Il avait songé d'abord à quitter Paris dans la première quinzaine
d'avril[411]: il se ferait accompagner de l'Impératrice jusqu'à Dresde,
où rendez-vous serait pris avec Leurs Majestés Autrichiennes; après une
courte entrevue, qui resserrerait les liens entre les deux familles
impériales, il arriverait en mai sur la Vistule et s'y tiendrait prêt à
ouvrir la campagne, bien que son désir fût toujours de retarder les
hostilités jusqu'en juin, jusqu'à l'époque où l'épanouissement de la
végétation septentrionale assurerait la subsistance des cent mille
chevaux qui marchaient avec l'armée.
[Note 411: Maret à Otto, 16 mars. Après la signature de l'alliance
avec l'Autriche, la correspondance entre le ministre des relations
extérieures et notre ambassadeur à Vienne prend une activité et une
ampleur qui en font une importante source d'informations.]
À la fin de mars, sans recevoir encore de réponse au message de
l'Élysée, il apprit par voies indirectes que l'empereur Alexandre
annonçait l'intention «de ne faire aucun mouvement hostile jusqu'à ce
que le premier coup de canon eût été tiré sur ses frontières[412]».
L'aspect de la ligne du Niémen où rien ne bougeait, où les troupes
russes restaient inertes et comme figées, confirmait cet avis. Napoléon
en conclut qu'il avait plus de temps devant lui: il résolut de passer à
Dresde deux ou trois semaines, au lieu de quelques jours, d'y réunir un
véritable congrès de souverains où il présiderait l'Europe. En
attendant, il pouvait prolonger son séjour à Paris jusqu'en mai, et
cette faculté lui parut une bonne fortune: un mois lui suffisait à peine
pour en finir avec certaines difficultés d'ordre intérieur qui le
retenaient en arrière.
[Note 412: Maret à Otto, 1er avril.]
À Paris, l'hiver était exceptionnellement animé et brillant. L'Empereur
l'ayant désiré tel, chacun s'était conformé à ce voeu interprété comme
un ordre; chez les dignitaires, c'était une émulation à recevoir: les
fêtes se succédaient, soirées, concerts, bals chez l'archichancelier et
le prince de Neufchâtel, bals masqués chez le comte Marescalchi, bals
dans les ministères et les ambassades[413]. L'imminence des hostilités
ne faisait qu'accroître dans certains milieux cette animation. Chez
l'aristocratie ralliée, chez la jeunesse du faubourg Saint-Germain, la
guerre était populaire: cette brillante élite, entrée depuis peu au
service et commençant à peupler les états-majors, voyait avec plaisir
s'annoncer une campagne qui lui donnerait sa part de gloire, qui lui
permettrait d'égaler les vieux soldats de la Révolution, les héros
plébéiens: ce serait sa guerre à elle: s'y préparant ouvertement, elle
voulait la faire commodément et avec luxe, se commandait de somptueux
équipages qui encombraient les routes d'Allemagne et se figurait
l'expédition de Russie «comme une grande partie de chasse de six
mois[414]». Quel contraste entre cette ardeur et la désolation des
autres classes! Là, c'étaient de plus pesantes angoisses, un
redoublement de maux: la disette déclarée dans plusieurs provinces: à
Paris, le pain rare et hors de prix; en Normandie, des séditions
d'affamés, où le sang avait coulé. Les levées nouvelles suscitaient des
résistances plus marquées, des mutineries, des désordres: dans chacun
des cent vingt départements, des colonnes de gendarmerie mobile
poursuivaient les conscrits réfractaires et faisaient la chasse aux
hommes: de tous les points du territoire, à travers les adulations
officielles, montaient vers l'Empereur le sourd murmure des générations
exténuées et la plainte des mères.
[Note 413: _Mémoires de Pasquier_, I, 516.]
[Note 414: PRADT, _Ambassade dans le grand-duché de Varsovie_, 64.]
Parmi tant de causes de souffrance, la disette le préoccupait surtout.
Il la redoutait, l'ayant vue naguère, au temps de la Révolution, pousser
dans la rue et jeter à la révolte un peuple de désespérés. Pendant les
mois de mars et d'avril, il batailla contre elle à coups de
prescriptions et de décrets, limita enfin d'autorité le prix du blé et
fit sa loi du _maximum_[415]. Quant aux autres maux de la France, il ne
s'aveuglait pas sur leur gravité, mais comptait leur appliquer son
remède habituel, la victoire. Il se disait qu'une guerre heureuse au
Nord serait la fin des guerres, le terme d'un état contre nature,
critique, violent, impossible à soutenir longtemps: qu'elle lui
permettrait, en procurant la paix générale, de laisser respirer la
France et le monde.
[Note 415: Voy. PASQUIER, I, 497-509.]
C'est ainsi qu'il la présentait aux hommes dont il aimait à prendre
l'avis ou du moins à se rallier l'opinion. Devant Cambacérès, qui
produisait timidement quelques objections, il développa tous ses
arguments en faveur de la guerre: la Russie détachée de nous opprimait
tout le système européen: tôt ou tard, elle fondrait sur l'Empire: mieux
valait la prévenir que de l'attendre: mieux valait pour la France et
pour l'Empereur, alors qu'il était en pleine vigueur de corps et d'âme,
en plein bonheur, tenter l'effort décisif et suprême, plutôt que de
s'abandonner aux lâches douceurs d'une paix précaire. Par ces raisons,
il réduisit l'archichancelier au silence, sans emporter sa
conviction[416].
[Note 416: THIERS, XIII, 458-461.]
Avec Caulaincourt, il s'entretenait périodiquement. Le blâme de ce
galant homme qu'il aimait et estimait, cette opposition qui n'intriguait
point et ne se manifestait que devant lui, mais s'exprimait alors avec
une verte franchise, le gênait et le troublait. Sachant apprécier à leur
valeur les forces morales, il n'aimait pas à sentir auprès de lui cette
conscience en révolte: son désir eût été de la ramener non par la
contrainte, mais par la discussion et le raisonnement: c'était à ses
yeux «comme une puissance qu'il aurait eu grand intérêt à
convaincre[417]».
[Note 417: _Documents inédits_.]
Il appelait Caulaincourt, l'invitait à parler, à parler librement, à
produire toutes ses objections, afin de pouvoir les saisir corps à corps
et les réfuter. Si l'autre lui reprochait de ne plus vouloir en Europe
que des vassaux et de tout sacrifier «à sa chère passion,--la guerre»,
il ne se fâchait pas trop, se contentant de tirer l'oreille à
l'audacieux ou de lui donner «une petite tape sur la nuque, quand les
choses lui paraissaient un peu fortes[418]». Il prolongeait ensuite,
nourrissait la dispute, le combat de paroles, toute lutte lui semblant
une occasion de vaincre. Affirmant qu'il ne voulait pas la guerre et ne
désespérait point de l'éviter, il reconnaissait toutefois que des
intérêts essentiels pourraient lui en faire une nécessité. C'étaient
alors de profonds aperçus sur sa politique et son système. On le
méconnaissait, disait-il avec vérité, en lui supposant l'intention de
conquérir pour conquérir, d'ajouter sans cesse de nouveaux territoires à
son empire déjà trop étendu. Toutes les réunions qu'il avait opérées,
toutes ses prises successives, toutes ses guerres n'avaient eu d'autre
but que de réduire l'Angleterre. Il n'avait qu'une ambition, mais
ardente, tenace, invariable, nécessaire: c'était d'obliger les Anglais à
une capitulation qui rétablirait l'indépendance des mers et instituerait
la paix européenne. Pour obtenir cette paix, il ne devait reculer devant
aucune entreprise, si démesurée qu'elle parût: que lui parlait-on de
modération, de sagesse, de «géographie raisonnable»! Était-elle faite
pour lui, la sagesse du vulgaire? À l'extraordinaire situation que le
passé lui avait léguée devaient s'appliquer des moyens sans analogues
dans l'histoire et le régime ordinaire des peuples. Au point où en
étaient les choses, il ne pouvait souffrir qu'aucune puissance favorisât
nos ennemis sous le voile d'une alliance trompeuse ou d'une neutralité
partiale: chacun devait marcher avec lui ou s'attendre à un traitement
de rigueur: malheur à qui refusait de le comprendre et de le suivre!
[Note 418: _Id._]
Il s'expliquait ainsi longuement, intarissablement, dépensant toutes les
forces persuasives de son intelligence, recourant aussi aux moyens de
séduction et de grâce, se faisant enjôleur, captieux, charmant, avec des
ruses et des délicatesses de femme. «Jamais femme, écrivait quelqu'un
qui le connaissait bien, n'eut plus d'art pour faire vouloir, pour faire
consentir à ce qu'elle désirait», et nul succès ne le flattait autant
que ces conquêtes d'âmes. Caulaincourt cependant le laissait dire,
respectueux, mais ferme, et finalement un mot, une phrase hardie,
faisait sentir à Napoléon qu'il n'avait rien gagné sur l'esprit de son
interlocuteur. Celui-ci répétait toujours que «ce qui se préparait
serait un malheur pour la France, un sujet de regret et d'embarras pour
Sa Majesté, et qu'il ne voulait pas avoir à se reprocher d'y avoir
contribué». L'Empereur alors, déçu et dépité, lui tournait le dos, lui
battait froid pendant quelques jours, sans aigreur pourtant et sans
colère; mais la foule servile des courtisans soulignait cette
demi-disgrâce. Les pronostics de Caulaincourt étaient signalés par eux
comme les rêves d'une imagination chagrine: le duc était taxé de tiédeur
et de modérantisme, à la façon de Talleyrand. Dans certains salons, on
représentait des tableaux vivants, où le sage avertisseur figurait sous
les traits d'un automate dont les ressorts étaient mus par la main de
l'«enchanteur boiteux».
Napoléon n'approuvait pas cet optimisme béat, cette confiance frivole.
S'il allait délibérément à la guerre où l'entraînaient les fatalités de
son caractère et de sa destinée, il ne l'envisageait pas moins comme la
plus formidable partie qu'il eût encore risquée: il se montrait grave et
sérieux. Il dit à Savary: «Celui qui m'aurait évité cette guerre
m'aurait rendu un grand service, mais enfin la voilà; il faut s'en
tirer[419].» À Pasquier, qui lui signalait les dangers de la situation
intérieure, il répondit: «C'est une difficulté de plus ajoutée à toutes
celles que je dois rencontrer dans l'entreprise la plus grande, la plus
difficile que j'aie encore tentée: mais il faut bien achever ce qui est
commencé[420].»
[Note 419: _Mémoires de Rovigo_, V, 226.]
[Note 420: _Mémoires de Pasquier_, I, 525.]
Pour dissiper certaines craintes, il promettait de conduire les
opérations avec prudence et lenteur, de ne pas s'aventurer trop vite et
trop loin. Au fond, sur la manière de conduire cette guerre, après qu'il
l'aurait commencée par une soudaine irruption, il n'était pas fixé. Deux
plans se disputaient sa pensée, et il les laissait alternativement
paraître dans son langage. Il comptait fermement trouver la principale
force militaire de la Russie en ligne derrière le Niémen, la disloquer
du premier coup et la saccager. Ce résultat obtenu, que ferait-il si les
Russes prolongeaient leur résistance? Après les avoir refoulés au delà
de la Dwina et du Dnieper, s'arrêterait-il? Se bornerait-il à s'établir
et à hiverner sur les positions conquises, à préparer méthodiquement une
seconde campagne, en se couvrant de la Pologne remise sur pied? Au
contraire, profiterait-il de l'élan imprimé à ses troupes pour les
pousser jusqu'à Moscou, pour atteindre ce coeur de la Russie et y
plonger le fer? Il l'ignorait encore, se déciderait sur les lieux,
selon les circonstances, suivant les vicissitudes de la campagne[421].
Il disait quelquefois avoir adopté le premier plan et se le figurait
peut-être, mais déjà une intime prédilection l'attirait vers le second,
car ce parti éclatant et funeste fascinait son imagination, répondait
mieux à son besoin de frapper vite, de frapper puissamment, et de hâter
par une paix rapidement imposée à la Russie la soumission de
l'Angleterre.
[Note 421: Voy. dans le premier sens ses conversations avec
Metternich à Dresde (_Mémoires de Metternich_, I, 122), avec Cambacérès,
d'après THIERS, XII, 459-460; dans le second sens, ses conversations
avec Narbonne (_Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature_,
par VILLEMAIN, 175-176) et avec Pradt (_Histoire de l'ambassade dans le
grand-duché de Varsovie_, 154).]
L'Angleterre cependant, à l'aspect même de la Russie tombée, pourrait ne
pas fléchir tout de suite et prolonger sa résistance. Soit: mais
l'Empereur alors ne trouverait plus d'obstacle à rien; tout lui
deviendrait facile; les voies se rouvriraient d'elles-mêmes aux
extraordinaires projets qu'il avait conçus naguère pour assaillir et
dompter sa rivale. Et parfois, plongeant par la pensée au plus profond
des espaces, dépassant toutes limites, il en venait à regarder par delà
la Russie, à chercher plus loin où poser ses colonnes d'Hercule. Pur
délire d'imagination, rêves d'une ambition démente, dira-t-on, si l'on
mesure cet homme et son temps à la taille ordinaire de l'humanité. Mais
ne s'était-il pas placé lui-même et n'avait-il pas élevé ses Français au
niveau d'entreprises inaccessibles au commun des mortels? Ne les
avait-il pas habitués à vivre et à se mouvoir dans une atmosphère de
merveilles, mis de plain-pied avec le prodigieux et le surnaturel? Et
tous ne s'étonnaient pas lorsqu'il parlait de faire entrer encore une
fois et plus complètement le rêve dans la réalité.
L'écroulement de la puissance russe découvrirait l'Asie et nous rendrait
contact avec elle. À Moscou, Napoléon retrouverait l'Orient, ce monde
qu'il avait touché naguère par un autre bout, et dont l'impression lui
était restée profonde, inoubliable. En Orient, en Asie, il ne
rencontrerait devant lui qu'empires branlants et sociétés en
décomposition: à travers ces ruines, serait-il impossible à l'une de ses
armées d'atteindre ou de menacer les Indes, par l'une ou l'autre des
voies qu'il avait en d'autres temps sondées du regard et marquées?
Établi en Russie, il dominerait et surplomberait la mer Noire, la région
du Danube, l'empire ottoman, avec son prolongement asiatique. Si les
Turcs se refusaient aujourd'hui au rôle prescrit, punirait-il cette
défection en se reportant plus tard contre eux? Pour en finir avec cette
barbarie, descendrait-il de Moscou sur Constantinople? Reprendrait-il
librement les projets de conquête, de partage, de percée à travers
l'Asie, qu'il avait dû en 1808 mesurer d'après les convenances et les
ambitions d'Alexandre[422]? Il n'avait jamais perdu de vue l'Orient
méditerranéen, vers lequel un invincible attrait le ramenait toujours;
en 1811, alors qu'il semblait tout entier détourné vers le Nord, des
voyageurs munis d'instructions lui envoyaient des renseignements
topographiques sur l'Égypte et la Syrie, sur ces positions qu'il lui
faudrait ressaisir s'il voulait se frayer la route directe des
Indes[423]. Pour frapper ou menacer l'Inde anglaise, préférerait-il la
voie que Paul Ier s'était offert jadis à lui tracer? Après avoir vaincu
la Russie et l'avoir enchaînée de nouveau à sa fortune, ferait-il du
Caucase la base d'une expédition extra-européenne? Il disait à Narbonne:
«Aujourd'hui, c'est d'une extrémité de l'Europe qu'il faut reprendre à
revers l'Asie, pour atteindre l'Angleterre. Vous savez la mission du
général Gardane et celle de Jaubert en Perse: rien de considérable n'en
est apparu, mais j'ai la carte et l'état des populations à traverser,
pour aller d'Érivan et de Tiflis jusqu'aux possessions anglaises dans
l'Inde. C'est une campagne peut-être moins rude que celle qui nous
attend sous trois mois. Supposez Moscou pris, la Russie abattue, le Tsar
réconcilié ou mort de quelque complot de palais, peut-être un trône
nouveau et dépendant (la Pologne), et dites-moi si pour une grande armée
de Français et d'auxiliaires partis de Tiflis, il n'y a pas d'accès
possible jusqu'au Gange, qu'il suffit de toucher d'une épée française
pour faire tomber dans toute l'Inde cet échafaudage de grandeur
mercantile[424].»
[Note 422: Voyez à ce sujet le curieux entretien que le prince
Eugène eut pendant le congrès de Vienne avec la comtesse Edling, et que
celle-ci rapporte dans ses _Mémoires_, 175-176.]
[Note 423: Archives nationales, AF, IV, 1687. Cf. _Corresp._,
17037-38, 17191.]
[Note 424: _Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature_,
175-176.]
Qu'aucun de ces projets ait pris en lui forme arrêtée et précise, c'est
ce que l'on ne saurait admettre. Pratiquement, toutes ses volontés se
tendaient et se concentraient vers un but unique: entrer en Russie et y
faire la loi. Nul doute néanmoins que ces conceptions vertigineuses ne
l'aient hanté: ses confidences réitérées, les échos de son entourage,
son tempérament même et ses habitudes d'esprit en font foi; il était
dans sa nature d'envisager toujours, à travers l'entreprise en cours, un
mystérieux au delà, d'infinies perspectives; il ne se reposait de
l'action que dans le rêve. Cependant, pour donner à l'expédition de
Russie un couronnement digne d'elle, à défaut d'un coup de force, un
coup de théâtre suffirait peut-être. Suivant quelques témoignages,
Napoléon réservait à l'avenir d'extraordinaires surprises de mise en
scène et, dès à présent, en disposait les accessoires. Dans la longue
file de voitures qui composaient son équipage personnel et
s'acheminaient vers l'Allemagne, après les deux cents chevaux de main et
les quarante mulets de bât, parmi les vingt calèches ou berlines et les
soixante-dix caissons attelés de huit chevaux[425], un mystérieux
fourgon aurait pris rang: là, invisibles aux regards, eussent reposé les
ornements impériaux, la pourpre semée d'abeilles, la couronne et le
globe, le sceptre et l'épée. En quel lieu, en quelle scène de théâtral
triomphe Napoléon se fût-il proposé de faire apparaître et figurer ces
insignes? Voulait-il, dans une cérémonie grandiose, décerner la couronne
de Pologne à l'un de ses proches, qui la tiendrait de lui en fief, et
après avoir soumis le Midi et le centre du continent, recevoir
solennellement l'hommage du Nord? Voulait-il prendre enfin le titre dont
ses soldats l'avaient salué plusieurs fois dans l'exaltation de la
victoire, chercher au seuil de l'Orient la couronne de Charlemagne et
faire surgir sur le Kremlin de Moscou, dans le décor des basiliques
byzantines et des fantasques architectures, sur les degrés de
l'_Escalier rouge_ d'où les Tsars se montraient au peuple, un empereur
d'Occident, un empereur romain? Autant de suppositions que nul aveu de
sa part ne permet de vérifier; le fait même dont on s'autorise pour lui
prêter ces desseins n'est point établi[426]. C'était toutefois une
croyance répandue que, dans le secret de son imagination, l'entreprise
commençante devait aboutir pour lui à une consécration suprême, à un
investissement nouveau qui l'élèverait sans conteste au-dessus des chefs
de l'humanité et ferait apparaître à l'Europe du haut de la Russie
conquise, dans le grandissement d'une lointaine et magique apothéose,
l'Empereur divinisé.
[Note 425: Baron DENNIÉE, _Itinéraire de l'empereur Napoléon pendant
la campagne de 1812_, p. 15.]
[Note 426: Sur ce point obscur et mystérieux, voy. la note portée à
l'Appendice, sous le chiffre II.]