Napoléon au commencement de 1811.--Maître de tout en apparence, il sent
l'inefficacité des moyens employés jusqu'à ce jour pour réduire
l'Angleterre et conquérir la paix générale.--Le blocus demeure inutile
tant qu'il ne sera pas universel et complet.--Impuissance de Masséna
devant Torres-Vedras.--Le Nord préoccupe Napoléon et l'empêche de porter
un coup décisif en Espagne.--Crainte d'un rapprochement entre la Russie
et l'Angleterre.--Méfiance progressive: indices révélateurs: l'ukase
prohibitif.--Colère de Napoléon: paroles caractéristiques.--Les Polonais
de Paris.--Mme Walewska et Mme Narischkine.--Napoléon décide de préparer
lentement et mystérieusement une campagne en Russie.--Comment il conçoit
cette gigantesque entreprise.--Quelle est à ses yeux la condition du
succès.--Dix-huit mois de préparation.--Projet pour 1811; projet pour
1812.--Mode employé pour recréer en Allemagne une force
imposante.--L'armée de couverture.--Envoi de troupes à
Dantzick.--Précautions prises pour dissimuler l'importance et le but de
ces préparatifs.--Napoléon reste militairement et diplomatiquement en
retard sur Alexandre.--Les puissances que l'on se dispute.--Rapports
avec la Prusse.--L'Autriche et les Principautés.--Rapports avec la
Turquie.--Première brouille entre Napoléon et le prince royal de
Suède.--Bernadotte se rapproche de la France.--Raisons intimes de ce
retour.--Demande de la Norvège.--Protestations simultanées à l'empereur
de Russie.--Bernadotte sera à qui le payera le mieux, sans être jamais
complètement à personne.--L'Empereur décline toute conversation au sujet
de la Norvège.--Audience donnée à l'aide de camp du prince.--Bernadotte
réitère ses instances et ses promesses.--Napoléon refuse de s'allier
prématurément à la Suède.--Ses rapports avec la Russie durant cette
période.--Mélange de dissimulation et de franchise.--Offre d'indemniser
le duc d'Oldenbourg.--Réquisitoire violent et emphatique contre
l'ukase.--Pourquoi Napoléon affecte de prendre au tragique cette mesure
purement commerciale.--Demande d'un traité de commerce.--Grief secret et
prétention fondamentale de l'Empereur: la question des neutres et du
blocus domine à ses yeux toutes les autres: il évite encore de la
soulever.--Sa longue et remarquable lettre à l'empereur
Alexandre.--Contre-partie; lettre au roi de Wurtemberg.--Raisons
profondes qui portent l'Empereur à envisager comme probable une guerre
dans le Nord et à y voir le couronnement de son oeuvre.--Napoléon égaré
par le souvenir de Rome et de Charlemagne.--Il renoncerait pourtant à la
guerre si la Russie rentrait dans le système continental, mais il
n'admet pas la paix sans l'alliance.--Alexandre et Napoléon cherchent
respectivement à s'assurer, le premier pour 1811, le second pour 1812,
l'avantage du choc offensif.
I
Dans le comble de puissance où quinze ans de triomphes ininterrompus
l'avaient mis, Napoléon ne jouissait pas de sa prospérité et de sa
gloire. L'année nouvelle se levait pour lui radieuse de promesses; la
délivrance attendue de l'Impératrice lui faisait espérer un fils; jamais
les rois n'avaient montré autant de soumission apparente, et pourtant
lui-même éprouvait les atteintes de l'universel malaise. Un danger vague
lui semblait peser sur l'avenir: dans l'air encore immobile et calme, il
sentait passer la lourdeur des orages prochains.
Son grand esprit ne s'abusait point sur les dangers que créait la
prolongation de la guerre maritime, sur les charges, les vexations, les
maux horribles dont elle accablait les peuples. D'après son propre aveu,
tout l'esprit de son gouvernement s'en trouvait faussé: nul ne posséda à
un égal degré l'instinct des principes de modération ferme et de justice
qui seuls assurent sur les hommes un empire durable, et il se voyait
jeté hors de ses voies par les entraînements de son système extérieur,
poussé dans la tyrannie, obligé de mettre partout le despotisme à la
place de l'autorité. Il ne lui échappait pas qu'un monde de haines et de
souffrances s'amassait autour de lui, que le nombre de ses ennemis
grossissait sans cesse et qu'ils ne désespéraient jamais de l'abattre,
tant que l'Angleterre resterait en armes. Or, cette guerre qui
entretenait le mal d'insécurité dont avait toujours souffert sa
grandeur, il ne savait plus comment la finir: il se demandait en vain où
trouver, où chercher cette paix dont il avait besoin autant que le plus
humble de ses sujets, et parfois on l'entendait dire «très vite, à voix
basse et avec une sorte d'impatience, que si les Anglais tenaient encore
quelque temps, il ne savait plus ce que cela deviendrait, ni que
faire[86]».
[Note 86: Rapport de Tchernitchef, 9/21 janvier 1811, volume cité,
54.]
Les moyens qu'il avait imaginés pour réduire sa rivale, malgré leur
colossal développement, malgré leur rigueur et leur précision,
n'avançaient plus à rien: aux deux extrémités de l'horizon, cette
puissance démesurément accrue rencontrait enfin sa limite. Le Nord ne se
fermait pas aux produits britanniques, et cette brèche au blocus en
annulait tous les effets: l'Angleterre souffrait sans périr. Au sud, en
Portugal, l'Angleterre ne se laissait pas arracher de cette pointe
extrême du continent où elle avait pris terre et s'était
inébranlablement fixée. Masséna tâtait en vain les lignes de
Torres-Vedras, ne réussissait pas à découvrir le point faible, le côté
vulnérable de la position ennemie; il envoyait le général Foy à Paris
réclamer du secours, exposer la situation, demander aide et conseil: il
s'avouait impuissant, et le succès plusieurs fois annoncé, attendu,
escompté, se dérobait toujours.
On s'est demandé pourquoi, en ce temps où l'Empereur ignorait les
intentions offensives d'Alexandre, il n'avait point fait masse de ses
armées et porté un grand effort en Espagne, pourquoi il n'avait pas
donné assez d'hommes au prince d'Essling pour jeter les Anglais à la mer
et terminer au moins cette partie de la tâche. C'est que, sans lui
montrer encore le péril tout formé, le Nord le préoccupait déjà et le
paralysait. Il savait qu'une réconciliation de la Russie avec nos
ennemis amènerait tôt ou tard une prise d'armes en leur faveur, créerait
une diversion bien autrement redoutable pour lui que la prolongation de
la guerre espagnole, l'obligerait à préparer une grande expédition dans
le Nord, à frapper de ce côté le coup suprême et à vaincre les Anglais
dans Moscou. Or, si les desseins du Tsar sur la Pologne lui échappaient,
il lui semblait bien que la Russie, après l'avoir suivi quelque temps et
s'être acheminée dans son sillage, après s'être ensuite arrêtée et
immobilisée, virait de bord maintenant, s'éloignait de lui
insensiblement et s'orientait vers l'Angleterre.
Le refus de frapper les marchandises coloniales d'un tarif écrasant et
de confisquer les bâtiments fraudeurs lui était apparu comme un premier
indice. Peu après, sans apercevoir le groupement d'armées qui s'opère
par ordre d'Alexandre, il apprend que les Russes construisent beaucoup
d'ouvrages sur la Dwina et le Dniester. Travaux de défense, sans doute,
et parfaitement licites; néanmoins, si les Russes mettent tant de soin à
couvrir leur frontière, n'est-ce point pour se prémunir contre les
conséquences d'une défection qu'ils préméditent? Après qu'ils auront
fait la paix avec la Turquie, «voudraient-ils la faire avec
l'Angleterre? Ce serait incontinent la cause de la guerre[87].» Si
Napoléon s'empare à ce moment de l'Oldenbourg, c'est peut-être à dessein
d'éprouver et de tâter la Russie, de voir si elle ne saisira point le
premier prétexte pour rompre. En attendant que le mystère s'éclaircisse,
il n'augmente pas encore ses forces en Allemagne, laisse Davout isolé,
se borne à réorganiser le premier corps sans y ajouter un homme, à
accélérer les envois d'armes dans le duché de Varsovie[88]. Il continue
toujours à s'occuper de l'Espagne, presse Masséna d'en finir, ordonne
aux autres chefs de corps de lui prêter main-forte et de l'aider à
briser l'obstacle. Il reporte alternativement sa pensée du nord au sud
et des Pyrénées vers la Vistule, ne sait de quel côté il dirigera les
troupes que l'appel d'une nouvelle conscription va rendre disponibles.
[Note 87: _Corresp._, 17187.]
[Note 88: _Id._, 16994, 16995, 17283.]
Dans cet état de doute et d'expectative, la nouvelle de l'ukase
prohibitif lui arrive soudain et l'avertit: c'est pour lui le signal
d'alarme. L'ukase est spécialement dirigé contre le commerce français:
il ferme le marché russe à nos produits et ordonne de brûler ceux qui
réussiraient à s'y introduire: c'est une rupture éclatante sur ce
terrain économique où devait surtout s'affirmer l'alliance. Nos ennemis
vont accueillir cet acte comme une avance indirecte de la Russie, comme
un premier gage; à cette heure, sans doute, on exulte à Londres, et la
colère de l'Empereur éclate. Il profite d'une audience donnée au corps
diplomatique pour témoigner aux représentants de la Russie, à
Tchernitchef surtout, une froideur presque insultante: «Au lieu de
Russie, dit-il le soir, j'ai beaucoup parlé Pologne aujourd'hui[89].»
Les membres de la colonie polonaise de Paris poussent aussitôt des cris
de joie: ils affichent leurs espérances dans le salon de madame
Walewska, qui les laisse se grouper autour d'elle: à cet instant, par
une coïncidence singulière, deux Polonaises, Marie-Antonovna Narishkine
et Marie Walewska, exerçaient dans le même sens sur les deux empereurs
l'ascendant de leur charme, le pouvoir de leur douceur, et plaidaient
tendrement la cause de leur patrie[90].
[Note 89: Rapport de Tchernitchef du 9/21 février 1811, volume cité,
147.]
[Note 90: Rapport de Tchernitchef du 9/21 février 1811: «Les femmes
aussi jouent un grand rôle dans ce moment, surtout depuis l'arrivée de
madame Walewska que Napoléon a beaucoup connue pendant la dernière
campagne; la faveur de cette dame se soutient beaucoup; elle a eu les
petites entrées à la cour, distinction qu'aucune autre étrangère n'a
reçue; elle a amené avec elle un petit enfant que l'on dit être provenu
des fréquents voyages qu'elle faisait de Vienne à Schoenbrunn: aussi en
prend-on un soin infini.» Volume cité, 149.
Envoi de Caulaincourt du 17 janvier: «Madame N... est plus que jamais la
dame des pensées: l'Empereur y passe au moins une heure tous les soirs:
en un mot, elle est mieux traitée que jamais. Le retour du prince
Gagarine, qui est revenu de Moscou et que le public désigne comme son
amant, n'a rien changé.»]
Mais Napoléon, s'il se décide à se faire arme de la Pologne contre la
Russie, se résoudra par d'autres motifs. En ce moment même, on procède
d'après ses ordres, au département de l'extérieur, à un travail qui doit
établir, par la vérification et le rapprochement des dates, si l'ukase a
précédé ou suivi l'instant où la nouvelle du sénatus-consulte portant
réunion du littoral germanique est parvenue en Russie. Le résultat de
cette enquête est concluant[91]; le sénatus-consulte a été connu le 2
janvier: l'ukase, longuement et mystérieusement élaboré, a été signé le
31 décembre; ce n'est donc pas une réponse à un acte dont la Russie
pouvait s'offusquer: c'est une mesure d'hostilité spontanée et
préconçue. Quelque temps après, l'éclat donné par les Russes à leur
protestation au sujet de l'Oldenbourg, cette manière de saisir l'Europe
et de la faire juge de leur cause, confirme et aggrave les soupçons de
l'Empereur. Plus de doute, la Russie tend chaque jour davantage à se
séparer de lui et à s'échapper de l'alliance: «Voici, se dit-il en
propres termes, une grande planète qui prend une fausse direction, je ne
comprends plus rien à sa marche; elle ne peut agir ainsi que dans le
dessein de nous quitter; tenons-nous sur nos gardes et prenons les
précautions commandées par la prudence[92].» Alors, après trois nuits
sans sommeil, trois nuits de réflexion profonde, durant lesquelles il
met en balance les frais qu'occasionnera un grand armement et
l'opportunité de l'effectuer, il décide de dépenser cent millions
d'extraordinaire et de se mettre en mesure[93].
[Note 91: Il figure aux archives nationales sous forme de lettre
adressée par Champagny à l'Empereur, AF, IV, 1699.]
[Note 92: Rapport de Tchernitchef, 5/17 avril (date rétablie) 1811,
volume cité, 70.]
[Note 93: Ce fait fut révélé par Napoléon lui-même au prince de
Schwartzenberg, dans une conversation citée par HELFERT, _Maria Louise_,
p. 199.]
Ce n'est pas qu'il juge nécessaire de pousser hâtivement ses préparatifs
et de parer à des éventualités urgentes. D'après ses prévisions, rien ne
presse: il faut que tout commence, mais tout doit s'opérer posément,
tranquillement, avec précaution et surtout avec mystère. L'évolution de
la Russie vers l'Angleterre se poursuivra vraisemblablement comme elle a
commencé, c'est-à-dire pas à pas, par successives étapes; elle ne
s'achèvera guère avant le milieu ou la fin de l'année, et il sera facile
d'ajourner le conflit jusqu'en 1812. La guerre au Nord n'apparaît pas à
Napoléon imminente, mais plus probable dans l'avenir, plus difficilement
évitable. L'idée qu'il s'en fait, vague jusqu'alors et imprécise, se
formule nettement; les contours se déterminent, les arêtes principales
s'accusent, les grandes lignes se dégagent, et tout un plan d'action
surgit dans sa pensée, subtil, profond, colossal, exécutable à distance
d'une année.
S'il doit faire cette guerre, il entend la porter et même la commencer
en territoire ennemi; c'est à ce prix seulement qu'elle est susceptible
de résultats grandioses et mérite d'être faite. Les désastres infligés
aux Russes en Allemagne ou en Pologne, Austerlitz et Friedland par
exemple, ont humilié l'orgueil du Tsar et de sa noblesse: ils n'ont pas
atteint la puissance moscovite dans ses oeuvres vives et limité vraiment
sa force d'expansion. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est un Austerlitz ou
un Friedland en Russie, un coup porté assez profondément pour permettre
d'imposer aux vaincus, comme conditions de la paix, l'abandon de leurs
facultés offensives, le recul de leurs frontières, un déplacement vers
l'Est, un exil aux confins de l'Asie. Comment Napoléon obtiendra-t-il ce
succès décisif, une fois entré en Russie? Quel sera sur place son plan
d'opérations et de manoeuvres? Sa pensée ne sonde pas encore cet avenir.
Confiant dans ses inspirations stratégiques et tactiques, il se croit
sûr de vaincre en Russie pourvu qu'il réussisse à y entrer, à y insérer
d'emblée quatre ou cinq cent mille hommes, et pourvu que ces masses
soient suffisamment munies, équipées, outillées, approvisionnées, pour
qu'elles puissent vivre et agir plusieurs mois dans un pays fait de
vastes espaces peu peuplés et d'obscures immensités. Du premier coup, il
va droit à la grande difficulté, celle de pousser par un glissement
insensible la puissance française jusqu'aux abords de la Russie, de l'y
précipiter ensuite avec tout son attirail, avec toutes ses ressources,
de faire en sorte que nos armées débouchent en Lithuanie aussi fraîches
et bien pourvues que si elles sortaient de Strasbourg ou de Mayence,
d'assurer les subsistances, les transports, le ravitaillement, dans une
région où il faudra tout amener avec soi et dont l'accès s'ouvre à huit
cents lieues de nos frontières. S'il parvient à résoudre ce problème par
un miracle d'organisation et de prévoyance, il considère qu'il aura tout
gagné: à ses yeux, dès qu'il s'agit de s'attaquer à la Russie, le secret
de la victoire réside intégralement dans l'art des préparations, et lui
qui a improvisé tant de guerres avec des éléments créés d'urgence, croit
n'avoir pas trop d'une année, de dix-huit mois peut-être, pour
rassembler cette fois ses moyens, pour les élever à un degré de
perfection sans exemple, pour les porter sur place, pour les faire
arriver à pied d'oeuvre intacts et tout montés, pour préparer
méthodiquement et méticuleusement l'invasion.
Mais les Russes le laisseront-ils poursuivre jusqu'à complet achèvement
cette oeuvre de persévérance et de longueur? Pourquoi ne
chercheraient-ils pas à nous prévenir, à se jeter avant nous sur la
Pologne et l'Allemagne encore inoccupées? A cet égard, Napoléon n'a pas
de craintes immédiates, et voici comment il envisage l'avenir. Ignorant
totalement ce qui se passe en face de la frontière varsovienne, il croit
que les seules forces mobiles et véritablement actives dont dispose la
Russie sont retenues sur le Danube: il estime qu'Alexandre, occupé par
la Turquie comme lui-même l'est par l'Espagne, ne songera à consommer sa
défection qu'après s'être débarrassé de cette entrave. Mais la paix avec
les Turcs paraît assez prochaine: au point où en sont les choses, il
semble que ce soit affaire de quelques mois: la paix peut se conclure
dès que l'ouverture de la prochaine campagne aura fourni aux Russes
l'occasion d'un succès marqué, c'est-à-dire au printemps; dans le
courant de l'été, les troupes russes reflueront probablement vers les
frontières occidentales de l'empire, occuperont les lignes de défense,
les camps retranchés qui s'y ébauchent, et se placeront ainsi en
imposante posture. C'est sans doute l'instant que s'est désigné le Tsar
pour renouer avec l'Angleterre et nous fausser définitivement compagnie.
Si Napoléon attend de son côté cette époque pour porter ses troupes en
Allemagne et commencer les apprêts d'une guerre vengeresse, il est à
craindre que les Russes, à l'aspect de nos mouvements, ne résistent pas
à la tentation de mettre à profit leur avantage momentané, de franchir
leurs frontières, de briser ou au moins de fausser le grand appareil
militaire qu'ils verront s'avancer contre eux. Donc il est indispensable
que pour l'époque prévue nos premiers mouvements soient exécutés, que la
France ait dans l'Allemagne du Nord des forces suffisantes non pour
attaquer les Russes, mais pour leur interdire toute attaque, pour les
empêcher de rien entreprendre, pour les dominer et les barrer. Napoléon
décide qu'avant la fin du printemps le corps de Davout se sera
transformé sans bruit en une armée de quatre-vingt mille hommes,
composée de ses meilleures troupes; que cette armée, placée sous le plus
sûr et le plus solide des chefs, renforcée des contingents allemands,
aura allongé ses colonnes jusqu'aux approches de Stettin et de l'Oder,
afin de pouvoir, à la première alerte, arriver sur la Vistule avant les
Russes. Il décide que Dantzick, abondamment pourvu d'hommes et de
munitions, sera devenu un premier centre de résistance et une grande
forteresse d'arrêt. Par conséquent, lorsque les Russes remonteront du
sud au nord-ouest et se tourneront vers l'Allemagne française, ils
apercevront devant eux un double obstacle, qui se sera insensiblement
redressé: Dantzick d'abord, donnant un point d'appui à la Pologne
varsovienne; plus loin l'armée de Davout postée sur les deux rives de
l'Elbe: ils retrouveront en face d'eux une partie importante de la
puissance française, alors qu'ils la croient tout entière détournée vers
l'Espagne et engouffrée dans la Péninsule. Cette reprise par leur
adversaire de l'avantage stratégique les emprisonnera à l'intérieur de
leurs frontières: Napoléon les immobilisera sur la pointe de son épée,
tendue au travers de l'Allemagne et insinuée jusqu'à la Vistule[94].
[Note 94: Ce plan est exposé dans une lettre de l'Empereur à Davout,
24 mars 1811, _Corresp._, 17516.]
Ainsi tenue en respect, la Russie n'osera vraisemblablement démasquer
ses projets et jeter bas un simulacre d'alliance. L'empereur Alexandre
va se troubler, hésiter, équivoquer; il ouvrira des négociations:
Napoléon en fera autant de son côté: «Il est probable, écrit-il à
Davout, que nous nous expliquerons et que nous gagnerons du temps de
part et d'autre[95].» Pendant ce temps, à l'abri de nos troupes
d'Allemagne déployées en rideau protecteur, nos forces de seconde et de
troisième ligne se formeront; derrière les quatre-vingt mille hommes de
Davout, l'Empereur en réunira quatre fois autant; sur le Rhin, en
Hollande, dans la France du Nord, à Mayence, à Wesel, à Utrecht, à
Boulogne, derrière les Alpes, dans la haute Italie, des camps
s'établiront, d'énormes réceptacles d'hommes et de munitions, dont le
contenu se répandra peu à peu sur l'Allemagne. Ces masses rejoindront en
temps voulu l'armée de Davout, se grouperont derrière elle et à ses
côtés, referont la Grande Armée sur des proportions formidablement
accrues, se prépareront elles-mêmes à attaquer, et la position de
défense prise dans le nord de l'Allemagne se transformera en base
d'offensive. En même temps, non content de lever tous ses vassaux,
Allemands du Nord et du Sud, Suisses, Italiens, Illyriens, Espagnols,
Portugais, l'Empereur s'adressera aux États qui conservent une
indépendance nominale, Prusse, Autriche, Turquie et Suède. Tandis
qu'Alexandre se flatte d'immobiliser deux de ces puissances et de
s'attacher les autres, Napoléon se croit sûr de les enrégimenter toutes
quatre. Ainsi, au commencement de 1812, en admettant que ses
négociations avec Alexandre n'aient point abouti et qu'il n'ait pas
obtenu de la Russie des garanties expresses de fidélité, il se trouvera
disposer contre elle de toute l'ancienne Europe, mais de l'Europe mise
sur pied d'avance et militairement organisée, disciplinée, embrigadée,
mobilisée, concentrée, formée en une seule et immense colonne d'assaut.
[Note 95: _Corresp._, 17516.]