Après avoir réitéré ses avances et posé ses conditions à la Pologne,
Alexandre commença ses tentatives auprès de l'Autriche. A Vienne, la
marche qu'il suivit rappelle un précédent fameux: il semble voir
réapparaître la diplomatie secrète de Louis XV, de célèbre et piquante
mémoire. Pendant toute une partie de son règne, Louis XV avait
correspondu avec ses envoyés auprès de différentes cours, à l'insu de
ses ministres mystifiés, par l'intermédiaire du premier commis Tercier;
Alexandre trouve son Tercier en la personne d'un certain Koschelef,
sénateur et membre du département des affaires étrangères: c'est ce
fonctionnaire qu'il désigne pour faire passer ses directions
personnelles à son ambassade en Autriche et pour recevoir les réponses;
il l'accrédite en cette qualité par lettre autographe au comte
Stackelberg, son ministre à Vienne: «Vous correspondrez avec moi
directement, lui dit-il, et vous adresserez vos lettres et courriers,
dans les occasions délicates, à M. de Koschelef, qui jouit de toute ma
confiance. Le chancelier ne saura rien de leur contenu[44].» Le
chancelier Roumiantsof, il est vrai, sentait comme son maître la
nécessité de renouer avec l'Autriche pour le cas d'une guerre contre la
France. Seulement, désirant autant que possible éviter ce conflit,
répugnant à toute idée d'agression, il entendait donner aux accords avec
Vienne un caractère purement défensif et se contenterait même d'une
assurance de neutralité. Alexandre veut plus: c'est pourquoi, par ses
démarches occultes, il va tout à la fois doubler et dépasser l'action de
sa diplomatie officielle.
[Note 44: _Mémoires de Metternich_, II, 419.]
Le 11 février, Roumiantsof adressait à Stackelberg, avec l'approbation
apparente du Tsar, une longue instruction. Il signalait avec angoisse
les empiétements continus de la puissance napoléonienne; suivant lui, le
seul moyen d'y mettre un terme serait que l'Autriche prît l'engagement
de ne jamais se déclarer contre la Russie, si celle-ci avait à soutenir
une lutte contre la France. Pour déterminer la cour de Vienne, le
chancelier ne jugeait pas à propos de lui offrir des territoires sur le
bas Danube; acharné à la poursuite de son rêve oriental, le vieil homme
d'État ne se résignait pas à sacrifier les résultats si péniblement
acquis, si chèrement achetés; puis, ignorant le projet de reconstitution
polonaise, il ne savait pas que son maître aurait besoin de la Galicie
et devrait indemniser les détenteurs actuels de cette province; il se
contentait de faire espérer à l'Autriche, dans l'hypothèse où Napoléon
provoquerait la guerre et serait vaincu, de fructueuses reprises en
Italie et en Allemagne[45].
[Note 45: MARTENS, _Traités de la Russie_, III, 80.--BEER,
_Orientalische Politik Oesterreich's_, 250.]
Toute différente est une contre-instruction «écrite d'un bout à l'autre
de la main de l'Empereur[46]» et destinée à s'acheminer secrètement vers
Vienne, sans passer sous les yeux du chancelier[47]. En termes voilés,
mais suffisamment expressifs, elle révèle la combinaison polonaise et
s'efforce de prouver que l'intérêt de l'Autriche lui commande de s'y
prêter. Le raisonnement employé est celui-ci: l'empereur Napoléon, si on
ne le prévient, proclamera lui-même tôt ou tard le rétablissement
intégral de la Pologne; par conséquent, l'Autriche perdra dans tous les
cas ses possessions galiciennes; mieux vaut pour elle les sacrifier à
l'intérêt européen qu'aux convenances d'un despote, s'entendre à leur
sujet avec le gouvernement russe, qui lui fournira d'amples
dédommagements. Ces compensations sont dès à présent indiquées: ce
seront les Principautés moldo-valaques dans leurs plus belles parties.
Sur ces bases, on pourra conclure un traité. Il n'emportera pas de soi
et immédiatement rupture avec la France. Toutefois, une disposition
spéciale reconnaîtrait à la Russie le droit de fixer l'instant où la
guerre devrait éclater. En proposant cette clause, Alexandre marquait
bien son intention de se réserver l'initiative; il cherchait à obtenir
de l'Autriche l'engagement de marcher à sa suite, quoi qu'il fît, et
d'obéir à son signal[48].
[Note 46: MARTENS, III, 79.]
[Note 47: Stackelberg disait à Metternich que l'empereur Alexandre
aurait déjà éloigné son chancelier, si cette démarche n'était pas une
déclaration de guerre contre la France. (_Mémoires de Metternich_, II,
418.) Roumiantsof nous ayant donné des gages et restant partisan de
l'alliance, son maintien en fonction servait à mieux cacher le projet de
rupture.]
[Note 48: MARTENS, III, 78-79.]
L'instruction occulte fut signée le 13 février. Quelques jours après,
l'agent des transmissions secrètes, Koschelef, s'ouvrait verbalement au
comte de Saint-Julien, ministre à Pétersbourg de l'empereur François. Au
nom du Tsar, il mettait la Moldavie jusqu'au Sereth et la Valachie
entière à la disposition de l'Autriche, en y ajoutant tout ce que cette
puissance voudrait s'approprier en Serbie[49]; ces offres positives,
réalisant l'une des promesses faites à Czartoryski et supposant
l'abandon de la Galicie par l'Autriche, constituaient irrécusablement
pour le grand projet une tentative d'exécution.
Comme préliminaires indispensables de l'entreprise, il ne restait plus
qu'à affermir les résolutions de la Prusse et à entretenir la neutralité
bienveillante de la Suède. Dès janvier, le ministre de Russie à Berlin,
Lieven, se mit en devoir de lier plus étroitement les deux cours[50]. Le
mois suivant, il fut chargé de choisir une personne sûre, telle que
madame de Voss, grande maîtresse de la cour, ou l'aide de camp Wrangel,
pour faire passer une lettre toute confidentielle du Tsar au roi
Frédéric-Guillaume. Alexandre y démontrait par les arguments les plus
forts «la nécessité pour la Prusse de s'unir à la Russie et non pas à la
France[51]».
[Note 49: BEER, 250, d'après le rapport de Saint-Julien du 10/22
février 1811.]
[Note 50: MARTENS, _Traités de la Russie avec les puissances
étrangères_, VII, 16 et suiv.]
[Note 51: _Id._]
À la Suède, il n'en demandait pas tant: il ne voulait que la préparer au
spectacle de grands événements dont elle n'aurait rien à craindre et
pourrait tirer avantage. Sa confiance en Bernadotte n'était pas
suffisamment établie pour qu'il s'ouvrît à lui du projet: il cherchait
seulement à cultiver les bonnes dispositions du prince par une
correspondance directe, à intéresser ses haines et ses ambitions par des
demi-aveux, par des appels voilés: «Observez, disait-il au ministre de
Suède Stedingk en parlant de Napoléon, comme l'opinion qui l'a élevé et
soutenu jusqu'à présent est changée, comme tous les esprits sont
exaspérés, en Allemagne surtout. S'il avait quelque revers, vous le
verriez tomber. Les grands succès sont suivis souvent de grandes
infortunes. Il sortit autrefois de la Suède un Gustave-Adolphe pour
affranchir l'Allemagne; qui sait s'il n'en sortira pas un second?»
Stedingk répondit que la Suède avait surtout besoin, après ses malheurs,
de calme et de paix. Alexandre se garda de le contredire, mais fit
observer que la guerre contre Napoléon pourrait s'imposer à tous les
gouvernements soucieux de leur indépendance. Là-dessus, il avoua qu'il
mettait son armée au complet, donna des détails sur ses préparatifs,
énuméra ses chances de succès; puis, craignant peut-être d'en avoir trop
dit, il ajouta: «Au reste, je suis entièrement de votre avis de ne rien
entreprendre légèrement et de se tenir tranquille tant que Napoléon
voudra bien le permettre; mais en tous les cas il me paraît du plus
grand intérêt pour nous dans le Nord d'être bons amis, et je vous prie
de témoigner au Roi et au prince royal que c'est mon projet et que je
ferai tout pour cela[52].»
[Note 52: Dépêche de Stedingk du 18/30 janvier 1812. Archives du
royaume de Suède. Une partie des rapports de Stedingk a été publiée à la
suite de ses _Mémoires_.]
Dans les États officiellement unis à la France et inféodés à son
système, on ne pouvait procéder que par un sourd travail de détachement:
on agissait sur les rois par leurs entours, sur les ministres par leurs
femmes, sur les pouvoirs par l'opinion. Ce n'était pas seulement à
Berlin que le ministre de Russie s'environnait de nos ennemis et leur
donnait le mot d'ordre; dans les cours secondaires de l'Allemagne, dans
les royaumes de la Confédération, même jeu, mêmes incitations: en
Bavière, selon le rapport d'un voyageur, le ministre de Russie
Bariatinski s'est fait le chef d'un «parti anglo-russe, dans lequel il a
fait entrer madame de Montgelas (femme du premier ministre). On cherche
à jeter tous les soupçons possibles dans l'esprit du Roi, par rapport
aux dispositions qu'on suppose à la France contre lui...... on travaille
le peuple pour lui faire croire que la Bavière n'a pas un si grand
besoin de l'alliance de la France, et qu'avec la protection de la Russie
et de l'Angleterre elle peut se passer d'autres secours[53].» En se
livrant à ce manège, les agents russes n'obéissaient pas aux
instructions officielles de leur cour, dictées par Roumiantsof et
toujours prudentes: ils cédaient à leurs propres inspirations, à leurs
haines invétérées, et l'empereur Alexandre n'avait qu'à les laisser
faire pour être servi selon ses intimes désirs. D'ailleurs, Koschelef
était là pour les aiguillonner au besoin, pour faire signe à tous les
gouvernements qui aspiraient à secouer le joug ou résistaient
ouvertement à nos armes: c'est lui qui va ménager les premiers rapports
entre son maître et les Cortès insurrectionnelles de Cadix, qui
encouragera la résistance des Espagnols par l'espoir d'une grande
diversion[54].
[Note 53: Rapport cité de Marcel de Serres.]
[Note 54: En mars 1812, Alexandre avouait au Suédois Loewenhielm
«qu'il était depuis longtemps en relations secrètes avec le conseil de
régence de Cadix». Loewenhielm surprenait en même temps un autre fait de
diplomatie occulte et le signalait ainsi dans sa correspondance: «Depuis
le départ du général de Suchtelen (envoyé de Russie en Suède), j'ai
appris que, par suite des défiances de l'Empereur, il se trouve muni de
deux instructions, une de la main même de l'Empereur, et l'autre du
chancelier, qui ignore l'existence de la première.» C'était toujours le
même agent qui servait d'intermédiaire à la plupart des «négociations
secrètes». Toutefois, lorsque Alexandre employait Koschelef à tromper
Roumiantsof, l'ombrageux monarque n'accordait à Koschelef lui-même
qu'une portion de sa confiance. Dépêches de Loewenhielm en date du 12
mars 1812; archives du royaume de Suède.]
A Paris même, au siège de la puissance française, était-il impossible de
s'ouvrir des accès? Derrière l'ambassadeur Kourakine dont l'intelligence
baissait tous les jours sous le poids de l'âge et des infirmités,
derrière ce fantôme de représentant, Alexandre entretenait un mystérieux
chargé d'affaires, dépourvu de tout titre dans la hiérarchie
diplomatique. C'était ce jeune comte Tchernitchef, colonel aux gardes,
que nous avons vu servir en 1809 et 1810 d'intermédiaire à la
correspondance directe des deux empereurs et commencer en France un
travail d'espionnage. Le 4 janvier 1811, après une mission équivoque en
Suède, il s'était glissé de nouveau à Paris sous couleur d'apporter à
l'Empereur une lettre de son maître, en réalité pour s'enquérir et
observer. À Paris, il avait trouvé toute une agence de renseignements
militaires montée de longue date par les secrétaires de l'ambassade, à
l'aide d'employés subalternes de l'administration française, d'infimes
commis, achetés à prix d'argent. Tchernitchef devait reprendre à son
compte et développer ce service, mais un peu plus tard: actuellement, sa
grande affaire était toujours l'espionnage mondain; il s'y livrait avec
ardeur, bien que la police eût l'oeil sur lui et soupçonnât ses menées.
Il s'était installé en plein centre du Paris vivant et bruyant, dans un
hôtel garni de la rue Taitbout, à deux pas du boulevard et de Tortoni,
rendez-vous des nouvellistes et des oisifs. Il vivait en garçon, sans
état de maison, servi par un domestique allemand et un moujik qui le
suivait comme son ombre, mais sortant beaucoup, fort répandu dans le
monde, sachant se faufiler dans tous les milieux et y prendre pied.
Comme Paris a eu de tout temps le goût des personnalités exotiques et
l'amour du clinquant, la vogue dont bénéficiait le brillant étranger,
lors de ses précédents voyages, ne faisait que s'accroître. Sans doute,
son élégance n'était pas du meilleur aloi. Ce jeune homme trop bien mis,
paré et parfumé à outrance, gardait en lui je ne sais quoi d'apprêté et
de mielleux qui repoussait certaines intimités; mais ses regards
langoureux, ses manières tour à tour doucereuses et entreprenantes
continuaient à lui réussir auprès des femmes: ses bonnes fortunes
n'étaient plus à compter, et, s'il faut en croire la chronique, l'une
des princesses de la famille impériale, la belle Pauline Borghèse, ne se
montrait nullement insensible à ses hommages.
Sachant parler aux femmes, il savait les faire parler et en tirait
d'utiles renseignements: c'était l'une de ses principales sources
d'informations. Puis il avait le don de flairer, dans le monde et la
haute administration, les consciences d'accès facile, les hommes chez
lesquels nos vicissitudes politiques avaient désorienté ou détruit le
sens moral, et qui formaient le résidu impur de la Révolution; il
s'adressait à eux de préférence, fréquentant aussi les salons de la
colonie étrangère, où se rencontraient bon nombre d'individus qui
servaient la France par nécessité ou par intérêt, sans que leur coeur
eût changé de patrie. Les membres du corps diplomatique le traitaient en
collègue, et lorsqu'il réussissait à se faire admettre dans l'intimité
de leur cabinet, il «louchait» adroitement sur les papiers dont le
bureau était couvert, surprenait à la dérobée quelques bribes de
correspondance[55]. Enfin, dans ses évolutions à travers la société
parisienne, on le voyait tourner autour des jeunes gens qui sortaient
des écoles militaires pour entrer dans les régiments; il cherchait à se
lier avec nos officiers de demain, à gagner leur amitié, à s'ouvrir
ainsi des vues sur toutes les parties de l'armée. En un mot, il était
devenu à Paris l'oeil du Tsar, un oeil vigilant, indiscret, au regard
aigu et plongeant: il se faisait aussi la main de son maître, qui
l'employait à nouer des rapports plus étroits avec certains personnages
de particulière importance[56].
[Note 55: Il se vante lui-même d'un exploit de ce genre dans son
rapport du 10 mai 1811, t. XXI du _Recueil de la Société impériale
d'histoire de Russie_, p. 170. Tous les rapports adressés par
Tchernitchef tant à l'Empereur qu'au chancelier ont été publiés dans ce
volume.]
[Note 56: Sur les faits et gestes de Tchernitchef, voy. le dossier
spécial que conservent les archives nationales, F, 7, 6575, et les
pièces publiées du procès de l'employé Michel et de ses complices,
Paris, 1812.]
Depuis que Talleyrand s'était mis à Erfurt en relations mystérieuses
avec l'empereur Alexandre et avait salué en lui l'espoir de l'Europe, le
Tsar avait jugé à propos d'instituer auprès de cette puissance un
représentant spécial: ce rôle avait été dévolu à un jeune diplomate de
grand avenir, le comte de Nesselrode, secrétaire de l'ambassade russe en
France. Peu de temps après l'entrevue, Nesselrode s'était présenté à
Talleyrand et lui avait dit en propres termes: «Je suis officiellement
employé auprès du prince Kourakine, mais c'est auprès de vous que je
suis accrédité. J'ai une correspondance particulière avec l'Empereur, et
je vous apporte une lettre de lui[57].» Depuis lors, il voyait
régulièrement Talleyrand, obtenait de lui des révélations précieuses
sur l'état des esprits en France, sur les projets de Napoléon, et
transmettait ces notions, à l'insu de ses chefs hiérarchiques, au
secrétaire d'empire Speranski, qui en faisait profiter son maître: cette
correspondance était encore une branche de la diplomatie secrète.
[Note 57: Ce texte est emprunté à une importante étude que M. le
général Schildner doit publier prochainement sur Alexandre Ier. Nous
avons dû la communication de l'ouvrage à la gracieuse obligeance de
l'auteur et de M. Serge de Tatistchef.]
Au commencement de 1811, Alexandre crut devoir stimuler à nouveau le
zèle informateur de Talleyrand par un appel direct: Nesselrode était
auprès de lui ambassadeur en titre: Tchernitchef fut choisi comme envoyé
extraordinaire: il eut à remettre au prince de Bénévent une lettre
personnelle de l'empereur Alexandre. Le contenu n'en a pas été divulgué:
on sait toutefois que Talleyrand parut grandement satisfait du message,
et qu'il paya sa dette de reconnaissance par un bon conseil: «Son
Altesse, écrivait Tchernitchef, s'expliqua généralement avec moi en vrai
ami de la Russie, appuyant surtout sur le désir qu'elle avait de nous
voir, dans les circonstances actuelles, faire notre paix avec les Turcs
le plus promptement possible: reste à savoir si elle a été sincère[58].»
[Note 58: Rapport du 9/21 janvier 1811, volume cité, 59.]
Tchernitchef pratiquait aussi certains membres du haut état-major. Dès
l'automne précédent, c'était lui qui avait fait dire «par quelques
femmes[59]» à Bernadotte, avant le départ de ce dernier pour la Suède,
que l'empereur de Russie voyait de bon oeil son élévation et le tenait
en spéciale estime: il avait ainsi jeté les premières semences du
rapprochement. Aujourd'hui, il menait un siège en règle autour d'un
général fort réputé pour ses connaissances techniques, le Suisse Jomini,
très imprudemment froissé par une suite de passe-droits: il s'agissait
de l'enlever subrepticement à la France, de l'attirer au service de la
Russie et de subtiliser ainsi à l'Empereur un de ses plus savants
spécialistes.
[Note 59: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811, d'après l'aveu de
Bernadotte lui-même.]
Dans les intervalles de loisir que lui laissaient ses opérations en
France, Tchernitchef reportait ses regards sur l'Allemagne, qu'il avait
traversée tant de fois et qu'il connaissait à fond. Il songeait à y
tirer parti des mécontentements individuels et méditait un projet qu'il
ferait agréer en principe à l'empereur Alexandre. L'idée maîtresse de ce
plan était d'appeler en Russie un grand nombre d'officiers allemands
actuellement sans emploi, impatients de porter les armes contre Napoléon
et avides de revanche. On les tirerait des pays où ils languissaient
désoeuvrés: en leur adjoignant d'autres éléments cosmopolites, on
composerait une légion étrangère à la solde du Tsar, un corps d'émigrés
de toute provenance, une armée de Condé européenne. Au moment de la
rupture, cette troupe s'embarquerait à bord de vaisseaux anglais, se
ferait jeter à Hambourg ou à Lubeck, avec des armes, des munitions, des
chevaux, et viendrait révolutionner l'Allemagne. Tchernitchef traitait
cette affaire par correspondance avec le comte de Walmoden, Hanovrien
réfugié à Vienne, homme de tête et de main, prêt à guerroyer partout et
avec tout le monde, pourvu que ce fût contre la France. Employé en 1809
par les Autrichiens à préparer des soulèvements en Allemagne, Walmoden
s'était gardé dans ce pays de nombreuses relations et offrait maintenant
de mettre au service de la Russie ces éléments d'agitation tout formés;
son intermédiaire avec Tchernitchef était un baron de Tettenborn[60].
Ainsi, les menées qui se poursuivent sur les points les plus divers se
tiennent toutes, se relient par des fils tendus à travers l'Europe, par
la correspondance et les voyages d'émissaires dont le travail souterrain
se laisse reconnaître à certains affleurements, et que de connivences
secrètes, que de compromissions occultes on découvrirait encore, s'il
était permis de soulever dès à présent tous les voiles et de scruter
toutes les consciences! En somme, des agents de toute sorte, officiels
ou officieux, dûment ou tacitement autorisés, recevant de Pétersbourg le
mot d'ordre ou le devançant, avivent sans relâche contre l'Empereur
l'exaspération des peuples, tentent la fidélité de ses généraux et de
ses ministres, surprennent le secret de ses bureaux, exploitent à ses
dépens des colères légitimes et de criminelles défaillances, des haines
saintes et des passions inavouables: tous s'efforcent, en prévision de
l'heure où il devra faire face aux armées russes projetées hors de leurs
frontières, à organiser derrière lui, dans son dos, des révoltes, des
diversions, des intrigues, et à l'enlacer de trahisons.
[Note 60: Rapport de Tchernitchef du 5/17 avril 1811, volume cité,
110 à 125.]