Affolement de la Prusse: projet d'extermination qu'elle suppose à
l'Empereur.--Pièce fausse.--Hardenberg se jette dans les bras de la
Russie et cherche à l'attirer en Allemagne.--Lettre au Tsar.--Envoi de
Scharnhorst.--Armements illicites et précipités: explication donnée à
l'Empereur.--Napoléon ne veut pas détruire la Prusse; caractère spécial
de l'alliance qu'il compte lui imposer.--L'insoumission de la Prusse
dérange toutes ses combinaisons.--Premières remontrances.--Napoléon
détruira la Prusse s'il ne peut obtenir d'elle un désarmement complet et
une obéissance sans réserve.--Continuation des armements.--Mobilisation
déguisée.--Ouvriers-soldats.--Mise en demeure catégorique.--Soumission
apparente.--Crédulité de Saint-Marsan.--Tout le monde ment à
l'Empereur.--La Prusse en surveillance.--Rapports attestant la
continuation des travaux et des appels.--Nouvelles sommations.--La
Prusse à la torture.--Incident Blücher.--Suprême exigence.--Napoléon
fait en même temps ses propositions d'alliance.--Affres de la
Prusse.--Retour de Scharnhorst: résultats de sa mission.--Entrevues
mystérieuses de Tsarskoé-Selo; Alexandre blâme les agitations et les
imprudences de la Prusse.--Modification du plan russe.--La convention
militaire.--Affreuses perplexités de Frédéric-Guillaume.--Motifs qui le
poussent à subir l'alliance française.--Suprême espoir du parti de la
guerre.--L'idée fixe du Roi.--Recours à l'Autriche.--Scharnhorst part
pour Vienne sous un déguisement et un faux nom.--Mission
Lefebvre.--Napoléon perd patience; il incline plus fortement à détruire
la Prusse et à faire un terrible exemple.--Victoire des Russes sur le
Danube.--Projet demandé au prince d'Eckmühl.--Plan
d'écrasement.--Napoléon laisse vivre la Prusse parce qu'il constate chez
elle quelque disposition à se soumettre.--La négociation d'alliance fait
un second pas.--Scharnhorst à Vienne.--Metternich le trompe d'abord et
l'éconduit ensuite.--Déception finale.--La Prusse aux pieds de
l'Empereur.--Ouvertures de Napoléon à Schwartzenberg.--Raisons subtiles
qui déterminent Metternich à hâter ses accords avec la France.--Le
partage de la Prusse.--Réactions successives.--Alexandre revient au
système de la défensive.--Nesselrode en congé.--Son plan de
pacification.--_La clef de voûte_: rôle réservé à l'Autriche.--La paix
doublée d'une coalition latente.--Nesselrode est le reflet de
Talleyrand.--Alexandre livre à Nesselrode le secret de son
inflexibilité.--Il comprend l'avantage de tenter ou au moins de simuler
une démarche de conciliation.--Paix imminente sur le Danube: nécessité
de temporiser.--L'envoi de Nesselrode est annoncé et perpétuellement
ajourné.--Fausse interprétation de certaines paroles de
l'Empereur.--Mauvaise foi réciproque.--Le frère d'armes
d'Alexandre.--Napoléon avoue ses projets belliqueux à l'ambassadeur
d'Autriche.--L'assujettissement de l'Allemagne lui assure le chemin
libre jusqu'en Russie: fatal succès.
I
Avec des alternatives de bonne et de mauvaise foi, la Prusse avait
imploré pendant six mois l'alliance française. Depuis que l'Empereur
avait cessé de lui répondre, la jugeant trop pressée, elle croyait
reconnaître dans ce silence un refus de traiter, l'indice d'une méfiance
impossible à vaincre et de desseins sinistres. L'audace d'un faussaire
l'affermit dans cette erreur. Sa diplomatie avait acquis du
policier-auteur Esménard, dont nous avons signalé les louches trafics et
conté la mésaventure, un prétendu mémoire portant la date du 16 novembre
1810 et attribué au duc de Cadore, alors ministre des relations
extérieures; ce mémoire concluait à la nécessité d'anéantir totalement
la Prusse, présentée comme dangereuse et incorrigible ennemie. Un examen
attentif de la pièce en eût démontré facilement la fausseté. Il n'est
pas certain, au reste, que la chancellerie de Berlin l'ait tenue pour
pleinement authentique, mais sans doute l'accueillit-elle comme un écho
des projets qui se tramaient aux Tuileries, comme une pièce apocryphe
fabriquée sur documents vrais[311]. Rapprochant cette découverte du
mutisme désespérant de l'Empereur, elle arriva à l'affolante conviction
que Napoléon avait jugé et condamné définitivement la Prusse, qu'il
avait rendu contre elle, dans le secret de sa pensée, une sentence sans
appel, et qu'il était résolu à l'effacer de la carte avant de se porter
contre la Russie.
[Note 311: Voyez sur cette affaire la savante dissertation de M.
Alfred STERN, _Abhandlungen und Ackenstücke zur geschichte der
Preussischer Reformzeit_ (1807-1815), p. 93-113, avec textes à l'appui.
La pièce avait été également livrée à Tchernitchef et communiquée par
lui à sa cour. Volume cité, p. 213-214.]
Pour sauver leur pays, les ministres prussiens ne virent qu'un moyen:
appeler les Russes en Allemagne, en mettant à leur disposition toutes
les ressources de la monarchie, et affronter avec leur assistance une
lutte désespérée. Le parti antifrançais l'emporta complètement à Berlin.
Le chancelier Hardenberg, qui avait hésité jusqu'alors et oscillé, se
jeta à corps perdu dans l'alliance russe. Il obtint que le Roi écrivît
au Tsar, le 16 juillet, pour lui offrir un pacte formel sous la
condition que les armées moscovites s'avanceraient jusqu'au centre de la
Prusse, au moindre signe de danger pour elle: à cet égard, on ne se
contenterait pas d'une espérance, on voulait une certitude: la Prusse
promettait et exigeait des engagements positifs. Le réorganisateur de
l'armée, l'illustre général Scharnhorst, partit furtivement pour la
frontière russe: le Tsar fut prévenu de son approche, prié de lui ouvrir
ses États, de l'appeler à Pétersbourg et d'arrêter avec lui un plan de
campagne commun[312].
[Note 312: DUNCKER, _Aus der Zeit Friedrichs der Grossen und
Friedrich-Wilhelms_, III, 365-369.--Voyez aussi l'important ouvrage de
LEHMANN sur _Scharnhorst_, t. II, 350-352.]
En même temps, pour se mettre en mesure de soutenir l'assaut ou au moins
de succomber avec gloire, le gouvernement prussien donna une impulsion
subite et fiévreuse aux armements commencés de longue date: ne tenant
plus aucun compte de la convention limitative de ses forces, il rappela
tous les soldats en congé, tous les _krumpers_ ou jeunes gens qu'une
courte période de service avait dégrossis et préparés au métier des
armes: cent mille hommes environ furent réunis, le matériel et les
approvisionnements rassemblés, les travaux de fortification poussés à la
hâte. Tandis que les places du littoral s'entouraient de camps
retranchés, les principaux corps se groupaient à proximité de ces points
d'appui: il y eut à la fois mobilisation et concentration[313].
[Note 313: DUNCKER, 369-370. LEHMANN, 380-84. STERN, _Abhandlungen
und Ackenstücke_, etc., 93-94.]
Comme il fallait gagner du temps et que l'exécution du plan belliqueux
demeurait subordonnée aux réponses de la Russie, on tâchait de
dissimuler ces mesures à l'aide de savants subterfuges. Néanmoins, le
Roi et ses ministres sentaient qu'un si grand mouvement n'échapperait
pas longtemps au regard de l'Empereur; ils essayèrent donc de le
justifier provisoirement à ses yeux, en lui donnant pour explication le
contraire de la vérité. Le 26 août, Hardenberg dit à Saint-Marsan, notre
ministre en Prusse, que le Roi, croyant depuis l'audience du 15 août à
une rupture entre la France et la Russie et se considérant comme l'allié
désigné de la première, augmentait ses forces pour nous prêter une aide
plus efficace[314]. Ce demi-aveu, doublé d'un hardi mensonge, fut
transmis à Paris dans les premiers jours de septembre: déjà, d'autres
avis avaient fait connaître à Napoléon l'appel des réserves et
l'accélération des travaux.
[Note 314: DUNCKER, 378. Cf. LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de
l'Europe_, V, 139-140.]
De tous les événements susceptibles de se produire avant son duel avec
la Russie, aucun ne pouvait lui être plus déplaisant qu'une résurrection
de la puissance prussienne, se dressant entre lui et l'ennemi à
atteindre. Satisfait de la nullité absolue à laquelle il croyait avoir
réduit la Prusse, il ne songeait point à la détruire, et le plan qu'il
s'était tracé à lui-même le 16 août porte témoignage de son intention
d'écouter cette cour, lorsqu'il jugerait le moment opportun, et de
l'admettre à son service. L'alliance qu'il comptait lui accorder et lui
imposer serait toutefois d'un genre particulier. Il ne demanderait pas à
Frédéric-Guillaume une coopération active, la mise à sa disposition
d'armées nombreuses: il se contenterait d'un contingent modeste qu'il
entraînerait dans le Nord moins à titre d'auxiliaire que d'otage. Ce
qu'il voulait de la Prusse, c'était un concours passif, une docilité
inerte. Il lui demanderait de s'ouvrir et de se livrer intégralement à
nos troupes, de se laisser passer sur le corps, de nous abandonner ses
places, ses provinces, ses routes, ses moyens de communication et de
transport, ses ressources de tout genre, avec faculté d'en disposer
librement. Sans prétendre à une dépossession définitive, Napoléon
jugeait qu'une expropriation temporaire importait à la sécurité de sa
marche et de ses opérations. En supprimant momentanément la Prusse, il
se ménagerait une surface parfaitement plane et unie, libre d'obstacles
et d'embûches, pour aller à la Russie et faire couler jusqu'au Niémen,
«comme un fleuve rapide[315]», le torrent de ses troupes.
[Note 315: Instructions à Saint-Marsan, DUNCKER, 401.]
En se remettant sur pied, en reprenant consistance et relief, la Prusse
traversait essentiellement ce projet. Napoléon ne savait à quoi
attribuer cette audace, mais il jugeait que l'effet en serait
souverainement fâcheux, quelle qu'en fût la cause. La Prusse armait-elle
par suite d'un accord avec la Russie et au profit de cet empire: en ce
cas, si nous lui laissions le temps d'achever ses préparatifs, nous
aurions à la combattre l'année prochaine avant d'aborder l'ennemi
principal, et Napoléon, qui méditait une campagne de Russie, eût été
désolé d'avoir à recommencer une campagne de Prusse. La cour de Potsdam
armait-elle sans s'être au préalable concertée avec celle de Russie;
armait-elle simplement par peur, par crainte d'une brusque et traîtresse
surprise; était-elle de bonne foi lorsqu'elle nous offrait ses armées au
prix d'un pacte qui garantirait son existence? En ce cas même, sa
conduite restait pour nous source d'embarras. Napoléon n'aurait que
faire de ces armées qu'on affectait de mettre à ses ordres et dont il
suspecterait toujours la fidélité: elles lui seraient moins un secours
qu'une gêne. De plus, si les Prussiens armaient sans s'être entendus
avec la Russie, celle-ci, en les voyant faire, aurait toutes raisons de
croire qu'ils armaient contre elle et à notre instigation: dans leurs
mouvements, elle verrait l'indice et la preuve de nos dispositions
hostiles: le voile que Napoléon s'efforçait de tendre devant elle se
déchirerait brusquement, et l'empereur Alexandre ouvrirait probablement
le feu, jetterait ses troupes en Allemagne pour y surprendre les nôtres
et celles de nos alliés en flagrant délit de formation. Donc, en
attribuant même à la conduite des Prussiens l'explication la moins
défavorable, leur imprudence attaquait doublement les combinaisons de
l'Empereur: elle risquait d'avancer les hostilités et de les reporter en
Allemagne, alors que Napoléon tenait à les ajourner et par-dessus tout à
les confiner en Russie.
Mesurant le péril d'un rapide coup d'oeil, il résolut d'y couper court
par tous les moyens que lui livrait sa puissance. Il sommerait la Prusse
de désarmer, de se réduire aux effectifs permis; en même temps, pour la
rassurer, il se résignerait à entamer plus tôt qu'il ne l'eût voulu la
négociation d'alliance. Si la Prusse obéissait et mettait bas les armes,
il se conformerait vis-à-vis d'elle à son plan primitif, lui permettrait
de vivre et l'approprierait à ses desseins. Si elle osait lui résister
ou essayait de le tromper, il ne lui laisserait pas le temps de
reconstituer ses forces et d'élever au devant de la Russie une première
ligne de défense: changeant de système, il fondrait instantanément sur
elle et la détruirait; pour se garder un libre passage à travers
l'Allemagne, il arracherait du sol les débris de la monarchie prussienne
et ferait place nette.
Cet enlèvement lui était facile: l'armée de Davout, les garnisons de
Dantzick, Stettin, Custrin et Glogau, les troupes mobilisées du
grand-duché de Varsovie, celles de Saxe et de Westphalie, tenaient plus
étroitement bloqué que jamais le royaume suspect: il suffirait d'un
ordre, d'un geste, pour que ce cercle de fer, se rétrécissant
subitement, broyât la Prusse dans une mortelle étreinte. Sans doute, ce
serait la guerre avec la Russie, la guerre immédiate et furieuse; mais
l'exécution de la Prusse s'opérerait si aisément et avec une telle
promptitude que nos troupes, après avoir accompli ce coup de main,
auraient encore le temps de courir sur la Vistule, de s'y déployer avant
que les Russes aient pu sortir de leurs frontières et forcer l'entrée de
l'Allemagne: la grande lutte s'engagerait plus tôt que ne le souhaitait
l'Empereur, mais au moins le théâtre n'en serait-il pas déplacé.
Napoléon admet maintenant, à titre éventuel et comme pis aller, une
extermination préventive de la Prusse, pour le cas où elle se déroberait
aux injonctions qu'il va lui lancer.
Il s'était transporté avec sa cour à Compiègne, où il préparait un
voyage en Hollande et dans ses possessions d'outre-Rhin. Le 4 septembre,
le baron de Krusemarck, ministre de Prusse auprès de lui, était mandé
d'urgence à Compiègne. D'un ton grave et pénétré, le duc de Bassano lui
tint ce langage: L'Empereur désire sincèrement s'unir à la Prusse; il la
veut pour alliée, mais rien n'est plus propre à altérer ces heureuses
dispositions que les mesures inconsidérées auxquelles on se livre à
Berlin et que Sa Majesté ne saurait tolérer. La Prusse commettrait un
véritable suicide si elle provoquait chez l'Empereur une défiance qui ne
resterait pas inactive. Il n'est qu'un moyen pour elle de se conserver,
c'est de renoncer à tous armements extraordinaires, de regagner ainsi la
bienveillance de l'Empereur et d'en attendre les effets dans une
immobilité absolue. À la même date, M. de Bassano écrivait à
Saint-Marsan de conformer son langage à ces menaçantes
remontrances[316].
[Note 316: Maret à Saint-Marsan, 4 septembre. Dans cette dépêche, le
ministre des relations extérieures fait le récit de sa conversation avec
Krusemarck.]
Sept jours après, le 13 septembre, sur le vu de nouveaux avis qui lui
montrent la Prusse en pleine activité militaire, Napoléon fait expédier
à Saint-Marsan des instructions décisives. Ce ministre devra mettre le
gouvernement royal en demeure de cesser les travaux de fortification et
de rendre à leurs foyers les soldats rappelés; il fournira en même
temps, comme preuve de nos bonnes intentions, l'assurance formelle que
des pouvoirs vont lui être expédiés à l'effet de commencer la
négociation d'alliance. Mais il ne donnera à la Prusse que trois jours
pour se replacer en posture pacifique: tout au plus pourra-t-il accorder
quarante-huit heures de grâce. Passé ce délai, s'il n'a pas obtenu
pleine et entière satisfaction, il quittera Berlin et préviendra de son
départ le maréchal prince d'Eckmühl. À ce signal, l'armée de Davout
s'ébranlera sur-le-champ et tombera de tout son poids sur la capitale et
les provinces prussiennes: Westphaliens, Saxons, Polonais passeront la
frontière en même temps, s'avanceront sur Berlin par mouvements
concentriques, tandis que nos garnisons de l'Oder, se reliant l'une à
l'autre et faisant chaîne, fermeront toute retraite au gouvernement
royal, l'empêcheront de fuir, l'obligeront à se rendre, et ainsi, sans
que la victime ait eu le temps de jeter un cri et d'appeler à l'aide,
elle périra sur place, et la monarchie du grand Frédéric aura cessé
d'exister.
Des ordres éventuels furent expédiés à Davout, à Jérôme; mais en même
temps une lettre confidentielle de Maret à Saint-Marsan indiquait avec
netteté que l'Empereur, bien résolu à détruire la Prusse si elle l'y
obligeait par une attitude équivoque, n'en souhaitait pas moins et très
vivement que cette extrémité pût être évitée: «Vous devez bien
comprendre, disait-elle, que le désir sincère de l'Empereur est que le
désarmement soit consenti, que des pouvoirs soient donnés pour que la
négociation de l'alliance s'ouvre, soit à Berlin, soit à Paris; que vous
soyez dans le cas de rester à votre poste et que la Prusse fasse
connaître à la Russie qu'elle désarme parce qu'elle n'a plus
d'inquiétudes sur le maintien de la paix. Cette déclaration de la Prusse
est nécessaire parce que l'un des inconvénients les plus graves du parti
pris par cette puissance est, dans les circonstances actuelles, que la
Russie puisse penser que les armements se sont faits d'accord avec la
France. Il faut que dans trois jours les impressions que les armements
ont pu donner à la Russie soient dissipées, et elles ne peuvent l'être
que par le désarmement[317].»
[Note 317: Maret à Saint-Marsan, 13 septembre. Divers extraits de la
correspondance de Berlin, conservée aux archives des affaires
étrangères, ont été publiés par M. STERN, _Abhandlungen und
Acktenstücke_, etc.]
À l'heure où le secrétaire d'État traçait ces lignes, on connaissait
déjà à Berlin les observations présentées à Krusemarck. D'autre part, on
n'avait pas encore reçu la réponse d'Alexandre à la demande d'alliance
et de secours effectif. On savait que ce prince avait lu avec émotion la
lettre du Roi, mais Scharnhorst attendait toujours sur la frontière,
avec un frémissement d'impatience, un mot qui lui permettrait de se
glisser en Russie. On ignorait si le Tsar allait lui faire signe et le
mander, régler avec lui l'action commune. Dans cette incertitude, la
Prusse voulut gagner du temps et essaya de ruser; elle résolut
d'annoncer le désarmement tout en continuant d'armer.
Par lettre autographe, Frédéric-Guillaume fit connaître à Napoléon qu'il
renonçait à créer quarante-huit bataillons nouveaux et à renforcer les
régiments de seize hommes par compagnie. Effectivement, cette mesure fut
contremandée, mais la mobilisation se poursuivit sous une autre forme.
Les ouvriers employés aux travaux des places, à la création des camps
retranchés, étaient presque tous d'anciens militaires ou de jeunes
soldats non encore réincorporés; on les avait requis pour ce service
d'État; c'était un moyen de les avoir sous la main et de pouvoir les
enrégimenter au premier signal. Ce mode d'appel fut maintenu. Tout un
monde de paysans, d'hommes du peuple, continua à s'agglomérer autour des
places, à fourmiller sous les murs de Spandau, de Colberg, de Graudentz
et de Neisse; on les y occupait à réparer les ouvrages, à en construire
de nouveaux, à remuer des terres, à élever des remparts, en les
soumettant déjà à la discipline militaire et en les astreignant à des
exercices. La Prusse ressemblait à un vaste atelier, en attendant
qu'elle devînt un camp. Pour se changer en soldats, les travailleurs
n'auraient qu'à jeter la pelle et la pioche, à prendre le fusil, à
échanger leur blouse contre la capote d'uniforme; en un clin d'oeil,
leurs innombrables équipes se transformeraient en escouades, en
compagnies, en bataillons, et feraient une armée, destinée à doubler
celle que la Prusse était légalement autorisée à tenir sous les
drapeaux[318].
[Note 318: Saint-Marsan à Maret, 26 septembre et 16 octobre 1811;
Saint-Marsan à Davout, 4 octobre 1811, archives des affaires étrangères.
Cf. LEUMANN, II, 392-397.]
Cependant la dépêche du 13 septembre arrivait à Saint-Marsan et
stimulait son zèle. Avec éclat, il réclama des mesures efficaces et
complètes, insistant sur la nécessité de cesser les travaux et de
renvoyer les ouvriers, ce qui arrêterait effectivement la mobilisation.
Il ne dissimula pas que la Prusse, en déclinant nos demandes,
s'exposerait à périr[319].
[Note 319: Maret à Saint-Marsan, 13 septembre 1811. Cf. STERN,
340-342.]
La crise devenait aiguë, l'embarras des Prussiens horrible. Ils avaient
appris depuis peu de jours que Scharnhorst avait enfin reçu
l'autorisation de franchir la frontière et de s'acheminer très
mystérieusement vers Pétersbourg; à cette heure, il conférait sans doute
avec le Tsar, il emportait peut-être la promesse d'une coopération sans
réserve. Quand on semblait si près de s'entendre avec les Russes et de
pouvoir compter sur leur arrivée, il en eût par trop coûté au Roi et à
Hardenberg de se livrer à discrétion; ils prolongèrent le jeu infiniment
dangereux qui consistait à promettre sans tenir. Hardenberg déclara que
le Roi se soumettait à tout; on raconta à Saint-Marsan, on publia
qu'ordre avait été donné pour l'abandon des travaux et le licenciement
des hommes. En fait, les travaux furent suspendus à Spandau, ville
située aux portes de Berlin et sous l'oeil de la légation française; sur
tous les points où la vue de notre représentant ne pouvait s'étendre,
ils continuèrent avec un redoublement d'ardeur, par la main
d'ouvriers-soldats. Mais Saint-Marsan avait la confiance facile et la
crédulité opiniâtre; charmé de ce qui se passait à Spandau, il conclut
d'un fait isolé à une mesure d'ensemble, annonça que la Prusse rentrait
dans l'ordre, resta à son poste, reprit avec Hardenberg et le comte de
Goltz, ministre des affaires étrangères, de cordiaux rapports. Le public
de Berlin, qui avait senti planer dans l'air un grand danger, vit avec
joie s'éloigner l'orage, et la capitale prussienne, après quelques jours
d'angoisse et de fièvre, retomba à sa morne langueur[320].
[Note 320: Saint-Marsan à Maret, 21, 24 et 26 septembre. Cf STERN,
342-346.]
À Berlin comme à Pétersbourg, comme partout, notre diplomatie se
laissait abuser: il était moins facile de tromper l'Empereur. Tenant à
savoir si les actes répondaient aux paroles, il mit la Prusse en
surveillance. Pour l'épier, il disposait de multiples moyens. Stettin,
Custrin, Glogau, étaient trois observatoires désignés: les commandants
de ces places furent invités à s'armer de vigilance, à examiner
minutieusement ce qui se passait autour d'eux. Une dépêche circulaire
prescrivit à nos consuls de Colberg, Stettin, Dantzick et Koenigsberg,
de s'enquérir chacun dans son ressort[321]. Davout eut à couvrir la
Prusse entière d'un réseau d'espionnage, à centraliser les
renseignements, à en contrôler l'exactitude, à y ajouter ses
observations personnelles, et l'on pouvait compter sur l'impeccable
soldat, défiant par principe, pour regarder à fond et ne point se payer
d'apparences.
[Note 321: Dépêches identiques du 1er octobre. Archives des affaires
étrangères, Prusse, 248.]
Napoléon part lui-même pour les Pays-Bas, se rapprochant du Nord: il
commence sa tournée par les camps de Boulogne et d'Utrecht, passe aux
embouchures de l'Escaut la revue de sa flotte, s'arrête plusieurs jours
dans la grande place d'Anvers: ensuite, il visite avec l'Impératrice
Amsterdam, Rotterdam, Nimègue, reçoit les hommages contraints des
Hollandais; mais au milieu des pompes officielles, au milieu de journées
que les fêtes et de minutieuses inspections semblent entièrement
remplir, il trouve le temps de se retourner vers la Prusse, jette à
chaque instant sur elle un regard inquisiteur, prête l'oreille à tous
les bruits qui lui viennent de ce côté, attend avec impatience les
résultats de l'enquête ordonnée. Et bientôt, aux diverses étapes de sa
route, des courriers le rejoignent, lui apportant des avis de toute
provenance, lettres du maréchal, rapports militaires, rapports des
consuls, interrogatoires de courriers, bulletins de police, chiffons de
papier noircis à la hâte par les espions qui de toutes parts se tiennent
aux aguets. D'importance et de valeur inégales, ces renseignements
s'accordent tous en un point; c'est que nulle part, sauf à Spandau, les
travaux aux places n'ont cessé et les rassemblements d'hommes n'ont
disparu. À Colberg, on travaille toujours, on travaille à force, comme
si l'on avait hâte de pousser l'oeuvre à terme et de nous mettre en
présence du fait accompli; sur les autres points du littoral, même
activité; en Silésie, où l'on se croit plus loin de nous, des corps
nouvellement formés s'exercent au grand jour: la Prusse élude
évidemment ou suspend l'exécution de ses promesses[322].
[Note 322: Archives des affaires étrangères, _Documents divers_,
Prusse, 248.]
Aussitôt, le duc de Bassano, qui accompagne l'Empereur et le suit comme
son ombre, dépêche à Saint-Marsan courriers sur courriers; il lui écrit
longuement d'Anvers, le 2 octobre: d'Amsterdam, il lui envoie trois
lettres, dont deux le même jour, et dans chacune il adresse à notre
agent de sévères rappels à la clairvoyance, met la Prusse en
contradiction avec elle-même, oppose ses actes à son langage. Quel est
le motif de cette discordance? Est-ce parti-pris de nous induire en
erreur, arrière-pensée perfide? Est-ce simplement incohérence et
faiblesse, impuissance à se décider, hésitation persistante, susceptible
toutefois de céder à une prompte et vigoureuse pression? «Il y a dans
toute la conduite de la Prusse en général et dans celle que tient
particulièrement le cabinet avec vous, une obscurité, un mystère qu'il
est de votre devoir de pénétrer. Ne négligez aucun moyen pour y
parvenir, mais surtout montrez bien qu'on espérerait vainement de nous
abuser et que ce ne sont point des discours, des manifestations qu'on
demande, mais des faits positifs, un désarmement complet, absolu, sans
modifications ni réserves[323].» Si M. de Saint-Marsan obtient ce
résultat, il aura rendu à son maître un signalé service: s'il acquiert
la conviction que la cour de Berlin est systématiquement de mauvaise
foi, au moins l'Empereur saura-t-il à quoi s'en tenir, et la Prusse
subira le sort qu'elle se sera préparé. Mais surtout que notre ministre
cherche et saisisse la réalité sous de vains simulacres, qu'il ne
craigne point de se montrer trop soupçonneux, trop défiant: un nouvel
excès d'optimisme engagerait gravement sa responsabilité, en
compromettant des intérêts essentiels.
[Note 323: Maret à Saint-Marsan, 13 octobre.]
Aiguillonné par ces avertissements et ces reproches, ébranlé dans sa
confiance par d'irrécusables indices, Saint-Marsan se remet en activité.
Il s'est juré de ne plus discontinuer ses réquisitions jusqu'à ce que le
cabinet prussien se soit mis en règle, de ne lui laisser ni trêve ni
repos. Alors commence pour la Prusse un supplice sans nom. Attendant de
jour en jour une lettre de Scharnhorst et un engagement d'Alexandre,
elle ne se résigne pas encore à nous céder franchement, tout en trouvant
que la Russie met bien du temps à se décider et la laisse cruellement à
la gueule du lion. D'autre part, serrée de plus près par nos exigences
et prise à la gorge, elle se débat lamentablement sous l'étreinte: elle
cherche à se dégager en balbutiant des excuses, en alléguant de faux
prétextes, en épuisant toutes les formes et toutes les variétés du
mensonge.
Hardenberg vient dire à Saint-Marsan que le Roi est plus décidé que
jamais à éloigner les ouvriers des forteresses: seulement, il répugne à
priver brusquement de tout travail ces masses d'hommes, arrachées à
leurs occupations habituelles, et craint de les jeter à la misère: en
monarque philanthrope, il voudrait les employer aux travaux de la paix,
à de grands ouvrages d'utilité publique: il songe à leur faire réparer
les chaussées, construire des ponts et creuser des canaux: c'est un
nouveau moyen de les tenir rassemblés et disponibles[324]. Saint-Marsan
répond que ses instructions ne lui permettent pas de «concéder un seul
travailleur», que les ouvriers doivent être renvoyés jusqu'au dernier.
[Note 324: Saint-Marsan à Davout, 4 octobre 1811. Archives des
affaires étrangères, volume cité.]
Hardenberg n'insiste pas et change de système. Pour pallier les
infractions commises à Colberg, il rejette la faute sur le général
Blücher, qui commande dans cette place et n'en fait qu'à sa tête; «ce
vieil enragé» a continué les travaux malgré la défense formelle du Roi,
sacrifiant son devoir à ses passions; mais on l'a relevé de ses
fonctions et mandé à Berlin, où il sera sévèrement admonesté.
Saint-Marsan s'applaudit de voir mettre à bas un de nos adversaires
implacables: l'Empereur lui-même enregistre avec quelque satisfaction le
rappel de Blücher: mais qu'apprend-il bientôt? Suivant les avis que
fournit au duc de Bassano sa police particulière, la disgrâce de Blücher
n'est que de pure apparence. À son arrivée dans la capitale, le Roi l'a
parfaitement accueilli et l'a invité plusieurs fois à diner: on laisse
la populace organiser en sa faveur des manifestations scandaleuses;
quand il a paru «sous les Tilleuls» et s'est montré sur cette promenade
chère aux Berlinois, il a été accueilli par des bravos, des
acclamations, sous l'oeil complaisant de la police: tout ceci n'est sans
doute que le prélude de sa rentrée en scène, de sa promotion à un
commandement supérieur. Et Napoléon fulmine le billet suivant, daté de
Düsseldorf et adressé au duc de Bassano: «Écrivez au comte Saint-Marsan
qu'il doit empêcher le général Blücher d'être employé, et qu'il ne faut
pas, puisqu'on nous a donné cette raison, le justifier ensuite et
montrer par là de la mauvaise foi[325].» En vain Saint-Marsan
explique-t-il que les renseignements fournis au duc sont fort exagérés,
que Blücher a dîné une seule fois chez le Roi, que l'ovation sous les
Tilleuls s'est réduite au salut réglementaire de quelques officiers, que
le général se montre peu et passe ses journées au Casino à jouer au
whist et à jouer petit jeu[326], Napoléon n'en persiste pas moins et
avec toute raison à se défier de la Prusse et de ses hypocrites
complaisances.
[Note 325: _Corresp_., 18234.]
[Note 326: Saint-Marsan à Maret, 10 novembre. STERN, 369.]
Il vient d'apprendre, à la vérité, que les travaux ont réellement cessé
sur plusieurs points: les ouvriers ont quitté les chantiers, mais nul ne
les a vus rentrer dans leurs foyers. Que sont-ils devenus? Un de nos
consuls, celui de Stettin, fournit le mot de l'énigme: il a découvert
que les ouvriers éloignés de Colberg, au lieu d'être renvoyés chez eux,
ont été simplement disséminés dans un rayon de quelques milles autour de
la ville: là, on les tient cantonnés dans les villages, dissimulés dans
les bois, tout prêts à se réunir de nouveau: «Ainsi, d'un coup de
sifflet, le gouvernement prussien est encore le maître d'avoir à Colberg
le même nombre d'hommes qu'auparavant[327].» Comme d'autres
renseignements ne sont ni moins précis ni moins accusateurs, comme il en
est aussi de plus vagues et même de contradictoires, Napoléon veut en
avoir le coeur net, pouvoir condamner la Prusse en pleine connaissance
de cause, s'il la trouve en faute: il fait demander par Saint-Marsan que
le secrétaire de notre légation, M. Lefebvre, soit autorisé à parcourir
toutes les provinces et à visiter toutes les places, à voir de ses yeux
ce qui s'y passe.
[Note 327: Rapport du 20 octobre, archives des affaires étrangères,
volume cité. Cf. DUNCKER, 392.]
Devant ce comble d'exigence, Frédéric-Guillaume eut un mouvement de
révolte. Il tressaillit sous l'outrage et se retrouva pour quelques
heures une âme de roi: se prêter à la vérification demandée, c'était
admettre que l'on pût révoquer en doute sa parole de Hohenzollern et le
soupçonner de parjure: plutôt mourir que d'accepter cette honte! Il
déclara qu'il ne voulait point se dégrader aux yeux de son peuple, aux
yeux de ses troupes, et Hardenberg notifia ce refus par un billet assez
sec[328].
[Note 328: Archives des affaires étrangères, volume cité.]
La nuit passa ensuite sur ce coup de tête, avec son cortège de
réflexions sinistres: le Roi sentait peser sur lui l'armée de Davout:
autour de lui, il apercevait la meute de nos alliés, prêts à la curée:
dans huit jours, s'il résistait, les sonneries françaises retentiraient
à son oreille, et les canons ennemis rouleraient lourdement sur le pavé
de sa capitale. Hardenberg, moins fier encore que lui et plus faux, le
conjura de plier une fois de plus, pour mieux se redresser ensuite; et
le misérable monarque céda, s'humilia, vint à résipiscence. M. Lefebvre
reçut licence d'aller où il voudrait, avec des passeports prussiens,
sous couleur d'inspecter nos consulats; on prit seulement de sournoises
précautions pour lui laisser voir le moins de choses possible, en ayant
l'air de tout lui montrer. Hardenberg redemanda piteusement à
Saint-Marsan son billet et le pria de taire à l'Empereur sa velléité de
désobéissance[329].
[Note 329: Saint-Marsan à Maret, dépêche du 20 octobre, lettre
confidentielle du 23.]
Tandis que le commissaire français commençait sa tournée,
Frédéric-Guillaume errait entre Charlottenbourg et Potsdam, tournant
autour de sa capitale ou piétinant sur place, dévorant ses humiliations,
abreuvé de dégoûts et rongé d'impatience. Hardenberg écrivait à
Pétersbourg, demandant, implorant, réclamant une réponse: pour Dieu, que
l'on consente enfin à parler, à faire connaître si la Prusse peut
compter sur l'entrée des Russes en Allemagne; au contraire, le Roi
doit-il se considérer comme délaissé et s'asservir à des nécessités
cruelles? Quelle que soit la décision à prendre, elle ne saurait tarder
davantage: la Prusse se meurt d'anxiété: «l'incertitude nous tue[330]».
[Note 330: DUNCKER, 391.]
Ce qui ajoutait aux complications et aux périls de l'heure présente,
c'était que Napoléon, afin de mieux éprouver la Prusse et de voir plus
clair dans son coeur, avait enfin expédié à Saint-Marsan les pouvoirs
nécessaires pour traiter de l'alliance: son système consistait toujours
à tranquilliser d'une part, tandis qu'il menaçait de l'autre. Le
ministère prussien était intimement résolu à ne point s'engager avec
nous, tant qu'il lui resterait espoir de signer le pacte en préparation
avec Alexandre. Mais comment éluder nos offres, après les avoir
sollicitées à genoux? comment traîner en longueur une négociation si
ardemment réclamée, sans se condamner soi-même et se convaincre
d'imposture?
À l'annonce des pouvoirs, Hardenberg se fit un masque d'homme satisfait:
enfin, disait-il, l'Empereur consentait à accepter la Prusse pour alliée
et à la tirer d'inquiétude: et l'air de soulagement avec lequel il
prononçait ces paroles, son visage épanoui, son gros rire, contrastaient
avec l'humeur sombre des jours précédents: son contentement allait
jusqu'à «l'hilarité[331]». Le 29 octobre, Goltz et lui se réunirent en
conférence avec Saint-Marsan pour écouter les propositions de la France.
Napoléon offrait à la Prusse de l'admettre dans la ligue du Rhin ou de
signer avec elle une alliance particulière: on y joindrait très
secrètement une convention pour le cas de guerre avec la Russie, et déjà
le cabinet français en traçait les principales lignes. Tout le
territoire prussien serait ouvert à nos troupes et pris par elles en
dépôt, à l'exception de la Silésie, où le Roi pourrait se retirer: ses
troupes disparaîtraient des espaces occupés et se laisseraient consigner
dans deux ou trois places: le contingent auxiliaire serait fixé à vingt
mille hommes, que Napoléon emploierait à sa guise[332].
[Note 331: Saint-Marsan à Maret, 27 octobre.]
[Note 332: Instructions générales et particulières pour le comte de
Saint-Marsan, en date du 22 octobre 1811, publiées par STERN, 350-366.]
Ces conditions furent transmises au Roi, qui ne les jugea pas absolument
inacceptables: il s'était attendu à pis, et dès lors l'idée de subir
l'alliance française lui fit un peu moins horreur. Mais Scharnhorst
annonçait enfin des résultats et prévenait en même temps de son retour
imminent. On résolut de l'attendre pour se décider. Sous divers
prétextes, les conférences avec Saint-Marsan furent suspendues: on gagna
successivement quatre jours, puis deux, vingt-quatre heures enfin.
Pendant ce temps, Scharnhorst se rapprochait de la capitale, s'y faisait
précéder par un rapport et par le texte d'une convention qu'il avait
conclue avec le Tsar sous réserve de la ratification royale, arrivait
enfin lui-même pour rendre compte de sa mission: dans l'acte qu'il avait
signé, dans ses écrits, dans ses paroles, le Roi allait-il trouver une
indication déterminante, une règle et une sûreté pour l'avenir?