Depuis un mois, un nouvel agent représentait la France à Varsovie, en
qualité de ministre résident: M. Bignon, précédemment employé à Bade,
avait été désigné pour occuper ce poste d'observation. C'était un petit
homme singulièrement actif, remuant, fureteur, plein d'intelligence et
de zèle, passionné pour le service et la gloire de l'Empereur. En
arrivant dans le pays, il avait été d'abord comme étourdi par un tumulte
de voix confuses et discordantes. Tout le monde lui parlait à la fois:
dans les salons, dans les bureaux, dans les états-majors, chacun
prétendait le mettre au courant des projets russes, mais ces avis
différaient essentiellement. Au milieu de cet assourdissant vacarme,
parmi tant de renseignements contradictoires, M. Bignon avait peine à se
reconnaître, lorsque le premier personnage de l'État, le prince Joseph
Poniatowski en personne, lui fournit des données d'une importance et
d'une précision telles qu'il était impossible à un agent français de ne
s'en point émouvoir.
Le 29 et le 30, deux longues conversations s'étaient engagées entre
Poniatowski et le ministre de France. D'abord, le prince Joseph
s'attacha à bien établir qu'il demeurait en pleine possession de son
sang-froid, qu'il se défendait contre l'exaltation propre à ses
compatriotes et souvent nuisible à la rectitude de leur jugement:
suivant lui, on ne devait point attribuer ses paroles «à ce zèle
indiscret qui grossit le danger pour accélérer le secours et qui,
peut-être, veut amener un éclat en ayant l'air de le craindre[181]».
Cette précaution prise, il entra en matière. D'un ton calme et pénétré,
avec l'accent d'une conviction indéracinable, il dit que le duché avait
été tout récemment à deux doigts de sa perte: que l'empereur Alexandre
avait eu l'intention de l'assaillir, d'y jeter une armée, d'appeler cet
État à se fondre dans une Pologne unie et rivée à la Russie; cette
absorption eût été le premier acte d'une grande guerre contre la France.
Et Poniatowski d'ajouter qu'il ne parlait point par ouï-dire, d'après de
simples présomptions, d'après des indices plus ou moins sûrs: il avait
eu la preuve matérielle de ce qu'il avançait: il l'avait vue et touchée,
tenue entre ses mains. Il savait les desseins de l'empereur Alexandre
avec la même certitude qu'il connaîtrait les intentions de l'empereur
Napoléon «s'il avait lu les lettres de Sa Majesté[182]»: impossible de
faire entendre plus clairement, à moins de le dire en propres termes,
que les instructions données par Alexandre à ses partisans en Pologne
lui avaient été communiquées mot pour mot, et que l'écriture même du
Tsar avait passé sous ses yeux.
[Note 181: Bignon à Champagny, 29 mars 1811.]
[Note 182: Bignon à Champagny, 29 mars 1811.]
Sur l'origine de la découverte, il demeurait aussi réservé qu'il se
montrait affirmatif sur le fait en lui-même. On sentait qu'il ne voulait
point nommer et compromettre l'auteur de ces poignantes révélations. Il
parlait de circonstances providentielles, d'«un miracle[183]», qui
l'avait éclairé sur le péril national. Par qui s'était opéré ce miracle?
On doit se rappeler que les instructions d'Alexandre à l'homme de
confiance chargé de préparer l'entreprise, c'est-à-dire au prince Adam
Czartoryski, comportaient et nécessitaient une certaine dose
d'indiscrétion: le prince Adam avait dû pressentir quelques membres
éminents de la noblesse et de l'armée, puisque tout dépendait de leur
assentiment. Avait-il jugé indispensable de s'ouvrir à Poniatowski
lui-même et de sonder ses dispositions, au risque de tout compromettre?
Avait-il pensé que l'intérêt supérieur de la patrie, dont les destinées
allaient se jouer, lui commandait de consulter l'homme qui en semblait
l'incarnation vivante? La communication avait-elle été volontaire ou
fortuite, directe ou indirecte? Autant de points qui restent dans
l'ombre. Il n'en est pas moins certain que les pièces auxquelles
Poniatowski faisait allusion et dont il avait eu connaissance, étaient
les propres lettres de l'empereur Alexandre à Czartoryski, les deux
lettres en date des 25 décembre et 30 janvier, celles dont le Tsar avait
fait pendant près de trois mois la base et le pivot de sa politique.
[Note 183: _Id._, 30 mars 1811.]
Ce qui ne permet aucun doute, c'est la concordance qui existe entre les
révélations de Poniatowski à Bignon, telles qu'elles se trouvent
relatées dans la correspondance de ce dernier[184], et le contenu des
lettres: il suffit de collationner les deux textes pour que l'analogie
se manifeste en toute évidence: à quelques variantes près, ce sont mêmes
pensées, mêmes expressions. Dans le langage de Poniatowski, tout se
retrouve de ce qu'Alexandre avait indiqué et détaillé au prince Adam:
promesse d'accorder aux Polonais la plus large autonomie et une
constitution libérale, espoir fondé sur la coopération de la Prusse,
perspective d'un soulèvement universel en Europe contre le despotisme
impérial, mise en mouvement de deux armées russes destinées à s'ébranler
l'une après l'autre; enfin, nécessité d'une adhésion préalable et
formelle des chefs varsoviens à leur changement de condition. Au dire de
Poniatowski, cette réserve ressortait des termes de la seconde lettre,
et nous avons vu qu'elle était en effet particulièrement explicite et
comme interprétative de la première: Alexandre, s'y faisant mieux
comprendre, se déclarait prêt à entrer en campagne, mais exigeait que
les Varsoviens lui adressassent au préalable une sorte d'invitation à
venir et à les recevoir sous ses lois.
[Note 184: Dépêches des 29, 30 et 31 mars 1811, avec les pièces
jointes.]
Poniatowski savait que cet appel ne s'était nullement produit, que le
concours espéré par les Russes leur avait fait défaut, que ce mécompte
avait empêché l'exécution immédiate de l'entreprise. Actuellement,
d'après des informations plus récentes, les dispositions d'Alexandre
demeuraient problématiques: il semblait incliner à une politique
d'expectative et d'inertie armée, mais rien n'indiquait qu'il s'y fût
fixé. Le danger, qui avait certainement existé, n'avait pas disparu et
s'était tout au plus éloigné: il pouvait se rapprocher d'un instant à
l'autre et fondre sur Varsovie[185].
[Note 185: Bignon à Champagny, 30 et 31 mars.]
Tout concourait à donner cette impression, la présence dans le pays de
nombreux émissaires lancés par la Russie en avant-garde, un effort
visible pour travailler et égarer l'opinion, le bruit répandu d'une
reconstitution nationale par le bienfait de l'autocrate, enfin et
surtout l'accumulation progressive des forces russes en avant du
grand-duché. Les officiers et chefs de poste qui faisaient sentinelle
sur la frontière, les agents déguisés qui se hasardaient à la franchir,
envoyaient des bulletins terrifiants: à Varsovie, les pouvoirs publics,
le ministère de la guerre, la légation de France étaient assiégés de ces
avis; Poniatowski passait ses jours et ses nuits à en opérer le
dépouillement: il communiquait ensuite à Bignon les pièces mêmes ou leur
analyse. Sans doute, beaucoup de ces récits variaient entre eux et
portaient la trace de l'«exagération polonaise»: le tempérament même de
la nation s'opposait à toute constatation précise: «Il n'est pas,
écrivait judicieusement Bignon, jusqu'à l'espion le plus vulgaire qui,
au lieu de donner simplement la note de ce qu'il a vu, ne fasse un roman
d'armée à sa façon[186].» Néanmoins, comme tous les rapports
s'accordaient en certains points, il était possible de dégager quelques
certitudes approximatives. Suivant toutes probabilités, on avait en face
de soi cent soixante mille hommes, peut-être deux cent mille,--tel était
en réalité le chiffre exact, d'après les aveux mêmes d'Alexandre. Une
partie de ces masses s'était rapprochée de la frontière. Dans les
districts les plus avancés de la Lithuanie, de la Volhynie et de la
Podolie, sur toute la lisière occidentale de ces provinces, les routes
se couvraient de régiments en marche, les moindres hameaux regorgeaient
de troupes, des divisions parcouraient le pays, évoluaient, passaient
d'un point à l'autre, changeant continuellement de place, comme si elles
eussent voulu déconcerter l'observateur par cette mobilité et échapper à
tout dénombrement. Et ces mouvements divers, ondoyants, difficiles à
suivre, surgissant par intervalles de l'obscurité, se confondaient aux
yeux des Polonais dans une vision d'épouvante. Vivant dans un cauchemar,
il leur semblait qu'une ombre menaçante s'était dressée devant eux et
les opprimait; ils la voyaient s'allonger démesurément, s'élever
au-dessus de leur tête, se rapprocher, prendre les traits d'un colosse
qui se laissait tomber sur eux de toute sa hauteur, pour les écraser de
sa masse.
[Note 186: _Id._, 30 avril.]
Par des dépêches presque quotidiennes, Bignon signalait à son
gouvernement ces angoisses et les notait au jour le jour; il
transmettait tous les documents en bloc, sans prendre le temps d'opérer
dans ce fatras un triage et de démêler le vrai du faux, hésitant encore
à formuler une appréciation d'ensemble et à porter un jugement[187].
Quant à Poniatowski, voyant les semaines s'écouler sans amener de
détente, effrayé de sa responsabilité, il ne se bornait plus à informer
notre légation: c'était à l'Empereur même qu'il voulait aller et parler,
dût-il quitter un instant son poste pour chercher du renfort. Il venait
de se faire désigner comme envoyé extraordinaire et complimenteur
officiel à l'occasion de la naissance du roi de Rome; cette mission lui
serait un prétexte pour accomplir à Paris un rapide voyage. En
attendant, il répandait partout l'alarme, et, depuis Varsovie jusqu'à
l'Elbe, l'inquiétude gagnait de proche en proche: la cour de Dresde
s'affolait: à Vienne, il n'était bruit que de l'apparition imminente des
Russes au bord de la Vistule; à Hambourg, l'imperturbable Davout
n'échappait plus aux atteintes de l'émotion ambiante. Il admettait
maintenant la possibilité «d'un événement[188]», demandait des ordres,
traitait moins les craintes des Polonais d'hallucinations et de
rêveries. Au reste, des renseignements de toute provenance s'accordent à
prouver que ces fous ont mieux vu que les sages, que la Russie a réuni
et persiste à diriger contre eux toutes ses forces. Il résulte d'avis
multiples que les troupes rappelées de Finlande et de Turquie ont
rejoint sur le Bug et le Dniester la masse principale, que celles
d'Odessa et de Crimée refluent maintenant dans la même direction: il
n'est pas, suivant quelques rapports, jusqu'à la Sibérie qui n'envoie
ses lointaines réserves[189]. A l'aspect de la puissance russe
continuant à se replier et à se ramasser sur elle-même comme pour
prendre un subit élan, qui pourrait affirmer que l'empereur Alexandre a
totalement abandonné ses projets, qu'il n'est pas à la veille d'un
nouvel entraînement? Le duché et ses entours, les deux rives de la
Vistule, les approches de Dantzick, tous les pays dont se compose notre
première ligne de défense, restent en péril d'invasion.
[Note 187: Bignon à Champagny, 5, 6, 8, 9, 10, 11, 13, 15, 17, 20
avril 1811.]
[Note 188: Davout à l'Empereur, 11 avril. Archives nationales, AF,
IV, 1653.]
[Note 189: Correspondances de Suède et de Turquie, avril 1811:
lettres de Davout, 31 mars, 11, 14, 16, 25, 28, 30 avril, lettres
jointes de Poniatowski, rapport à la cour de Saxe, rapport venu de
Stockholm. Archives nationales, AF, IV, 1653.]