IV

S'abstenant encore de tout engagement latéral, Napoléon pouvait se

retourner vers la Russie et se montrer à elle, avec une apparence de

vérité, invariable dans sa ligne, constant dans ses voies, libre de

toute alliance, à l'exception de celle qu'il avait contractée aux jours

heureux de Tilsit et d'Erfurt[121]. Cette alliance, il exprime

continuellement le désir de la maintenir, de la restaurer, de lui rendre

sa force et sa splendeur premières. Ceci posé, il ne craint pas de

s'attaquer hardiment aux différends soulevés et en fait l'objet d'une

ardente controverse. Offrant d'indemniser le duc d'Oldenbourg et

demandant à la Russie, si elle ne juge pas qu'Erfurt soit un équivalent

acceptable, d'en désigner un autre, il s'arme en même temps de ses

propres griefs et en signale âprement la gravité. Ce qui caractérise son

langage, c'est un mélange de droiture et de rouerie, ce sont des aveux

d'une brutale franchise éclatant au milieu des artifices d'une politique

d'assoupissement. Cachant ses apprêts militaires, cherchant par tous les

moyens à accréditer l'opinion qu'il ne se prépare pas encore à la

guerre, il déclare pourtant et très haut qu'il la fera, qu'il la fera

sur-le-champ, si l'empereur Alexandre signe la paix avec les Anglais, et

il ne dissimule pas que tous les symptômes relevés depuis quelques mois

sont de nature à lui faire craindre cette infraction aux lois de

l'alliance. Par ces avertissements, par ces menaces, il espère intimider

la Russie, ralentir ou même suspendre sa marche vers l'Angleterre et

peut-être la ramener dans le droit chemin.

[Note 121: Voy. notamment son instruction du 17 février pour le duc

de Vicence. _Corresp._, 17366.]

C'est surtout l'ukase qui lui fournit matière à déclamations

passionnées. A l'entendre, cette mesure l'a atteint dans ses parties les

plus sensibles, dans sa sollicitude pour le bien-être de ses sujets,

pour leur honneur surtout et leur dignité. On peut même croire qu'il

exagère à dessein un mécontentement très réel, qu'il outre l'expression

de sa colère: c'est un moyen d'échapper aux reproches que la Russie est

en droit de lui adresser à propos de l'Oldenbourg[122]. Pour rejeter

dans l'ombre l'affaire où il s'est mis et se sent dans son tort, il

tire avec violence au premier plan celle où il a incontestablement

raison; il la grossit et l'amplifie, force la note, enfle la voix: il

attaque pour n'avoir pas à se défendre; pour étouffer les plaintes de la

Russie, il se plaint et crie plus fort qu'elle. En mars, il fait envoyer

au duc de Vicence, à l'adresse du cabinet de Pétersbourg, un fulminant

réquisitoire contre l'ukase, dont il a fourni lui-même les éléments: il

y a multiplié les interjections sonores, les exclamations emphatiques,

les phrases à effet, et semble avoir pris, pour composer cette tirade

diplomatique, les leçons de Talma.

[Note 122: Cette idée se montre très nettement dans un projet

d'instruction rédigé le 12 février 1811 pour le duc de Vicence. Archives

nationales, AF, IV, 1699.]

«Plaignez-vous, Monsieur,--écrit par ordre Champagny à Caulaincourt,--de

la conduite de la Russie et surtout de cet ukase si peu amical du 19/31

décembre. Peut-on en effet concevoir un état de paix et surtout un état

d'alliance pendant lequel une des deux nations alliées brûle tous les

produits de l'autre qui lui parviennent? Quel effet un pareil _autodafé_

peut-il produire? Nous prend-on donc pour une nation sourde à la voix de

l'honneur? Ceux qui conseillent ces mesures à l'empereur de Russie sont

des hommes perfides qui abusent de son caractère. Ils savent bien que

brûler les étoffes de Lyon, c'est aliéner les deux nations l'une de

l'autre, et que la guerre ne tiendra plus qu'à un souffle.

«... Ainsi, plus de relations commerciales entre les deux empires.

Est-ce là un état de paix et d'alliance? Était-ce ainsi que pensait

l'empereur de Russie à Tilsit? Sont-ce là les sentiments qui l'ont

conduit à Erfurt? L'empereur Alexandre sait bien ce qui peut plaire et

réussir en France. Il n'a été porté aux mesures qu'il a prises que parce

qu'on l'a aigri en le trompant. Que de mal peut faire cet ukase! Partout

il a été considéré comme une mesure hostile. Qu'on ne le défende pas en

disant que chacun a le droit de faire chez soi ce qui lui plaît. Si on

insultait les Russes à Paris, si on bernait cette nation sur nos

théâtres, si de part et d'autre on travaillait avec acharnement à

détruire tout ce qu'il peut y avoir dans l'un et l'autre pays de

commerce et d'industrie, dira-t-on qu'on ne fait qu'user d'un droit

légitime? Et ce n'est pas seulement pendant la paix, mais au sein d'une

intime alliance, qu'on se porte à de pareils excès! L'Empereur me disait

qu'il aimerait mieux qu'on lui donnât un soufflet sur la joue, que de

voir brûler les produits de l'industrie et du travail de ses sujets.

Non, la haine seule a conseillé de tels procédés. La nation française

est fibreuse et ardente; elle est délicate sur l'honneur; elle se croira

déshonorée lorsqu'on brûlera ce qui vient d'elle[123].»

[Note 123: Archives des affaires étrangères, Russie, 152.]

L'instruction ajoute que l'Empereur, fortement irrité, ne fera pourtant

pas la guerre à raison de l'ukase. Il se contentera d'appliquer aux

Russes la loi du talion et de brûler leurs marchandises, sans toucher

aux rapports politiques. Mais pourra-t-il soutenir l'alliance dans

l'esprit de ses peuples justement exaspérés? Pourra-t-il résister au

soulèvement et aux tempêtes de l'opinion? «Les grandes puissances et

surtout les grandes nations sont plus promptement entraînées par des

motifs d'honneur que par des motifs d'intérêt. Aussi l'Empereur est-il

surtout alarmé de cette animosité réciproque qui doit naître du simple

spectacle des marchandises françaises qu'on brûlera en Russie et des

marchandises russes qu'on brûlera en France. Quoi de plus propre à

exciter les deux nations l'une contre l'autre, et serait-il au pouvoir

de ceux qui les gouvernent d'arrêter les effets d'une aveugle

indignation?» Sous la pression du sentiment public, l'Empereur se

verra-t-il dans la nécessité de rompre avec un État qu'il croyait s'être

indissolublement attaché, qu'il s'était plu à fortifier de ses mains?

«Le prix de cet éminent service serait-il donc pour l'Empereur d'être

forcé de faire la guerre à la Russie pour sauver son honneur et pour

éviter le reproche d'avoir souffert, dans ce haut point de gloire où il

s'est élevé, ce que Louis XV endormi dans les bras de madame Dubarry

n'aurait pas supporté!»

Malgré cette indignation grandiloquente, Napoléon connaissait trop son

intérêt et ses facultés actuelles pour demander l'abrogation de

l'ukase. Il sentait que l'empereur Alexandre ne se soumettrait jamais,

sur une injonction venue de l'étranger, à rapporter une mesure de

législation intérieure, que cette exigence accélérerait inopportunément

la rupture. Il ne demande donc qu'une chose, c'est que les prescriptions

de l'ukase demeurent inobservées en ce qu'elles ont de plus révoltant,

c'est que l'ordre donné de brûler nos marchandises reste à l'état de

lettre morte: «Obtenez, Monsieur, continue l'instruction, l'assurance

secrète que ce brûlement ne sera pas exécuté sur les marchandises

françaises. L'Empereur a besoin d'être tranquillisé sur ce point, pour

asseoir sur une base fixe sa politique fortement ébranlée par un acte

aussi peu amical.»

La Russie veut-elle nous donner une satisfaction plus complète? Elle le

peut sans recourir à une rétractation humiliante. Le pacte de Tilsit

avait rétabli les rapports économiques sur le pied où ils existaient

avant la guerre, en attendant la confection d'un traité de commerce qui

les fixerait définitivement. C'est à cette clause que l'ukase a

contrevenu en prohibant les importations françaises, mais il dépend

d'Alexandre de rentrer dans la légalité en se prêtant à négocier enfin

et à conclure le traité de commerce expressément prévu. Ce traité

entraînera de part et d'autre un remaniement des tarifs en vigueur, sans

que le gouvernement russe ait à revenir par mesure individuelle et

spéciale sur les dispositions de l'ukase. «L'Empereur se montrera facile

sur le traité de commerce. Il admettra, par exemple, cette clause: les

draps, soieries, bijouteries et objets de luxe pourront être introduits

en Russie: 1° s'ils sont de fabrique française; 2° à la condition

d'exporter une pareille valeur en bois, chanvre, fer, or et autres

productions de la Russie.» Quelques-unes de nos industries retrouveront

ainsi un débouché dans le Nord, sans que les deux nations, prises dans

leur ensemble, fassent aucun gain l'une sur l'autre, le chiffre des

importations restant rigoureusement proportionné à celui des

exportations; la balance du commerce ne se rompra jamais au détriment de

la Russie, mais la France ne demeurera plus sous le coup d'une

injurieuse exclusion.

C'est à entamer la négociation commerciale que doivent tendre

pratiquement les efforts de l'ambassadeur. Qu'il insiste à la fois près

du ministère et du souverain, en termes différents: avec le premier, il

ne saurait faire usage avec trop de véhémence des arguments et des

termes que lui fournit l'instruction; avec le Tsar, il doit se placer

sur un autre terrain, montrer une indignation contenue, mais surtout

faire appel aux sentiments, aux souvenirs qui peuvent avoir conservé

quelque empire sur l'esprit de ce monarque: «En conversant avec

l'empereur Alexandre, parlez aussi à son coeur, intéressez son honneur

et sa sensibilité. Dites-lui que le souverain qu'il place dans une

position pénible est celui qui, de son propre aveu, l'a si bien servi,

celui à qui il a dit à Tilsit et dans ce jour qu'il regardait comme

l'anniversaire de Pultava: «Vous avez sauvé l'empire russe.»

La corde sentimentale est toujours celle que Napoléon cherche à faire

vibrer dans ses rapports personnels avec Alexandre. Il n'entend pas

interrompre sa correspondance directe avec lui, et le 28 février charge

Tchernitchef de lui porter une longue lettre: elle est conçue avec un

art d'autant plus profond qu'il se dissimule sous des apparences de

rondeur. Tout en prodiguant les assurances et les raisonnements propres

à tranquilliser, Napoléon articule nettement ses griefs et ne fait nul

mystère des conséquences qu'entraînerait un rapprochement avec les

Anglais; mais tout est dit si simplement, avec tant de naturel, avec un

mélange si heureux de douceur et de fermeté, qu'il faudrait être bien

porté au doute et à la méfiance pour chercher des intentions suspectes

au delà de ces paroles.

La lettre débute sur un ton d'affectueuse tristesse: «Je charge le comte

de Tchernitchef de parler à Votre Majesté de mes sentiments pour elle.

Ces sentiments ne changeront pas, quoique je ne puisse me dissimuler que

Votre Majesté n'a plus d'amitié pour moi. Elle me fait faire des

protestations et toute espèce de difficultés pour l'Oldenbourg, lorsque

je ne me refuse pas à donner une indemnité équivalente et que la

situation de ce pays, qui a toujours été le centre de la contrebande

avec l'Angleterre, me fait un devoir indispensable, pour l'intérêt de

mon empire et pour le succès de la lutte où je suis engagé, de la

réunion de l'Oldenbourg à mes États. Le dernier ukase de Votre Majesté,

dans le fond, mais surtout dans la forme, est spécialement dirigé contre

la France... Toute l'Europe l'a envisagé ainsi, et déjà notre alliance

n'existe plus dans l'opinion de l'Angleterre et de l'Europe: fût-elle

aussi entière dans le coeur de Votre Majesté qu'elle l'est dans le mien,

cette opinion générale n'en serait pas moins un grand mal.

«Que Votre Majesté me permette de le lui dire avec franchise: elle a

oublié le bien qu'elle a retiré de l'alliance; et cependant qu'elle voie

ce qui s'est passé depuis Tilsit...» Ici, Napoléon rappelle avec force

comment il a sacrifié à la Russie nos plus anciens alliés, comment il

lui a livré la plus belle province de la Suède, livré la Valachie et la

Moldavie, «acquisition immense, le tiers de la Turquie d'Europe».--«Des

hommes insinuants et suscités par l'Angleterre, continue-t-il, fatiguent

les oreilles de Votre Majesté de propos calomnieux. Je veux, disent-ils,

rétablir la Pologne. J'étais maître de le faire à Tilsit: douze jours

après la bataille de Friedland, je pouvais être à Vilna. Si j'eusse

voulu rétablir la Pologne, j'eusse désintéressé l'Autriche à Vienne;

elle demandait à conserver ses anciennes provinces et ses communications

avec la mer, en faisant porter ses sacrifices sur ses possessions de

Pologne. Je le pouvais en 1810, au moment où toutes les troupes russes

étaient engagées contre la Porte. Je le pourrais dans ce moment encore,

sans attendre que Votre Majesté terminât avec la Porte un arrangement

qui sera conclu probablement dans le cours de cet été. Puisque je ne

l'ai fait dans aucune de ces circonstances, c'est donc que le

rétablissement de la Pologne n'était pas dans mes intentions. Mais si je

ne veux rien changer à l'état de la Pologne, j'ai le droit aussi

d'exiger que personne ne se mêle de ce que je fais en deçà de l'Elbe.

Toutefois, il est vrai que nos ennemis ont réussi. Les fortifications

que Votre Majesté fait élever sur vingt points de la Dwina, les

protestations dont le prince Kourakine a parlé pour l'Oldenbourg et

l'ukase le prouvent assez. Moi, je suis le même pour elle, mais je suis

frappé de l'évidence de ces faits et de la pensée que Votre Majesté est

toute disposée, aussitôt que les circonstances le voudront, à s'arranger

avec l'Angleterre, ce qui est la même chose que d'allumer la guerre

entre les deux empires. Votre Majesté abandonnant une fois l'alliance et

brûlant les conventions de Tilsit, il serait évident que la guerre

s'ensuivrait quelques mois plus tôt ou quelques mois plus tard. Le

résultat doit être, de part et d'autre, de tendre les ressorts des deux

empires pour nous mettre en mesure. Tout cela est sans doute bien

fâcheux. Si Votre Majesté n'a pas l'intention de se remettre avec

l'Angleterre, elle sentira la nécessité pour elle et pour moi de

dissiper tous ces nuages.... Je prie Votre Majesté de lire cette lettre

dans un bon esprit, de n'y voir rien qui ne soit conciliant et propre à

faire disparaître de part et d'autre toute espèce de méfiance et à

rétablir les deux nations, sous tous les points de vue, dans l'intimité

d'une alliance qui depuis près de quatre ans est si heureuse[124].»

[Note 124: _Corresp._, 17395.]

Ainsi, retour au passé par un accord sur les points en litige, telle

était l'oeuvre à laquelle Napoléon invitait Alexandre. Cependant, à

supposer qu'on lui eût concédé un traité de commerce et que l'on eût

terminé l'affaire d'Oldenbourg par l'acceptation d'une indemnité, se

fût-il déclaré et estimé pleinement satisfait? Ne tenait-il pas en

réserve une prétention secrète et persistante? N'avait-il pas, comme

Alexandre, son grief caché, plus grave que tous les autres? On le

retrouve en lui, pour peu que l'on pénètre dans les replis de sa pensée

et les profondeurs de sa politique.

Ce qu'il reprochait aux Russes dans son for intérieur, c'était moins de

fermer leurs frontières à nos articles que d'ouvrir leurs ports aux

marchandises britanniques, à ces produits coloniaux que leur

apportaient de prétendus neutres et dont l'Angleterre devait se défaire

à tout prix, sous peine de banqueroute et d'ignominieux désastre.

Seulement, en sauvant nos ennemis par cette tolérance, Alexandre éludait

plutôt qu'il n'enfreignait ouvertement les stipulations de l'alliance.

Celles-ci, en le constituant ennemi de nos rivaux, l'avaient astreint à

proscrire leurs bâtiments; elles ne lui interdisaient point de recevoir

les neutres. Napoléon, il est vrai, avait raison et cent fois raison

d'affirmer qu'il n'existait plus de neutres, depuis que l'Angleterre ne

délivrait ses permis de circulation qu'aux bâtiments résignés à naviguer

pour son compte, à exporter les denrées lui appartenant, à devenir ses

agents, ses auxiliaires et ses complices: cette thèse s'appuyait sur

l'exacte appréciation des faits, mais ne pouvait s'autoriser d'un texte

formel. Comme l'Empereur n'avait point réussi l'année précédente à la

faire admettre d'Alexandre par la persuasion et le raisonnement, il

s'abstenait aujourd'hui d'y revenir; il ne voulait pas exiger encore ce

qu'il ne se sentait pas en état d'imposer[125]. Il ne découvrirait sa

prétention suprême qu'après avoir regagné assez de terrain en Allemagne,

après avoir repris position assez fortement en face de la Russie, pour

que cette cour pût envisager toutes les conséquences d'un refus et ne

point le risquer à la légère. Actuellement, en prolongeant la discussion

sur des objets d'importance secondaire, il se donnait le temps

d'exécuter ses armements: il préparait aussi les voies, par une

négociation préliminaire, à un arrangement plus complet, pour le cas où

les réflexions et les dispositions futures d'Alexandre le rendraient

possible.

[Note 125: Voy. notamment à ce sujet la lettre confidentielle du

ministre des relations extérieures à notre ambassadeur en Russie, datée

du 19 novembre 1811.]

On ne saurait donc dire que toute bonne foi soit encore bannie de ses

rapports avec la Russie. Il négocie avec quelque sincérité, mais il

négocie sans conviction. Il se doute bien que le Tsar s'est trop détaché

de lui pour lui revenir jamais de plein coeur, entièrement, résolument,

et pour s'assujettir aux servitudes que comporterait le renouvellement

de l'alliance. Puis il se rend compte que l'Angleterre continue malgré

tout à partager et à lui disputer l'Europe: il la sait douée d'un

pouvoir occulte et comme magnétique, cette grande et odieuse Angleterre;

il sent là l'irrésistible aimant qui ramène à soi et attire toutes les

puissances l'une après l'autre, aussitôt que lui-même cesse de les tenir

sous sa dépendance matérielle ou morale. La Russie ne lui appartient

plus; il en conclut qu'elle est bien près de passer à l'ennemi, de

s'unir à nos adversaires; qu'il en sera d'elle finalement comme de la

Prusse en 1806 et plus tard de l'Autriche. Qu'on lise sa lettre du 2

avril au roi de Wurtemberg, on y trouvera cette idée déduite des

circonstances et supérieurement développée.

Instruit de nos armements, requis d'y participer, le roi de Wurtemberg

avait formulé hardiment quelques objections et signalé le péril d'un

nouveau conflit. Napoléon le tient en assez haute estime pour

condescendre à s'expliquer avec lui, à lui ouvrir en partie sa pensée.

Il rappelle que «l'Empereur seul, en Russie, tenait à l'alliance contre

l'Angleterre». Or, il résulte d'indices significatifs que ce souverain

ne résiste plus aux passions hostiles qui l'enveloppent, à la pression

de l'air ambiant, et peut-être a-t-il trop cédé déjà pour qu'il puisse

se reprendre, à supposer que ses yeux se dessillent un jour et

perçoivent le danger: «Entre grandes nations, ce sont les faits qui

parlent, c'est la direction de l'esprit public qui entraîne. Le roi de

Prusse laissait aller à la guerre, quand la guerre était loin: il aurait

voulu la retarder quand il n'en était plus le maître, et il pleurait

avec le pressentiment de ce qui allait arriver. Il en a été de même de

l'empereur d'Autriche; il a laissé s'armer la landwehr, et la landwehr

n'a pas été plus tôt armée qu'elle l'a entraîné à la guerre. Je ne suis

pas éloigné de penser qu'il en arrivera de même à l'empereur Alexandre.

Ce prince est déjà loin de l'esprit de Tilsit: toutes les idées de

guerre viennent de la Russie. Si l'Empereur veut la guerre, la direction

de l'esprit public est conforme à ses intentions: s'il ne la veut pas et

qu'il n'arrête pas promptement cette impulsion, il y sera entraîné

l'année prochaine malgré lui; et ainsi la guerre aura lieu malgré moi,

malgré lui, malgré les intérêts de la France et ceux de la Russie. J'ai

déjà vu cela si souvent que c'est mon expérience du passé qui me dévoile

cet avenir. Tout cela est une scène d'opéra, et ce sont les Anglais qui

tiennent les machines. Si quelque chose peut remédier à cette situation,

c'est la franchise que j'ai mise à m'en expliquer avec la Russie.... Si

je ne veux pas la guerre et surtout si je suis très loin de vouloir être

le Don Quichotte de la Pologne, j'ai du moins le droit d'exiger que la

Russie reste fidèle à l'alliance, et je dois être en mesure de ne pas

permettre que, finissant la guerre de Turquie, ce qui probablement aura

lieu cet été, elle vienne me dire: «Je quitte le système de l'alliance,

et je fais ma paix avec l'Angleterre.» Ce serait, de la part de

l'Empereur, la même chose que me déclarer la guerre, car, si je ne

déclare pas moi-même la rupture, les Anglais, qui auront trouvé le moyen

de changer l'alliance en neutralité, trouveraient bien celui de changer

la neutralité en guerre. Conserverons-nous la paix? J'espère encore que

oui; mais il est nécessaire de s'armer[126]...»

[Note 126: _Corresp._, 17553.]

Au fond et quoi qu'il en dise, désire-t-il que cette crise puisse être

évitée? Il est loin d'en méconnaître la gravité et les dangers: il ne

ressent plus l'attrait de la guerre et de ses grandes tragédies: il juge

qu'il a couru assez de risques, cueilli assez de lauriers, et éprouve

parfois comme une crainte de compromettre ce trésor de gloire. Mais il

se dit que nul arrangement, si satisfaisant qu'on le suppose, ne vaudra

pour les fins suprêmes de sa politique une campagne victorieuse qui

rejettera les Russes au loin et les retranchera de l'Europe, qui l'y

laissera par conséquent maître de tout, sans contestation et pour

toujours. Alors, désespérant de retrouver des alliés sur le continent et

d'y rallumer la discorde, l'Angleterre sentira l'inutilité de prolonger

la lutte et s'inclinera domptée. La source des guerres se sera tarie; la

paix du monde en sera la suite; la France se reposera enfin dans son

omnipotence et sa gloire.

A l'appui de ces motifs de circonstance, Napoléon se découvre aussi et

se crée des raisons permanentes, invoque des nécessités d'avenir. Comme

toujours, son imagination construit une théorie à l'appui des exigences

momentanées de son système; il l'édifie belle et somptueuse, faite de

données réelles et d'intuitions prophétiques, et il en subit lui-même

les séductions. Il sent que l'avenir est aux grands empires, aux

agglomérations énormes. Il a vu, tandis qu'il s'emparait de l'Europe,

l'Angleterre se dédommager sur le monde, conquérir et gouverner les

mers, faire main basse sur toutes les colonies, se donner prise sur les

plus lointains continents. En même temps, la Russie se renforce chaque

année des cinq cent mille âmes dont le nombre de ses habitants

s'augmente, et peu à peu monte sur l'horizon cet Océan de populations

rudes et pauvres, cette inépuisable réserve d'hommes, qui peut un jour

se déverser sur l'Europe et la submerger. Si fière qu'elle soit de sa

civilisation raffinée et de son antique primauté, l'Europe se sentira

petite un jour, humble et menacée, entre les deux colosses qui

grandissent à ses côtés. Pour refouler l'un et abattre l'autre, ne

doit-elle point profiter de l'instant où le destin des combats l'a

placée sous un chef unique et lui a imposé le remède de la dictature?

Héritier des Césars, Napoléon n'est-il pas tenu de reprendre et

d'assumer leur fonction, de réprimer à la tête de ses légions les

barbares du Nord, d'élever contre eux des barrières, sous forme d'États

tout guerriers, constitués gardiens des frontières, et de recréer les

confins militaires de l'Europe? N'est-ce point là pour lui l'oeuvre

finale, le couronnement de l'édifice, la tâche de prévoyance suprême,

celle qui assurera la sécurité des générations à venir et le règne

paisible de son fils[127]?

[Note 127: _Documents inédits._ Cf. au tome VI des _Commentaires de

Napoléon Ier_ la note XII, 117-118.]

Tout l'y porte: son tempérament de Méridional, qui lui fait assimiler le

Nord à la barbarie; sa conception à la fois latine et carlovingienne de

ses devoirs d'empereur, jusqu'à ce retour à la politique d'ancien régime

qui tente depuis quelques années son esprit et flatte son orgueil. Pour

faire comme les Bourbons, il a contracté en 1810 alliance matrimoniale

avec l'Autriche: il a pris femme à Vienne et ne s'est pas aperçu que

s'unir par le sang, lui soldat couronné, à l'Autriche humiliée et

meurtrie, c'était épouser la trahison. Maintenant, la tradition du

cabinet de Versailles, venue jusqu'à lui au travers de la Révolution et

reprenant empire sur son esprit, lui conseille d'écarter cette Russie

dont l'intrusion dans le cercle des grandes puissances a dérangé

l'ancien système de l'Europe, tel que l'avait combiné la prudence de nos

rois et de nos ministres. Louis XV pendant la plus grande partie de son

règne, Louis XVI à certains moments, leurs conseillers les plus réputés,

ont cru à la nécessité de mettre des bornes à la poussée moscovite, de

lui opposer un faisceau d'États, de l'endiguer avec la Suède, la Pologne

et la Turquie, remises sur pied et étroitement associées. Ils se sont

obstinés vainement à cette oeuvre, mais Napoléon se croit sûr de réussir

là où ils ont échoué: il se juge assez fort pour ressusciter des

cadavres et jeter sur des États inertes ou décomposés le souffle de vie.

Sa politique, dont les prévisions plongent au plus profond de l'avenir,

rétrograde ainsi par ses moyens et se propose d'impossibles

restaurations: elle obéit au mirage romain, qui l'abuse et l'égare, et

s'inspire en même temps de la tradition des derniers Bourbons dans ce

qu'elle a de plus usé: sa grande entreprise se fonde sur la combinaison

de deux anachronismes: «Il est des temps et des cas, écrivait un de ses

ministres, le sage Mollien, où l'anachronisme est mortel[128].»

[Note 128: _Mémoires de Mollien_, III, 290.]

Tel était le travail d'esprit qui le poussait, dès les premiers mois de

1811, à considérer une lutte probable avec la Russie comme sa grande et

sa suprême affaire, à diriger vers ce but tous ses calculs, toutes ses

pensées, à reporter insensiblement du sud-ouest au nord-est l'appareil

de ses forces. Cependant, comme il se subordonnait toujours à des

considérations pratiques et savait refréner au besoin le vol de son

imagination, il se fût arrêté si l'empereur Alexandre eût recommencé à

lui prêter une aide efficace contre l'Angleterre. Au fond, il ne demande

rien qu'il ne soit en droit d'exiger d'après le pacte convenu, rien qui

ne soit conforme à la lettre ou à l'esprit des traités. Seulement, ce

droit très réel qu'il invoque, il se l'est créé à lui-même, il se l'est

forgé à coups d'épée: les traités d'alliance, les obligations de

concours qu'il a imposées, ont été pour les vaincus une conséquence de

la défaite, une forme de la contrainte, et la contrainte ne maintient

ses effets qu'à condition d'agir sans cesse et de renouveler ses prises.

Il y a conflit insoluble entre le droit napoléonien et le droit naturel

des États à s'orienter suivant leurs intérêts momentanés ou leurs

inclinations, et le premier, fondé uniquement sur la victoire, portant

en lui ce vice irrémissible, ne peut se soutenir que par la permanence

et la continuité de la victoire. Napoléon redemande aujourd'hui ce qu'il

a obtenu en 1807, au lendemain de Friedland, et il est résolu à

reprendre la guerre s'il ne peut se conserver autrement les avantages et

les sûretés qu'elle lui a valu: il reste ainsi conséquent avec lui-même,

droit et sincère dans les grandes lignes de sa politique, mais varie ses

procédés d'après les circonstances, s'y montre tantôt impétueux et

violent, tantôt caressant et séducteur, souvent astucieux, rusé, et

d'une dissimulation profonde. Comme il soupçonne avec raison

qu'Alexandre le trompe et ne rentrera jamais de bonne foi dans

l'alliance, il se prépare à marcher dans le Nord l'année prochaine,

lentement, insidieusement, à se glisser avec toutes ses forces et à se

raser jusqu'aux frontières de la Russie, pour se dresser subitement

contre elle, s'élancer et frapper. Tous ses efforts tendent à s'assurer

la faculté et l'avantage du choc offensif, et il ne se doute pas que le

Tsar, plus engagé qu'il ne le croit dans les voies de la révolte, a

formé le même dessein et se juge dès à présent en mesure de le réaliser.

Il veut prévenir l'adversaire; en fait, il est prévenu. Cette guerre

avec la Russie qu'il prévoit à l'échéance de douze ou quinze mois, elle

est devant lui, menaçante, prête à le saisir, et il ne la voit pas: il

ignore qu'Alexandre est en avance sur lui d'une année et d'une armée.

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 17 / 102 题