III

Parti de Paris avec la trahison au coeur, Bernadotte n'avait pas résisté

à mal parler de son ancien chef, dès qu'il s'était trouvé en présence de

l'émissaire chargé par la Russie de provoquer ses confidences: la

profession d'ingratitude qu'il avait faite devant Tchernitchef[107], en

décembre 1811, avait été l'explosion de ses véritables sentiments. En

prenant l'engagement d'honneur de ne jamais nuire à la Russie, il avait

obéi aussi à une pensée politique, à un instinct sagace, qui lui

montrait la sécurité future de la Suède liée à une réconciliation avec

sa grande voisine de l'Est et qui la détournait de toute tentative

contre la Finlande pour lui faire reporter ses ambitions sur la Norvège.

Toutefois, mû par le désir de plaire au Tsar et de prévenir chez lui

tout retour d'hostilité, entraîné d'ailleurs par le torrent de son

imagination, il avait laissé son expression dépasser sa pensée: il avait

présenté comme une volonté ferme ce qui n'était en lui qu'une tendance.

Au fond, son système n'était pas fait: son esprit mobile et fantasque

demeurait sujet à de brusques oscillations. S'il avait touché du premier

coup au point où l'empereur russe voulait l'amener, il ne s'y était pas

fixé encore: il allait s'en éloigner bientôt et n'y reviendrait que par

un long circuit.

[Note 107: Voy. le tome II, 514-519.]

Dans les semaines qui avaient suivi ses premiers épanchements avec la

Russie, fatigué de nos exigences en matière de blocus, outré du ton

autoritaire et tranchant sur lequel notre représentant à Stockholm,

l'ex-conventionnel Alquier, formulait ces réquisitions, il l'avait pris

d'assez haut avec son ancienne patrie. Que la contrebande s'organisât de

toutes parts, que la guerre avec les Anglais demeurât «une misérable

jonglerie[108]», c'était, disait-il, à quoi nul ne pouvait remédier. A

la moindre demande nouvelle, il se rebiffait; parlait-on au gouvernement

royal de prêter à la France quelques marins ou bien un régiment qui

servirait dans notre armée, conformément à une tradition datant de

l'ancien régime, il refusait d'appuyer ces propositions: «Quel avantage,

disait-il au baron Alquier, trouverais-je à envoyer un régiment se

mettre en ligne avec ceux de la France?--Mais celui de former des

officiers à la première école de l'Europe.--Apprenez, monsieur, que

l'homme qui a formé par ses leçons et son exemple une multitude

d'officiers particuliers et généraux en France peut suffire à

l'instruction et au perfectionnement de ses armées[109].»

[Note 108: Expression d'Alquier, lettre à Champagny du 19 novembre

1810.]

[Note 109: Alquier à Champagny, 6 janvier 1811.]

A ces rodomontades, la réponse de l'Empereur ne s'était pas fait

attendre. Retrouvant Bernadotte tel qu'il l'avait toujours connu,

c'est-à-dire effrontément hâbleur, rétif et peu maniable, il s'était

détourné de lui, se refusait à toute correspondance directe, rappelait

les aides de camp français du prince et le mettait en quarantaine[110].

En janvier 1811, les rapports ne tenaient plus qu'à un fil, lorsqu'on

vit Bernadotte, par une de ces volte-faces dont il était coutumier, se

rejeter impétueusement vers la France.

[Note 110: _Corresp._, 17218 et 17229. Correspondance de Suède, aux

archives des affaires étrangères, décembre 1810 et janvier 1811.]

Chez lui, ce revirement peut s'expliquer d'abord par un vulgaire intérêt

d'argent. Dans son établissement nouveau, il avait dû faire abandon des

dotations constituées au maréchal d'Empire et au prince de Ponte-Corvo.

D'autre part, le million que l'Empereur lui avait fait remettre

comptant, lors de son départ, s'était promptement fondu, et les États de

Suède, vu la pénurie du royaume, n'avaient alloué à l'héritier

présomptif de la couronne, à sa femme et à son fils, que de maigres

pensions. Voyant arriver la fin de ses ressources, Bernadotte se prenait

à regretter d'avoir trop peu ménagé le monarque à la main large dont la

munificence pourrait utilement l'assister, et il est à remarquer que ses

premières offres de soumission coïncidèrent avec une lettre dans

laquelle il se recommandait à la générosité impériale et sollicitait une

indemnité pour ses dotations perdues.

Puis, l'influence de la princesse royale, qui avait alors rejoint son

mari, s'exerçait au profit de la France. A mesure qu'elle s'était

avancée dans le Nord, Désirée Clary s'était senti envahir par un

insupportable ennui. Sans cesse sa pensée se reportait vers ce Paris

brillant et aimé, vers ce milieu de prédilection où elle voulait se

garder la faculté de revenir et de se retremper, et ses efforts

tendaient à empêcher une rupture qui l'eût confinée dans son royal

exil[111]. Enfin, Bernadotte lui-même, malgré toutes les peines qu'il se

donnait pour plaire aux Suédois, avait le sentiment d'avoir

incomplètement répondu à leur attente: s'ils l'avaient élu, c'était avec

l'espoir d'obtenir par ce choix et tout de suite un bienfait éminent, un

avantage insigne, tel que l'appui de la France pour reprendre la

Finlande ou se saisir d'un équivalent. Or, comme présent d'arrivée,

Bernadotte ne leur avait apporté jusqu'à ce jour que la déclaration de

guerre aux Anglais, mesure essentiellement impopulaire. Voyant s'épuiser

le crédit que lui avait ouvert la confiance publique, il éprouvait le

besoin de ne plus retarder la satisfaction des Suédois, de leur payer sa

bienvenue, et il se rendait compte que seul l'empereur des Français

pouvait lui en fournir les moyens.

[Note 111: Correspondance de Tarrach, ministre de Prusse en Suède,

avec son gouvernement. Cette correspondance, décachetée probablement par

la poste française des villes hanséatiques, figure à moitié déchiffrée

aux archives des affaires étrangères.]

Ce n'était pas que l'objet de ses convoitises se fût déplacé. Si

incohérents et désordonnés que parussent ces mouvements, ils tendaient

invariablement au même but: sa politique tourbillonnait autour d'une

idée fixe. S'interdisant par principe de songer à la Finlande, il

pensait de plus en plus à la Norvège. Il en avait déjà touché mot à

Pétersbourg, mais il savait que la Russie, à supposer qu'elle favorisât

jamais la spoliation du Danemark, ne s'exécuterait que plus tard et à

échéance assez longue, à l'approche ou à la suite d'un grand

bouleversement. Au contraire, Napoléon disposait du présent: il n'avait

qu'un geste à faire pour que la cour de Copenhague, faible et soumise,

s'inclinât devant sa volonté et cédât aux Suédois la Norvège au prix de

quelque dédommagement en Allemagne. Justement, la Norvège s'agitait et

paraissait lasse du joug danois. Profitant de l'occasion, Bernadotte ne

tarda pas davantage à s'ouvrir au représentant de l'Empereur.

Le 6 février, au cours d'une conversation avec Alquier, il lui mit

brusquement sous les yeux une carte: «Voyez, dit-il, ce qui nous

manque.--Je vois, répondit Alquier, la Suède arrondie de toutes parts,

excepté du côté de la Norvège: est-ce donc de la Norvège que Votre

Altesse veut parler?--Eh bien, oui, c'est de la Norvège, qui veut se

donner à nous, qui nous tend les bras et que nous calmons en ce moment.

Nous pourrions, je vous en préviens, l'obtenir d'une autre puissance que

de la France.--Peut-être de l'Angleterre?--Eh bien, oui, de

l'Angleterre; mais quant à moi, je proteste que je ne veux la tenir que

de l'Empereur. Que Sa Majesté nous la donne, que la nation puisse croire

que j'ai obtenu pour elle cette marque de protection, alors je deviens

fort, je fais dans le système du gouvernement le changement qu'il faut

nécessairement opérer, je commanderai sous le nom du roi et je suis aux

ordres de l'Empereur[112].» Puis, ce furent des serments: Bernadotte

jura «sur son honneur» de fermer le royaume au commerce des Anglais; au

besoin, il irait chercher et vaincre chez elle cette orgueilleuse

nation; contre la Russie, il offrait cinquante mille hommes au

printemps, soixante mille en juillet, à condition de les commander en

personne.

[Note 112: Alquier à Champagny, 7 février 1811. Cette dépêche a été

publiée en partie par le regretté M. Geffroy dans ses études sur _Les

intérêts du Nord scandinave pendant la guerre d'Orient. Revue des Deux

Mondes_, 1er novembre 1835.]

Ces propositions formelles ne l'empêchaient nullement, à la même époque,

à quelques jours d'intervalle, de renouveler au Tsar ses assurances de

sympathie et de bon vouloir. En réponse à une lettre dans laquelle

Alexandre réclamait son amitié, il lui écrivait: «Oui, Sire, je

deviendrai l'ami de Votre Majesté, puisqu'elle veut bien me dire que

c'est d'âme qu'elle veut l'être[113].» Soyons unis, faisons pacte

d'éternelle concorde et de bon voisinage, disait-il au Tsar, à l'heure

même où il offrait à Napoléon de reconnaître pour ennemis tous les

adversaires présents et futurs de la France.

[Note 113: Voy. l'_Étude sur la Suède et la Norvège_, publiée

d'après des documents authentiques, dans l'_Univers pittoresque_, 1838.]

Qui trompait-il alors? Qui se réservait-il de trahir en fin de compte?

Son ancien maître ou son récent ami? En faisant droit à sa demande et en

acceptant sa parole, Napoléon eût-il obtenu de sa part, en cas de guerre

avec la Russie, une obéissance absolue? C'est au moins très douteux:

Bernadotte avait le génie de l'indiscipline; il l'avait prouvé dans tout

le cours de sa carrière, où Napoléon l'avait trouvé à chaque occasion

coopérateur tiède et lieutenant infidèle. S'il tenait tant à la Norvège,

c'était précisément parce que cette facile conquête, en consolant

l'amour-propre national, le dispenserait de marcher en Finlande, de

rouvrir ainsi et de perpétuer le conflit avec la Russie, de s'engager à

fond contre elle. Tout ce que l'on peut présumer, c'est que Napoléon, en

lui livrant la Norvège, eût conjuré en partie l'effet de ses mauvais

sentiments, gagné sa neutralité et peut-être une apparence de concours.

Dans ses appréciations sur la politique actuelle du prince, Alquier

allait plus loin: cet agent zélé, mais ardent et passionné, ne sut

presque jamais démêler les véritables intentions de Bernadotte à

travers la déconcertante variété de ses attitudes et de ses poses; après

l'avoir signalé comme capable de toutes les félonies, il le croyait

aujourd'hui disposé à nous revenir de bonne foi et montrait l'occasion

unique pour reprendre possession de la Suède.

Napoléon en jugea autrement. D'abord, cette façon de réclamer à

brûle-pourpoint un accord positif et de lui forcer la main, ne fut

nullement de son goût; il voulait que Bernadotte attendît notre heure,

au lieu de nous imposer la sienne. Quant à la condition même de

l'arrangement, l'idée de spolier le Danemark, dans les termes absolus où

elle était exprimée, révolta ses sentiments de justice, de

reconnaissance et d'honneur: ce tout-puissant avait le respect des

faibles, quand il trouvait en eux honnêteté et droiture. D'ailleurs, et

jusqu'à plus ample informé, il se refusait à voir dans la requête du

prince l'expression d'une pensée raisonnée et mûrie, à laquelle la

majorité des Suédois se rallierait peu à peu et qui deviendrait un

système national. Demeurant dans ses rapports avec la Suède sous

l'empire d'une erreur fondamentale, il estimait que cet État ne pouvait

avoir qu'une politique, la politique d'hostilité et de revanche contre

la Russie: il se figurait que s'il en venait lui-même à rompre avec

Alexandre, il n'aurait qu'à montrer aux Suédois la Finlande et à la leur

désigner du bout de son épée, pour les voir s'élancer sur cette proie et

se jeter dans la mêlée, quels que pussent être les sentiments personnels

de Bernadotte. Par conséquent, il jugeait parfaitement inutile de

s'arrêter quant à présent aux idées plus ou moins folles qui pouvaient

éclore dans l'esprit du prince et traverser ce cerveau mal équilibré, de

prendre au sérieux ses divagations, de discuter avec ses lubies: ce

n'était pas là un élément à faire entrer dans nos calculs.

«Monsieur le duc de Cadore, écrivit Napoléon à Champagny, j'ai lu avec

attention les lettres de Stockholm. Il y a tant d'effervescence et de

décousu dans la tête du prince de Suède que je n'attache aucune espèce

d'importance à la communication qu'il a faite au baron Alquier. Je

désire donc qu'il n'en soit parlé ni au ministre de Danemark ni au

ministre de Suède, et je veux l'ignorer jusqu'à nouvel ordre[114].»

[Note 114: _Corresp._, 17386. Cf. la lettre de Champagny à Alquier

en date du 26 février 1811.]

Il prévint seulement le Danemark, sans lui dire pourquoi, de mettre la

Norvège à l'abri d'une surprise. En même temps, il traçait pour Alquier

toute une ligne de conduite. Ce ministre ne ferait point de réponse

immédiate à l'ouverture du prince et serait censé n'avoir reçu à ce

sujet aucune direction. Au bout de quelque temps, il pourrait glisser

dans la conversation très doucement, «sans que cela eût l'air de venir

de Paris[115]», que l'idée de s'approprier la Norvège était purement

chimérique et tout à fait en dehors de la tradition nationale, qu'il y

avait là un contresens politique, que l'intérêt de la Suède était

ailleurs: «C'est par ces considérations générales que le baron Alquier

doit répondre, disait l'Empereur, et aussi par des considérations tirées

de mon caractère et de mon honneur, qui ne me feront jamais permettre

qu'un de mes alliés perde quelque chose à mon alliance[116].» A

l'avenir, le mieux serait que notre ministre se dérobât à de trop

fréquents contacts avec l'Altesse suédoise, qu'il ne s'exposât plus à

d'embarrassantes confidences et à des discussions fâcheuses. On ne peut

acquiescer aux demandes du prince, et d'autre part la contradiction ne

ferait qu'irriter ses désirs. Au contraire, cet esprit déréglé, si on

l'abandonne à lui-même, finira peut-être, après s'être agité dans le

vide, par se poser et s'assagir.

[Note 115: _Corresp._, 17386.]

[Note 116: _Id._]

Vers le même temps, Napoléon permit à l'un des aides de camp français de

Bernadotte, le chef d'escadron Genty de Saint-Alphonse, rappelé comme

les autres, de retourner en Suède, et il le reçut avant son départ. Dans

cette audience, il s'exprima en homme qui savait à quoi s'en tenir sur

les véritables sentiments du prince, mais son langage fut empreint de

tristesse et de regret plus que de colère, conserva le ton d'une

remontrance paternelle: «Croyez-vous, dit-il, que j'ignore qu'il dit à

qui veut l'entendre: «Dieu merci, je ne suis plus sous sa patte», et

mille autres extravagances que je ne veux pas répéter? Il ne sait pas

que cela retombe sur lui, et qu'il y a des gens toujours prêts à tirer

parti de ses inconséquences. Assurément, il m'a assez fait enrager

pendant qu'il était ici: vous en savez quelque chose, puisque vous êtes

son confident. Mais enfin tout cela est passé: j'avais cru que dans la

nouvelle sphère où il se trouve placé, sa tête se serait calmée et qu'il

se serait conduit plus prudemment.»

Genty de Saint-Alphonse, à qui la leçon avait été faite, ne manqua pas

de défendre chaleureusement son prince; il s'étendit sur les services

que la Suède était prête à nous rendre en toute occurrence, et notamment

contre la Russie. Mais ce zèle de fraîche date parut suspect à

l'Empereur, à tout le moins intempestif: «Vous me parlez toujours des

Russes, disait-il; mais moi, je ne suis pas en guerre avec les Russes:

si cela arrivait, eh bien, nous verrions alors: aujourd'hui ce n'est

qu'à l'Angleterre qu'il faut faire la guerre.»

Il posa pourtant beaucoup de questions sur l'armée suédoise, s'enquit de

son organisation, de sa valeur; il finit par indiquer le plan de

conduite qui, suivant lui, s'imposait au prince: à l'extérieur comme au

dedans, ne point se compromettre en d'inutiles intrigues, attendre

l'heure propice et se réserver: «Il faut qu'il aille droit son chemin,

et qu'à la première occasion il donne de la gloire militaire à son pays.

Tous les partis se tairont et se rallieront autour d'un prince qui

rehausse la gloire de son pays. Or, le prince a tout ce qu'il faut pour

cela; il sait commander une armée, il pourra faire de belles

choses[117].» C'était lui présenter à mots couverts, comme le meilleur

moyen de fixer sa popularité et de consolider sa position, une brillante

entreprise au delà de la Baltique, contre l'ennemi traditionnel: à

Bernadotte qui désirait s'approprier frauduleusement la Norvège, il

montrait la Finlande à reconquérir de haute lutte, mais ne lui faisait

entrevoir ce but que dans une lointaine et brumeuse perspective.

[Note 117: Le compte rendu de la conversation se trouve dans une

lettre adressée le 19 février 1811 par Genty de Saint-Alphonse à

Bernadotte, et dont copie figure aux Archives nationales avec la mention

suivante: «Cette lettre est écrite au prince royal de Suède par son aide

de camp, M. Genty. La personne qui en était chargée ne devant partir que

samedi (demain), on a eu le temps de la soustraire, d'en tirer une copie

et de la recacheter et remettre en place sans qu'il y parût en rien.»

AF, IV, 1799.]

Ces fins de non-recevoir déçurent Bernadotte, sans le décourager. Il

crut devoir insister, s'acharner, d'autant plus qu'un événement

intérieur venait de mettre effectivement à sa charge les destinées de la

Suède. Le Roi, plus malade et plus faible, l'avait institué régent.

Investi désormais des prérogatives souveraines, sentant croître sa

responsabilité en même temps que son pouvoir, Charles-Jean se rattachait

plus anxieusement à l'idée de procurer aux Suédois quelque bénéfice

immédiat qui fît taire toute opposition; pour obtenir de quoi les

contenter, il s'adressait à l'Empereur, suprême dispensateur des biens

de ce monde, le priait, le sollicitait de toutes manières, se retournait

vers lui sans cesse, la main obstinément tendue.

Pour faire admettre ses prétentions, il n'était sorte de moyens auxquels

il n'eût recours. Afin de les rendre plus acceptables, il les réduisit.

Après avoir demandé la Norvège entière, il n'en réclama plus que la

partie septentrionale, l'évêché de Trondjem avec ses dépendances. Puis,

c'étaient des prévenances, des cajoleries, des attentions sans nombre.

Il offrit des marins, un régiment tout équipé: il promit de faire

séquestrer les marchandises anglaises; il promit contre le commerce

interlope des rigueurs exemplaires: pendant près de trois mois, il ne

s'arrêta pas de promettre[118]. Entre temps, il laissait entendre que la

Russie mettait tout en oeuvre pour l'attirer à elle: il faisait dire à

M. Alquier que l'empereur Alexandre lui offrait une rétrocession

partielle de la Finlande, ce qui était faux[119]: en se montrant

assailli de propositions qu'il n'avait pas reçues, il espérait piquer la

France d'émulation et provoquer une surenchère.

[Note 118: Alquier à Champagny, 12, 20, 22 et 27 mars, 30 mai.]

[Note 119: La correspondance du ministre suédois en Russie,

conservée aux archives de Stockholm et dont nous avons eu connaissance,

ne mentionne aucune proposition de ce genre.]

Mais ce manège laissait l'Empereur parfaitement insensible. Les

stimulants employés par le prince n'avaient pas plus le don de

l'émouvoir que ses verbeuses protestations. Il répugnait toujours à lui

octroyer la Norvège; surtout, tant qu'il aurait intérêt à ménager la

Russie et à temporiser avec elle, il était résolu à ne point traiter

avec Bernadotte. Se défiant d'un homme aussi peu maître de sa pensée et

de sa langue, il l'eût considéré aujourd'hui comme le plus compromettant

des alliés: entre eux, il y avait dissentiment sur l'époque plus encore

que sur l'objet de l'entente à conclure. Dans ses instructions à son

représentant en Suède, Napoléon défend toujours de rien accorder dans le

présent, sans rien refuser positivement pour l'avenir. Il recommande

d'entretenir les espérances des Suédois en les tournant du bon côté,

c'est-à-dire vers la Finlande; mais Alquier ne saurait apporter à cette

oeuvre trop de discrétion et de mesure. L'essentiel est actuellement de

ne fournir à la Russie aucun sujet d'alarme: que notre ministre démente

tout bruit de rupture entre les deux empereurs: qu'il vive bien avec son

collègue russe. Sans prêcher aux Suédois l'oubli et le pardon des

injures, qu'il les détourne de toute revendication précipitée, de toute

initiative hors de saison: «Calmer au lieu d'exciter, désarmer au lieu

d'armer[120]», voilà quelle doit être sa tâche.

[Note 120: _Corresp._, 17386.]

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 16 / 102 题