Cette préparation lente et méthodique frappait moins les regards que le
fiévreux travail de la période précédente. En Allemagne, en Autriche, en
Pologne même, dans tous les pays qui avaient craint de devenir le
théâtre et l'enjeu de la lutte, on crut que décidément la guerre
s'éloignait. Dans les chancelleries, dans le conseil des souverains, à
l'affolement produit par l'imminence de la crise et l'embarras des
résolutions à prendre, succédait un calme relatif. La politique chômait;
la diplomatie prenait ses vacances: le grand monde se répandait dans les
villes d'eaux de la Bohême, pour y jouir des splendeurs d'un merveilleux
été. Il n'était pas jusqu'aux Russes de Vienne, jusqu'à ces infatigables
artisans de discorde qui ne parussent désespérer d'une rupture
immédiate. Après avoir pendant tout le printemps poussé furieusement à
la guerre et cherché à y entraîner l'Autriche, ils quittaient
momentanément la place et s'en allaient, suivant le mot de notre
ambassadeur, «noyer leur amertume dans les eaux de Baden, de Carlsbad et
de Toeplitz[245]». Mais ce déplacement ne suspendait pas leur activité;
il leur permettait au contraire, à l'aide de nombreux renforts arrivés
de Russie et d'auxiliaires trouvés sur place, de renouveler leur guerre
de partisans, d'ouvrir une campagne d'été, propre à réveiller et à
nourrir le mécontentement de l'Empereur.
[Note 245: Otto à Maret, 1er juin 1811.]
La Bohême se trouvait sur le chemin de toutes les nouvelles et de toutes
les intrigues. Depuis le mariage de Marie-Louise, la partie
intransigeante de la noblesse autrichienne avait émigré à Prague: elle
avait fait de cette ville son refuge et son retranchement. Puis, les
agents secrets que l'Angleterre versait continuellement sur l'Europe,
après avoir atterri en Suède, après s'être faufilés en Prusse,
cheminaient à travers la Saxe et la Bohême pour gagner Vienne, où ils
allaient travailler la société et pervertir l'opinion: avant de pousser
jusqu'à ce terme de leur voyage, ils prenaient langue à Carlsbad ou à
Toeplitz. C'était là aussi qu'affluaient des divers pays germaniques,
comme en un point central, comme en un parloir périodiquement ouvert,
les émissaires du _Tugendbund_, les dépositaires du secret patriotique,
les membres de ces mystérieuses confréries qui composaient en Allemagne,
parmi l'affaissement de tous les pouvoirs constitués, la seule force
active et belligérante.
Nos représentants en Autriche et en Saxe, observateurs désignés,
traçaient alors un tableau assez piquant des stations thermales de la
Bohême, de ces rendez-vous d'élégance et d'intrigue, où l'opposition
contre nous prenait toutes les formes, depuis les plus violentes
jusqu'aux plus puériles, et s'amusait de satisfactions sentimentales, en
attendant mieux: «Depuis la fâcheuse aventure de Schill, écrivait un
agent de surveillance, les chevaliers et chevalières _de la Vertu_ ont
continué à travailler à la restauration de l'antique Germanie; et comme
rien ne doit être négligé pour faire le bien, ils ont envoyé dans les
diverses parties de l'Allemagne des missionnaires habiles qui, tantôt
par leur éloquence, tantôt par des ouvrages mystiques, s'efforcent de
faire germer les graines répandues pendant la dernière guerre. Les dames
mêmes se chargent de ces missions honorables, et la comtesse de Recke
s'est acheminée à Carlsbad pour y présider le _club de la Vertu_ et
relever la colonne d'Arminius. Les membres de cette société se
reconnaissent par des signes convenus, et ont, principalement dans le
Nord, des moyens de communication. Pour conserver les formes antiques de
son pays, Mme de Recke est accompagnée d'un _barde_, qui, suivant le
sentiment unanime du club, est l'homme le plus éloquent et le plus grand
poète de son siècle. Issu de la colonie française de Berlin, il n'a
contre lui que son nom; il s'appelle _Didier_, ci-devant chanoine de
Magdebourg. Le génie fécond de ce nouveau Tyrtée enchante, transporte et
enivre tous ceux qui ont la permission d'assister aux séances.
«Des odes, des apologues, des chants de guerre varient les plaisirs des
auditeurs. Pour donner une juste idée de la finesse de ses allusions, on
se borne à citer ici la fable du _Tigre_, où, après mille incidents plus
ingénieux les uns que les autres, le tigre finit par manger le lion,
l'éléphant, les léopards et les ours. L'auteur fait entendre que ce
tigre n'est autre chose que l'empereur Napoléon lui-même. Communément la
séance se termine par un chant de guerre de la composition de M. le
chanoine. La dernière ode, le martyre de la bienheureuse reine de
Prusse, ayant été applaudie avec extase, il s'est écrié: «Que ne puis-je
la chanter à la tête de deux cent mille hommes!» Mme de Recke a une
telle horreur de tout ce qui est français, qu'elle a fait voeu, dit-on,
de ne plus parler notre langue[246].»
[Note 246: Archives des affaires étrangères, correspondance de
Vienne, 390.]
Autour de ce singulier cénacle se groupaient des officiers prussiens,
«prêts à tout sacrifier aux mânes de leur reine», «des mouchards
anglais», des émigrés français, d'anciens chefs de chouans, tous
s'animant les uns les autres, chuchotant et gesticulant, s'insurgeant en
paroles contre le «puissant dominateur de l'Europe». Leur horreur de la
France était telle que la venue annoncée d'un de nos diplomates, du
respectable baron de Bourgoing, ministre impérial à Dresde, faisait
s'envoler toute une partie de cette bande, comme à l'approche d'un
pestiféré. La présence d'un de nos officiers provoquait des
manifestations scandaleuses: «Sa décoration de la Légion d'honneur
donnait des vapeurs aux femmes qui se vantaient d'avoir montré du
caractère, c'est-à-dire d'avoir été à son égard aussi grossières qu'il
est possible[247].» Dans ce milieu où bouillonnaient tant de passions,
on juge si l'arrivée du comte Razoumowski, chef de la faction russe à
Vienne, fit sensation, lorsqu'il parut avec ses amis comme un général au
milieu de ses troupes, plein d'audace et de jactance, se donnant pour
mission de coaliser tous les mécontentements et de les mener haut la
main à une action commune.
[Note 247: Otto à Maret, 3 août 1811.]
Il arriva avec une suite et un équipage de souverain, s'établit à
Franzbrunn, près d'Egra, poste dominant d'où il surveillerait toutes les
stations de la Bohême et centraliserait les intrigues[248]. Ses
opérations commencèrent aussitôt, régulièrement organisées. Tout un
personnel d'agents secondaires travaillait sous ses ordres; il eut ses
employés, ses bureaux: deux secrétaires à cheval étaient occupés
journellement à porter sa volumineuse correspondance; dans chacun des
«bains» du voisinage, il avait établi un homme à lui, un distributeur de
paroles, et aucun voyageur ne quittait la Bohême sans rapporter dans son
pays ce mot d'ordre: agir sur les gouvernements par l'opinion et les
disposer à de prochaines prises d'armes, «la guerre contre la France
devant être l'état habituel de tout gouvernement bien ordonné[249]». Des
princes et princesses de sang royal, des souverains en disponibilité, ne
dédaignaient point d'assister Razoumowski dans son oeuvre de propagande
fanatique. Ses principaux coadjuteurs étaient l'électeur de Hesse,
dépossédé de ses États et réfugié en Bohême, le prince Ferdinand de
Prusse, et les jeunes duchesses de Courlande, qui savaient «allier avec
beaucoup d'abandon la galanterie à la politique[250]».
[Note 248: Il amenait avec lui, ajoute le rapport précité, «deux
secrétaires, quatre cuisiniers, de nombreux domestiques, vingt-deux
chevaux et quatre fourgons chargés d'équipages. Les habitants, peu
habitués à cette magnificence, auraient désiré lui donner une garde
d'honneur; mais, faute de mieux, ils ont placé aux deux portes de sa
maison quatre superbes sentinelles en peinture, dont deux Russes et deux
Cosaques.»]
[Note 249: Otto à Maret, 1er juin]
[Note 250: _Id._, 3 août 1811.]
Pendant quelques semaines, l'audace entreprenante de ces personnages fut
telle que nos agents crurent voir se former à Carlsbad un véritable
congrès de mécontents, d'où pourrait sortir «le feu d'une nouvelle
coalition[251]». Ce qui les rassurait relativement, c'était le manque
d'accord entre les divers groupes d'étrangers. La plupart abhorraient la
France, mais tous se détestaient entre eux. Les Prussiens méprisaient
les Saxons; ceux-ci faisaient bande à part, se distinguaient par leur
tiédeur pour la cause commune et échappaient à peu près aux atteintes de
la «fièvre germanique[252]». Les Russes fréquentaient de préférence les
membres de l'aristocratie viennoise, et cet exclusivisme leur faisait
tort auprès des autres Allemands. Néanmoins, leurs exhortations, leurs
pronostics, tenaient en haleine les espérances et les colères,
encourageaient le zèle guerroyant des sociétés secrètes, maintenaient
parmi les peuples d'Allemagne un levain d'agitation et de révolte.
[Note 251: _Id._, 10 juillet.]
[Note 252: _Id._, 3 août.]
À Pétersbourg, les bruits de guerre immédiate s'étaient à peu près
dissipés: la discussion avec la France baissait d'un ton, mais
continuait, s'éternisait, monotone et stérile. C'était toujours de part
et d'autre reprise des mêmes plaintes, répétition des mêmes arguments.
Parfois, on variait, on renforçait un peu les expressions, sans changer
le fond et la substance des raisonnements, et deux grands gouvernements
semblaient se livrer à cet exercice de rhétorique qui consiste à répéter
interminablement les mêmes choses sous des formes différentes. Seul, par
désir de conciliation, Roumiantsof s'efforçait d'introduire dans le
débat quelques éléments nouveaux, cherchait toujours une base d'accord.
Envisageant la question du duché sous un point de vue nouveau, il
laissait entendre à Lauriston que, sans toucher à l'intégrité matérielle
de cet État, on pourrait le transformer et anéantir en lui tout esprit
d'expansion: on pourrait lui enlever son autonomie, son gouvernement et
ses institutions propres, son administration indigène, le dénationaliser
en quelque sorte et le réduire à la condition de simple province
saxonne[253].
[Note 253: Lauriston à Maret, 18 juillet 1811.]
Mais Alexandre ne parlait plus de la Pologne. Il laissait le chancelier
s'épuiser à la recherche de vains expédients et ne le suivait plus dans
cette voie: moins pacifique, plus entier et plus exigeant sous son
masque d'impassible douceur, il s'était juré de ne fermer le conflit
qu'au cas où Napoléon lui accorderait le gage éclatant qu'il avait en
vue. Ce résultat vainement attendu de la mission Tchernitchef, il avait
pensé que le retour du duc de Vicence à Paris et ses instances
pourraient le produire. Après le départ de l'ambassadeur, on l'avait vu
en proie à une impatience et à une émotion mal dissimulées, calculant la
durée du voyage et le temps nécessaire pour le retour d'un courrier,
comptant les jours, presque les heures. Au commencement de juin, il
avait compris que Caulaincourt arrivait à Paris et s'était senti au
moment décisif. Depuis, plusieurs semaines s'étaient écoulées, sans
apporter de réponse satisfaisante, et rapprochant ce silence d'autres
indices, Alexandre l'interprétait comme un refus[254]. Voyant que
Napoléon n'entrait pas dans la voie des concessions caractérisées, il ne
voulait plus traiter, renonçait à présenter des moyens d'apaisement et
de concorde: la démarche à la fois énigmatique et pressante qu'il avait
tentée par l'intermédiaire de Caulaincourt avait épuisé sa bonne
volonté.
[Note 254: Napoléon avait dit à Kourakine «qu'il aurait cédé deux
districts du duché de Varsovie, en donnant une compensation au roi de
Saxe, et même la ville de Dantzick et son territoire, si l'empereur
Alexandre l'eût demandé et n'eût pas fait des armements menaçants».
Alexandre cita ce propos à Lauriston, en ajoutant «que ce _si_ voulait
tout dire et qu'il le comprenait». Lettre particulière de Lauriston à
Maret, 1er juin 1811. D'autre part, _une personne_ haut placée en France
et se disant bien informée faisait avertir par Tchernitchef Sa Majesté
Russe que Napoléon n'avait nul dessein «de se raccommoder sincèrement
avec elle». Rapport du 17 juin, vol. cité, 175. La _personne_ en
question n'était-elle pas celle à qui le Tsar avait fait remettre une
lettre autographe au commencement de l'année?]
Une influence étrangère contribuait à dissiper ses dernières
hésitations. Tous les témoignages de première main s'accordent à
signaler durant cette période la faveur croissante du Suédois Armfeldt
et son rôle dans les événements. Peu à peu, les bienfaits, les
encouragements, les marques d'intérêt venaient le trouver et le
mettaient hors de pair: son crédit tout intime ne laissait plus de place
aux conseils officiels de Roumiantsof et reléguait au second rang
Speranski lui-même.
Le Suédois avait gagné la confiance du maître par l'indépendance même de
ses allures: Alexandre se piquait de détester les flatteurs, et le
meilleur moyen de lui faire agréer un avis était de le lui présenter
avec quelque rudesse; on donnait ainsi à cet autocrate, qui rougissait
de l'être, l'illusion de commander à des hommes libres. Armfeldt lui
parlait haut et ferme: «Très éloigné, dira de lui bientôt un observateur
perspicace[255], de ce caractère et de ce langage serviles qui
caractérisent le peuple esclave, le baron d'Armfeldt a surtout frappé et
conquis l'Empereur par sa franchise et sa hardiesse à lui opposer le
tableau de ce qu'il pouvait être à celui de ce qu'il était.» Avec une
insistance presque cruelle, il faisait sentir au Tsar l'infériorité de
sa position présente, les dégoûts dont Napoléon l'abreuvait,
l'humiliation et le danger de céder toujours, la nécessité de se
reprendre et de résister, sous peine de n'être plus qu'un fantôme
d'empereur: il lui adressa un long mémoire portant cette épigraphe «_To
be or not to be_[256].»
[Note 255: Le comte de Loewenhielm, 5 avril 1812; archives du
royaume de Suède.]
[Note 256: TEGNER, III, 301.]
Sensible à ces âpres mises en demeure, Alexandre s'imprégnait des idées
qu'on lui versait dans l'esprit, mais il les appliquait conformément à
son caractère et à son génie propres, plus portés d'ordinaire aux
ténacités inertes qu'aux brusques initiatives. Il se fixait à une
politique toute de dénégations, à un système évasif et dilatoire, à une
intransigeance voilée, sans se dissimuler qu'il provoquait ainsi et
finirait par s'attirer la guerre. Après s'y être préparé le premier,
après avoir été sur le point de la commencer, après s'être prêté ensuite
à quelques tentatives pour l'éviter, il revenait à y voir, comme au
printemps, le dénouement certain et obligé du conflit, avec cette
différence qu'il entendait désormais se faire attaquer au lieu
d'attaquer, laisser venir à lui l'adversaire, au lieu de le devancer.
En effet, à l'instant même où il cède en politique aux suggestions
belliqueuses d'Armfeldt, il choisit définitivement, comme guide et
conseiller militaire, Pfuhl le temporisateur. Il adopte officiellement
son plan: il prescrit d'organiser des lignes de défense conformément aux
données admises et charge l'Allemand Wolzogen de préparer cette
oeuvre[257]. S'il incline encore à faire précéder le grand recul par une
pointe en Pologne, c'est à seule fin de désorganiser autant que possible
les moyens de l'envahisseur: il ne s'agit plus là que d'une offensive
strictement limitée, destinée à faire commencer de plus loin la retraite
dévastatrice et la résistance fuyante: il s'agit surtout d'une offensive
purement stratégique. Politiquement, Alexandre est résolu à éviter toute
mesure violente, tout éclat, jusqu'à ce que les Français se soient
avancés assez loin en Allemagne, assez près de ses frontières, pour le
mettre en état de légitime défense. Ce qu'il veut avant tout, c'est se
donner aux yeux de l'Europe l'apparence du droit et les dehors de la
longanimité. Tous ses efforts vont tendre à perpétuer le conflit, mais à
le perpétuer sans en avoir l'air, en rejetant sur son rival la
responsabilité et l'odieux de la rupture.
[Note 257: _Mémoires de Wolzogen_, 57. Une note publiée dans la
collection des archives Woronzof, XVI, 390, fixe également au mois de
juin l'adoption du plan défensif. Loewenhielm définira ainsi les
résolutions d'Alexandre: «Ne rien accorder à la France et attirer
l'ennemi dans des lignes de défense établies.» Dépêche du 3 mars 1812,
archives du royaume de Suède. Armfeldt écrivait qu'il espérait bien que
Bonaparte viendrait «donner dans le piège». TEGNER, III, 384.]
Dans ce but, il évite désormais toute allusion au duché de Varsovie;
celant au plus profond de son âme le grief réel, il n'allègue que le
grief apparent, la réunion de l'Oldenbourg, et joue avec un art consommé
de cette affaire, où il a incontestablement le beau rôle et peut se dire
l'offensé. D'un ton triste et doux, il continue à se plaindre de
l'outrage: il réclame vaguement une satisfaction. Si la France le serre
de plus près et le conjure d'énoncer ses désirs, il se borne à demander
la réparation du préjudice causé, la réintégration du duc dans le
patrimoine familial. Lui parle-t-on d'équivalent et de compensation, il
ne dit ni oui ni non: il promet d'expédier à Kourakine les pouvoirs
nécessaires pour conclure un accord et se garde de les envoyer: il se
dit invariablement prêt à terminer l'affaire et n'en fournit jamais les
moyens[258]. En même temps, il a soin d'affirmer très haut, de publier
que la saisie de l'Oldenbourg, si pénible qu'elle lui ait été, ne
constitue pas à ses yeux un _casus belli_, qu'il ne revendiquera jamais
les armes à la main les droits de sa maison. Par conséquent, si Napoléon
renforce ses effectifs, glisse de nouvelles troupes en Allemagne,
prépare ses instruments d'agression, c'est sans cause valable, c'est par
pur délire d'ambition et d'orgueil, c'est pour soumettre au joug un
empire qui ne demande qu'à vivre en paix avec lui et à demeurer son
allié.
[Note 258: Correspondance de Lauriston, juillet et août 1811.]
En prenant cette attitude, le Tsar gagnait aussi l'avantage de pouvoir
éconduire les puissances intéressées à empêcher le conflit et à proposer
leur entremise pacificatrice, car, ne voulant pas d'accord, il ne
voulait point de médiateur. Lorsque tour à tour la Prusse et l'Autriche,
sortant d'une quiétude momentanée et reprenant l'alarme, le conjurent
d'accepter leurs offices, il feint l'étonnement: il ne sait de quoi on
lui parle: qu'est-il besoin de conciliateurs, puisqu'il n'est pas
question de guerre? «Sa Majesté Impériale,--fait-il écrire à Vienne,--a
cru d'autant plus devoir décliner l'intervention d'une puissance tierce
qu'en l'acceptant elle aurait nécessairement fait supposer un état de
mésintelligence entre les cours de Pétersbourg et des Tuileries,
mésintelligence qui n'existe pas, puisque Sa Majesté Impériale persiste
invariablement dans ses anciens sentiments et ses relations politiques
avec la France, qui de son côté ne cesse de lui donner l'assurance de
son amitié[259].»
[Note 259: Dépêche à Stackelberg, 27 octobre 1811. Archives de
Saint-Pétersbourg.]
Cependant, le litige discrètement entretenu fournira motif au Tsar pour
fermer les yeux de plus en plus sur la contrebande et rouvrir finalement
ses ports au commerce régulier de l'Angleterre: c'est l'une de ses
grandes raisons pour se soustraire à un arrangement qui l'emprisonnerait
à nouveau dans l'alliance[260]. Si Napoléon supporte ce détachement plus
complet et, voyant que les Russes ne bougent de leurs positions
défensives, arrête lui-même et rappelle ses armées, Alexandre ne l'ira
pas chercher: mais il est infiniment plus probable que le conquérant
poussera à bout ses projets destructeurs, commencera la guerre et
l'invasion. Cette guerre, Alexandre l'acceptera alors avec une
tranquille vaillance, résolu à la faire acharnée, terrible, éternelle,
en s'aidant du climat et de la nature, et il se dit qu'il aura
préalablement remporté un grand avantage moral et gagné son procès
devant l'opinion européenne. Son calcul était juste, puisque son jeu
subtil et patient, sans faire illusion totalement aux contemporains, a
trompé pendant quatre-vingts ans la postérité et l'histoire.
[Note 260: Nous en trouverons plus loin l'aveu dans sa bouche même.]
Il ne trompa pas Napoléon. En voyant la Russie se dérober à toute
explication, l'Empereur en conclut qu'elle ne voulait point
d'accommodement, parce qu'elle désespérait d'obtenir l'objet réel de ses
convoitises. Ainsi, il a vu clair, il a deviné juste: comme compensation
à l'Oldenbourg, on tenait à obtenir une fraction du duché et on n'admet
pas autre chose. Ce qu'on attendait de lui, c'était qu'il livrât sa
première ligne de défense, qu'il frappât lui-même ce peuple polonais
dont il avait éprouvé le dévouement, qu'il lui infligeât une nouvelle
mutilation. L'an passé, en lui proposant le fameux traité, on ne lui
avait demandé que de ratifier le partage: on voudrait aujourd'hui le lui
faire recommencer, et cette prétention le courrouce. En même temps, les
nouvelles du Nord lui apprennent qu'avec la belle saison le commerce
anglais dans la Baltique, à peine déguisé sous pavillon américain,
reprend sur des proportions infiniment accrues. Les navires fraudeurs ne
se bornent plus à se glisser un à un et subrepticement à Riga ou à
Pétersbourg: ce sont de véritables flottes marchandes, des convois de
cent cinquante bâtiments à la fois, qui abordent aux ports de Russie: on
les y reçoit impudemment, on les laisse déverser sur le littoral
d'opulentes cargaisons, et ce trafic, en permettant à l'Angleterre
d'écouler une partie des produits qui l'encombrent et l'oppressent,
l'empêche de périr de surabondance et de pléthore[261]. Voilà donc à
quoi tendaient les prétendues alarmes de la Russie, ses terreurs
simulées, ses plaintes, les querelles qu'elle nous cherchait: en
admettant qu'elle n'ait pas eu l'intention formelle de faire la guerre,
elle voulait se ménager un prétexte pour reprendre avec les Anglais des
relations profitables, tout en nous arrachant une concession humiliante
et funeste. Son jeu est clair désormais, «son système se déroule[262]»,
et ces constatations achèvent de décider l'Empereur. Cédant à une
brusque colère, obéissant aussi à une pensée politique et au désir de se
rallier l'opinion, il éprouve le besoin de dénoncer publiquement ses
griefs, de démasquer aux yeux de toute l'Europe les intentions
d'Alexandre, de proclamer que les Russes veulent un lambeau de la
Pologne et ne l'obtiendront jamais.
[Note 261: _Corresp._, 18082.]
[Note 262: _Id._ Cette idée ressort en outre très clairement de la
dépêche de Maret à Lauriston en date du 30 août 1811 et de sa lettre
confidentielle du 19 novembre.]
L'occasion lui en fut fournie le 15 août, jour de sa fête. Chaque année,
il faisait célébrer cette date par des réjouissances populaires et par
la tenue aux Tuileries d'une grande assemblée. Le cérémonial habituel du
dimanche s'observait en cette occasion avec un surcroît de solennité, et
l'Empereur présidait en personne à ces représentations grandioses, qu'il
machinait comme des scènes d'opéra, avec cortège, défilé, figurations
somptueuses, et qui remettaient périodiquement sous les yeux du public
l'apothéose de sa puissance. C'était une série de spectacles
magnifiquement et ponctuellement réglés: à l'heure de la messe, la
sortie des grands appartements, l'apparition successive des pages, aides
et maîtres des cérémonies, écuyers, préfet du palais et chambellans, de
l'aide de camp de service, des cinq grands officiers de la couronne, de
l'Empereur enfin, suivi du grand aumônier, des princes et colonels
généraux: c'était l'Impératrice s'acheminant de son côté avec les
princesses et tous ses services; parfois, la conjonction des deux
cortèges, leur déploiement sur le grand escalier, la traversée lente des
salons et des galeries, l'arrivée à la chapelle, où le peuple était
admis à contempler Leurs Majestés: sur les divers points du parcours,
des détachements de la garde échelonnés, des grenadiers présentant les
armes, des tambours battant aux champs, des rangées d'uniformes et de
costumes de cour se détachant sur le décor luxueux des appartements, sur
les ors et les marbres, sur la pourpre des tentures: l'appareil le plus
propre à frapper les yeux, à émouvoir les esprits, à rehausser de faste
et de splendeur le culte tout viril qui se rendait au souverain[263].
Après la messe, il y avait souvent parade militaire dans la cour du
château: avant ou après la messe, il y avait invariablement audience
dans les grands appartements et réception du corps diplomatique. Les
ambassadeurs et ministres étrangers étaient introduits dans la salle du
Trône; eux seuls avaient droit d'y venir, avec les ministres secrétaires
d'État, avec un certain nombre de privilégiés, et c'était dans cette
partie du château auguste entre toutes que Napoléon, après s'être montré
à eux dans l'environnement de sa pompe impériale, accueillait leurs
hommages.
[Note 263: Voy. le tableau si frappant et d'une si rigoureuse
exactitude que M. Frédéric Masson a tracé de ces scènes dans un article
de la _Vie contemporaine_, 1er février 1894.]
Le 15 août 1811, l'audience diplomatique eut lieu avant la messe. À
midi, tandis qu'au dehors des salves d'artillerie signalaient la
solennité du jour, l'Empereur fit son entrée dans la salle et prit place
sur le trône. Successivement, les princes grands dignitaires, les
cardinaux et les ministres, les grands officiers de l'Empire, les grands
aigles de la Légion d'honneur et autres dignitaires furent admis à lui
présenter leurs voeux[264]. Après eux, le corps diplomatique parut,
précédé par un maître et un aide des cérémonies, introduit par le grand
chambellan. Il se déploya en cercle autour du trône, ses membres se
plaçant par ordre d'ancienneté dans leur poste. Le prince Kourakine
figurait à son rang, moins mal portant qu'à l'ordinaire, resplendissant
comme un soleil dans ses habits constellés de décorations et de
pierreries, formant groupe avec le prince de Schwartzenberg et
l'ambassadeur d'Espagne.
[Note 264: _Moniteur_ du 17 août.]
L'Empereur descendit du trône. Lentement et par deux fois, il fit le
tour du cercle, s'arrêtant çà et là pour jeter un mot, une question,
pour se faire nommer les étrangers qui avaient sollicité l'honneur de
l'approcher: ce jour-là, la liste des présentations comprenait, avec un
général bavarois et un colonel suisse, trois «citoyens des
États-Unis[265]». Ces diverses opérations prirent un certain temps. Dans
la salle, la chaleur était étouffante: par cette radieuse journée
d'août, une lumière blanche et crue tombait des hautes fenêtres, faisait
flamber d'un éclat aveuglant les broderies massives des uniformes,
ajoutait au malaise que causaient à chacun la longueur de la séance, la
foule et la presse, l'angoisse de la comparution devant l'arbitre de
toutes les destinées, devant le maître et le juge. Quand les formalités
d'usage eurent été entièrement accomplies, il parut que le cercle
touchait à sa fin: une grande partie de l'assemblée s'était écoulée déjà
dans les salons voisins: il ne restait dans la salle du Trône, avec le
corps diplomatique, que quelques ministres et «cordons rouges»; on
attendait le moment où l'Empereur allait faire prévenir l'Impératrice et
se rendre à la chapelle, pour entendre la messe et le chant du _Te
Deum_, lorsqu'on le vit se rapprocher du groupe dont faisait partie
Kourakine[266].
[Note 265: _Id._]
[Note 266: Les éléments du récit qui suit ont été puisés à
différentes sources: lettre de Maret à Lauriston, 25 août 1811; pièces
conservées aux archives des affaires étrangères (Russie, 153), sous le
titre: _Relation tirée des notes de l'ambassadeur d'Autriche_ et
_Rapport d'un ministre d'un prince de la Confédération_; extraits du
rapport de Kourakine, cités par Bogdanovitch, I, p. 31 et suiv.; rapport
du ministre prussien Krusemarck, analysé et publié en partie par
Duncker, 374-375, d'après les archives de Berlin. Tous ces documents
concordent sur les points essentiels.]
«Vous nous avez donné des nouvelles, prince», dit-il d'un air avenant.
Il s'agissait de bulletins récemment communiqués par l'ambassade russe
et portant avis d'une rencontre en Orient, aux environs de Rouchtchouk,
entre les troupes que la Russie avait laissées sur le Danube, sous le
commandement de Kutusof, et l'armée ottomane. L'affaire avait été chaude
et indécise: les deux partis s'attribuaient la victoire. Kourakine vanta
la valeur de ses compatriotes: Napoléon rendit hommage à ces braves
gens, mais fit observer que les Russes n'en avaient pas moins été forcés
d'évacuer Rouchtchouk, leur tête de pont au delà du Danube, et qu'ils
avaient ainsi perdu la ligne du fleuve. En effet, suivant lui, on ne
pouvait se servir défensivement d'un fleuve qu'à la condition de se
garder le moyen d'opérer sur les deux rives: à Essling, il s'était
estimé vainqueur parce qu'il avait conservé Lobau, qui lui donnait accès
sur la rive gauche et prise sur l'armée autrichienne. Il développa ce
thème avec abondance, avec sa maîtrise habituelle, et fit, devant ses
auditeurs émerveillés, tout un cours de tactique.
Renonçant à lui disputer l'avantage sur ce terrain, Kourakine convint
que les Russes avaient dû reculer, faute d'effectifs suffisants pour
maintenir leur position, et il attribua cette pénurie d'hommes à un
manque d'argent, qui avait obligé le Tsar à rappeler dans l'intérieur
de ses États une partie des troupes employées contre la Turquie. C'était
là que l'attendait l'Empereur, qui lui dit aussitôt, avec une bonhomie
narquoise: «Mon cher ami, si vous me parlez officiellement, je dois
faire semblant de vous croire ou ne pas vous répondre du tout: mais si
nous parlons confidentiellement, je vous dirai que vous avez été battus,
que vous l'avez été parce que vous manquiez de troupes, et que vous en
manquiez parce que vous avez envoyé cinq divisions de l'armée du Danube
à celle de Pologne, et cela, non par embarras de vos finances, qui s'en
seraient mieux trouvées de nourrir ces troupes aux dépens de l'ennemi,
mais pour me menacer.»
Les mouvements opérés par les Russes en avant de Varsovie devinrent
alors le sujet de la conversation. Avec vivacité, Napoléon fit sentir
que ces marches précipitées l'avaient d'autant plus ému qu'elles lui
avaient paru inexplicables: «Je suis comme l'homme de la nature, dit-il,
ce que je ne comprends pas excite ma défiance.» Il s'est donc vu dans
l'obligation de se mettre lui-même sur ses gardes; des deux côtés, on
s'est piqué, on s'est armé, on s'est livré à de vastes déplacements de
troupes qui continuent encore, et voilà les deux nations sur pied, en
face l'une de l'autre, prêtes à s'entr'égorger, sans s'être jamais dit
pourquoi.
En effet, à qui fera-t-on croire que l'Oldenbourg soit le vrai motif de
la querelle? Entre grandes puissances, on ne se bat pas pour
l'Oldenbourg. D'ailleurs, la France a offert une indemnité; elle l'a
offerte «entière et complète», elle a réitéré à dix reprises ses
propositions, sans obtenir de réponse. Il y a donc autre chose: il y a
chez les Russes une arrière-pensée, et brusquement, violemment, Napoléon
tire le voile, met à découvert le fond mystérieux du litige. Il dit: «Je
ne suis pas assez bête pour croire que ce soit l'Oldenbourg qui vous
occupe: je vois clairement qu'il s'agit de la Pologne. Vous me supposez
des projets en faveur de la Pologne; moi, je commence à croire que c'est
vous qui voulez vous en emparer, pensant peut-être qu'il n'y a pas
d'autre moyen d'assurer de ce côté vos frontières.» Mais il importe
qu'à cet égard toute illusion cesse, que la Russie sache à quoi s'en
tenir, et ici l'Empereur s'anime terriblement. «Ne vous flattez pas»,
s'écrie-t-il, «que je dédommage jamais le duc du côté de Varsovie. Non,
quand même vos armées camperaient sur les hauteurs de Montmartre, je ne
céderai pas un pouce du territoire varsovien: j'en ai garanti
l'intégrité. Demandez un dédommagement pour l'Oldenbourg, mais ne
demandez pas cent mille âmes pour cinquante mille, et surtout ne
demandez rien du grand-duché. Vous n'en aurez pas un village, vous n'en
aurez pas un moulin. Je ne pense pas à reconstituer la Pologne;
l'intérêt de mes peuples n'est pas lié à ce pays. Mais si vous me forcez
à la guerre, je me servirai de la Pologne comme d'un moyen contre vous.
Je vous déclare que je ne veux pas la guerre et que je ne vous la ferai
pas cette année, à moins que vous ne m'attaquiez. Je n'ai pas de goût à
faire la guerre dans le Nord; mais si la crise n'est point passée au
mois de novembre, je lèverai cent vingt mille hommes de plus: je
continuerai ainsi deux ou trois ans, et si je vois que ce système est
plus fatigant que la guerre, je vous la ferai... et vous perdrez toutes
vos provinces polonaises.»
Ainsi, en s'acharnant à une prétention inadmissible, la Russie s'expose
à une lutte aussi désastreuse que celles où ont succombé la Prusse et
l'Autriche: faut-il donc que le même esprit d'aveuglement et de vertige
s'empare successivement de tous les États et les entraîne aux abîmes?
«Car», poursuit l'Empereur en changeant subitement de ton et en
affectant une modestie pleine d'impertinence, «soit bonheur, soit
bravoure de mes troupes, soit parce que j'entends un peu le métier, j'ai
toujours eu des succès, et j'espère en avoir encore, si vous me forcez à
la guerre.»--«Vous savez», ajoute-t-il, «que j'ai de l'argent et des
hommes.» Et aussitôt des visions à faire frémir, une fantasmagorie de
chiffres, un concours prodigieux d'armées s'évoquent à sa voix: «Vous
savez que j'ai huit cent mille hommes, que chaque année met à ma
disposition 250,000 conscrits, et que je puis par conséquent augmenter
mon armée en trois ans de sept cent mille hommes qui suffiront pour
continuer la guerre en Espagne et pour vous la faire. Je ne sais pas si
je vous battrai, mais nous nous battrons. Vous comptez sur des alliés:
où sont-ils? Est-ce l'Autriche, à qui vous avez ravi trois cent mille
âmes en Galicie? Est-ce la Prusse? La Prusse se souviendra qu'à Tilsit
l'empereur Alexandre, son bon allié, lui a enlevé le district de
Bialystock. Est-ce la Suède? Elle se souviendra que vous l'avez à moitié
détruite en lui prenant la Finlande. Tous ces griefs ne sauraient
s'oublier: toutes ces injures se payent: vous aurez le continent contre
vous.»
Devant ce débordement d'effrayantes paroles, Kourakine restait
interloqué, douloureusement ému de cette prise à partie qui le mettait
en cause et en spectacle. Il s'essayait pourtant à remplir son devoir, à
défendre de son mieux son pays et son maître. Mais comment parler devant
un prince qui transformait toute conversation en monologue? On voyait
l'ambassadeur s'épuiser en vains efforts pour placer quelques mots: on
le vit pendant près d'un quart d'heure rester la bouche ouverte, sans
que l'intarissable verve de son interlocuteur lui permît de commencer la
phrase qu'il avait sur les lèvres[267].
[Note 267: _Documents inédits_.]
À la fin, il profita d'un moment où Napoléon reprenait haleine pour
sortir de cette position ridicule, pour affirmer que l'empereur de
Russie restait «l'allié le plus fidèle de la France et même l'ami de son
souverain».--«C'est le même langage», interrompit Napoléon, «que vous
tenez à Pétersbourg à mon ambassadeur; mais que me servent des paroles
que les faits démentent et que vous démentez vous-même par la
protestation contre l'incorporation de l'Oldenbourg?»--«Est-ce donc»,
continua-t-il, «pour plaire aux Anglais que vous l'avez faite?» Et il
montra au loin l'Angleterre dominant l'horizon, tenant le fil de toutes
les intrigues, tirant et ramenant à elle la Russie. À l'appui de ce
tableau, il rappela les facilités rendues au commerce britannique, le
développement inouï de la contrebande, et fortement il insista sur ces
griefs, qui le remplissaient d'amertume.
Dans les rares instants de répit que lui laissait l'Empereur, Kourakine
se bornait à dire que son maître n'avait rien tant à coeur que de
terminer le litige. Pour faire justice de ces allégations sans preuve,
Napoléon lui lança tout à coup une question catégorique et le mit au
pied du mur: «Quant à s'arranger, dit-il, j'y suis prêt: avez-vous les
pouvoirs nécessaires pour traiter? Si oui, j'autorise de suite une
négociation.»
Force fut à l'ambassadeur d'avouer qu'il n'avait point «la latitude
nécessaire pour conclure un arrangement»; il se hâterait toutefois de
faire connaître à Pétersbourg les désirs exprimés par Sa Majesté et ne
doutait point qu'ils ne fissent faire un grand pas à l'entente. Mais le
vague et l'embarras de cette réponse avaient une fois de plus éclairé
l'Empereur: «Écrivez, reprit-il avec scepticisme, je n'ai rien contre,
mais votre cour sait depuis longtemps ce que je viens de vous dire: je
l'ai dit à Tchernitchef, au général Schouvalof, et mes ambassadeurs
n'ont cessé depuis quatre mois de vous le répéter.»
Il le répéta encore lui-même, longuement, insatiablement, avec des
expressions à effet subitement dardées, avec un grand luxe d'images et
de métaphores. Pourquoi, disait-il, au moment où la Russie se trouvait
le plus fortement engagée sur le Danube, s'est-elle retournée et dressée
contre la Pologne? «Vous faites comme le lièvre qui a reçu du plomb; il
se lève sur ses pattes et s'agite affolé, s'exposant à recevoir en plein
corps une nouvelle décharge.» Pourquoi prolonger un état incertain, qui
n'est ni la guerre ni la paix? «Quand deux gentilshommes se querellent,
quand l'un, par exemple, a donné un soufflet à l'autre, ils se battent
et puis ensuite se réconcilient: les gouvernements devraient agir de
même, faire carrément la guerre ou la paix.» Mais non, la Russie préfère
se dérober à toute solution, elle semble vouloir éterniser le malaise
général, et c'est ce que l'Empereur, à grands coups d'arguments et de
répétitions, s'efforce de faire sentir à tous les diplomates qui
l'écoutent, au public européen qui l'entoure. Conservant une certaine
modération dans les termes et affectant le calme de la force, traitant
l'ambassadeur avec une sorte de bienveillante pitié, il continue à
frapper son gouvernement par-dessus sa tête: tout en rendant justice à
la bonne volonté de Kourakine, il l'accable d'une dialectique
inexorable. Enfin, après l'avoir tenu trois quarts d'heure à la torture,
il le laissa aller, et le pauvre prince se retira consterné, rouge et
suant à grosses gouttes, suffoquant d'émotion, étouffant dans son bel
habit doré, répétant «qu'il faisait bien chaud chez Sa Majesté».
Cependant, comme il faut que tout entretien diplomatique se termine par
un appel à la concorde, les dernières paroles de l'Empereur avaient été
pacifiques: il avait exprimé l'espoir que la guerre et ses calamités
pourraient encore être évitées, si la Russie voulait s'expliquer
autrement que par énigmes. Mais que pouvaient ces vagues tempéraments
contre l'âpreté belliqueuse de toute son argumentation, contre l'éclat
menaçant de ses discours et cette subite décharge de sa colère?