II

Étant donnée cette accumulation de stratagèmes, la présence à Paris d'un

agent russe à l'oeil trop bien ouvert, d'un informateur trop zélé,

présentait des dangers: Tchernitchef devenait gênant. L'Empereur se

décida à le faire mettre en observation. Comme il craignait toujours le

zèle impatient de Savary et sa lourdeur de main, il préféra confier ce

soin au ministre des relations extérieures, à son fidèle Maret, familier

par état avec les ménagements diplomatiques. Maret s'adressa à son ami

le baron Pasquier, préfet de police; celui-ci prêta l'un de ses plus

habiles découvreurs, l'officier de paix Foudras, qui organisa tout un

service de surveillance, dont les rapports étaient transmis aux

relations extérieures. Seulement, le duc de Rovigo, sentant que

l'affaire venait à maturité et ne voulant pas qu'elle lui échappât lors

de son éclosion, continua malgré tout à l'envelopper d'une ombrageuse

sollicitude, à la couver; il fit passer de son côté des directions et

des ordres à la préfecture de police, si bien que cette administration

eut à surveiller Tchernitchef à la fois pour le compte de deux

ministères. Tous les procédés d'investigation policière furent employés

contre lui: on installa dans l'hôtel où il logeait un pseudo-locataire,

chargé de l'épier jour et nuit; un homme expert dans l'art de

débrouiller le mystère des serrures à secret eut à explorer son

coffre-fort[372].

[Note 372: _Mémoires de Pasquier_, I, 518; _Mémoires de Rovigo_, V,

208-220.]

Au bout de quelques jours, on acquit la conviction qu'il venait de se

procurer un tableau retraçant avec une précision effrayante toute

l'organisation nouvelle de l'armée. Devant ce rapt audacieux, Napoléon

se sentit indignement et impudemment trahi: on ne se trouvait plus en

présence de quelques indiscrétions coupables, mais partielles; il y

avait quelque part un homme, un Français, un misérable, qui instruisait

de tout l'ennemi de demain et faisait marché de son pays.

Napoléon se décida à sévir, à chercher et à punir le traître. Rendant la

main à Savary, il lui donna toute permission d'agir, sans retirer à

Maret le droit de poursuivre son enquête, et laissa ainsi s'établir

entre les deux ministres une sorte d'émulation et de concurrence.

Toutefois, il n'entendait frapper les complices de Tchernitchef qu'après

le départ de ce dernier, afin de n'avoir pas à le comprendre dans les

poursuites, ce qui eût prématurément compliqué nos démêlés avec la

Russie. Pour le faire déguerpir, il s'avisa d'un moyen destiné à

renforcer encore son système de dissimulation. Il réexpédierait

Tchernitchef à Pétersbourg avec un message intime et direct pour

l'empereur Alexandre. Par un de ces jeux où se complaisait sa finesse

madrée, il emploierait l'espion russe à mieux tromper la Russie, à

porter une proposition de négocier plus précise, plus développée que les

précédentes, et qui néanmoins serait surtout une ruse de guerre.

Le 25 février, il se le fit amener par le duc de Bassano au palais de

l'Élysée. Là, pendant deux heures, il parla posément, modérément, comme

s'il eût étudié à l'avance ses expressions[373]. Traitant bien

Tchernitchef, il lui fit pourtant comprendre, par certaines allusions,

qu'il n'ignorait rien de ses pratiques et qu'on n'avait pas réussi à lui

en imposer. Sachant aussi que nos préparatifs d'action seraient connus à

Pétersbourg lorsque le jeune officier arriverait dans cette capitale, il

ne chercha pas à les nier: il les avoua très haut, mais mit un art

consommé à établir que la guerre n'en résulterait pas nécessairement.

[Note 373: Le compte rendu très détaillé de la conversation, avec

les paroles mêmes de l'Empereur, se trouve dans le rapport de

Tchernitchef publié sans date par la _Société impériale d'histoire de

Russie_, volume cité, 125-144.]

Encore une fois et dans les termes les plus énergiques, les plus

solennels, il affirma qu'il n'avait nullement le dessein préconçu de

restaurer la Pologne. Ce qui l'avait mis dans la nécessité d'armer,

c'étaient les justes motifs de défiance qu'on lui avait fournis, c'était

surtout le silence systématique que l'on opposait à toutes ses demandes

d'explications et de pourparlers. «Il y a plus de quinze mois, dit-il,

que je me tue à demander que l'on envoie des instructions au prince

Kourakine; mais, comme on n'en a rien fait parce qu'il paraît ne point

jouir de la confiance de son gouvernement, pourquoi ne voit-on pas

arriver le comte de Nesselrode? J'ai appris son envoi à Paris avec

plaisir, j'espérais que nous commencerions enfin à nous occuper

sérieusement à terminer nos différends; voici cependant quatre mois

qu'on nous l'annonce, et il n'arrive pas. Pourquoi est-ce qu'il y a de

cela un an, lorsque l'empereur Alexandre vous envoya ici pour la

dernière fois, ne vous a-t-on point muni de pouvoirs? _Malgré que vous

ne soyez ici que pour les renseignements militaires_, vous connaissez

assez la marche des affaires, vous aviez montré de l'intelligence, et à

cette époque les choses étaient si simples qu'elles auraient pu être

arrangées sur-le-champ. Ma politique est si ronde, je mets si peu de

dissimulation dans ma conduite, que dans le fond peu m'importe le choix

du négociateur, et si l'on veut, on peut m'envoyer M. de Markof même

(c'était le diplomate qui sous le Consulat s'était posé en ennemi

personnel du général Bonaparte), pourvu qu'on veuille bien délier la

langue et entamer les négociations.» Pour déterminer la Russie à parler,

il a tout essayé, il n'a laissé échapper aucune occasion: sa

conversation de l'an passé avec le comte Schouvalof qu'il a saisi au

passage, son discours du 15 août au prince Kourakine n'avaient point

d'autre but. Il espérait que tant et de si pressants efforts auraient

enfin raison d'un parti pris d'inertie, d'une inconcevable réserve. Mais

non: rien ne lui a réussi: on a persisté à se draper dans un dédaigneux

silence; on a continué à se taire, en continuant d'armer. Alors, obligé

de supposer des prétentions inavouées ou des desseins hostiles, il a dû

mettre en mouvement les masses dont il dispose. Il est en train

actuellement de couvrir l'Allemagne de ses troupes, de réoccuper des

positions depuis longtemps dégarnies: efforts immenses, coûteux, mais

non disproportionnés à ses ressources, car il possède encore dans ses

caisses trois cents millions intacts. Cependant, cette surabondance de

moyens, qui fait sa sécurité, ne le pousse nullement à désirer la

guerre: il ne fera rien pour la précipiter. Donc, si les Russes de leur

côté ne la veulent point par intention préméditée, si leurs mouvements

suspects ont été uniquement inspirés par les craintes qu'ils ont conçues

au sujet de la Pologne et que ses franches explications doivent

dissiper, tout peut être encore réparé ou prévenu, et Napoléon,

aboutissant à des conclusions fermes, propose un accord sur les trois

bases suivantes:

1° Stricte observation par la Russie du blocus continental et exclusion

des neutres, mitigée par un système de licences analogue à celui qui se

pratique en France;

2° Traité de commerce respectant le tarif russe dans ses dispositions

essentielles, mais faisant disparaître ce que cet acte «renferme de

choquant et de désagréable pour le gouvernement français»;

3° Arrangement par lequel la Russie finirait l'affaire d'Oldenbourg et

effacerait le fâcheux effet de sa protestation, soit en déclarant

qu'elle ne veut rien pour le prince médiatisé, soit en acceptant une

indemnité qui ne pourrait en aucun cas se composer de Dantzick ou d'une

fraction quelconque du territoire varsovien.

Suivant Napoléon, il serait facile de s'entendre sur ces bases. La

rentrée de la Russie dans le système continental ne serait qu'un retour

au devoir primordial de l'alliance. Quant aux questions de l'Oldenbourg

et du tarif, les griefs allégués, s'il n'existait pas derrière eux autre

chose, étaient-ils de nature à motiver une guerre qui ferait couler des

torrents de sang et renouvellerait le deuil de l'humanité? L'Empereur

verrait avec une profonde douleur se rompre pour de telles chicanes une

alliance qui lui avait été dictée par son coeur autant que par sa

raison, par un penchant déterminé pour Alexandre, par une sympathie

qu'il ne peut malgré tout arracher de son âme, qu'il aimait à croire

partagée et qui lui semblait devoir assurer la perpétuité de l'accord.

«J'avoue, disait-il, qu'il y a de cela deux ans, je n'aurais jamais cru

à la possibilité d'une rupture entre la Russie et la France, du moins de

notre vivant, et comme l'empereur Alexandre est jeune et moi je dois

vivre longtemps, je plaçais la garantie du repos de l'Europe dans nos

sentiments réciproques: ceux que je lui ai voués sont toujours restés

les mêmes; vous pourrez l'en assurer de ma part et lui dire que, si la

fatalité veut que les deux plus grandes puissances de la terre se

battent pour des peccadilles de demoiselle, je la ferai (la guerre) en

galant chevalier, sans aucune haine, sans nulle animosité, et, si les

circonstances le permettent, je lui offrirai même à déjeuner ensemble

aux avant-postes. La démarche à laquelle je me suis décidé aujourd'hui

sera encore marquée sur mes tablettes à la décharge de ma conscience;

vous ayant fait connaître mes véritables sentiments, je vous envoie vers

l'empereur Alexandre comme mon plénipotentiaire et dans l'espoir que

l'on pourrait encore s'entendre et se dispenser de verser le sang d'une

centaine de mille braves, parce que nous ne sommes pas d'accord sur la

couleur d'un ruban.»

Cette affectation de désinvolture et de légèreté lui servait à masquer

la gravité des prétentions qu'il avait émises; elles étaient bien cette

fois l'expression réelle de ses désirs et faisaient apparaître un éclair

de sincérité à travers tous ses subterfuges. Enfin, il venait de sortir

et de formuler son exigence fondamentale, celle qui portait sur

l'exclusion des neutres. À supposer que la Russie y eût fait droit et

eût accepté l'ensemble de ses propositions, aurait-il renoncé à son

expédition et décommandé la guerre? On peut le croire, car Alexandre eût

cédé alors sur tous les points essentiels, moyennant quelques

satisfactions de pure forme: il eût adhéré pleinement au blocus et se

fût remis au service de notre cause, sans compensation pour lui-même ni

sûreté.

Napoléon aurait agréé cette soumission pure et simple, à condition

qu'elle eût été entourée des plus expresses garanties; mais à son défaut

il n'admettait d'autre issue au conflit que la guerre. C'est ce

qu'indiquait le duc de Bassano à Lauriston, dans une nouvelle dépêche:

«L'Empereur, disait-il, ne se soucie pas d'une entrevue. Il se soucie

même fort peu d'une négociation qui n'aurait pas lieu à Paris. Il ne met

aucune confiance dans une négociation quelconque, à moins que les quatre

cent cinquante mille hommes que Sa Majesté a mis en mouvement et leur

immense attirail ne fassent faire de sérieuses réflexions au cabinet de

Pétersbourg, ne le ramènent sincèrement au système qui fut établi à

Tilsit, et ne replacent la Russie dans l'état d'infériorité où elle

était alors[374].» Cet aveu superbe et brutal ne voulait pas dire que

l'Empereur tenait à éviter une négociation, puisque l'envoi de

Tchernitchef avait précisément pour but d'en provoquer une: il

signifiait que cette négociation ne serait jamais aux yeux de l'Empereur

chose sérieuse et susceptible de résultats, à moins que la Russie ne

reprît dès à présent son rôle de vaincue et ne se replaçât dans la

position où elle était au lendemain de Friedland, alors qu'elle

s'estimait heureuse d'acheter la paix au prix d'une alliance empressée

et déférente. Napoléon n'excluait pas absolument cette hypothèse, mais

ne lui laissait dans ses prévisions qu'une part minime. Jugeant

Alexandre trop fier, trop révolté, pour s'humilier avant d'avoir subi de

nouveaux désastres, il espérait seulement que ce prince, sans accepter

toutes nos conditions, n'oserait répondre à une proposition formelle et

enveloppée de moelleuses paroles, par une rupture et une agression

immédiates. Sans doute allait-il par respect humain, peut-être aussi par

espoir d'arriver à un compromis, rouvrir le débat, formuler des

contre-propositions: ainsi s'engagerait et se prolongerait une vague

controverse, «une sorte de négociation[375]», à la faveur de laquelle

nos armées se glisseraient jusqu'à leurs positions d'attaque et y

attendraient la saison propice à l'offensive. C'est en ce sens que les

ouvertures faites à Tchernitchef, sans être par elles-mêmes mensongères

et fictives, avaient moins pour objet d'éviter que d'ajourner la guerre.

[Note 374: Maret à Lauriston, 25 février.]

[Note 375: Maret à Otto, 3 avril.]

Afin de mieux accréditer le jeune homme comme son porte-parole, Napoléon

lui fit remettre une lettre pour l'empereur Alexandre, lettre courte,

simplement polie, mais dans laquelle il se référait expressément à ses

assurances verbales: «J'ai pris le parti, disait-il, de causer avec le

colonel Tchernitchef sur les affaires fâcheuses survenues depuis quinze

mois. Il ne dépend que de Votre Majesté de tout terminer. Je prie Votre

Majesté de ne jamais douter de mon désir de lui donner des preuves de la

considération distinguée que j'ai pour sa personne[376].»

[Note 376: _Corresp._, 18523.]

Muni de la lettre impériale, qui équivalait à un congé, Tchernitchef fit

ses préparatifs de départ et ne resta plus que quelques heures à Paris,

juste le temps de se procurer l'état de situation de la Garde, acheté

comptant. Le 26 février, il montait dans sa chaise de poste. Avant de

s'éloigner, mis en défiance par les allusions de l'Empereur et se

sentant surveillé, il avait cru devoir détruire un grand nombre de

papiers. Cette précaution n'était pas superflue; en effet, à peine

avait-il quitté son appartement que la police y faisait irruption, sous

la conduite de l'officier de paix préposé en chef à sa surveillance, et

procédait à une visite domiciliaire. En explorant, en sondant tous les

recoins, on ne découvrit que des lambeaux de lettres, des chiffons

lacérés; mis bout à bout, ces débris ne présentèrent aucun sens suivi ou

ne révélèrent que d'insignifiantes correspondances. Dans la cheminée de

la chambre à coucher, un monceau de cendres s'élevait, provenant de

papiers brûlés. Pour fouiller ces cendres, on eut à déplacer un tapis

de pied posé devant le foyer; sous l'étoffe, un billet apparut, s'étant

glissé là au moment de l'holocauste et ayant échappé aux flammes; il

portait ces lignes:

«Monsieur le comte, vous m'accablez par vos sollicitations. Puis-je

faire plus que je ne fais pour vous? Que de désagréments j'éprouve pour

mériter une récompense fugitive! Vous serez surpris, demain, de ce que

je vous donnerai; soyez chez vous à sept heures du matin. Il est dix

heures, je quitte ma plume pour avoir la situation de la grande armée

d'Allemagne, en résumé, à l'époque de ce jour. Il se forme un quatrième

corps qui est tout connu, mais le temps ne me permet pas de vous le

donner en détail. La garde impériale fera partie intégrante de la Grande

Armée. À demain, à sept heures du matin. _Signé_ M. [377].»

[Note 377: Cette pièce, les particularités et citations suivantes

sont tirées du dossier de l'affaire, conservé aux archives nationales,

F7, 6575, et du compte rendu des débats devant la cour d'assises.]

Ce billet renouvelait la preuve de la trahison et mettait sur la trace

du coupable: c'était le fragment accusateur avec lequel une police qui

sait son métier arrive à reconstituer tout l'ensemble d'un crime.

Les agents portèrent leur capture au préfet de police. Celui-ci, se

souvenant que l'affaire lui avait été originairement recommandée par le

ministère des relations extérieures, crut devoir au duc de Bassano la

primeur des résultats obtenus; il se disposa à lui envoyer les originaux

des pièces saisies. Toutefois, par prudence et sentiment des convenances

hiérarchiques, il voulut se mettre à couvert du côté de son supérieur

direct, le duc de Rovigo, et se réserva de lui envoyer des copies. Le 28

février, M. Pasquier préparait cette double expédition, lorsqu'il fut

surpris par le ministre de la police en personne, entrant dans son

cabinet sous couleur de lui faire «une visite d'amitié». En fait, ayant

eu vent des saisies opérées, Savary venait réclamer les pièces comme son

bien et confisquer la découverte.

Dans cette occurrence délicate, M. Pasquier se conduisit en

fonctionnaire correct et en habile homme: il remit les originaux à

Savary, qui avait droit de les revendiquer, mais ne sacrifia pas tout à

fait l'autre ministre et lui fit passer les copies, par une interversion

des plis préparés. Et le soir, lorsque Savary se présenta d'un air

triomphant à l'Élysée, où il y avait cercle de cour, pour rendre compte

à l'Empereur, il trouva Sa Majesté déjà prévenue par le ministre des

relations extérieures, qui lui avait transmis, sans perdre un instant,

les copies reçues de la préfecture. L'Empereur présenta le paquet au duc

de Rovigo: «Tenez, lui dit-il d'un ton narquois, voyez cela; vous

n'eussiez pas trouvé cette cachotterie de l'officier russe; les

relations extérieures ne l'ont pas manqué[378].»

[Note 378: _Mémoires de Rovigo_, V, 213. Cf. les _Mémoires de

Pasquier_, I, 518-519, et ERNOUF, 345-347.]

Fort dépité, mais ne perdant pas contenance, Savary répliqua qu'il

possédait mieux que les copies, à savoir les originaux, et qu'il les

tenait à la disposition de Sa Majesté. Puis, ardent à saisir sa

revanche, à rejoindre et à distancer son collègue dans la lutte de

vitesse qui s'était engagée entre eux, il remit aussitôt et pour son

compte les agents de la police en quête, en chasse, prit en main

l'instruction et la poussa avec une extrême célérité; ayant annoncé à

l'Empereur les pièces authentiques de l'affaire, il s'était juré de lui

transmettre en même temps des noms et de lui désigner les coupables.

Le billet saisi ne fournissait qu'une initiale, la lettre M. Derrière

cet M... mystérieux, qui lui servait de signature, quel nom, quelle

personnalité se cachait? Ce ne pouvait être qu'un homme initié

professionnellement aux secrets de notre situation militaire. Les

premières recherches faites aux bureaux de la guerre et à

l'administration de la guerre--ces services formaient sous l'Empire deux

départements ministériels séparés--n'aboutirent à aucun résultat. On eut

alors l'idée de recourir au prince major général, qui avait eu entre les

mains les états de situation et chez lequel on avait pu les copier. L'un

de ses principaux collaborateurs civils dirigea les soupçons sur un

nommé Michel, qu'il avait naguère employé.

Ce Michel fut retrouvé à l'administration de la guerre, où il occupait

une place de commis écrivain à la direction de l'habillement: c'était la

plus belle main du ministère, mais un homme de réputation équivoque,

«adonné au vin» et menant une existence au-dessus de ses ressources

connues. On se procura adroitement une page de son écriture, et la

comparaison de cette pièce avec le billet ne laissa plus de doute sur

l'identité de l'auteur. Une heure après, Michel était amené au ministère

de la police; terrassé par l'évidence, il reconnut son billet et ne nia

point avoir entretenu des relations avec Tchernitchef par

l'intermédiaire d'un nommé Wustinger, Viennois d'origine, suisse et

concierge de profession, employé en cette qualité à l'hôtel Thélusson,

où résidait l'ambassade russe.

Pour aller au fond du mystère, il restait à s'assurer de cet homme; mais

on ne pouvait l'arrêter chez lui, à l'ambassade, où il était couvert par

le droit des gens et participait au bénéfice de l'exterritorialité. Pour

l'attirer hors de cet inviolable asile, la police lui tendit un piège.

Par une ruse classique, elle obligea Michel à lui écrire de sa prison,

comme s'il eût été encore en liberté, pour lui donner rendez-vous dans

un café où ils avaient habitude de se rencontrer. L'Allemand obéit sans

défiance à cet appel; à peine eut-il mis le pied dans le café désigné

qu'il fut appréhendé au corps et conduit à la Force. En même temps, les

aveux progressifs de Michel, les perquisitions opérées chez lui

amenaient l'emprisonnement de plusieurs autres employés, soupçonnés de

l'avoir aidé dans ses crimes. Les déclarations des individus arrêtés, se

corroborant et s'éclairant l'une l'autre, mirent au jour toute la trame,

découvrirent le travail de corruption organisé de longue date par les

agents russes dans les principales administrations de l'État.

L'origine de ces pratiques remontait à huit ou neuf ans. Sous le

Consulat, le chargé d'affaires d'Oubril, s'étant trouvé fortuitement en

rapport avec Michel, qui était employé alors au bureau des mouvements,

avait flairé en lui une âme vile et une conscience à vendre. Après

l'avoir ébloui par un don d'argent, il l'avait circonvenu, tenté,

perverti, et finalement avait tiré de lui quelques renseignements

militaires. La rupture de 1804, la guerre qui s'en était suivie, avaient

suspendu ces intelligences, mais les agents russes avaient mis à profit

chaque paix, chaque reprise des relations, pour renouer le fil brisé, et

l'alliance même de 1807 n'avait pas interrompu cette tradition. Au cours

des deux missions qui s'étaient succédé depuis lors, celle du comte

Tolstoï et celle du prince Kourakine, on s'était souvenu de Michel; pour

le retrouver, le moyen était des plus simples: si les ambassadeurs et

les secrétaires passaient, le suisse de l'ambassade restait, Wustinger

demeurait à son poste, et l'une des fonctions de l'inamovible concierge

était de rétablir périodiquement le contact avec Michel, qu'il ne

perdait jamais de vue. Les ambassadeurs n'avaient point participé en

personne à ce commerce, semblaient même l'avoir ignoré; mais toujours

quelqu'un s'était trouvé auprès d'eux pour le prendre à son compte:

d'abord Nesselrode, puis un autre agent du nom de Kraft. Enfin,

Tchernitchef était survenu. Jaloux de se distinguer et de faire mieux

que les autres, il avait cru devoir, à côté de l'espionnage en quelque

sorte officiel qui fonctionnait par les soins de l'ambassade, organiser

le sien, monter sa contre-police: il s'était fait mettre en relation

avec Michel et, renouvelant le système suivi jusqu'alors, l'avait porté

à la perfection du genre.

Michel, passé à la direction de l'habillement, ne savait plus

grand'chose par lui-même, mais il avait porté la corruption dans

d'autres bureaux et s'était ménagé des accès indirects à la source des

renseignements. Dans l'ordre du crime, il s'était même signalé par un

coup de maître. Deux fois par mois, on dressait au ministère de la

guerre, à l'intention de l'Empereur seul, un livret indiquant en grand

détail la force et l'emplacement de toutes les armées, de tous les

corps, jusqu'au plus infime détachement et à la dernière compagnie. Ce

document mystérieux et sacro-saint, qui portait la fortune de la France,

Michel avait réussi à en prendre connaissance avant l'Empereur. Le

livret une fois préparé, un garçon de bureau du ministère, le nommé

Mosès, était chargé de le porter chez un relieur et de l'y faire

cartonner, afin que Sa Majesté, à qui on le présenterait ensuite, pût le

feuilleter commodément. Cette course devait s'accomplir dans un délai

rigoureusement mesuré. Séduit par quelques «écus de cinq francs», Mosès

pressait le pas et gagnait le temps de faire une station chez Michel,

auquel il communiquait le volume.

Michel avait aussi détourné de ses devoirs le commis Saget, attaché au

bureau des mouvements, et un jeune expéditionnaire du nom de Salmon.

Saget fournissait la matière des documents destinés à l'officier russe,

Salmon était employé à les copier, et ainsi s'était établie au profit de

l'étranger, sous la direction de Michel, toute une officine de

soustractions frauduleuses.

Tchernitchef payait le procureur de renseignements par sommes plus ou

moins fortes, assez irrégulièrement versées: il le payait surtout

d'espérances, osant lui promettre la bienveillance personnelle du Tsar

et une pension qui le mettrait pour toujours à l'abri du besoin, mêlant

à ces vilenies un nom auguste. Parfois, Michel se montrait assailli de

remords et d'angoisses: sentant la gravité de ses forfaits et redoutant

les suites, il cherchait à se dégager. L'autre renforçait alors ses

moyens de séduction, ou bien, découvrant le fonds de brutalité et de

violence qui se cachait en lui sous de mielleux dehors, il le prenait de

très haut avec l'employé, rappelait durement que le malheureux ne

s'appartenait plus et dépendait de qui pouvait le perdre; de hautaines

menaces, des exigences torturantes commençaient le supplice du traître,

prisonnier de son crime. Si les renseignements ne venaient pas assez

vite à son gré, Tchernitchef relançait Michel jusque dans son lointain

domicile, rue de la Planche; mais les rendez-vous avaient lieu

d'ordinaire à l'ambassade, chez Wustinger: c'était dans une chambre de

domestique que l'élégant officier se rencontrait avec le sordide

plumitif et prolongeait de bas marchandages.

Au sortir de ces répugnantes conférences, il visait plus haut; après

s'être attaqué aux membres subalternes de l'administration, il tâchait

de savoir quels étaient, parmi les fonctionnaires d'un ordre élevé, ceux

qui faisaient d'excessives dépenses et éprouvaient des besoins d'argent.

Il avait offert sans succès quatre cent mille francs à un chef de

division; il s'était efforcé de glisser des espions au quartier général

de la Grande Armée. Au ministère de l'intérieur, au ministère des

manufactures et du commerce, on releva la trace de semblables

tentatives, et plus la police développait ses recherches, plus on

s'apercevait que la trame s'étendait loin, qu'elle avait poussé en tous

sens ses mystérieuses ramifications.

Ces faits furent consignés dans deux rapports présentés à l'Empereur par

le ministre de la police, en date des 1er et 7 mars, avec pièces à

l'appui[379]: Savary avait centralisé tous les documents entre ses mains

et réclamé, en vertu de ses prérogatives professionnelles, jusqu'à

«quelques bribes» antérieurement recueillies par le ministère des

relations extérieures. Sa crainte était toujours que le chef de ce

département ne s'attribuât en haut lieu le mérite de la découverte

initiale et ne prétendît l'avoir opérée par des moyens spéciaux et

personnels, en dehors de ceux dont disposait la police ordinaire. Pour

parer à ce danger, Savary éprouva le besoin de bien établir dans l'un de

ses rapports que les premiers résultats étaient exclusivement dus à la

préfecture de police, c'est-à-dire à une administration dépendant de lui

et placée sous son autorité. Ainsi fut-il amené à louer l'activité du

préfet et son zèle méritoire, à vanter ses succès, à le couvrir de

fleurs, quoiqu'il lui gardât un peu de rancune pour ses complaisances

extra-hiérarchiques, et ce fut en fin de compte M. Pasquier qui

recueillit le principal profit de l'affaire: il obtenait de son chef

direct des éloges intéressés, sans préjudice des droits qu'il s'était

ménagés à la reconnaissance d'un autre ministre, favori et confident de

l'Empereur.

[Note 379: Archives nationales, F7, 6375.]

Napoléon tenait désormais de quoi prouver que la Russie, au temps même

de leur apparente intimité, l'avait traité en suspect et en ennemi,

qu'elle avait perpétué contre lui une sourde et injurieuse hostilité. Il

s'armerait de cette découverte en temps opportun et s'en ferait un grief

de plus contre Alexandre. Il voulait un scandale retentissant, dont

toute l'Europe s'entretiendrait: point de procédure expéditive, point de

commission militaire siégeant à huis clos; un grand appareil judiciaire,

des magistrats, des jurés, des pièces à conviction largement étalées, la

lumière d'un débat public et contradictoire, le grand jour des assises.

Le parquet de Paris fut saisi et invité à procéder régulièrement. Pour

placer Michel sous le coup d'une condamnation capitale, on le

poursuivrait en vertu de l'article 76 du code pénal, prononçant la peine

de mort contre «quiconque aura pratiqué des machinations ou entretenu

des intelligences avec les puissances étrangères, pour leur procurer les

moyens d'entreprendre la guerre contre la France[380]». Ses complices

seraient prévenus de participation au même crime et punis suivant leur

degré de culpabilité.

[Note 380: L'abolition de la peine de mort en matière politique est

venue en 1848 modifier cet article.]

Vu la lenteur des formalités judiciaires, la cour d'assises n'aurait à

prononcer sur Michel et ses coaccusés que dans un mois ou six semaines,

au milieu d'avril, et c'était bien ce que voulait l'Empereur. Désirant

un éclat, il entendait le retarder jusqu'au moment où ses troupes

auraient atteint la Vistule et s'y seraient fortement établies, où il

aurait moins besoin de ménager la Russie. Actuellement, toute

divulgation dans le public fut évitée: les journaux se turent; le bruit

de l'affaire ne dépassa pas les milieux politiques et administratifs, où

l'on en causa avec indignation, mais à voix basse.

Ce demi-silence fut percé tout à coup par une plainte larmoyante.

L'ambassadeur Kourakine, dont la candeur avait ignoré les trames ourdies

sous son toit et que nul n'avait averti des captures opérées par la

police, ne comprenait rien à la disparition de son concierge; il se

demandait pourquoi Wustinger, sorti de l'hôtel dans la journée du 1er

mars, n'était pas rentré: il n'était point éloigné de croire à quelque

crime d'ordre privé, à un enlèvement, à une séquestration, à un drame

noir dont son fidèle serviteur aurait été victime. À grands cris, il

réclamait cet accessoire indispensable de son hôtel, et son effarement,

son agitation, mêlaient à de douloureux incidents un épisode burlesque.

Dans une note éplorée, il suppliait M. de Bassano d'avertir la police et

de la mettre en mouvement, afin qu'elle procédât aux recherches

nécessaires; il envoyait le signalement de l'absent, pressait le duc de

commencer sans retard ses démarches et dès à présent, préjugeant son

concours, lui en rendait grâce[381].

[Note 381: Note du 2 mars, archives des affaires étrangères, Russie,

154.]

Impatienté de ces doléances, Napoléon se sentit tenté d'abord de fermer

la bouche à Kourakine en lui mettant brusquement sous les yeux toute

l'affaire. En réplique à l'ambassadeur, il ordonna de préparer une note

portant plainte officielle contre Tchernitchef et stigmatisant sa

conduite. Il dicta lui-même cette note, la fit âpre et très belle,

vibrante d'une indignation justifiée. «Sa Majesté, écrivit-il, a été

péniblement affectée de la conduite de M. le comte Tchernitchef; elle a

vu avec étonnement qu'un homme qu'elle a toujours bien traité, qui se

trouvait à Paris, non comme un agent politique, mais comme un aide de

camp de l'empereur de Russie, accrédité par une lettre auprès de

l'Empereur, ayant un caractère de confiance plus intime même que celui

d'un ambassadeur, ait profité de ce caractère pour abuser de ce qu'il y

a de plus sacré parmi les hommes. Sa Majesté se flatte que l'empereur

Alexandre sera aussi péniblement affecté qu'elle de reconnaître dans la

conduite de M. de Tchernitchef le rôle d'un agent de corruption,

également condamné par le droit des gens et par les lois de l'honneur.

Sa Majesté l'Empereur se plaint que, sous un titre qui appelait la

confiance, on ait placé des espions auprès de lui et en temps de paix,

ce qui n'est permis qu'à l'égard d'un ennemi et en temps de guerre; il

se plaint que les espions aient été choisis, non dans la dernière classe

de la société, mais parmi les hommes que leur position attache aussi

près du souverain[382].»

[Note 382: _Corresp._, 18541.]

Après avoir jeté sur le papier ces virulentes paroles, Napoléon

réfléchit. Un tel langage sentait la poudre: il risquait de dénoncer

l'imminence des hostilités et de contrarier l'oeuvre d'ensommeillement à

laquelle l'Empereur vouait tous ses soins, et l'on sait avec quelle

incroyable intensité d'attention, lorsqu'il s'était proposé un but, il

lui rapportait et lui sacrifiait tout. Il se ravisa donc et se retint,

suspendit l'expression de sa colère: la note ne fut pas remise et resta

en portefeuille. Le duc de Bassano, assiégé par Kourakine de visites et

de questions, affecta d'abord de ne rien savoir quant au sort de

Wustinger. Après quelques jours, prenant un air de confidence et de

gravité, posant un doigt sur ses lèvres, il dit au prince en substance:

Votre concierge n'est pas perdu; on a dû l'arrêter, parce qu'il se

trouve impliqué dans un complot dirigé contre la sûreté de l'État et

qu'il a été pris en flagrant délit. La justice est saisie et informe;

ses opérations se poursuivent méthodiquement, silencieusement, avec la

discrétion convenable; respectons ce mystère: aussitôt que j'aurai des

renseignements sûrs, je ne manquerai pas à vous les communiquer[383].

[Note 383: Rapport de Kourakine à Roumiantsof, 6 mars, Archives des

affaires étrangères, Russie, 154.]

En entendant ces paroles, Kourakine faillit tomber de son haut.

Épouvanté à l'idée d'avoir recélé chez lui un conspirateur, il n'osa

insister et répondit par des considérations de philosophie domestique

qui étaient presque des excuses[384]. Un peu plus tard, le duc de

Bassano lui glissa en douceur que le nom de Tchernitchef se trouvait

fâcheusement mêlé à l'affaire, que certaines charges avaient été

relevées contre lui; le ministre français ajoutait qu'il n'admettait que

difficilement chez un homme portant l'épaulette un tel oubli de ses

devoirs: jusqu'à plus ample informé, il voulait croire à une erreur.

Ainsi se gardait-on de livrer à Kourakine la vérité d'un seul coup et

tout entière; on la lui versait goutte à goutte, avec d'infinis

ménagements; on évitait au vieillard une émotion trop vive, un choc qui

se répercuterait à Pétersbourg et pourrait avancer la rupture. Grâce à

ces soins, les avertissements de l'ambassadeur ne viendraient pas

troubler l'impression apaisante que devaient produire, s'ajoutant aux

paroles lénitives de Lauriston, le message apporté par Tchernitchef et

la lettre de l'Empereur.

[Note 384: «Je fis à ce sujet, écrivait-il dans le rapport précité,

des réflexions que le ministre français trouva justes parce qu'il a

aussi une maison nombreuse, c'est qu'il est bien difficile de pouvoir

compter sur la fidélité de tous les gens dont on se sert et qui sont

sans cesse autour de nous.»]

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 42 / 102 题