L'AUDIENCE DU 15 AOÛT 1811.

Conclusions que tire l'Empereur de son entretien avec le duc de

Vicence.--Il ne croit plus à l'imminence des hostilités et ralentit ses

préparatifs.--Il soupçonne plus fortement Alexandre de vouloir un

lambeau de la Pologne, mais réserve jusqu'à plus ample informé ses

déterminations finales.--Baptême du roi de Rome.--Coups de sifflet au

Carrousel: placards séditieux.--Tchernitchef relève ces

symptômes.--L'Empereur à Notre-Dame.--Discours au Corps législatif:

allusions à la Pologne.--Lauriston rappelé à la fermeté.--Difficulté de

trouver un moyen de se rapprocher et de s'entendre.--Les préparatifs de

guerre se développent en silence.--L'Europe moins inquiète.--La

diplomatie et la société en villégiature.--Stations thermales de la

Bohême.--Tableau de Carlsbad.--Madame de Recke et son barde.--Opérations

de Razoumowski.--La discussion continue à Pétersbourg.--Le dissentiment

entre les deux empereurs devient moins aigu et plus profond.--Influence

d'Armfeldt.--Alexandre prend le parti de ne plus traiter: il adopte à la

même époque le plan militaire de Pfuhl.--Ses raisons pour se dérober à

tout arrangement et perpétuer le conflit.--Il décline la médiation

autrichienne et prussienne.--Procédés évasifs et dilatoires.--Napoléon

s'aperçoit de ce jeu et constate en même temps de nouvelles infractions

au blocus.--Explosion de colère.--La journée du 15 août aux

Tuileries.--Audience diplomatique: la salle du Trône.--Prise à partie de

Kourakine.--Napoléon déclare qu'il ne cédera jamais un pouce du

territoire varsovien.--Son langage coloré et vibrant: ses comparaisons,

ses menaces.--Kourakine tenu longtemps dans l'impossibilité de placer un

mot.--Coup droit.--Trois quarts d'heure de torture.--_Travail avec Sa

Majesté_.--Napoléon fait composer sous ses yeux un mémoire justificatif

de sa future campagne: importance de cette pièce: elle fait l'historique

du conflit et met supérieurement en relief le noeud du

litige.--Pernicieuse logique.--Raisons qui empêchent Napoléon de faire

droit aux désirs soupçonnés de la Russie.--Le duché de Varsovie et le

blocus.--La guerre est à la fois décidée et ajournée.--Napoléon se fait

une règle de prolonger avec Alexandre des négociations fictives, de

préparer lentement ses alliances de guerre et de donner à ses armements

des proportions formidables: il fixe au mois de juin 1812 le moment de

l'irruption en Russie.

I

Sans produire le résultat désiré par le duc de Vicence, le mémorable

entretien du 5 juin ne fut pas dépourvu d'effet. Si l'Empereur avait

réagi avec violence contre le trouble passager où l'avaient jeté les

paroles de son grand écuyer, il n'arrivait pas à s'en dégager

totalement. On le vit quelque temps pensif, préoccupé, partagé entre des

impulsions contradictoires. En somme, sur le point essentiel, sur la

question de savoir à quel prix pourrait se rétablir l'entente, la

conversation ne l'avait pas tout à fait éclairé. Il croyait de plus en

plus que la Russie exigeait, comme condition _sine quâ non_ d'un

arrangement, l'abandon partiel du grand-duché, mais il n'en était pas

absolument sûr[231]. Tant qu'il n'aurait pas à cet égard une certitude,

il réserverait ses déterminations finales. Sans relever les insinuations

faites à Caulaincourt et à son successeur, il attend qu'elles se

reproduisent ou se modifient.

[Note 231: Voy. sa lettre à Maret, du 22 juin 1811. _Corresp._,

17839.]

Sur un point, il tirait dès à présent de l'entretien une conclusion

formelle: les affirmations de Caulaincourt l'avaient à peu près

convaincu que la Russie n'attaquerait pas dans le courant de cette

année. Par conséquent, il avait plus de temps devant lui pour s'apprêter

à la guerre, si elle devait nécessairement avoir lieu, pour réunir aussi

et peser tous les éléments d'appréciation. Jugeant que les circonstances

décidément «moins urgentes[232]» laissent plus de latitude à ses

mouvements et de jeu à sa pensée, il s'abstient de tout acte irrévocable

et même ralentit légèrement ses préparatifs militaires. Dès le 5 juin,

c'est-à-dire au lendemain du jour où il a reçu le duc de Vicence, il

expédie certains contre-ordres, retient en France plusieurs détachements

dirigés vers l'Allemagne. Les jours suivants, il révoque quelques

commandes de troupes faites à ses confédérés, reporte sur l'Espagne une

partie de son attention, envisage le Nord d'un oeil moins hostile[233].

Cette détente n'échappa pas à son entourage: elle rendit à Caulaincourt,

qui se voyait traiter avec des alternatives de bienveillance et de

froideur, un douteux et fugitif espoir[234].

[Note 232: _Corresp._, 17774.]

[Note 233: _Id._, 17783.]

[Note 234: _Documents inédits_.]

Ce fut durant cette accalmie que s'accomplit la cérémonie du baptême;

elle devait concorder avec l'ouverture de la session législative,

retardée à cause des fêtes, et avec la réunion du concile national,

destiné à consacrer la mainmise de l'État sur le gouvernement de

l'Église. L'Europe attendait avec anxiété ces divers événements, car ils

fourniraient à l'Empereur l'occasion de parler publiquement et de lancer

quelques-unes de ces paroles qui éclairaient l'avenir.

Le baptême se fit le 9 juin. À cinq heures du soir, le roi de Rome fut

conduit solennellement à l'église métropolitaine, où l'attendaient les

grands corps de l'État, les autorités de la capitale, les députations,

cent archevêques et évêques. L'Empereur se rendit lui-même à Notre-Dame

avec l'Impératrice dans la voiture du sacre, précédé et suivi de ses

grands officiers et officiers. La foule contemplait ce spectacle avec

curiosité, avec admiration; mais l'enthousiasme suscité par la naissance

du prince commençait à tomber. Depuis quelque temps, la crise économique

sévissait sur Paris avec un redoublement d'intensité: plus de travail au

faubourg Saint-Antoine, des ateliers déserts, des métiers abandonnés,

des groupes d'ouvriers errants par les rues, désoeuvrés et sombres. Le

contraste de ces misères avec le déploiement des splendeurs officielles,

avec l'or et l'argent inutiles qui brillaient à profusion sur les

costumes et les livrées, sur les harnais et les voitures, éclatait trop

vivement pour ne point provoquer des réflexions haineuses et des

murmures de colère. Depuis plusieurs jours, la police avait à arracher

des placards séditieux apposés la nuit dans les quartiers

populaires[235]. Le 9, quand le cortège impérial quitta les Tuileries et

déboucha sur la place du Carrousel en passant sous l'Arc de triomphe,

les acclamations furent beaucoup moins nourries qu'à l'ordinaire; même,

deux ou trois coups de sifflet partirent stridents. C'est du moins ce

que nous apprend Tchernitchef dans un venimeux rapport[236]: le jeune

Russe, se tenant à l'affût des mauvaises nouvelles, attentif à instruire

son maître de tous les indices qui pourraient encourager ou réveiller

ses dispositions hostiles, prenait plaisir à lui faire savoir que

l'exaspération contre le despote gagnait en profondeur, et que Napoléon

était moins sûr de Paris.

[Note 235: Bulletins de police, 17 et 28 mai. Archives nationales,

AF, IV, 1515.]

[Note 236: 17 juin, volume cité, p. 178.]

Est-ce à cet accueil de la population qu'il faut attribuer la tristesse

de l'Empereur en ces jours de triomphe? Pendant toute la cérémonie du 9,

on le vit sombre, distrait, taciturne, et ce fut seulement à la fin de

l'office qu'un éclair perça ces nuages. Après l'accomplissement des

pratiques rituelles, l'Empereur prit des bras de l'Impératrice l'enfant

de France, enveloppé de ses voiles, pour le présenter au peuple. Le jour

tombait; dans l'obscurité croissante, les lustres du choeur, les gerbes

de lumière, les milliers de cierges brillaient d'un éclat plus intense,

mettaient au fond de la nef un amoncellement d'étoiles, et soudain

l'Empereur apparut dans cette gloire, debout, surhumain, tenant et

exaltant dans ses bras son blanc fardeau. À cet instant, une subite

émotion l'envahit, un resplendissement de joie et d'orgueil transfigura

sa face, tandis que le chef des hérauts d'armes entonnait le: _Vive

l'Empereur!--Vive le roi de Rome!_ et que toute l'assistance officielle

répétait ce cri frénétiquement, faisant passer dans l'immense vaisseau

un ouragan d'acclamations[237]. Une semaine fut ensuite consacrée aux

fêtes données par la ville, aux divertissements populaires. Le 16, trois

jours avant la réunion du concile, l'Empereur présida la séance

d'ouverture du Corps législatif. Son discours fut comme à l'ordinaire un

exposé de sa politique: l'Angleterre en faisait naturellement les frais:

c'était elle, c'étaient ses suggestions perfides qui avaient occasionné

les bruits de guerre dont l'Europe avait été récemment troublée, dont la

prospérité publique avait eu à gémir:

«Les Anglais, disait l'Empereur, mettent en jeu toutes les passions.

Tantôt ils supposent à la France tous les projets qui peuvent alarmer

les autres puissances, projets qu'elle aurait pu mettre à exécution

s'ils étaient entrés dans sa politique: tantôt ils font un appel à

l'amour-propre des nations pour exciter leur jalousie: ils saisissent

toutes les circonstances qui font naître les événements inattendus des

temps où nous nous trouvons: c'est la guerre sur toutes les parties du

continent qui peut seule assurer leur prospérité. _Je ne veux rien qui

ne soit dans les traités que j'ai conclus. Je ne sacrifierai jamais le

sang de mes peuples pour des intérêts qui ne sont pas immédiatement ceux

de mon empire._ Je me flatte que la paix du continent ne sera pas

troublée[238].»

[Note 237: Rapport cité de Tchernitchef, p. 178. Cf. THIERS, XIII,

106, et le _Moniteur_ du 11 juin, rendant compte de la cérémonie.]

[Note 238: _Corresp._, 17813.]

Les phrases précédant l'expression de ce voeu s'appliquaient à la

Pologne et promettaient implicitement que la France ne partirait pas en

guerre pour la gloire et le plaisir de libérer un peuple. C'était comme

un écho très affaibli des paroles que l'Empereur avait prononcées

solennellement en 1809, alors qu'il désirait épouser la soeur

d'Alexandre[239]. Pour le cas peu probable où la Russie se contenterait

aujourd'hui de telles satisfactions, il n'entendait pas les lui refuser.

[Note 239: Voy. t. II, 195.]

Lauriston fut chargé de faire ressortir en Russie le caractère pacifique

du discours, concordant avec un ensemble de symptômes rassurants, et

d'insister sur l'urgence d'un arrangement: «Faites comprendre à

Lauriston,--écrivait l'Empereur au duc de Bassano,--que je désire la

paix, et qu'il est bien temps que tout cela finisse promptement.

Mandez-lui que, l'arrivée de Caulaincourt et ses dernières lettres

faisant espérer que l'Empereur revient à des dispositions différentes,

et que tout ceci n'est que le résultat d'un malentendu, si la Russie ne

fait plus de mouvements, je n'en ferai plus; que j'avais demandé à la

Bavière et à Bade de nouveaux régiments, et que je viens de contremander

cette demande; que j'ai arrêté le départ de canons qui étaient destinés

pour les places de l'Oder; que, quant aux convois en ce moment en chemin

et dont on pourrait apprendre l'arrivée à Dantzick, il faut qu'on

remarque la distance, qui explique que ce sont des mouvements effectués

d'après des ordres donnés il y a deux mois[240].»

[Note 240: _Corresp._, 17832]

Ces mouvements, Napoléon n'admet pas un instant qu'on les lui reproche,

car ils ont été la conséquence de l'attitude adoptée au printemps par la

Russie. À l'aspect des colonnes s'avançant vers le duché en masses

profondes, la France s'est trouvée dans le cas de légitime défense: son

droit d'armer était positif, indéniable, et il ne semble pas que

Lauriston l'ait suffisamment fait valoir. Lisant les premières dépêches

de cet envoyé, Napoléon s'aperçoit qu'il a du premier coup subi

l'ascendant d'Alexandre et mal résisté à la séduction: dans la

controverse, il s'est montré faible et mou, il n'a pas usé de ses

avantages, il n'a pas su faire justice de raisonnements captieux: lui

aussi, si l'on n'y met ordre, va se laisser enjôler, «enguirlander», et

tout de suite Napoléon lui fait adresser par le duc de Bassano un sévère

rappel à la fermeté, l'injonction d'avouer très haut et de justifier nos

armements, au lieu de se jeter dans des dénégations vagues, embarrassées

et d'ailleurs contraires à l'évidence: «Dites à Lauriston,--écrit

l'Empereur au ministre,--qu'il comprend mal ma position, que la Russie

sait tout cela; que je l'ai dit à tous les Russes, parce qu'il faudrait

être bien aveugle pour ne pas voir toutes mes routes chargées de

convois, de détachements en marche, de convois militaires, et qu'on ne

peut pas dépenser vingt-cinq millions par mois sans que tout soit en

mouvement dans un pays; mais que ces mouvements, je ne les ai ordonnés

qu'après que la Russie m'eut fait connaître qu'elle pouvait changer et

saisir le premier moment favorable pour commencer les hostilités.

«Dans votre lettre à Lauriston, ajoutez: L'Empereur trouve fort

extraordinaire que vous vous soyez trouvé si à court de discussion dans

cette circonstance...... L'Empereur n'a pas armé lorsque la Russie

armait en secret: il a armé publiquement et lorsque la Russie était

prête, d'après ce que dit l'empereur Alexandre lui-même. L'Empereur n'a

pas fait de manifeste[241] ni de querelle aux yeux des cours de

l'Europe; il n'a pas même fait de réponse; enfin l'Empereur ne demande

pas mieux que de remettre les choses dans l'état où elles étaient. Il

l'a proposé; mais au lieu d'envoyer quelqu'un pour négocier, on dit des

choses peu solides. L'intention de l'Empereur n'est donc pas que vous

niiez les armements et que vous mettiez la Saxe dans une position

embarrassante, mais que vous demandiez avec instance qu'on fasse cesser

cet état violent, non par des récriminations, mais par des explications

sincères et en cherchant des moyens d'arrangement, _si on peut en

trouver_[242].»

[Note 241: Allusion à la protestation publique des Russes au sujet

de l'Oldenbourg.]

[Note 242: _Corresp._, 17832.]

Cette restriction, cette formule essentiellement dubitative livre la

pensée vraie de l'Empereur. Il ne désire point la guerre par dessein

préconçu: au fond, il ne demanderait pas mieux que de l'éviter et

saurait gré à qui la lui épargnerait. Seulement, il entrevoit de moins

en moins la possibilité d'échapper à la rupture par un accord

transactionnel. La pensée de faire droit pleinement aux désirs de la

Russie et de démembrer le duché lui demeure odieuse: «Partez bien de ce

principe, fait-il écrire à Lauriston, qu'il faudrait que les armées

russes nous eussent ramenés sur le Rhin pour nous faire souscrire à un

démembrement aussi déshonorant[243].»--«Cela serait déshonorant,

reprend-il avec force, et pour l'Empereur l'honneur est plus cher que la

vie.» Mais il se rend compte également qu'à défaut de cette satisfaction

impossible, la Russie ne reprendra jamais confiance, qu'il reste bien

peu d'espoir de tourner la difficulté et de trouver un biais: qu'en un

mot, en dehors de ce qu'il ne veut pas faire, il n'y a rien de

praticable. C'est pourquoi, malgré ses assurances pacifiques, malgré ses

protestations relativement sincères, l'obsession de la guerre inévitable

pour l'année prochaine le possède toujours et le domine, continue à

inspirer la plupart de ses actes. Après avoir un instant suspendu les

envois de troupes en Allemagne, il les reprend très vite. Sans doute,

il diminue plutôt qu'il n'augmente ses forces de première ligne: pour

répondre à l'une des préoccupations d'Alexandre, il cesse d'accroître la

garnison de Dantzick, arrête sur l'Oder un des régiments destinés à

occuper cette place, fait opérer quelques marches rétrogrades à une

portion de la brigade westphalienne commandée pour le même service; mais

ces précautions ont pour but de masquer des mouvements plus importants

qui s'accomplissent en arrière. Les bataillons de dépôt rejoignent

définitivement l'armée de Davout et y insinuent trente mille hommes de

plus: autour de l'Allemagne, Napoléon organise avec plus de soin et sur

des proportions plus vastes les masses de renfort. Sur la rive gauche du

Rhin, sur le versant méridional des Alpes, il substitue de véritables

armées à des formations hâtives et partant incomplètes[244]. Il veut se

mettre en mesure, à l'heure opportune, de verser sur l'Allemagne un

déluge de soldats et de le pousser en torrent jusqu'aux frontières de la

Russie.

[Note 243: _Id._]

[Note 244: _Corresp._, juin et juillet 1811, _passim_.]

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 29 / 102 题