II

Notre nouvel ambassadeur en Russie, le général de Lauriston, avait reçu

le 1er avril ordre de quitter Paris et de se rendre à son poste. Ses

instructions l'autorisaient à dire que l'Empereur ne ferait la guerre

que dans deux cas, si la Russie signait la paix avec les Anglais ou

réclamait des Turcs une extension de territoire au delà du Danube[170].

À peine parti, Lauriston fut rejoint par une lettre que Napoléon lui

donnait mission de présenter à l'empereur Alexandre: c'était un appel

plus pressant à un mouvement d'expansion et de confiance, à une franche

explication où l'on se dirait tout des deux parts, où les prétentions

pourraient se concilier. Napoléon avoue maintenant qu'il arme et

soutient qu'il en a le droit, car «les nouvelles de Russie ne sont pas

pacifiques.--Ce qui se passe, ajoute-t-il, est une nouvelle preuve que

la répétition est la plus puissante figure de rhétorique: on a tant

répété à Votre Majesté que je lui en voulais que sa confiance en a été

ébranlée. Les Russes quittent une frontière où ils sont nécessaires,

pour se rendre sur un point où Votre Majesté n'a que des amis.

Cependant, j'ai dû penser aussi à mes affaires et j'ai dû me mettre en

mesure. Le contre-coup de mes préparatifs portera Votre Majesté à

accroître les siens; et ce qu'elle fera, retentissant ici, me fera faire

de nouvelles levées; et tout cela pour des fantômes. Ceci est la

répétition de ce que j'ai vu, en 1807[171], en Prusse, et en 1809, en

Autriche. Pour moi, je resterai l'ami de la personne de Votre Majesté,

même quand cette fatalité qui entraîne l'Europe devrait un jour mettre

les armes à la main à nos deux nations. Je ne me réglerai pas sur ce que

fera Votre Majesté: je n'attaquerai jamais, et mes troupes ne

s'avanceront que lorsque Votre Majesté aura déchiré le traité de Tilsit.

Je serai le premier à désarmer et à tout remettre dans la situation où

étaient les choses il y a un an, si Votre Majesté veut revenir à la même

confiance. A-t-elle jamais eu à se repentir de la confiance qu'elle m'a

témoignée[172]?».....

[Note 170: _Corresp._, 17571.]

[Note 171: Il voulait dire 1806.]

[Note 172: _Corresp._, 17579.]

Porteur de cette lettre, Lauriston croisa sur les routes d'Allemagne le

colonel Tchernitchef, qui courait en sens inverse. Le 9 avril, le

télégraphe aérien signalait le passage à Metz de l'alerte officier.

Napoléon en fut charmé: Tchernitchef apportait sans doute une réponse à

la lettre du 28 février, et son arrivée pourrait tout éclaircir. On

l'attendait pour le surlendemain, mais sa célérité dépassait toujours

les prévisions: le 10 au matin, il tombait à Paris. Tout en arrivant et

presque au débotté, il se rendit aux Tuileries. Là, il n'eut pas à faire

halte longuement dans le salon d'attente: à peine se fut-il nommé que le

chambellan de service l'introduisit chez Sa Majesté.

Averti par le ministre de la police, l'Empereur savait que ce messager

était aussi un espion. Néanmoins, ayant d'impérieuses raisons pour le

bien accueillir, il vint à lui d'un air riant, témoigna une joyeuse

surprise de le revoir sitôt et le félicita pour ses prodiges d'activité.

«Eh bien,--dit-il ensuite,--à quoi croit-on chez vous, à la paix ou à la

guerre[173]?»

[Note 173: Toutes les citations qui suivent, jusqu'à la page 134,

sont tirées du rapport de Tchernitchef publié dans le tome XXI du

_Recueil de la Société impériale d'histoire_ de Russie, p. 66 à 109. Le

rapport figure dans cette publication sous une date erronée: il est du

mois d'avril.]

Pour réponse, Tchernitchef lui présenta la lettre de l'empereur

Alexandre en date du 25 mars et ajouta que son maître conservait

l'inébranlable désir de restaurer l'alliance. Une longue discussion

s'engagea aussitôt sur les griefs respectifs, après quoi Napoléon

déclara qu'«ayant la ferme conviction qu'il n'aurait rien à gagner que

des coups dans une guerre avec la Russie, il n'avait rien tant à coeur

que de s'arranger à l'amiable avec elle: il allait donc voir si la

lettre de l'empereur Alexandre lui en fournissait les moyens».

Il rompit alors le cachet. À mesure qu'il parcourait la lettre, le

désappointement perçait sur ses traits; dans tout ce que lui disait

Alexandre, il ne trouvait rien de précis et de concluant. En effet, il

était difficile de deviner le sens caché de la lettre, à défaut du

commentaire que Tchernitchef était autorisé à en donner. Arrivé au

passage où le Tsar se plaignait d'un défaut de sécurité, Napoléon

s'écria avec humeur: «Qui est-ce qui en veut à votre existence? Qui

est-ce qui a le projet de vous attaquer?» Il avait déjà dit que le

rétablissement de la Pologne était «le cadet de ses soucis».

Il partit de là pour déplorer les terreurs de la Russie, ses vaines

agitations, qui la portaient à des mouvements mal combinés et

incohérents: ennemis de l'Angleterre, les Russes faisaient son jeu;

ennemis des Turcs, ils suspendaient les hostilités sans signer la paix,

se plaçant vis-à-vis de la Porte et aussi de l'Autriche dans une

situation fausse, bizarre, mal définie; portant intérêt à la Prusse,

ils la compromettaient et l'exposaient au pire destin: enfin, alliés de

la France, ils se mettaient dans le cas de se trouver inopinément en

guerre avec elle. Et se rendait-on compte à Pétersbourg de ce que serait

cette guerre? «Je crois,--dit Napoléon,--que l'empereur Alexandre est

dans l'erreur sur nos moyens: en nous croyant faibles dans ce moment, il

se trompe; j'ai sur lui l'avantage de pouvoir lui faire la guerre sans

retirer un seul homme de mes armées d'Espagne... Cela arrêtera mes

projets pour la marine et me coûtera de l'argent. Mais les six cents

millions qui se trouvent dans mon trésor pourront y suffire... Si vous

ne m'en croyez pas, je suis capable de vous faire conduire sur-le-champ

dans l'aile de mon château qui contient le trésor pour le compter.

Ainsi, la France est en mesure de soutenir la guerre, mais elle n'a ni

les moyens ni l'envie de la commencer: elle ne prendra jamais

l'offensive: «Je donne ma parole d'honneur,--dit Napoléon,--à moins que

vous ne commenciez vous-même, de ne pas vous attaquer de quatre ans.» Il

ne tiendrait qu'à lui pourtant de réunir en peu de mois trois cent mille

Français, d'innombrables alliés: et subitement il fait surgir aux yeux

de Tchernitchef un terrifiant appareil: des camps de cent mille hommes

chacun tout prêts à se former, cent quarante-quatre régiments dont

soixante-dix seulement sont occupés en Espagne, une armée «immense,

gigantesque», sur le point de s'acheminer vers le Nord avec huit cents

pièces d'artillerie. C'est ainsi que tour à tour, par un jeu alterné, il

cherche à rassurer sur ses intentions et à effrayer sur ses moyens, afin

de prouver à la Russie qu'un arrangement reste possible et qu'elle doit

le préférer à la guerre.

«Mais, reprend-il en faisant allusion à cet arrangement, la lettre de

l'Empereur votre maître ne m'indique nul moyen pour y arriver: j'aime

garder mon argent en poche, et j'avoue que je vous attendais avec

impatience, espérant que votre arrivée dissiperait tous les différends

survenus et permettrait de suspendre et d'épargner les frais immenses

que nous coûtent les préparatifs que nous faisons de part et d'autre.

Cependant je vois d'après tout, _mon cher ami_, que malgré la célérité

de vos deux courses, toute votre mission se borne à m'adresser quelques

reproches; nous voilà donc aussi avancés qu'avant votre départ.» Comme

Tchernitchef réitérait ses protestations pacifiques: «C'est très bien,

continua-t-il, cela ne me fait pourtant pas deviner quel peut être le

désir de la Russie.» Sur ce, prenant Tchernitchef par l'oreille,

«démonstration qui prouvait une grande caresse de la part de Sa

Majesté», il lui dit, en appuyant ses paroles de ce geste impérieusement

amical: «Parlons maintenant en vrais soldats, là, sans verbiage

diplomatique.» Et fixant sur le jeune homme un regard interrogateur et

plongeant, il cherchait à lire jusqu'au fond de son âme, à lui arracher

le secret de sa cour.

Quoique tenu en assez gênante posture, Tchernitchef ne livra pas

immédiatement ce secret, ne voulut point révéler à première sommation

les prétentions de la Russie sur l'État varsovien. Comme ce qu'il avait

à dire était grave et risquait d'être mal pris, il ne s'en ouvrirait

qu'après une longue contrainte. Il se récusa d'abord, fit des façons, se

laissa prier: à la fin, jugeant le moment venu de placer l'insinuation

décisive, il l'exprima au figuré et répéta mot pour mot la métaphore de

Roumiantsof: «Comme M. le chancelier, dit-il, m'a constamment témoigné

beaucoup de bonté et de confiance, j'oserai, si Sa Majesté le permet,

lui rapporter le discours qu'il me tint, en conservant même une de ses

expressions, qui était que si l'on pouvait parvenir à mettre les

affaires de la Pologne ainsi que celles d'Oldenbourg dans un même sac,

les y bien mêler ensemble et puis le vider, M. le comte était fermement

persuadé que l'alliance entre les deux empires en deviendrait bien

solide, plus intime et plus sincère qu'autrefois, et cela en dépit des

Anglais et même des Allemands.»

Le mot était lâché. La lumière se fit dans l'esprit de l'Empereur,

instantanée et violente. Il crut même d'abord que la Russie lui

demandait le duché tout entier, qu'elle voulait en échange de

l'Oldenbourg se faire livrer l'ouvrage avancé qui formait la tête de

notre système défensif et la clef de l'Allemagne. A cela, il ne

consentirait jamais! Abandonner le duché! L'imprudence serait grande, la

honte plus grande; plutôt mille fois la guerre, la guerre immédiate,

avec ses chances et ses périls, que de souscrire à une telle exigence!

Ce furent l'orgueil offensé de l'Empereur, sa méfiance en révolte, qui

firent la réponse.

Il s'était levé et marchait maintenant à grands pas, secoué de colère,

et tout en marchant jetait violemment ces paroles: «Non, monsieur,

heureusement nous ne sommes pas encore réduits à cette extrémité; donner

le duché de Varsovie pour l'Oldenbourg serait le comble de la démence.

Quel effet produirait sur les Polonais la cession d'un pouce de leur

territoire au moment où la Russie nous menace! Tous les jours, monsieur,

l'on me répète de toutes parts que votre projet est d'envahir le duché.

Eh bien, nous ne sommes pas encore tous morts; je ne suis pas plus

fanfaron qu'un autre, je sais que vos moyens sont grands, que votre

armée est aussi belle que brave, et j'ai trop livré de batailles pour ne

pas connaître à combien peu de chose tient leur sort; mais, comme les

chances sont égales, dans le cas que le Dieu de la victoire se range de

notre côté, je ferai repentir la Russie, et c'est alors qu'elle pourra

perdre non seulement ses provinces polonaises, mais aussi la Crimée.»

Tchernitchef laissa passer cette bourrasque. Dès qu'il trouva occasion

de placer un mot, ce fut pour donner à ses précédentes paroles une

interprétation restrictive: il s'excusa d'avoir répété à la légère une

réflexion échappée au chancelier: peut-être avait-il mal compris la

pensée de ce ministre, peut-être l'avait-il mal rendue?

Voyant ce recul, Napoléon en conclut que Tchernitchef avait pouvoir de

modifier et d'atténuer la demande: à défaut de l'État polonais, la

Russie voulait tout au moins un territoire adjacent qui mettrait

Varsovie sous sa dépendance, l'importante place qui dominait la Vistule:

«A présent, dit-il d'un ton plus calme, je vous devine; c'est Dantzick

que vous désirez avoir en échange. Il y a de cela un an, seulement six

mois, je vous l'aurais donné; maintenant que j'ai de la méfiance, que je

suis menacé, comment voulez-vous que je vous livre l'unique place sur

laquelle je puisse, dans le cas d'une guerre contre vous, appuyer toutes

mes opérations sur la Vistule? Il faudrait donc que je les reporte

volontairement sur l'Oder, dans le cas que je sois menacé

postérieurement.»

Ainsi, sans juger la seconde idée aussi révoltante que la première, il

avouait très haut les raisons qui la lui faisaient rejeter. Il ne rompit

pas pour cela l'entretien. Tenant à savoir si la crainte d'une

renaissance polonaise restait bien la préoccupation essentielle et le

tourment de la Russie, s'il fallait chercher là le noeud du problème et

la difficulté à résoudre, il s'y prit pour se renseigner d'originale

façon, et le récit de Tchernitchef nous fait assister à un curieux jeu

de scène.

«Napoléon--raconte l'officier dans son rapport au Tsar--me dit là-dessus

avec cet air de rondeur et de bonhomie que Votre Majesté Impériale lui

connaît: «Dites-moi franchement, l'empereur Alexandre et le comte de

Roumianzoff croient-ils sérieusement que j'ai le désir de rétablir la

Pologne?» Je répondis que je ne pouvais pas dire positivement si Votre

Majesté lui supposait cette intention, mais que néanmoins ce qui s'était

passé dans le duché de Varsovie depuis la campagne de 1809 était fait

pour lui donner de l'inquiétude. Me prenant de nouveau par l'oreille, il

me dit alors qu'il voulait absolument connaître ce que j'en pensais,

moi, ajoutant: «N'est-ce pas, vous croyez que je n'attends que la fin de

mes affaires d'Espagne pour effectuer ce projet?» Je répondis que

j'étais trop jeune et trop inexpérimenté pour avoir une opinion à moi,

que de plus mon devoir était de ne juger que par les yeux de l'Empereur

mon maître. Pour lors, me pressant toujours de répondre, Napoléon

s'amusa tout en riant à me tirer l'oreille avec force, en m'assurant

qu'il ne la lâcherait point avant que je l'aie satisfait. Cette

plaisanterie commençant à m'impatienter parce qu'elle me faisait un peu

mal, je lui dis: «Eh bien, Sire, puisque Votre Majesté veut absolument

une réponse, je lui dirai que je ne saurais déterminer si l'exécution

d'un tel projet serait dans ses intérêts ou non; cependant, dans le cas

qu'elle lui parût avantageuse, malgré son alliance avec la Russie, je

n'hésiterai pas à supposer le rétablissement de la Pologne être une de

ses arrière-pensées une fois qu'elle serait libre de toute autre

guerre.»

Devant cet aveu, Napoléon manifesta une sorte de stupéfaction

douloureuse: Il est inconcevable, dit-il, que l'on persiste à

m'attribuer pareil dessein: c'est même «une grande gaucherie»; à force

de me répéter que j'ai cette idée, on finira peut-être par me la faire

venir, on me poussera à tenter l'entreprise. Alors, «si je suis bien

rossé et obligé de rentrer chez moi», au moins la question sera-t-elle

décidée une fois pour toutes; elle le sera aussi dans un autre sens, si

la guerre tourne à mon avantage. Cependant, fallait-il renoncer à tout

espoir de prévenir cette extrémité? N'existait-il pas quelque moyen de

dissiper le malentendu, en dehors des sacrifices territoriaux auxquels

Tchernitchef avait fait allusion en termes sibyllins? A l'énigme qui lui

avait été proposée par deux fois et qu'il craignait d'avoir trop

devinée, Napoléon finit par opposer une série de contre-propositions

fermes: offre d'ajouter à Erfurt autant de territoire allemand qu'il en

faudrait pour constituer au duc d'Oldenbourg un apanage pleinement égal

à la principauté confisquée; offre de reprendre et de signer la

convention portant garantie contre le rétablissement de la Pologne, dans

les termes où elle avait été naguère proposée par la France. En échange

de cette grave concession, Napoléon ne demandait qu'une chose, c'était

que la Russie renonçât à brûler nos produits; après quoi, il proposerait

un désarmement simultané. Il pria Tchernitchef de communiquer ses offres

à qui de droit, sans perdre un instant, et comme il était loin

d'accorder tout ce que la Russie paraissait réclamer, il essaya de

combler la différence par de grands ménagements dans la forme. Jusqu'à

la fin de l'entretien, qui dura en tout quatre heures et demie, il

combla Tchernitchef de paroles amicales et flatteuses, honorant le Tsar

dans la personne de son émissaire.

Les jours suivants, il sembla qu'un mot d'ordre fût tombé de haut dans

les milieux officiels, recommandant de bien traiter l'aide de camp

voyageur, de lui rendre son séjour à Paris agréable et plaisant. Ce fut

dès lors, chez la plupart des personnages appartenant à la cour, un

empressement à lui faire fête. Chacun se mit à l'attirer, à le choyer;

le prince de Neufchâtel le pria d'assister à un concert intime, donné

devant une vingtaine d'élus: la princesse Pauline eut permission de

l'inviter, comme autrefois, «à ses petites soirées».

Ce jeu souple et câlin allait être brusquement dérangé par

l'intervention inopportune d'un ministre. On sait à quel point la

curiosité remuante de Tchernitchef et ses allures de furet inquiétaient

le général Savary, duc de Rovigo. Ce grand maître de la police avait

respiré en voyant Tchernitchef repartir pour la Russie, mais son

soulagement avait été de courte durée: quels n'avaient pas été son émoi,

son indignation, en apprenant que l'officier suspect n'avait fait que

toucher barres à Pétersbourg, comme s'il y fût allé uniquement «pour

changer de chevaux[174]», et qu'il revenait effrontément à Paris

poursuivre ses manoeuvres! La manière dont il y était accueilli, le

bruit fait autour de son arrivée, la bienveillance qu'on lui témoignait

et dont il ne manquerait pas d'abuser, achevèrent de désoler et de

scandaliser l'ombrageux ministre, qui ne connaissait point les dessous

de la politique impériale. Réagissant contre l'universelle faiblesse, il

crut devoir montrer les dents et faire autour de nos secrets militaires

le bon chien de garde.

[Note 174: _Mémoires de Rovigo_, V, 129.]

Tchernitchef fut averti de sa part que trop de curiosité pourrait lui

nuire: qu'il s'amusât de son mieux à Paris, sans se mêler d'autre chose,

tel était le conseil qu'on avait à lui donner. Sentant la pointe,

Tchernitchef paya d'audace, commença par le ministre de la police sa

tournée de visites et se montra à lui fort affecté d'injurieux soupçons.

Pour mettre désormais sa conduite à l'abri de toute interprétation

fâcheuse, il demanda à Savary, avec un air de candeur, de lui tracer un

plan de conduite et de lui indiquer les maisons à fréquenter.

Jouant au plus fin, Savary feignit d'accueillir ses protestations avec

une crédulité débonnaire, prodigua au visiteur «caresses et attentions»,

«l'embrassa à plusieurs reprises[175]», mais dès le lendemain lui

décocha un nouveau trait de sa façon. Cette fois, l'arme qu'il employa

fut la presse. Pour dissiper l'engouement qui se déclarait de plus belle

en faveur du jeune étranger et qui lui rouvrait toutes les portes, pour

rabattre son assurance et le ramener au simple rôle de courrier, il

imagina, par un persiflage inséré en bon lieu, de le disqualifier en

quelque sorte et de le ridiculiser aux yeux du public.

[Note 175: Rapport cité aux pages 128 et suiv.]

L'ex-_Journal des Débats_, transformé en _Journal de l'Empire_, devenait

de plus en plus un _Moniteur_ officieux, moins solennel que l'autre et

plus littéraire. C'était là que l'administration faisait passer des

notes, des allusions propres à orienter l'esprit public; l'expression de

toute pensée libre s'y était effacée devant ce journalisme d'État. Le 12

avril, on put lire en deuxième page un article d'une colonne et demie,

non signé, intitulé: _les Nouvellistes_. Le ton en était humoristique et

plaisant: l'auteur anonyme citait un passage fort piquant des _Lettres

persanes_ sur les nouvellistes du dernier siècle et en faisait

l'application à ceux du temps présent: ces derniers ne se montraient-ils

point les dignes émules de leurs devanciers par leur tendance à émouvoir

inconsidérément l'opinion, par leur manie de tout grossir, choses et

hommes, de pronostiquer sans cesse des événements formidables et de

transformer en personnage de haute marque le plus mince porteur de

lettres?

«Après avoir vingt fois précipité le Nord sur le Midi, ou l'Europe sur

l'Asie, après avoir assemblé plus d'armées en Pologne que toutes les

puissances de la terre n'ont de bataillons, après avoir fait venir de

l'artillerie du Kamtchatka et levé des escadrons de rennes en Laponie,

ils passent de ces prodiges à l'exagération des événements les plus

vulgaires: ils les travestissent de la manière la plus ridicule... Il y

a tel officier étranger dont ils ont mesuré l'importance sur le nombre

de postes qu'il a parcourues depuis six mois; ils ont calculé savamment

que le chemin qu'il a fait en moins d'une année pourrait embrasser deux

ou trois fois le tour du monde; d'où ces messieurs concluent que le

présent est gros de l'avenir, et qu'on ne voyage pas si vite, si loin et

si souvent, sans être chargé de la destinée de deux empires et de cinq

ou six royaumes.

«On pourrait cependant les tranquilliser en leur rappelant une anecdote

connue. Le prince Potemkin, qui, de son temps, donnait aussi de

l'exercice à l'imagination des nouvellistes, avait parmi ses officiers

un major nommé Bawer, l'un des hommes du dernier siècle qui ont le plus

occupé les gazetiers d'Allemagne et les postillons de Russie. On le

voyait sans cesse sur les routes les plus opposées, courant de

l'embouchure du Danube à celle de la Néva, et de Paris aux confins de la

Tartarie. Les politiques de café, témoins de tous ces mouvements,

rêvaient déjà la renaissance de l'ancienne Grèce, le rétablissement du

royaume de Tauride, la conquête de Constantinople, ou même quelques-unes

de ces grandes émigrations du Nord qui jadis couvraient de ruines

l'occident et le midi de l'Europe. Veut-on savoir quelles étaient les

missions secrètes du major Bawer? De retour de Paris, où il venait de

choisir un danseur, le prince l'envoyait chercher de la boutargue[176]

en Albanie, des melons d'eau à Astrakan ou des raisins en Crimée. Cet

officier, passant sa vie sur les grands chemins, craignait de s'y rompre

le cou et demandait une épitaphe: un de ses amis lui fit celle-ci, qui

pourra servir à quelques-uns de ses successeurs:

«Ci-gît Bawer, sous ce rocher;

Fouette, cocher.»

[Note 176: Sorte de _caviar_ préparé avec des oeufs de poisson

salé.]

L'article fit grand tapage. Cette manière de présenter l'envoyé d'un

souverain officiellement allié, un colonel en mission, sous les traits

d'un postillon qui s'en faisait accroire, toujours allant, toujours

courant, passant dans un claquement de fouet et un bruit de grelots, fut

jugée en général le comble du mauvais goût et de l'irrévérence. Mais nul

n'en fut plus courroucé que l'Empereur. Ainsi, c'était le chef de sa

police qui prenait sur lui de contrecarrer sa politique de ménagements

et d'exaspérer des susceptibilités déjà trop en éveil. Cette guerre que

tous ses efforts tendaient à éloigner, il allait peut-être l'avoir tout

de suite sur les bras, par la faute et l'ineptie d'un de ses ministres.

Il manda le duc de Rovigo et le tança furieusement: «Voudriez-vous me

faire faire la guerre? lui disait-il. Mais vous savez que je ne la veux

pas, que je n'ai rien de prêt pour la faire[177].» Et derechef ordre fut

donné au duc, en termes absolus cette fois et péremptoires, de rentrer

ses crocs, de laisser Tchernitchef parfaitement tranquille, libre

d'«aller, venir, voir, écouter».--«Il n'y manquait que l'ordre de le

faire informer moi-même», ajoutait plus tard Savary d'un ton boudeur, au

souvenir de sa mésaventure[178].

[Note 177: _Mémoires de Rovigo_, V, 132-135.]

[Note 178: _Id._, 133.]

L'Empereur ne se borna pas à des véhémences de parole et à de

rigoureuses prescriptions pour l'avenir. Au-dessous du ministre qu'il

n'entendait point découvrir aux yeux du public et sacrifier, il voulut

trouver des coupables à punir. Il tint à savoir qui avait rédigé

l'article: on lui nomma Esmenard, aventurier de lettres, retraité dans

l'administration de la police, où il exerçait les fonctions de censeur:

c'était la plume habituée à biffer impitoyablement chez autrui tout

passage suspect qui s'était risquée à tracer, dans une feuille

officieuse, de suprêmes inconvenances. Un fait plus singulier, resté

dans l'ombre à cette époque, achève de caractériser et de juger le

personnage. Esmenard s'employait à démasquer les espions, mais ne

négligeait pas à l'occasion de les servir. Il entretenait des relations

plus que suspectes avec certaines légations et faisait volontiers

commerce de papiers d'État: il paraît avoir conclu avec Tchernitchef

lui-même quelques affaires de ce genre. Seulement, trompant l'agent

russe sur la qualité de la marchandise vendue, il lui annonçait des

documents authentiques et les lui produisait faux[179]. Il vivait ainsi

de méfaits divers, dans une impunité tranquille: ce fut un excès de zèle

qui le perdit, et l'article du 12 avril lui fut fatal. L'Empereur le

cassa aux gages et l'envoya réfléchir à quarante lieues de Paris sur

l'inconvénient de trop bien servir les rancunes ministérielles[180]. Le

rédacteur en chef du journal, Étienne, fut pour trois mois suspendu de

ses fonctions.

[Note 179: On verra plus loin, au ch. VIII, un exemple de ce genre

de trafic.]

[Note 180: Il profita de son exil pour faire un voyage en Italie et

y périt d'un accident de voiture.]

Par ces mesures prises avec éclat, Napoléon comptait atténuer l'effet

que produirait en Russie l'article malencontreux, assurer davantage

celui de ses contre-propositions: il espérait éviter toute altération

plus profonde des rapports, tandis qu'il réfléchirait à tête reposée aux

vagues ouvertures de Tchernitchef et préparerait pour son nouvel

ambassadeur en Russie des instructions appropriées.

Il n'en eut pas le temps. Encore une fois, les événements vinrent le

surprendre et le saisir. Brusquement, il fut assailli par une nuée de

nouvelles plus inquiétantes les unes que les autres; pendant quatre ou

cinq jours, correspondant au milieu d'avril 1811, elles se succédèrent

sans relâche et d'heure en heure, se pressant, s'accumulant, arrivant de

tous les points de l'horizon. En particulier, la correspondance de

Varsovie prenait une gravité inattendue. Notre légation ne se bornait

plus à recueillir des rumeurs grossissantes: elle avait obtenu des

notions décisives, reçu de stupéfiantes confidences, et ses rapports,

concordant avec les mille cris d'alarme qui montaient vers l'Empereur

dans un formidable unisson, portèrent la crise à son point culminant.

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 22 / 102 题