ensemble à quelque chose de grand et de figurer sous le plus

glorieux drapeau qui eût flotté sur le monde. Et en dépit de tout ces

hommes marchaient, marchaient toujours, et la montée vers le Nord

continuait, s'accélérait, malgré la saison rigoureuse, malgré les

chemins plus mauvais, malgré la difficulté d'avancer à travers les

sables et les tourbières de la Prusse. Au commencement d'avril, tandis

que Davout projetait ses avant-gardes jusqu'à mi-chemin entre l'Oder et

la Vistule, le gros de l'armée se posait sur le premier de ces fleuves

et venait le border depuis Stettin jusqu'à la haute Silésie.

Il fallait maintenant, pour se conformer au tracé général du mouvement,

pousser Davout très doucement sur la Vistule et l'y relier aux forces

d'avant-garde, en évitant autant que possible de donner l'alarme. Il

n'était pas moins important que le maréchal, s'aventurant dans la zone

essentiellement périlleuse, s'établît de suite et fortement sur les deux

rives du fleuve, qu'il prît tous ses avantages stratégiques, qu'en même

temps d'autres corps fussent mis à portée de le secourir. En

conséquence, dans le courant de mars, Davout reçut l'ordre d'atteindre

le cours inférieur de la Vistule à Thorn, d'appuyer sa gauche à

Dantzick, de lui faire occuper solidement le delta du fleuve, l'île de

Nogat et le fertile district d'Elbing, de se lier par sa droite aux

Polonais de Poniatowski, concentrés eux-mêmes entre Varsovie et Plock et

adossés à ces deux places: de développer du premier coup une ligne de

bataille imposante. D'autre part, la masse principale, qui le suivait,

fut dédoublée: les corps westphaliens, bavarois et saxons, moins

fatigués que les nôtres, parce qu'ils étaient partis de moins loin,

durent les devancer, presser le pas, se porter sur l'espace compris

entre l'Oder et la Vistule, accompagnés par les corps de cavalerie

indépendante qui de toutes parts prenaient la tête; les Bavarois

s'établiraient à Posen, les Saxons et les Westphaliens à Kalisch; ces

trois contingents composeraient une seconde ligne en arrière de Davout

et des Polonais, ligne de soutien: quant aux corps de Ney, d'Oudinot et

d'Eugène, ils resteraient actuellement en troisième ligne sur l'Oder, où

ils seraient rejoints par les divisions de la Garde et les

réserves[400].

[Note 400: _Corresp._, 18584, 18587, 18588, 18593, 18599, 18605,

18608.]

Les divers mouvements prescrits se trouveraient exécutés aux environs du

15 avril. À ce moment, si les Russes se jetaient en avant de leurs

frontières, Davout serait en état de tenir tête. En même temps, au

premier signal d'alarme, les trois corps allemands s'élanceraient à la

rescousse sur la Vistule, où ils composeraient avec les Polonais un

grand groupement, sous les ordres du roi Jérôme: Ney, Oudinot, Eugène et

la Garde arriveraient de leur côté à toute vitesse, à marches forcées,

et en peu de jours l'armée entière se trouverait agglomérée sur la

Vistule, faisant corps et faisant front. Si les Russes n'exécutaient

aucun mouvement, les différentes unités resteraient jusqu'en mai sur les

positions qui leur étaient actuellement assignées; elles s'y

occuperaient à se reposer et à se refaire. Dans la première quinzaine de

mai, la seconde ligne, formée par les corps allemands, puis la

troisième, composée des corps tirés de France et d'Italie, se

serreraient insensiblement sur la première, comprenant Davout et les

Polonais, viendraient la doubler, la tripler, rangeraient enfin sur la

Vistule et opposeraient aux Russes, dont ils ne seraient plus séparés

que par l'étroit territoire d'entre Vistule et Niémen, l'ensemble de

leurs effectifs actuels: neuf corps, trois cent quatre-vingt-douze

bataillons, trois cent quarante-sept escadrons, dix mille soixante-huit

officiers, six mille cinq cent soixante-cinq chevaux d'officiers,

soixante-cinq mille huit cent quarante-trois chevaux de troupe,

vingt-cinq mille neuf cent trois chevaux du train, au total trois cent

quatre-vingt-sept mille trois cent quarante-trois hommes,

quatre-vingt-dix-huit mille trois cent onze chevaux, avec neuf cent

vingt-quatre canons, non compris les grands parcs de l'armée et

déduction faite de toutes non-valeurs[401].

[Note 401: Tableau récapitulatif présenté le 10 mars à l'Empereur

par le major général. Archives nationales, AF, IV, 1642.]

À l'extrémité gauche de la ligne, le contingent prussien se tiendrait

prêt à entrer dans le rang. Les troupes qui le composaient avaient été

poussées jusqu'au bout de la Prusse orientale, entre Dantzick et

Koenisberg; soutenues et surveillées par Davout, elles garderaient pour

nous ce coin de terre si précieux par son importance stratégique, sans

que Napoléon ait trop tôt à y montrer des Français[402]. Lors de

l'ébranlement final, la Grande Armée prendrait les Prussiens en passant

et s'agrégerait ces vingt mille hommes. Avec eux et la division

Grandjean, qui formait actuellement la garnison de Dantzick, l'Empereur

créerait un dixième corps, réservé au duc de Tarente.

[Note 402: _Corresp._, 18608.]

Pour renforcer la droite et donner plus d'ampleur au front de bataille,

il venait de faire signe à l'Autriche et de l'appeler en ligne. Les

arrangements définitifs furent passés à Paris avec Metternich, sans

discussion sérieuse: le traité d'alliance, signé le 14 mars, mettait à

notre disposition trente mille Autrichiens, conférait à leur

gouvernement le droit de troquer ce qui lui restait de la Galicie contre

partie égale des provinces illyriennes, lui faisait entrevoir de plus

notables avantages, non spécifiés encore, et garantissait l'intégrité de

l'empire ottoman: le but de cette dernière clause était surtout de

révoquer formellement la donation d'Erfurt, d'interdire aux Russes toute

conquête dans les Principautés et de donner cette satisfaction à

l'intérêt autrichien[403]. Le traité signé, les deux cours se mirent en

étroite confidence. Napoléon en profitait pour faire passer à Vienne des

instructions militaires, pour surveiller l'acheminement vers Lemberg des

effectifs promis. Le commandement des Autrichiens était réservé au

prince de Schwartzenberg, à cet officier général qui depuis deux ans et

demi faisait fonction d'ambassadeur en France. Restant actuellement près

de l'Empereur, Schwartzenberg recevrait de lui en temps opportun le mot

d'ordre, le signal du départ: il courrait alors rejoindre ses troupes

et, bien stylé, bien averti, prendrait toutes ses mesures pour qu'au

moment où la Grande Armée déboucherait en avant de la Vistule, les

Autrichiens vinssent se serrer contre elle, s'opposant aux provinces

ennemies de Volhynie et de Podolie. Par l'adjonction des contingents

prussien et autrichien, Napoléon compléterait le corps de bataille à

quatre cent cinquante mille hommes et à onze cents bouches à feu.

[Note 403: Voy. le texte du traité dans DE CLERCQ, II, 369-372.]

Élargissant encore son étreinte, déployant son action depuis l'extrême

nord jusqu'à la pointe sud-orientale de l'Europe, il jugeait le moment

venu de ressaisir enfin la Suède et de s'attacher étroitement la

Turquie: l'une et l'autre devaient coopérer aux mouvements de la Grande

Armée à la façon de deux ailes séparées, qui agiraient par diversions

indépendantes et se jetteraient sur les flancs de la Russie. Dès

janvier, notre diplomatie avait accentué son langage à Constantinople. À

partir de février, Napoléon se démasque complètement aux yeux des

Osmanlis: il leur avoue ses projets, propose des engagements respectifs

et irrévocables. Le 15 février, des instructions pressantes sont

adressées à Latour-Maubourg, réitérées en mars et en avril; on lui

expédie des pouvoirs, un projet de traité, des articles secrets. Ce que

l'Empereur attend des Turcs contre la Russie, c'est plus qu'une guerre

ordinaire: c'est une guerre nationale et religieuse, une levée et une

irruption en masse, un appel à toutes les forces et à toutes les

réserves de l'Orient; ce qu'il veut déterminer à sa droite, c'est

l'ébranlement d'un monde. Il espère qu'à sa voix la puissance ottomane

va ressusciter, revenir à l'âge héroïque où les sultans conduisaient

eux-mêmes leurs peuples au combat et jetaient périodiquement l'Asie sur

une partie de l'Europe. Il faut que le sultan Mahmoud s'oblige

formellement à sortir de Constantinople et à prendre le commandement de

ses troupes; il faut que l'étendard du Prophète soit déployé, que cent

mille hommes au moins soient avant le 15 mai jetés sur le Danube.

Le gros de cette masse, après avoir franchi le fleuve et réoccupé les

Principautés, poussera droit devant soi en territoire ennemi, tandis

qu'un corps de quarante mille hommes, composé surtout de cavalerie, se

détachera vers le nord et viendra rejoindre notre armée au centre de la

Russie. Et déjà l'imagination de l'Empereur lui fait apercevoir, au

cours de son expédition, un nuage de cavalerie s'élevant à sa droite et

rasant la steppe, le scintillement des lances illuminant l'horizon,

l'éclat des cimeterres, l'envolée des burnous, et l'avant-garde de

l'Islam se ralliant à lui dans une charge impétueuse. Les spahis, les

Arabes, les agiles cavaliers du désert, ajouteront avantageusement à

l'universalité et à la bigarrure de ses armées; il les emploiera au

service d'avant-postes, à la guerre d'escarmouches. «La cavalerie

ottomane, écrit-on de sa part à Constantinople, pourra utilement

s'opposer aux Cosaques. Sa Majesté fait cas de sa valeur, et l'appel

qu'il lui adresse est un signalé témoignage de sa confiance[404].»

[Note 404: Maret à Latour-Maubourg, 8 avril.]

Au prix d'une coopération ardente et effrénée, Napoléon promet aux Turcs

de leur faire restituer, avec les Principautés, la Crimée, le littoral

de la mer Noire, tout ce qu'ils ont perdu depuis un siècle. Pour les

mieux animer, il écrit à leur sultan, il leur annonce l'envoi d'un

ambassadeur, le général Andréossy, qui leur sera un second Sébastiani.

Il reprend contact avec eux par tous les moyens possibles: dans un

langage de feu, il leur montre l'occasion unique pour venger en une fois

toutes les injures de leur race.

Avec la Suède, la difficulté de s'aboucher était plus grande, puisque

d'âpres dissentiments n'avaient laissé subsister qu'un simulacre de

relations, par l'intermédiaire de chargés d'affaires passifs et muets.

Comme la Suède ne lui revenait pas d'elle-même, Napoléon sentit enfin la

nécessité de provoquer chez Bernadotte un retour et un repentir; il fit

tenter auprès de lui une démarche d'ordre intime. La princesse royale de

Suède, après avoir passé l'été à Plombières, était venue à Paris et

s'était installée au Luxembourg, chez sa soeur Julie, reine d'Espagne. À

plusieurs reprises, lors de ses grandes colères contre la Suède,

Napoléon avait jugé ce séjour inconvenant et fait dire à la princesse de

s'en retourner[405]. Chaque fois, elle s'était obstinée à rester; chaque

fois aussi, sa colère un peu calmée, l'Empereur avait fermé les yeux sur

l'inexécution de ses ordres, indulgent à celle qui lui rappelait un doux

roman de sa jeunesse[406]. En février 1812, la retrouvant à Paris, il

songea à s'en servir. Le duc de Bassano la vit, lui confia un ensemble

de demandes et d'offres: demande à la Suède d'une armée contre la

Russie, offre de la Finlande et d'un subside de douze millions, sous

forme d'un achat de marchandises coloniales[407]. La princesse s'engagea

à transmettre ces propositions et prit à coeur de les faire agréer.

[Note 405: _Corresp._, 18230.]

[Note 406: Voy. Fr. MASSON, _Napoléon et les femmes_, 13-24.]

[Note 407: Archives des affaires étrangères, Suède, 297. Cf. ERNOUF,

337.]

Malheureusement, peu de jours avant cet essai de conciliation, Napoléon

s'était résolu à l'acte le plus propre à en contrarier l'effet.

Lorsqu'il avait entrepris de pousser ses troupes en Allemagne, il avait

appris que les habitants, les autorités de la Poméranie suédoise

pactisaient toujours avec les Anglais et favorisaient leur commerce. Au

moment de nous aventurer si loin, était-il prudent de laisser derrière

nous ce coin de territoire hostile, cet étroit passage, cette poterne

par où nos ennemis pourraient se réintroduire en Allemagne? Cédant à ses

méfiances, cédant aussi à un de ces mouvements d'exaspération qu'il ne

savait plus maîtriser, Napoléon avait voulu se garantir avant tout

contre le mauvais vouloir de la Suède, quitte à lui proposer ensuite

amitié et pardon. Le 19 janvier, il avait donné ordre à Davout d'occuper

la Poméranie aussitôt qu'on serait assuré d'y saisir «une grande

quantité de marchandises coloniales[408]». Davout avait exécuté

sur-le-champ cet ordre à échéance indéterminée et mis la main sur la

province suspecte.

[Note 408: _Corresp._, 18447.]

Cette saisie n'excédait pas nos droits, rigoureusement interprétés. En

1810, la Suède n'avait obtenu la restitution de la Poméranie qu'à la

condition de se fermer hermétiquement aux produits anglais; par la

violation de ses promesses, elle avait aboli les obligations contractées

vis-à-vis d'elle. La confiscation de la Poméranie n'en était pas moins

une mesure impolitique et souverainement regrettable: elle provoqua à

Stockholm un sursaut d'indignation, acheva de nous aliéner les esprits,

fournit à Bernadotte l'occasion de consommer et de publier la défection

déjà résolue au fond de son âme. Pour se détacher avec éclat de la

France, il se fût contenté d'un prétexte; on lui fournissait un motif,

et la raison à faire valoir était trop bonne, l'injure infligée à son

peuple trop flagrante pour qu'il tardât à s'en armer. Avant que le

message de la princesse fût parvenu à Stockholm, on apprenait à Paris

que le gouvernement suédois, en réponse à l'occupation de la Poméranie,

déclarait sa neutralité, ce qui impliquait reprise des rapports

officiels avec l'Angleterre et abandon public du système français. Peu

après, on fut informé qu'un envoyé suédois venait de partir pour

Pétersbourg en mission extraordinaire; l'annonce de la neutralité

n'était qu'un voile à l'abri duquel Bernadotte poussait à terme son

évolution hostile et passait à l'ennemi.

Cette désertion était pour l'Empereur un premier mécompte:

l'affaissement de la Turquie en faisait craindre un second. Les Ottomans

montraient peu d'empressement à nous obéir: depuis qu'à Tilsit

l'Empereur les avait abandonnés et reniés, ils n'avaient plus foi en

lui, et les atermoiements dont sa diplomatie avait usé depuis un an

vis-à-vis d'eux n'étaient pas pour relever leur confiance. D'après les

dépêches de Latour-Maubourg, on craignait que la reprise signalée des

pourparlers avec la Russie, la réouverture d'un congrès à Bucharest,

n'aboutissent à la paix; on n'osait faire partir Andréossy, dans la

crainte qu'il n'arrivât à Constantinople que pour assister à cette

défaite diplomatique. Napoléon recueillait ainsi les fruits d'un système

où il avait prétendu allier les contraires, ménager la Russie jusqu'au

bout tout en se cherchant des points d'appui contre elle. Reconnaissant

que les voies nous avaient été mal préparées à Stockholm et à

Constantinople, il aimait mieux s'en prendre à son ministère qu'à

lui-même: «Ma diplomatie, disait-il, eût dû faire pour moi la moitié de

la campagne, et à peine y a-t-elle songé[409].» Il ne jugeait pas

pourtant le mal irréparable: il espérait encore que les Suédois

reviendraient de leur aveuglement, que nos appels galvaniseraient la

Turquie, que cette puissance pousserait une armée au delà du Danube,

enverrait sa flotte contre la Crimée, pèserait même sur la Perse,

toujours en guerre avec Alexandre, pour la disposer à plus d'activité:

qu'en un mot, tous les peuples qui avaient souffert de l'ambition des

Tsars, sentant leur intérêt et s'armant pour la revanche, viendraient

compléter, depuis le cercle polaire jusqu'à la Caspienne,

l'investissement de la Russie.

[Note 409: _Documents inédits_.]

En attendant, penché sur ses cartes, entouré de rapports, il suivait de

loin la progression de ses armées, dirigeait de Paris leur mouvement

jour par jour, étape par étape: il les voyait arriver sur la Vistule par

grandes ondes successives, s'étendre d'un bout à l'autre des

emplacements désignés. Derrière ce déploiement, il formait une immense

colonne de réserves, dont la tête touchait à l'Oder et dont la base

s'appuyait au centre de la France: entre l'Oder et l'Elbe, un corps ou

plutôt une armée de soixante mille hommes, confiée au duc de Bellune, un

autre corps pour Augereau, un contingent danois, préposé à la garde des

côtes; entre l'Elbe et le Rhin, une seconde masse, composée avec la

conscription de 1812; enfin, dans l'intérieur de l'Empire, outre cent

trente bataillons de dépôt, des cohortes de garde nationale

militairement organisées, un arrière-ban de cent vingt mille hommes

échappés à la conscription et pris à leurs foyers pour un service

régional[410]. En y joignant les trois cent mille Français ou alliés que

l'Empereur conservait en Espagne, les levées supplémentaires qu'il

exigeait des princes allemands et de la Suisse, il arrivait à disposer

de douze cent mille soldats et à mettre en armes une humanité tout

entière.

[Note 410: THIERS, XIII, 433, 452-453.]

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 43 / 102 题