Napoléon prit immédiatement ses dispositions de combat, comme si la
guerre eût dû éclater le lendemain. Trois jours de suite, le lundi de
Pâques 15 avril, le 16, le 17, sans qu'il cesse de vaquer aux devoirs
extérieurs de la souveraineté, de recevoir les ambassadeurs et les
députations qui viennent le féliciter pour la naissance de son fils, il
impose à sa pensée un travail ininterrompu: il prévoit, calcule,
combine, ordonne. En ces jours de fête et de loisir où la population de
Paris se répand dans les rues et jouit du printemps, où la foule
s'amasse aux abords des Tuileries pour apercevoir et saluer
l'Impératrice qui fait sur la terrasse du bord de l'eau sa première
sortie, où les conversations du public roulent sur les solennités
annoncées à l'occasion du baptême, une agitation invisible au dehors,
une fièvre de travail règne dans les ministères et les bureaux. Le
personnel de la guerre et des affaires étrangères est sur pied, occupé
jour et nuit à rédiger des ordres de marche, à préparer des décrets:
d'heure en heure des instructions partent du cabinet impérial, des
courriers s'envolent dans toutes les directions, vers Dantzick,
Varsovie, Hambourg, Dresde et Milan.
Le plus pressant des soins à prendre était de mobiliser et de concentrer
l'armée varsovienne. Il faut que vingt-quatre heures après l'arrivée du
premier courrier tous les ordres soient donnés pour réunir les troupes,
compléter les effectifs, monter la cavalerie, atteler l'artillerie,
mettre les places en état de défense; il faut que l'armée se rassemble
rapidement sur une position bien choisie, en évitant de s'éparpiller et
de s'offrir dispersée aux atteintes de l'adversaire. Que l'on se mette
donc à l'oeuvre, résolument, sans tarder d'un instant, sans s'inquiéter
de la dépense: «Ce n'est pas le moment, écrit Napoléon au roi de Saxe,
où Votre Majesté doit regarder à un million[190].» Surtout, que chacun
conserve son sang-froid et se pénètre bien de cette idée que rien n'est
perdu, quand même les Russes arriveraient à Varsovie: en 1809, les
Autrichiens ont occupé Munich, et la Bavière n'en est pas moins sortie
intacte de cette épreuve.
[Note 190: _Corresp._, 17612.]
Aussi bien, l'Empereur ne se paye point d'illusions: il sait que les
cinquante mille hommes de Poniatowski, appuyés sur des forteresses en
ruine ou sur des ouvrages à peine ébauchés, ne sauraient arrêter
longtemps les masses moscovites: il sait également que Davout ne peut
plus arriver à temps sur la Vistule et couvrir le duché. Au point où en
sont les choses, la ligne de la Vistule est perdue, si l'attaque se
prononce; il convient donc de reporter en arrière notre véritable base
d'opérations, et Napoléon, tout en ordonnant la résistance, prévoit et
prépare l'évacuation de la principauté varsovienne.
L'essentiel est de ne céder que le terrain, de sauver les armes, les
munitions, les administrations, les archives, et de faire en sorte que
l'État tout entier émigré avec l'armée. À mesure que les Russes
avanceront, la grosse artillerie, les objets les plus importants, seront
mis sur bateaux et expédiés à Dantzick par la Vistule. Avec son vaste
système de fortifications et sa garnison déjà imposante, Dantzick leur
ouvre un refuge. Dès à présent, l'Empereur arrête sur l'Oder les convois
d'armes destinés au duché, afin que ce précieux outillage n'aille point
tomber aux mains de l'envahisseur. Quant à l'armée varsovienne, il lui
prescrit de se ménager une ligne de retraite vers l'Allemagne, d'y
échelonner des poudres et des subsistances, afin qu'elle puisse, après
avoir honorablement tenu tête en avant et autour de la capitale, se
replier à pas mesurés et en fière contenance jusqu'à l'Oder: c'est là
que doit commencer réellement et s'asseoir la résistance.
Au premier avis de l'invasion, Davout se portera sur l'Oder avec tout
son monde: il déploiera ses divisions en arrière du fleuve, en les
appuyant aux places de Stettin, Custrin et Glogau: il recueillera
l'armée varsovienne, qui prendra rang dans la sienne et grossira ses
effectifs: à sa droite, deux divisions saxonnes, rapidement mobilisées
et accourues de Dresde, viendront appuyer et prolonger sa ligne; à sa
gauche, la garnison de Dantzick, avec laquelle il aura à se tenir en
communication, lui servira de poste avancé; il pourra ainsi, dès le 1er
juin, opposer près de cent cinquante mille soldats aux deux cent mille
Russes dont les baïonnettes scintillent au bord de la frontière. Pour
des hommes commandés par le duc d'Auerstædt, prince d'Eckmühl, se
trouver trois contre quatre, c'est avoir presque la certitude de
vaincre.
D'ailleurs, Davout sera promptement secouru. Les quatrièmes et sixièmes
bataillons de ses régiments, déjà mis en route, vont lui arriver: des
divisions de cuirassiers s'élanceront à toute bride au delà du Rhin et
de l'Elbe. Dans les vallées du Tyrol et de la haute Italie, un corps de
quarante à cinquante mille hommes, demandé d'urgence à Eugène, va se
former, se tenir prêt à passer les Alpes au 15 mai, à traverser
l'Allemagne du sud-ouest au nord-est, à s'élever rapidement jusqu'à
l'Oder par cette marche oblique. En même temps, l'Empereur lui-même
apparaîtra en Allemagne, amenant un corps qui se rassemble en Hollande,
amenant sa garde, amenant toutes ses forces disponibles, et poussera
droit à l'Oder; là, joignant Davout et le relevant de faction, prenant
le commandement en chef, il franchira le fleuve pour reconquérir le
terrain abandonné, rejeter les Russes en deçà de leurs limites et
châtier leur audace[191].
[Note 191: _Corresp._, 17607 à 17609, 17611 à 17613, 17617, 17619 à
17623.]
Malgré la lucidité d'esprit merveilleuse avec laquelle il concevait tous
ces mouvements, malgré l'aisance souveraine avec laquelle il gouvernait
ses préparatifs, malgré la confiance qu'il essayait d'inspirer aux
autres, Napoléon n'en restait pas moins violemment préoccupé et dans une
certaine mesure déconcerté. Ses projets renversés, la guerre anticipant
d'une année sur ses prévisions, l'avantage et le prestige de l'offensive
passant à l'adversaire, la campagne de 1809 à recommencer dans de pires
conditions et contre un ennemi plus redoutable, voilà ce qu'il
apercevait nettement dans les bulletins d'alarme qui envahissaient son
cabinet. Et cette guerre à brève échéance, en temps et lieu inopportuns,
lui est tellement odieuse qu'il s'obstine encore et plus fortement à
l'espoir de la prévenir, tout en se préparant à y faire face. En dépit
des témoignages qui éclatent à sa vue, il a peine toujours à croire ce
qu'on lui rapporte de l'empereur Alexandre: tant de hardiesse le confond
chez un prince qu'il s'est habitué à considérer comme faible et
irrésolu: «Si la Russie,--se dit-il,--n'avait affaire qu'au grand-duché,
je suppose qu'elle pourrait se divertir d'un coup de main; mais, dans
l'état actuel des choses, elle doit voir cette entreprise sous un point
de vue plus sérieux[192].» Après tout, si l'empereur Alexandre a failli
se jeter sur le duché, c'était peut-être l'excès de la peur qui le
précipitait à cette audace. Le fait qu'au lieu de donner suite à son
extraordinaire projet, il a envoyé Tchernitchef à Paris avec mission
d'entamer quelques pourparlers, prouve qu'il préférerait à la guerre une
garantie de sécurité. Mais en quoi peut consister cette garantie? Que
veut la Russie, que réclame-t-elle en fin de compte? Les timides
énonciations de Tchernitchef sont-elles le premier ou le dernier mot de
sa cour? Alexandre prétend-il réellement se faire céder le duché en
totalité ou en partie? En ce cas, aucun accord n'est possible, et il
faudra se battre. Mais peut-être le Tsar se contenterait-il d'un gage
moins onéreux pour la France? C'est ce qu'il importe d'éclaircir à tout
prix, au plus vite. Et précipitamment, avec une ardeur un peu fébrile,
Napoléon cherche à s'enquérir. Pendant les trois jours où il accumule
sans relâche des dispositions militaires, il tente parallèlement des
démarches interrogatrices, pousse de tous côtés des reconnaissances,
afin de savoir où, comment et sur quelle base il pourra négocier.
[Note 192: Lettre au roi de Saxe. _Corresp._, 17612.]
Dès le début de la crise, le 15 avril, il trace le canevas d'une dépêche
pour son ambassadeur en Russie. Caulaincourt n'a pas encore été déchargé
de ses fonctions par l'arrivée de son successeur: c'est à lui que
s'adressent ces lignes inédites. Il est de toute nécessité que cet
ambassadeur soit tiré de sa quiétude, instruit du danger, et qu'il tire
au clair les véritables désirs de la Russie, afin que l'on puisse, s'il
y a lieu, traiter, s'entendre et ramener le calme.
«Monsieur le duc de Cadore,--écrit Napoléon en revenant premièrement sur
l'incident de presse,--je désire que vous expédiiez aujourd'hui pour la
Russie un courrier par lequel vous ferez connaître au duc de Vicence que
j'ai vu avec indignation l'article du _Journal de l'Empire_ qui semblait
singer M. de Tchernitchef, qu'on assure que cet article a été fait avant
l'arrivée de cet officier, et que l'insertion n'en avait été retardée
que par des circonstances du journal; mais je n'en ai pas moins fait
destituer le sieur Esménard, qui était chargé de la surveillance des
journaux; que je l'ai envoyé à quarante lieues de Paris; qu'il (le duc
de Vicence) pourra donner connaissance de cette notification au grand
chancelier, cependant indirectement et comme une nouvelle. Vous ferez
connaître au duc de Vicence qu'il est mal instruit des nouvelles de
Russie, que de Moldavie et de Finlande les troupes affluent sur la
frontière de Pologne, et qu'il paraît qu'on lui fait mystère de tous ces
mouvements; que cependant il est nécessaire de savoir ce que l'on veut,
parce que cet état de choses qui nous oblige à armer est fort coûteux;
que dans ses dépêches il n'y a rien de positif; que, quant à moi, je ne
me plains en rien de la Russie et je ne veux rien. Aussi je n'ai point
armé comme elle; qu'il faudrait donc savoir ce qu'elle veut pour faire
tant d'armements; que je désire qu'avant de revenir il ait quelques
explications là-dessus et puisse savoir quels moyens il y a de faire
renaître la confiance[193].»
[Note 193: Archives nationales, AF, IV, 910.]
La réponse de Caulaincourt, à la supposer rapide et concluante,
n'arriverait que dans un mois au plus tôt ou six semaines. Un mois,
c'est un délai bien long pour l'impatience de l'Empereur, en ces jours
d'émotion et d'alarme où toute heure perdue risque d'entraîner
d'irréparables conséquences. Est-il nécessaire d'aller chercher si loin
le secret de la Russie? À Paris, quelqu'un le possède suivant toutes
probabilités, mais hésite peut-être à le livrer. Peut-être Tchernitchef,
effrayé de l'accueil fait à ses allusions concernant le duché et
Dantzick, n'a-t-il point osé, dans sa conversation avec l'Empereur,
indiquer ce qu'accepterait finalement son maître, quel serait le minimum
indispensable de concessions et de garanties. En revenant à lui, on
arrivera sans doute, à force de cajoleries et de sollicitations, à lui
tirer des lèvres une proposition à la fois réduite et ferme, qu'il a
reçu ordre apparemment de tenir en réserve et de ne présenter qu'après
beaucoup d'instances.
En ce même jour du 15 avril, Tchernitchef était invité à un dîner
d'apparat au ministère des relations extérieures. Rentrant chez lui à la
fin de la soirée, il fut étonné d'apprendre qu'en son absence le grand
maréchal du palais, le général Duroc, duc de Frioul, avait passé par
deux fois à sa porte. Ce haut émissaire était venu, lui dit-on, d'abord
pour l'inviter à chasser le jour d'après avec Sa Majesté, ensuite pour
lui parler d'affaires. La chasse du lendemain devait avoir lieu dans la
forêt de Saint-Germain et serait particulièrement brillante: on y
verrait figurer «le grand-duc de Wurtzbourg, le roi de Naples, le prince
Borghèse, le prince vice-roi, plusieurs maréchaux et généraux, plusieurs
dames de la cour[194]». Convier Tchernitchef à cette réunion, c'était le
distinguer et lui faire honneur; c'était aussi se ménager avec lui
l'occasion d'entretiens familiers[195].
[Note 194: _Journal de l'Empire_, 19 avril 1811.]
[Note 195: Les détails et extraits qui suivent, jusqu'à la page 152,
sont tirés du rapport de Tchernitchef précédemment mentionné.]
Le lendemain, Tchernitchef fut l'un des premiers au rendez-vous de
chasse, indiqué comme d'habitude dans un pavillon situé en plein milieu
des bois. Les invités, les équipages, la vénerie commençaient à se
rassembler. Le grand maréchal arriva de bonne heure et essaya de remplir
auprès de Tchernitchef la commission dont il n'avait pu s'acquitter la
veille. Il lui dit que l'empereur Napoléon, «supposant ne pas lui avoir
laissé le temps de s'acquitter de toutes les communications que Sa
Majesté Russe avait pu le charger de faire, avait donné l'ordre de
reprendre avec lui la discussion des mêmes objets et d'écouter s'il
n'avait pas quelque proposition à faire». Les vains efforts de Duroc
pour obtenir une réponse furent interrompus par l'arrivée de l'Empereur,
venant à la rescousse: il parut enchanté de revoir Tchernitchef et, pour
commencer, se mit à l'entourer d'une sollicitude quasi paternelle.
«Je fus d'abord désigné--écrivait quelques jours après le jeune
officier--pour être du petit nombre des personnes admises à déjeuner
avec Sa Majesté. À table, me trouvant très pâle, elle me questionna avec
beaucoup d'intérêt sur ma santé, me recommanda de me soigner et en
général m'adressa fort souvent la parole.» Après le déjeuner, on monta à
cheval, les chiens furent découplés, la bête lancée, les appels du cor,
éclatant en joyeuses fanfares, annoncèrent l'attaque, et la compagnie
des chasseurs, souverains, grands dignitaires français et étrangers,
cavaliers en habit vert galonné d'or, dames en élégantes calèches de
poste, se lança dans les profondeurs de la forêt, sous les arceaux de
verdure naissante.
Pendant la chasse, Napoléon interrompit plusieurs fois ses galops
effrénés pour se rapprocher du groupe de cavaliers où se tenait le jeune
Russe et placer avec affectation des remarques qui devaient lui être
agréables. «Je l'entendais--continue celui-ci dans son rapport au
Tsar--dire à très haute voix aux personnes de sa suite qu'on lui avait
préparé un bien grand plaisir pour la journée: c'était de lui faire
monter deux chevaux que Votre Majesté lui avait donnés, prônant fort
longuement leurs qualités et leur bonté. Feignant alors de m'apercevoir,
il vint à moi pour m'en parler et me demanda ce que Votre Majesté avait
fait de ceux qu'il lui avait offerts: sur ma réponse qu'ils se
trouvaient aux haras, il me dit qu'il aurait mieux aimé qu'elle les
montât, parce que cela l'aurait rappelé à son souvenir.»
Peu de temps après cette digression sentimentale, l'Empereur fit de
nouveau halte et, laissant la meute et les piqueurs continuer sans lui
la poursuite, permit à ses invités quelque repos. Tandis qu'à distance
plus ou moins grande, dans les bois environnants, les péripéties de la
chasse se continuaient et se déplaçaient, tandis que tour à tour
retentissaient toutes proches ou mouraient au loin les errantes
sonneries, il piqua droit sur Tchernitchef, qui causait à ce moment avec
le comte de Wrède, et interrompit ce colloque par une brusque et franche
apostrophe: «Ils ont furieusement peur de vous dans le duché,
s'écria-t-il; ils ont la même peur que la Bavière en 1809. On me dit que
vous avez rassemblé cent cinquante mille hommes au bas mot, que chaque
jour une de vos divisions revient de Turquie, que vous préparez un coup
de main; pensez-vous qu'entre grandes puissances on se surprenne comme
on enlève une place? Sans doute, il vous est facile d'envahir le duché;
mais il n'en faudra pas moins ensuite risquer le sort des batailles.»
Puis, coupant court aux dénégations respectueuses de Tchernitchef:
«Pourquoi l'empereur Alexandre ne s'est-il pas d'abord
expliqué?--continua-t-il vivement,--pourquoi a-t-il commencé à armer?...
Maintenant il a rassemblé deux cent mille hommes, j'en mettrai deux cent
mille de mon côté, et voilà certes une nouvelle méthode de négocier un
peu ruineuse...» Il est donc grand temps que tout cela cesse, que
l'empereur Alexandre se décide à entrer en matière et à faire connaître
ses prétentions: «Je ne sais pas ce qui peut vous convenir, c'est à vous
à demander.» Tchernitchef soutint le thème opposé, et la conversation
n'aboutit qu'à une reprise de controverse. «Un événement de la chasse»
la rompit; sans doute, la poursuite se rapprochait, la bête passait à
proximité; et Napoléon, voyant arriver l'hallali, retourne
impétueusement à cette lutte. Dans la suite, il revient encore deux ou
trois fois à Tchernitchef; il lui lance des questions entrecoupées de
mots aimables, de clignements d'oeil souriants, reprend la conversation
par à-coups, par saccades, se rejette ensuite à travers bois, fournit
d'un seul trait des courses à perdre haleine, abat par cet exercice
violent la surexcitation de ses nerfs et rompt le travail de sa pensée.
En somme, durant cette journée de liberté et de plein air, favorable aux
épanchements, on n'avait pu surprendre à Tchernitchef aucune parole
positive. L'Empereur ne se découragea point et revint à la charge, sinon
en personne, au moins par procuration. Le lendemain matin, Tchernitchef
se reposait chez lui, lorsque le grand maréchal se présenta inopinément.
Il lui dit que l'Empereur, «ayant vu avec inquiétude qu'il n'était pas
très bien portant, désirait savoir si d'abord après des voyages aussi
fatigants une chasse à courre de dix-huit lieues ne lui avait pas fait
de mal». Après s'être enquis à ce sujet avec une touchante sollicitude,
Duroc aborda le véritable objet de sa visite; il pria Tchernitchef, en y
mettant encore plus d'insistance que la veille, il l'adjura d'énoncer
«les demandes que Sa Majesté Russe l'avait peut-être chargé de ne faire
qu'après des exhortations pressantes».
À cette amicale mise en demeure, Tchernitchef ne pouvait répondre,
puisqu'il avait reçu défense expresse de compromettre son gouvernement
par de trop claires ouvertures. Ayant touché mot à l'Empereur de
sacrifices territoriaux en Pologne, il avait épuisé son mandat et
n'avait plus pouvoir de revenir à l'objet légèrement effleuré; son
second entretien avec le grand maréchal, comme le premier, se fondit en
discussions vagues.
Voyant que Tchernitchef persiste définitivement dans la réserve dont il
n'est sorti qu'un instant, Napoléon se retourne vers son ambassadeur en
Russie, juge opportun d'adresser à la perspicacité de Caulaincourt un
second, un plus pressant appel. Seulement, la main qu'il emploiera pour
lui écrire ne sera plus la même: il confiera ce soin à un rédacteur
nouveau, transféré subitement d'un poste à un autre dans la haute
administration de l'État. Depuis quelques heures, un coup de théâtre se
préparait dans les régions gouvernementales, et, par un fait sans
exemple dans l'histoire de l'Empire, la crise extérieure aboutissait à
un changement dans le ministère.
Depuis trois ans et demi, Napoléon avait pu expérimenter le zèle,
l'assiduité, les qualités d'esprit du comte de Champagny, duc de Cadore.
Cependant, chez ce ministre surmené, quelques symptômes de lassitude,
quelques défaillances commençaient à se manifester. L'année précédente,
dans le maniement d'affaires aussi délicates que celles de Pologne et de
Suède, Napoléon l'avait jugé au-dessous de sa tâche. Peut-être aussi,
fâché et humilié d'avoir été surpris par les préparatifs militaires de
la Russie, reprochait-il au chef de sa diplomatie d'avoir insuffisamment
stimulé la vigilance de notre ambassade en cet obscur pays. Conservant
pour Champagny beaucoup d'estime et de reconnaissance, il avait cessé
d'apprécier ses services et ne voyait pas en lui le ministre des temps
difficiles. Il résolut de le déplacer sans le disgracier, de lui
réserver l'administration de sa maison, dont la direction moins
absorbante lui serait un repos. En ces instants où la guerre menaçait,
où notre diplomatie aurait peut-être à se faire l'auxiliaire de nos
armées, à réchauffer le zèle de nos alliés, à surveiller, à diriger, à
coordonner leurs mouvements militaires, ce qu'il fallait à l'Empereur
aux affaires étrangères, c'était une sorte de chef d'état-major civil,
un agent de transmission ponctuel et impeccable. Son choix devait se
porter sur l'homme le plus familiarisé avec ses habitudes d'esprit et de
travail, sur celui qui l'assistait depuis tant d'années dans sa besogne
administrative et politique, sur le secrétaire d'État Maret, duc de
Bassano, dont le nom est resté à toutes les époques synonyme de
fidélité.
Les sympathies de M. de Bassano pour les Polonais et leur cause étaient
notoires; aux yeux de ce peuple, dont le dévouement et le loyalisme
pouvaient être mis bientôt à redoutable épreuve, sa nomination
apparaîtrait comme une marque d'intérêt, un encouragement et presque un
gage, sans être un défi jeté à la Russie, car le duc savait à propos
exprimer des sentiments hautement pacifiques. En fait, habitué à taire
ses préférences personnelles, doutant de lui-même plutôt que du maître,
il fournirait moins à celui-ci un conseil qu'un service, le plus
constant, le plus actif, le plus infatigable des services. Sa dévotion à
l'Empereur, sa foi profonde en l'infaillibilité du grand homme, étaient
un sûr garant qu'il n'hésiterait et ne faiblirait jamais dans
l'exécution des ordres reçus, que son langage et ses écrits se
mouleraient exactement sur la pensée souveraine, qu'ils en sauraient
rendre toute l'intensité et aussi en refléter les moindres nuances. Sa
remarquable facilité de rédaction permettait de lui imposer un labeur
surhumain sans l'écraser sous le fardeau. Enfin, par le charme et
l'agrément de sa personne, par l'aménité qui s'alliait en lui à une
sereine assurance, par la belle harmonie de son existence partagée entre
le travail et la représentation, il ajouterait à l'éclat extérieur et au
prestige de la fonction.
La transmission des pouvoirs s'opéra en l'espace d'une matinée. Le 17,
au commencement du jour, après avoir prescrit à Champagny quelques
envois urgents, Napoléon lui notifia sa détermination par une lettre
personnelle, chef-d'oeuvre de tact et de délicatesse, destiné à panser
la blessure qu'il allait faire: «Monsieur le duc de
Cadore,--disait-il,--je n'ai eu qu'à me louer des services que vous
m'avez rendus dans les différents ministères que je vous ai confiés;
mais les affaires extérieures sont dans une telle circonstance que j'ai
cru nécessaire au bien de mon service de vous employer ailleurs. J'ai
voulu cependant, en vous faisant demander votre portefeuille, vous
donner moi-même ce témoignage, afin d'empêcher qu'il reste aucun doute
dans votre esprit sur l'opinion que j'ai du zèle et de l'attachement que
vous m'avez montrés dans le cours de votre ministère[196].» Peu après
l'envoi de cette lettre, la mutation s'opérait: M. Maret recevait le
service des mains de son prédécesseur et prenait possession avec aisance
du cabinet ministériel.
[Note 196: _Corresp._, 17614.]
Sur le bureau, il trouva la lettre commandée l'avant-veille pour le duc
de Vicence, rédigée la veille et prête à partir. Le nouveau ministre la
soumit à l'Empereur: celui-ci en autorisa l'expédition, mais prescrivit
de la confirmer et d'en accentuer la portée par une autre, qui servirait
de _post-scriptum_ à la première.
Cette seconde lettre, le duc de Bassano la fit brève et nette; il la
rédigea sous l'impression immédiate de la conversation qu'il venait
d'avoir avec Sa Majesté et qui l'avait laissé tout imprégné de sa
pensée: en ces lignes, à travers une imperturbabilité voulue et des
affirmations de toute puissance, perce plus manifestement chez
l'Empereur le désir de s'arranger avec la Russie, pourvu qu'elle ne lui
demande point d'insupportables sacrifices: «Il paraît,--écrit le
ministre,--que la cour de Pétersbourg est occupée de deux griefs,
relatifs, l'un à l'affaire du duché d'Oldenbourg, l'autre aux
inquiétudes qu'elle a conçues sur la Pologne. Que faut-il faire pour
rassurer la Russie? Une explication franche aurait mieux valu que des
armements; une explication prompte vaudrait mieux que des préparatifs
ruineux. Vous connaissez assez, Monsieur le duc, la situation de la
France et des armées de l'Empereur pour juger combien peu elle a à
craindre, mais l'Empereur ne peut que s'affliger de voir la bonne
intelligence menacée pour des bagatelles et l'empereur de Russie
abandonner des réalités pour des chimères et se préparer à rompre une
alliance qu'on devait croire à l'abri de toutes les vicissitudes. _Si ce
que désirent les Russes est faisable, j'ai ordre de vous le dire,
Monsieur le duc, cela sera fait_.»
Ayant lancé cette assurance formelle, Napoléon n'avait plus qu'à laisser
venir la réponse et en attendant à rester en garde, tout prêt, si les
Russes prononçaient une attaque, à les recevoir sur la pointe de son
épée. Pendant les semaines suivantes, pendant un mois environ, il
demeura et tint tout le monde sur le qui-vive. Même, l'arrivée à Paris
de Poniatowski, ses confidences directes sur le projet d'offensive,
parurent nécessiter un surcroît de précautions. Les autorités françaises
ou alliées dans le Nord furent invitées à presser l'armement de
Dantzick, à observer continuellement la frontière de Russie et à se
méfier de la Prusse. «Ayez un chiffre avec le gouverneur de
Dantzick,--écrivait l'Empereur à Davout... Il faut qu'il soit très
alerte, qu'il monte une police secrète et sache ce qui se passe du côté
de Tilsit, Riga, sur la frontière, et vous tienne informé de tout. Il
faut surtout qu'il fasse faire le service de sa place avec rigueur, pour
éviter toute surprise[197].» Les officiers d'état-major placés à
Stettin, Glogau, Custrin, en pays suspect, «doivent avoir l'oeil sur
tout»; leur vigilance ne doit pas se relâcher une minute: «ils doivent
dormir le jour et rester debout toute la nuit[198]».
[Note 197: _Corresp._, 17621.]
[Note 198: _Id._, 17622.]
En arrière de ces postes, l'Empereur développe et multiplie ses moyens
de guerre, par l'action combinée de mouvements militaires et
diplomatiques. Sans cesse, il s'efforce de compléter le corps de Davout,
de former ceux qui devront, en cas de besoin, rallier et soutenir cette
puissante avant-garde, et à l'armée de deux cent trente mille hommes
qu'il se met en mesure de réunir avant juillet dans l'Allemagne du
Nord, il s'occupe de composer une aile gauche avec la Suède, une aile
droite avec la Turquie. Ses envois à Stockholm et à Constantinople,
pendant la seconde quinzaine d'avril, si on les compare aux dépêches de
la période précédente, montrent qu'il se sent plus près d'éventualités
extrêmes, signalent le progrès de la crise.
En Suède, il ne s'agit plus de tâter le terrain, mais d'y prendre
position. Alquier reçoit ordre de proposer carrément et de négocier une
alliance, sans la conclure encore: évitant toute allusion à la Norvège,
passant sous silence cet objet cher à Bernadotte, il présentera aux
Suédois la Finlande comme le prix naturel de leur concours dans une
guerre contre la Russie. Au besoin, pour les mieux mettre en état de
faire diversion, la France fournira des subsides: c'est l'Empereur qui
le dit lui-même dans une note jetée en marge de l'instruction[199]. En
ce qui concerne la Turquie, le projet de dépêche préparé le 12 avril par
Champagny et non encore approuvé par l'Empereur, est abandonné comme
insuffisant: M. de Bassano lui en substitue un autre, plus net, plus
précis, plus nerveux. Latour-Maubourg devra réclamer l'envoi à Paris
d'un ambassadeur turc, ayant mission et pouvoir de passer des accords:
«Il est convenable que, dédaignant la pompe orientale, cet ambassadeur
parte sur-le-champ. Il faut qu'il soit autorisé à signer un traité en
forme, avec toutes les dispositions qui lient les gouvernements.»
Napoléon veut avoir à sa portée et sous sa main l'alliance de la
Turquie, afin de la saisir quand il lui plaira. Le traité à signer
serait très avantageux au Sultan: «La France garantirait la Moldavie et
la Valachie à la Porte, et en cas de succès, ce qui n'est pas douteux,
les deux armées se combineraient pour faire rendre la Crimée à la
Porte...--Tout cela, ajoute la dépêche du 27 avril, doit être dit avec
prudence et sans rien compromettre, car l'alliance avec la Russie n'est
pas rompue, et les difficultés peuvent s'aplanir. Mais, avant que le
ministre qu'enverra la Porte arrive, tout sera décidé[200].»
[Note 199: Archives des affaires étrangères, Suède, 295. Cf. la
lettre de Maret à l'Empereur du 20 avril 1811, insérée dans la
correspondance de Turquie, vol. 221.]
[Note 200: Maret à Latour-Maubourg, 27 avril 1811.]
Ces derniers mots prouvent que l'Empereur croyait alors à un dénouement
très bref, qui serait la guerre ou la consolidation de la paix. Ni l'une
ni l'autre de ces deux hypothèses ne se réalisa. Alexandre se montrait
peu pressé de délier la langue de Tchernitchef, et aucune communication
nouvelle n'arrivait du Nord. Par contre, dès le mois de mai, les
nouvelles de la frontière prirent un caractère beaucoup moins alarmant.
À Varsovie, quand était arrivé l'ordre de mobiliser l'armée, l'émotion
avait atteint à son paroxysme: chacun croyait apprendre à tout instant
l'entrée des Russes, s'imaginait déjà entendre leur canon[201].
Aujourd'hui, si les bruits d'une restauration de la Pologne par la main
du Tsar continuaient à circuler, l'état des forces opposées au duché ne
faisait plus croire à l'imminence de l'entreprise. Les agents
d'observation, les guetteurs apostés, ne retrouvaient plus les masses
ennemies sur les points où ils avaient cru les discerner: elles
semblaient s'être dissipées et évanouies: on n'était plus bien sûr
maintenant de les avoir vues, et c'était à se demander si un peuple
entier n'avait pas été le jouet d'une illusion d'optique. Entre Riga et
Brzesc, on continuait à découvrir une ligne de troupes, des divisions
échelonnées, dont il était très difficile de déterminer avec exactitude
la composition, le numéro d'ordre et l'emplacement, mais la frontière
même paraissait se dégager. À Wilna, à Grodno, plus de concentration
menaçante; à Bialystock, où une force imposante avait été signalée, on
constatait, vérification faite, l'existence d'un bataillon. Bignon,
ayant contrôlé les premiers avis à l'aide «d'informateurs plus
sages[202]», ayant procédé très soigneusement à une contre-enquête, en
venait à penser que les Polonais avaient été une fois de plus dupes
d'eux-mêmes, que le péril avait existé surtout dans leur imagination:
Davout arrivait à sa même conclusion, se reprochant d'avoir cédé à un
pessimisme exagéré[203].
[Note 201: Bignon à Maret, 4 mai 1811.]
[Note 202: Dépêche du 28 avril 1811.]
[Note 203: Davout à l'Empereur, 23 avril, 2, 12 et 17 mai. Archives
nationales, AF, IV, 1653.]
En fait, le gros des armées russes restait à proximité du territoire
varsovien. Seulement, comme Alexandre persistait dans les hésitations
dont nous avons montré le début, quelques divisions avaient été
reportées en arrière, éloignées des limites. Puis, chez les troupes qui
s'étaient accumulées dans les provinces frontières, une sorte de
tassement s'était opéré: les corps, ayant pris leurs positions, s'y
tenaient maintenant immobiles, repliés sur eux-mêmes: ils offraient
ainsi moins de prise à l'observation qu'à l'état de mouvement et de
marche. Les Varsoviens, n'apercevant plus en face d'eux un remuement
d'hommes et de matériel qui multipliait les objets à leurs yeux et
prêtait à des grossissements fantastiques, se sentaient quelque peu
délivrés de leurs angoisses: ils respiraient plus librement:
l'oppression diminuait, la fièvre des esprits s'apaisait: l'alerte était
passée[204].
[Note 204: Bignon à Champagny et à Maret, 20, 24, 25, 27, 28, 30
avril, 2, 4, 7, 8, 9, 10, 11, 15, 22 et 27 mai.]
Le premier effet de cette accalmie fut d'arrêter les négociations que
menait l'Empereur à titre de précautions contre la Russie. Il cesse de
répondre aux assurances douteuses de la Prusse: il tient l'Autriche en
suspens. Ayant étendu le bras vers la Suède et la Turquie pour les
reprendre et les tirer à lui, il interrompt son geste, dès que le besoin
immédiat de ces compromettantes alliances ne se fait plus sentir. Il
laisse ses représentants sans ordres, sans instructions, et son silence
leur prescrit tacitement l'inaction.
À Stockholm, nos offres avaient été accueillies avec un enthousiasme
plus apparent que réel: l'objet proposé à Bernadotte ne correspondait
pas à ses véritables désirs, et lorsque le baron Alquier l'avait
provoqué à discuter un plan de diversion en Finlande, il l'avait trouvé
mal préparé sur le sujet, s'exprimant avec gêne, demandant à réfléchir.
Cependant, comme il importait de ne pas décourager la bonne volonté de
l'Empereur, comme une partie du conseil tenait encore pour l'ancienne
politique et regrettait la Finlande, le ministre Engeström avait d'abord
suivi les pourparlers avec une sorte d'ardeur. Au bout de quelques
semaines, voyant que son interlocuteur n'insistait plus, il cessa
lui-même de nourrir la conversation et laissa tomber l'affaire[205].
Avec les Turcs, on s'en tint pareillement aux premières ouvertures:
notre légation n'ayant pas renouvelé ses instances pour l'envoi à Paris
d'un plénipotentiaire, cet ambassadeur ne partit point: les deux
gouvernements restèrent l'un vis-à-vis de l'autre dans une situation mal
définie et sur un pied de demi-confiance.
[Note 205: Correspondance d'Alquier, mai à juin 1811.]
Quant à ses armements, Napoléon ne contremande aucune mesure, mais
informe ses lieutenants qu'il y a lieu de procéder un peu moins
précipitamment, avec plus de mystère et surtout à moins de frais:
«Lorsque vous trouverez de l'économie,--écrit-il à Davout,--à mettre
douze ou quinze jours de plus à faire faire une chose, je pense qu'il
faut adopter ce parti de préférence[206].» Il veut que les corps en
formation s'augmentent incessamment, mais qu'ils se munissent de leurs
organes sur place, les uns en Allemagne, les autres en Italie ou en
France, sans exécuter aucun mouvement qui éveille l'attention[207].
[Note 206: _Corresp._, 17702.]
[Note 207: _Id._, 17726.]
En somme, l'impulsion donnée soudainement aux préparatifs se modère,
mais continue à se faire sentir, méthodique et réglée. Par suite de
l'alerte survenue, un grand pas avait été franchi dans la voie des
mesures guerrières, et il n'était point dans le tempérament et l'humeur
de Napoléon de s'arrêter en ce chemin, dès que les circonstances l'y
avaient engagé à fond. Vis-à-vis de la Russie, il demeure sous une
impression plus prononcée de méfiance et de colère: il en veut amèrement
à cette puissance de lui avoir presque fait peur, sans qu'il se rende un
compte exact de ce qui s'est passé dans l'esprit d'Alexandre. Il n'est
pas éloigné de croire que ce prince a voulu simplement diriger contre
lui une grande démonstration militaire, avec l'espoir de lui forcer la
main par cette pression et de lui arracher un lambeau de la Pologne.
Mais cette hypothèse suffit à le révolter: est-il homme à qui l'on dicte
des conditions à la pointe de l'épée? Si l'on veut négocier, pourquoi
venir «le casque en tête au lieu d'un bâton blanc à la main[208]»? Et
l'apaisement actuel, loin de le confirmer dans la volonté de mettre fin
au litige, l'en détourne au contraire, en lui rendant le loisir de
préparer sa revanche: se reprenant à l'espérance de gagner du temps et
de pouvoir donner à ses préparatifs une formidable ampleur, il revient
progressivement à l'idée de faire la guerre au lieu de l'éviter, de la
faire en 1812, de mener alors une campagne offensive, à la tête de
l'Europe, et de trancher violemment le conflit par la plus grande
expédition des temps modernes. Son ardeur à traiter décroît à mesure que
le danger s'éloigne.
[Note 208: Paroles répétées par Alexandre à Lauriston, d'après un
rapport de Kourakine; lettre particulière de Lauriston au ministre, 1er
juin 1811.]
Cependant, ayant senti l'embarras où le jetterait une rupture trop
prompte avec la Russie, sachant que cette éventualité peut se
reproduire, frappé parfois des risques immenses où l'entraînerait une
entreprise au Nord même longuement et minutieusement préparée, il reste
encore indécis, perplexe, et ne rejette pas tout à fait l'idée d'une
transaction. Sincèrement, il voudrait écarter la question polonaise et
chasser ce fantôme: il le dit à Kourakine, avec un luxe de paroles
obligeantes qui donne au vieil ambassadeur «la force de se promener avec
Sa Majesté pendant deux heures malgré sa goutte[209]». Il le répète avec
une sorte d'impatience à un diplomate russe de passage à Paris, au comte
Schouvalof: «Que me veut l'empereur Alexandre?--lui dit-il.--Qu'il me
laisse tranquille! Croit-on que j'irai sacrifier peut-être deux cent
mille Français pour rétablir la Pologne[210]?» Et il fait justement
observer que le duché dans son état actuel, c'est-à-dire faible et
soumis, lui est plus avantageux qu'une Pologne indépendante et forte,
qui se soustrairait tôt ou tard à sa tutelle. Mais est-il possible de
rassurer la Russie à moins d'un dépècement du duché, condition
inacceptable et déshonorante? Puis, il est une autre question que
Napoléon ne renonce jamais au fond de l'âme à réveiller et à reprendre:
c'est celle des neutres et du blocus. À supposer que l'on trouve moyen
d'aplanir les difficultés présentes, Alexandre consentira-t-il à
décréter des mesures plus efficaces contre les Anglais et suppressives
de leur commerce? Telle est la question d'importance capitale qui
complique toujours aux yeux de l'Empereur et aggrave le problème. Sur
tous les points en suspens, il espère que le duc de Vicence, soit par
réponse aux deux lettres qui lui ont été adressées, soit de vive voix
après son retour, va lui fournir enfin des notions précises: il a hâte
de savoir à quel prix au juste il pourrait s'épargner une guerre avec la
Russie et s'assurer un renouvellement de concours contre l'éternelle
ennemie.
[Note 209: Rapport cité dans la lettre de Lauriston du 1er juin.]
[Note 210: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_,
XXI, 415.]