Scharnhorst avait mis à remplir sa tâche tout son zèle, tout son coeur,
toute son indomptable énergie. Fatigues, dégoûts, misères physiques et
angoisses morales, rien ne l'avait rebuté. S'étant jeté en Russie sous
un nom d'emprunt, il lui avait fallu, pour se mieux dissimuler,
s'écarter des grandes routes, éviter d'employer la poste; il n'avait
atteint Pétersbourg qu'au bout de deux semaines, bien qu'il voyageât
nuit et jour, durement cahoté sur de lourds chariots de paysan. À
Pétersbourg, il était descendu ou plutôt s'était caché chez un ancien
valet de chambre de l'Empereur. Là, il avait eu à attendre huit jours
une audience. Enfin, le 4 octobre, on l'avait mené par des chemins de
traverse au château de Tsarskoé-Selo, où l'Empereur s'était rendu de son
côté mystérieusement. Il y avait eu entre eux plusieurs rencontres,
échange de communications verbales et écrites[333].
[Note 333: Le récit de la mission de Scharnhorst figure dans
DUNCKER, 418-423, et avec plus de détails dans LEHMANN, 402-415.]
Au début, Alexandre s'était montré froid, réservé, peu accessible aux
raisonnements et aux instances. Comme il tenait essentiellement à
retarder sa rupture avec la France jusqu'après conclusion de sa paix
avec les Turcs, les empressements de la Prusse, cette alliance qui lui
venait trop tôt et le tirait au combat, dérangeaient ses calculs. Déjà,
à l'annonce des premiers armements, il avait supplié le Roi et son
conseil de les discontinuer, de ne pas s'exposer témérairement, de ne
point attirer la foudre; il leur conseillait encore d'éviter toute
apparence de concert avec lui, de montrer quelque déférence aux volontés
de l'Empereur. Tout autant qu'à Napoléon, la Prusse lui semblait
incommode et gênante: à l'un et à l'autre, cette malheureuse nation se
rendait à charge par ses agitations, ses mouvements désordonnés, ses
affolements: tous deux cherchaient actuellement à l'immobiliser, en se
réservant de l'employer dans l'avenir.
Alexandre convenait avec Scharnhorst que la guerre était inévitable:
elle serait terrible et déciderait de tout: raison de plus, suivant lui,
pour ne pas engager à contretemps cette suprême partie. Il témoignait
toujours pour le Roi d'une tendre compassion, offrait un traité secret,
promettait de considérer toute invasion du territoire prussien comme une
attaque contre lui-même: seulement, dès que Scharnhorst le pressait de
concerter pratiquement l'action à deux, il se montrait plus disposé à
soulever des difficultés qu'à les résoudre. Il permit pourtant à
Scharnhorst de lui communiquer les idées conçues à Berlin, relativement
à la conduite de la guerre, et développa ensuite celles que Pfühl lui
avait suggérées: le plan prussien et le plan russe furent exposés et
comparés.
D'après le premier, dès que la Prusse serait attaquée, les armées russes
auraient à s'élancer de leurs frontières et à courir sur la Vistule:
elles ne s'arrêteraient pas à ce fleuve, mais le franchiraient: se
déployant entre la Vistule et l'Oder, se liant par leur droite et leur
gauche aux positions prussiennes de Poméranie et de Silésie, appuyant
leurs ailes à deux groupes de forteresses et de troupes alliées, elles
feraient front à l'ennemi et tenteraient hardiment le sort des
batailles: l'exemple du passé les montrait capables de se mesurer en
ligne avec Napoléon, à condition de bien choisir leur terrain et de ne
point retomber dans certaines erreurs de tactique: elles tâcheraient de
recommencer Eylau et d'éviter Friedland. Quant au plan russe, tel qu'il
avait été arrêté en juin, on se rappelle qu'il ne comportait
qu'accessoirement une pointe préalable dans la Prusse orientale et en
Pologne, une sorte de reconnaissance renforcée, à laquelle succéderait
un recul volontaire, un repliement progressif jusqu'aux positions où
l'on attendrait l'ennemi, déjà affaibli par une marche épuisante et
harcelée. Il n'était pas question, à moins de circonstances
exceptionnellement favorables, de jonction entre les armées russes et
prussiennes, celles-ci devant se renfermer dans les places du royaume,
s'y défendre le plus longtemps possible et maintenir sur les côtés de la
route que suivrait la Grande Armée quelques postes hostiles.
Scharnhorst soumit ce plan à une critique raisonnée. En particulier, il
fit sentir qu'accepter _à priori_ la nécessité de la retraite à
l'approche des Français, ce serait leur abandonner tout le plat pays
prussien, avec ses ressources fort appréciables. Quant aux troupes
prussiennes, confinées dans quelques forteresses, isolées et
immobilisées, elles succomberaient tôt ou tard, et la monarchie, après
s'être inutilement dévouée pour la cause commune, n'aurait plus qu'à se
constituer prisonnière. En termes audacieusement nets, Scharnhorst
expliqua que la Prusse ne pouvait se condamner à ce rôle ingrat et
sacrifié, s'assimiler à un poste perdu que l'on abandonne au milieu des
masses ennemies pour retarder leur marche en se laissant détruire. Si le
Tsar persistait dans ses intentions, le Roi n'aurait plus qu'à tenter la
seule voie de salut qui lui resterait ouverte, à écouter les offres de
la France.
À ce langage, Alexandre comprit que la Prusse lui mettait le marché à la
main et ne lui laissait d'autre alternative que de venir à elle ou de
l'avoir pour ennemie. Or, dans la guerre future, où Napoléon disposerait
de masses énormes et posséderait incontestablement l'avantage du nombre,
quatre-vingt à cent mille Prussiens, bien armés, bien munis, enflammés
de patriotisme et de haine, n'étaient nullement pour les Russes un
appoint à dédaigner. Puis, si le Tsar laissait cette force passer à
l'ennemi, cette défection serait d'un fâcheux exemple et pourrait en
entraîner d'autres; elle faciliterait la coalition dont Napoléon
cherchait à envelopper son rival. Devant ces perspectives redoutables,
Alexandre se sentit ému et fléchit; peu à peu, avec hésitation et
regret, il consentit à modifier son plan encore une fois, se laissa
ramener à l'idée de la marche en avant, en se réservant de ne point
dépasser certaines limites. Il ne se refusa plus à signer avec la Prusse
une convention militaire qui lierait les deux armées et associerait dans
une certaine mesure leur fortune. Scharnhorst fut mis en rapport avec le
ministre de la guerre Barclay de Tolly, avec le chancelier Roumiantsof;
dans une série de laborieuses conférences, la convention fut longuement
discutée, établie article par article et, le 17 octobre, enfin
signée[334].
[Note 334: Le texte en a été publié par MARTENS, _Traités de la
Russie_, VII, 24-37. Cf. LEHMANN, 412-415.]
D'après cet acte, si Napoléon, malgré l'attitude correcte et réservée
qu'observeraient les deux puissances, faisait mine d'occuper une partie
quelconque du territoire prussien ou prenait une attitude par trop
menaçante, les armées russes s'ébranleraient et, avec toute la célérité
possible, s'avanceraient sur la Vistule. Elles chercheraient même,
autant que les circonstances s'y prêteraient, à franchir ce fleuve,
mais Alexandre ne prenait à cet égard aucun engagement positif: il avait
fait supprimer de la convention un article qui l'eût obligé à pousser
jusqu'en Silésie une partie de ses troupes. Les Prussiens, fuyant devant
l'envahisseur, se glissant entre ses colonnes, courraient au-devant de
leurs auxiliaires et chercheraient à les joindre: si la rapidité de
l'invasion ne permettait point ce rapprochement, ils se rejetteraient
alors dans les places de la Poméranie ou de la Silésie, où leur
résistance serait facilitée par la proximité des Russes, établis sur la
Vistule.
Afin que ces derniers atteignissent plus rapidement le fleuve,
Scharnhorst avait demandé que les armées du Tsar, actuellement rangées à
cinq marches de la frontière, reçussent d'avance et éventuellement
l'ordre d'entrer en Pologne et en Allemagne, dès que les autorités
prussiennes leur feraient signe et réclameraient leur présence.
Alexandre n'avait jamais voulu reconnaître à des autorités étrangères le
droit de réquisitionner ses troupes: il avait été convenu seulement que
celles-ci se mettraient en marche huit jours au plus tard après que leur
gouvernement aurait été prévenu du danger par le roi de Prusse ou ses
généraux. Une seule portion des États prussiens serait immédiatement
sauvegardée. Dès à présent, un corps de douze bataillons et huit
escadrons serait placé en avant et en dehors de l'alignement, posté sur
l'extrême bord de la frontière, près de l'endroit où la pointe de la
Prusse orientale s'allonge entre la mer et les possessions moscovites.
Aussitôt que les hostilités auraient commencé, ce corps franchirait les
limites, viendrait couvrir Koenigsberg et protégerait contre un coup de
main cette ville importante, menacée à la fois par la garnison française
de Dantzick et les Polonais de Varsovie. À défaut de Berlin, qui serait
abandonné dès le premier moment, Alexandre s'engageait à conserver au
Roi une autre capitale, le berceau de la Prusse, où il pourrait
transférer sa résidence, son gouvernement, et s'abriter de l'invasion.
Telles étaient les concessions que Scharnhorst avait arrachées au
gouvernement russe. Si la convention de Pétersbourg, à laquelle devait
se joindre un traité d'alliance, eût été ratifiée à Berlin, comme
Napoléon aurait incontestablement foncé sur la Prusse restée en armes,
la guerre aurait été avancée de sept mois: les opérations se fussent
engagées sur la basse Vistule: l'Empereur aurait eu à recommencer vers
la fin de 1811 sa campagne de 1807, au lieu de voir l'année suivante
s'ouvrir devant lui les profondeurs de la Russie: ce qu'il craignait
l'eût vraisemblablement sauvé.