Les premiers ordres pour renforcer le corps de Davout furent donnés à la
fin de janvier et complétés ensuite par une série de dispositions.
L'opération n'allait pas s'accomplir brusquement, brutalement: il ne
s'agissait pas de jeter d'un coup au delà du Rhin une force
considérable, qui attirerait l'attention. C'est par une infiltration
continue d'hommes et de matériel dans les cadres déjà existants que se
recréera notre armée d'Allemagne. Le premier corps s'accroîtra
insensiblement, sans que sa forme extérieure et ses éléments
constitutifs soient d'abord modifiés. Les unités qui le composent,
divisions, régiments, bataillons, vont simultanément grossir, par lente
addition de substance; puis, lorsqu'elles seront parvenues à une
surabondance d'effectifs, elles vont se dédoubler, se multiplier,
essaimer autour d'elles d'autres groupes, d'autres unités, et peu à peu,
au lieu d'un simple corps, l'armée de quatre-vingt mille hommes
apparaîtra, munie de tous ses organes.
Le 21 janvier, l'Empereur annonce à Davout un seul régiment français et
quatre régiments hollandais: cette infanterie sera répartie entre les
trois divisions du 1er corps, les divisions incomparables, celles de
Friant, Morand et Gudin, que l'on déchargera ensuite de leur trop-plein
par la formation d'une quatrième, confiée au général Dessaix[96]. En
même temps, comme la conscription de 1812 aura versé dans les dépôts
cent mille recrues, les bataillons actuels de dépôt, dont l'instruction
s'achève, pourront se mettre en route et rejoindre les régiments
d'Allemagne. Les régiments un peu maigres prendront ainsi du corps,
comprendront quatre bataillons, puis cinq, au lieu de trois, et dans le
courant de l'été, par suite de cette pléthore, l'armée se formera à cinq
divisions, de quatre régiments chacune et de deux brigades. La cavalerie
se sera antérieurement augmentée par l'envoi aux escadrons de guerre de
détachements puisés dans tous les dépôts de même arme, sans création de
régiments nouveaux: elle se sera complétée en chevaux par des remontes
opérées sur place.
[Note 96: _Corresp._, 17289.]
Quant au matériel, Napoléon s'occupe déjà à l'expédier, en prenant pour
base de ses calculs ce que sera l'armée de l'Elbe dans six mois, non ce
qu'elle est actuellement. Il fait partir l'artillerie régimentaire et
divisionnaire, les parcs de réserve, au total cent quatre-vingts bouches
à feu. Il organise le génie et lui fournit quinze mille outils;
s'absorbant dans de minutieuses supputations, il compte que Davout aura
besoin de six cents voitures d'artillerie et de deux cent vingt-quatre
caissons d'infanterie, pour porter avec soi cinq cent
quatre-vingt-quatre mille cartouches, tandis qu'une réserve de trois
millions de cartouches s'entassera dans les magasins de Hambourg et de
Magdebourg. Avec une sollicitude particulière, il perfectionne le
service du train, celui des équipages militaires, car il y voit, dans
une guerre lointaine, les auxiliaires indispensables de la victoire. Ces
éléments divers vont se former par prélèvements opérés sur toutes les
ressources de l'intérieur, franchir le Rhin par groupes isolés, par
détachements à peine visibles, et s'introduire furtivement en
Allemagne[97].
[Note 97: _Corresp._, 17289, 17336, 17355, 17372, 17382, 17384,
17414, 17441, 17469, 17493, 17494, 17503, 17512, 17513, 17519, 17533.
Cf. la réponse de Davout et autres pièces conservées aux archives
nationales, AF, IV, 1653.]
Pour faciliter leur marche, Napoléon fait reconnaître par des officiers
d'état-major et aménager les voies de communication. En Allemagne, les
chemins sont généralement mauvais: n'importe, on en créera d'autres.
Entre Wesel et Hambourg, à travers la Westphalie et le Hanovre, une
large route militaire va s'ouvrir, une sorte de voie romaine, qui
attestera aux générations futures le passage des Français et la grandeur
de leurs oeuvres. Les autorités de la Westphalie et du grand-duché de
Berg procéderont à ce travail. Davout est chargé de pourvoir au
placement de ses effectifs futurs, d'assurer par avance les vivres,
l'habillement, la solde, de régler son budget, de fortifier Hambourg, de
convertir cette ville ouverte en une vaste place d'armes. Qu'il se mette
en mesure de toutes façons, mais que ces préparatifs s'opèrent dans le
plus absolu silence: agir sans parler, telle est la recommandation qui
accompagne invariablement les ordres donnés et accuse à chaque instant
la pensée dominante de l'Empereur.
Il couvre d'une ombre encore plus épaisse les mouvements destinés à
recomposer la garnison de Dantzick et à en décupler l'effectif. D'abord,
il fait rejoindre les quinze cents soldats qu'il a dans la place par
six bataillons polonais, par deux bataillons saxons, par le régiment
français qui occupe Stettin; Davout l'y remplacera «par un très beau
régiment» de la division Friant, en ayant soin de tenir «le meilleur
langage envers la Russie[98]», en s'abstenant de la moindre confidence
au gouvernement de Varsovie: «Tout ce qu'on dit aux Polonais, ils le
répètent et le publient de toutes les manières[99].» Un peu plus tard,
l'Empereur fait filer sur Dantzick, par Magdebourg et la Prusse, des
compagnies de canonniers, de mineurs, de sapeurs, puis un régiment
westphalien de deux mille quatre cents hommes, un régiment de Berg; il
demande pour la même destination un régiment à la Bavière, un autre au
Wurtemberg, et de tous les points de l'Allemagne des détachements se
dirigent vers le poste à réoccuper, mais ils s'y rendent sans
précipitation, en amortissant le bruit de leurs pas. Avec eux,
l'Empereur fait affluer à Dantzick des canons, des mortiers, des affûts,
des fusils, tous les engins de résistance, et de plus un équipage de
ponts, matériel d'attaque qu'il dispose là pour l'avenir et par
provision[100]. Mais le gouverneur Rapp reçoit impérativement l'ordre de
surveiller ses propos, de «couper sa langue[101]»: il devra ne faire
aucun étalage des ressources de tout genre qui vont lui arriver et
s'entasser dans la place.
[Note 98: _Corresp._, 17415.]
[Note 99: _Id._]
[Note 100: _Id._, 17212, 17323, 17415, 17488, 17490, 17491, 17505,
17510, 17515, 17520.]
[Note 101: _Id._, 17516.]
Cependant, Napoléon sent l'impossibilité de dissimuler complètement aux
Russes cette agglomération de forces à proximité de leur frontière;
renonçant à nier le fait, il travestit l'intention. Il ordonne de
préparer pour Kourakine une note explicative, nourrie d'allégations
spécieuses et de contre-vérités: elle dira qu'une grande escadre
anglaise s'avance dans la Baltique, qu'on lui suppose le dessein
d'attaquer Dantzick; en conséquence, l'Empereur se juge obligé de
mettre la place en état de défense, d'y réunir quelques milliers
d'hommes, et se fait un devoir d'en prévenir la Russie, afin que
celle-ci ne s'alarme point d'un armement dirigé contre l'ennemi
commun[102].
[Note 102: _Corresp._, 17492, 17523. Cf. les lettres de Champagny à
l'Empereur en date des 19 et 28 mars. Archives nationales, AF, IV,
1699.]
La même note avoue que des fusils ont été achetés en France pour le
compte du roi de Saxe, souverain de Varsovie, agissant dans la plénitude
de ses droits; «mais le nombre n'en est que de vingt mille, au lieu de
soixante mille qu'on a supposé». Dans la réalité, les amas d'armes que
Napoléon dispose à l'usage des paysans polonais, destinés au besoin à se
lever en masse, sont autrement considérables. Ses agents lui ont
découvert à Vienne cinquante-quatre mille fusils, que l'Autriche est
prête à céder: le roi de Saxe reçoit avis de les acheter et de les
attirer à Dresde; c'est l'Empereur qui les payera. L'Empereur forme
lui-même sur le Rhin deux dépôts d'armes, réunit à Wesel trente-quatre
mille fusils, tirés de Hollande, à Mayence cinquante-cinq mille, tirés
de France; sans les porter encore au delà du fleuve, il les fait mettre
en magasin, en caisses, «emballés et prêts à partir».--«Ordonnez,
écrit-il au ministre de la guerre, que cette opération se fasse avec le
plus de mystère possible, de sorte qu'aux premiers jours de mai, si
j'avais besoin d'avoir ces soixante-seize mille armes, elles pussent
partir vingt-quatre heures après que je l'aurais ordonné[103]», ce qui
les ferait arriver à destination au bout de quelques semaines. Napoléon
ne suppose jamais qu'avant l'été il puisse avoir besoin d'armer la
population varsovienne et même de mettre sur pied, dans le duché, les
troupes régulières, non plus que de posséder à Dantzick les quinze mille
hommes auxquels il donne sourdement l'impulsion.
[Note 103: _Corresp._, 17371.]
Son activité diplomatique retardait encore sur ses mouvements
militaires. Les quatre puissances qui lui semblaient ses auxiliaires
désignés, Prusse, Autriche, Turquie et Suède, n'avaient pas, comme nos
armées, de grands espaces à parcourir pour entrer en ligne: elles
étaient toutes portées, limitrophes de l'ennemi à atteindre: il était
inutile et même dangereux d'engager avec elles des négociations dont
l'écho pourrait retentir à Pétersbourg et précipiter la rupture.
D'ailleurs, Napoléon était persuadé que ces alliances se feraient
presque d'elles-mêmes et par la force des choses; que la Prusse et
l'Autriche, dominées par son prestige, viendraient docilement à son
appel; qu'une sorte de fascination les lui amènerait; que la tradition
lui ramènerait la Turquie et la Suède. Aujourd'hui, il essayait
simplement, par une pression plus ou moins forte sur les quatre
puissances, de composer à chacune une attitude conforme à ses desseins.
A la Prusse, il ne demandait que l'immobilité. La Prusse était sur le
chemin entre la France et la Russie: si elle s'agitait et armait, on
pourrait croire à Pétersbourg qu'elle se levait à notre instigation et
que Napoléon voulait s'en faire une avant-garde; il importait donc
qu'elle s'effaçât de la scène le plus longtemps possible et se fît
oublier. Mais les convenances de notre politique cadraient mal avec les
angoisses de la Prusse. La cour de Potsdam, avertie par les appels
d'Alexandre que la rupture entre les deux empereurs approchait et mieux
instruite à cet égard que Napoléon lui-même, vivait dans l'épouvante:
elle craignait de devenir la première victime de la guerre, quelque
parti qu'elle prît, et de périr broyée dans le choc qui se préparait.
Pour défendre sa misérable existence, elle armait frauduleusement et en
cachette, rappelait en partie les réserves. Au service de qui
emploierait-elle ces forces? Irait-elle où l'appelaient ses voeux et ses
haines? S'élancerait-elle vers la Russie? Au contraire, cédant à
d'inéluctables nécessités, se laisserait-elle dériver vers la France?
C'était ce qu'elle ignorait elle-même. Le chancelier Hardenberg passait
par des alternatives diverses: négociant simultanément avec Napoléon et
Alexandre, il était tour à tour sincère et faux dans ses protestations à
l'un et à l'autre; il trompait toujours quelqu'un, mais ce n'était pas
la même puissance; il y avait des évolutions dans sa duplicité[104]. En
tout cas, il jugeait indispensable de renouveler fréquemment à Paris
d'humbles demandes d'alliance, des offres de concours, pour mériter
l'indulgence de l'Empereur et l'amener à fermer les yeux sur des
armements illicites. Mais l'Empereur dédaignait encore de prêter
l'oreille aux sollicitations de la Prusse; d'autre part, dès qu'il
remarquait chez elle quelque mouvement suspect, quelque levée excédant
le chiffre réglementaire, il la rabrouait durement et, d'un ton
courroucé, lui enjoignait de rentrer dans l'ordre, se bornant à lui
faire entrevoir, pour prix de sa sagesse, la perspective d'un accord
futur et éventuel.
[Note 104: DUNCKER, ouvrage cité, 343-365. MARTENS, _Traités de la
Russie_, VII, 15 et suiv. Correspondance de Prusse, aux archives des
affaires étrangères, janvier à avril 1811.]
Il évitait également de brusquer son alliance avec l'Autriche, mais
croyait nécessaire d'imprimer à cet État un mouvement propre à inquiéter
les Russes sur le Danube, à leur donner plus d'occupation en Orient et à
les y enfoncer davantage. Partant de ce principe que la cour de Vienne
voyait avec chagrin l'annexion imminente des Principautés et y mettrait
volontiers obstacle, pourvu qu'elle fût quelque peu soutenue et
encouragée, il provoquait avec elle à ce sujet un échange de vues: il
témoignait le regret d'avoir souscrit naguère à un tel accroissement de
l'empire russe, se montrait aujourd'hui dans des dispositions
différentes, demandait à Metternich et à l'empereur François ce qu'ils
comptaient faire, jusqu'où ils oseraient aller pour empêcher un résultat
funeste à leurs intérêts, et ne leur ménageait pas les expressions de sa
bienveillance. Son jeu était clair: il voulait que l'Autriche se mît en
avant et prît une initiative que les stricts engagements d'Erfurt lui
interdisaient à lui-même: il voulait qu'elle protestât contre la
conquête des Principautés et appuyât au besoin ses notes diplomatiques
par quelques démonstrations militaires. Ces démarches auraient pour
résultat de ranimer le courage des Ottomans par l'espérance d'un
secours, de les inciter à mieux défendre leurs provinces, à refuser la
paix, à prolonger une guerre destinée, d'après les calculs de Napoléon,
à retenir les Russes loin de lui et à retarder leur réapparition en
masse sur les frontières de la Pologne[105].
[Note 105: _Corresp._, 17387, 17388. Cf. la lettre du 26 mars au
sujet de la Serbie, où les Russes venaient d'occuper Belgrade.
_Corresp._, 17518.]
Avec la Turquie elle-même, il évitait de passer des accords destructifs
de ceux qui le liaient toujours à la Russie, de garantir au Sultan
l'intégrité de son empire et la récupération des Principautés. Ses
efforts tendaient simplement à faire succéder entre les deux États, à
une froideur marquée, une reprise de confiance. Il écrivait au ministre
des relations extérieures: «Mandez à M. de Latour-Maubourg--c'était
notre chargé d'affaires à Constantinople--de se rapprocher le plus
possible de la Porte, de faire en sorte, sans se compromettre, que le
nouveau Sultan m'écrive et m'envoie un ministre: de mon côté, je lui
répondrai, je renouerai mes relations et j'enverrai un ministre[106].»
Ainsi, les voies s'ouvriront à un rapprochement. Sans rappeler encore à
lui la Turquie, Napoléon s'occupe à la placer sur le chemin du retour;
ce qu'il cherche à obtenir des Ottomans, c'est qu'ils se mettent à sa
disposition, sans lui demander dès à présent d'engagements formels, et
attendent son bon plaisir.
[Note 106: _Corresp._, 17365.]
Il eût voulu agir de même avec la puissance qui correspondait à la
Turquie dans la partie opposée de l'Europe, avec cette Suède qui devait
son importance à sa position topographique plus qu'à ses forces.
Actuellement, il n'exigeait d'elle qu'un service plus exact contre
l'Angleterre, une soumission absolue, sans préjuger ce qu'il aurait
peut-être à lui demander contre les Russes et à faire pour elle. Mais
les intérêts contradictoires entre lesquels se débattait la Suède, ses
passions, ses souffrances, ne lui permettaient point une obéissance
purement gratuite, une attente résignée. Chaque jour, son indiscipline
cause à Napoléon de nouvelles impatiences: il lui faut en même temps se
défendre contre des empressements intempestifs, contre d'importunes
sollicitations. Le caractère de l'homme qu'il a laissé se placer à
Stockholm sur les marches du trône complique singulièrement le problème
des relations. Désireux de ne pas se brouiller complètement avec la
Suède et de ne point s'allier prématurément à elle, il aura fort à faire
pour atteindre ce double but, et ses rapports avec Bernadotte, assez
accidentés durant cette période, donnent plus particulièrement la mesure
de ses intentions actuelles à l'égard de la Russie.