IV

Pour que ce grand complot réussît, il importait que le secret fût gardé

jusqu'au dernier jour, que Napoléon fût entretenu dans une trompeuse

quiétude. Il n'était guère possible de dissimuler l'hostilité des

diplomates russes dans presque toutes les parties de l'Europe; mais,

comme elle avait existé de tout temps et s'était manifestée sans

vergogne au lendemain même de Tilsit, il n'y avait là rien de bien

nouveau et de particulièrement significatif; Alexandre mettait ces

écarts sur le compte d'agents qui méconnaissaient leur devoir et

cédaient à de vieilles habitudes d'opposition. Dans les rapports qui

subsistaient entre les deux souverains par l'intermédiaire de leurs

ambassades, il avait soin de conserver une apparence de sérénité et de

grands ménagements. S'étant fait fort de donner le change au duc de

Vicence[61], il s'acquittait merveilleusement de cette tâche, d'après la

connaissance qu'il s'était acquise du caractère de notre ambassadeur au

cours d'une longue intimité. Ayant eu pendant trois ans le loisir de

l'étudier, il le savait plein de zèle et de dévouement, mais n'ignorait

pas que ses qualités mêmes faisaient parfois tort à sa clairvoyance:

cette âme chevaleresque croyait difficilement au mal: ce coeur noble et

aimant attribuait volontiers aux autres la belle loyauté qu'il portait

en lui-même.

[Note 61: On sait que Caulaincourt avait reçu en 1808 le titre de

duc de Vicence.]

En décembre 1810, dans les jours qui précédèrent la publication de

l'ukase destructif du commerce français en Russie, Caulaincourt fut

l'objet d'attentions et de prévenances redoublées. A un bal chez

l'Impératrice mère, Alexandre le distingua particulièrement. Après

l'avoir entretenu avec bienveillance, «il appela--raconte l'ambassadeur

dans son rapport à Napoléon--le comte de Romanzof[62] qui passait par

là. Je voulus me retirer. L'Empereur dit: «Restez, général,

l'ambassadeur de France n'est jamais de trop entre nous.» La

conversation continua: l'Empereur était fort gai et causant. Comme elle

avait duré fort longtemps, soit avec moi, soit avec le chancelier en

tiers, celui-ci fit la plaisanterie de dire, en voyant le ministre

d'Autriche et quelques autres qui étaient près de là et nous

observaient, qu'ils auraient pour rien matière à une longue dépêche de

conjectures. M. de Saint-Julien n'ayant pas désemparé de là depuis une

heure et paraissant fort attentif, je continuai la plaisanterie en

disant qu'il y en avait qui gagnaient d'autant mieux leur argent qu'ils

n'avaient pas même une distraction. L'Empereur reprit chaudement et d'un

ton fort amical qu'il était bien aise qu'on vît le prix qu'il mettait à

l'alliance de Votre Majesté et qu'on sût qu'il n'en voulait pas

d'autre[63].»

[Note 62: Dans les documents cités, nous maintenons la forme donnée

au nom du comte Roumiantsof.]

[Note 63: 116e rapport, envoi du 17 janvier 1811. Tous les rapports

de Caulaincourt à l'Empereur cités dans ce volume sont conservés aux

archives nationales, AF, IV, 1699.]

Au commencement de janvier, le sénatus-consulte prononçant la réunion du

littoral hanséatique et faisant pressentir celle de l'Oldenbourg, fut

connu en Russie. Le jour où la nouvelle arriva, Caulaincourt dînait au

palais: «Savez-vous que vous avez encore de nouveaux départements?» lui

dit simplement l'Empereur. Caulaincourt alla au-devant des objections:

conformément à ses instructions, il essaya de justifier le fait

accompli par la nécessité où s'était trouvé l'Empereur de fermer

hermétiquement au commerce anglais les principaux ports de l'Allemagne:

au reste, cette extension de nos frontières tournerait finalement à

l'avantage de tout le monde et surtout de la Russie. Dans les pays

annexés, la France allait accomplir une grande oeuvre d'utilité

internationale: entre Lubeck et Hambourg, à la base du Holstein,

l'Empereur ferait ouvrir un canal de jonction entre les deux mers, le

canal de la Baltique à la mer du Nord: grâce à ce couloir de

communication, les navires sortant de la Baltique ou y entrant

n'auraient plus à doubler la presqu'île du Jutland et l'archipel danois:

ils pourraient s'épargner les lenteurs et les périls d'un long circuit;

le commerce de la Russie avec l'Occident et en particulier avec la

France s'en trouverait grandement facilité[64]. «Certes,--répondit

Alexandre sans ajouter d'autre réflexion,--ce ne sera pas la Russie qui

rompra les relations amicales entre les deux pays[65].»

[Note 64: Champagny à Caulaincourt, 14 décembre 1810.]

[Note 65: 119e rapport de Caulaincourt, envoi du 17 janvier.]

Peu de jours après, il apprit positivement la saisie de l'Oldenbourg.

Après avoir offert au prince régnant de conserver ses États enclavés

désormais dans l'Empire ou d'accepter Erfurt en échange, Napoléon avait

brutalement préjugé sa décision: nos troupes avaient occupé le pays

d'Oldenbourg et poussé dehors l'administration ducale. Cette fois,

l'irrégularité inouïe du procédé ne permettait plus au Tsar de garder le

silence: son honneur lui commandait de protester. Il le fit très

nettement, en termes pleins de convenance et de dignité, mais sut donner

à ses plaintes une conclusion pacifique. On vient d'attenter, dit-il, au

traité de Tilsit, à l'article qui a remis en possession de leurs

domaines les princes d'Allemagne alliés à la famille impériale de

Russie. Pourquoi ce coup d'arbitraire? pourquoi cette violence

caractérisée et gratuite? «Il est évident que c'est à dessein de faire

une chose offensante pour la Russie. Est-ce pour me forcer à changer de

route? On se trompe bien: d'autres circonstances aussi peu agréables

pour mon empire ne m'ont pas fait dévier du système et de mes principes:

celle-ci ne me fera pas donner plus à gauche que les autres. Si la

tranquillité du monde est troublée, on ne pourra m'en accuser, car j'ai

tout fait et je ferai tout pour la conserver[66].»

[Note 66: 120e rapport de Caulaincourt, envoi du 27 janvier.]

L'offense qu'il avait reçue l'obligeait de témoigner à l'ambassadeur de

France quelque froideur: il cessa de l'inviter à dîner pendant quinze

jours. Au bout de ce laps, il jugea que l'exclusion avait assez duré et

qu'il pouvait décemment reprendre avec Caulaincourt des relations

intimes et familières, qui lui serviraient à mieux dissimuler ses plans.

L'ambassadeur reparut au palais: on le vit, comme par le passé,

s'asseoir fréquemment à la table impériale, en hôte de fondation.

Pendant le repas, Alexandre parlait de la France avec intérêt, mettait

la conversation sur Paris, ses embellissements; il disait «en connaître

si bien les édifices par les descriptions que, s'il y faisait un jour un

voyage, il s'y reconnaîtrait». Après dîner, il emmenait l'ambassadeur

dans son cabinet; là, il se plaignait doucement, comparant aux procédés

dont il était victime la conduite qu'il avait toujours tenue et qu'il

voulait invariablement suivre: «Ce ne sera pas moi qui manquerai en rien

aux traités, qui dérogerai au système continental. Si l'empereur

Napoléon vient sur mes frontières, s'il veut par conséquent la guerre,

il la fera, mais sans avoir un grief contre la Russie. Son premier coup

de canon me trouvera aussi fidèlement dans le système, aussi éloigné de

l'Angleterre que je l'ai été depuis trois ans. Je vous en donne ma

parole, général. S'il veut sacrifier les avantages réels de l'alliance,

la tranquillité du monde à d'autres calculs qui, certes, ne valent pas

ces avantages, nous nous défendrons, et il trouvera que le dévouement de

la Russie à la cause du continent tenait à son désir de maintenir la

tranquillité de tous, autant qu'à l'intérêt général, qui me porte encore

vers ce but, et nullement à la faiblesse[67].»

[Note 67: 121e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 février.]

Au bout de quelque temps, il affirmait de nouveau que «si nous rompions

la paix, ce ne serait pas lui qui y aurait donné lieu, et que l'Europe

ne lui reprocherait pas d'avoir manqué à ses engagements et trahi la

cause du continent». Dans un autre entretien, il se montrait plus

précis, plus explicite encore: «Mandez à l'Empereur, disait-il, que je

tiens toujours à lui et à l'alliance, s'il tient aussi à cette alliance

et à moi. Mandez-lui bien que ce ne sont pas les Russes qui veulent la

guerre, qui veulent aller à Paris, puisque ce ne sont pas eux qui

marchent et qui sont sortis de leurs frontières. Ici, nous ne voulons

que paix et tranquillité, et si l'Empereur, comme il l'assure, ne vient

pas nous chercher, il peut compter que la paix du monde ne sera pas

troublée, car je ne sortirai pas de chez moi et je serai fidèle à mes

engagements jusqu'au dernier moment[68].»

[Note 68: 123e rapport, envoi du 10 février.]

Quant aux griefs qu'alléguait la France, il les traitait de pures

chicanes. D'après lui, l'ukase du 31 décembre 1811, dont Caulaincourt se

plaignait avec quelque vivacité, était une mesure d'ordre purement

intérieur, un acte parfaitement licite; c'était une sorte de loi

somptuaire, destinée à empêcher la noblesse russe de se ruiner en achats

de productions étrangères: il fallait éviter que l'argent des

particuliers fût tiré et drainé au dehors. En tout, d'ailleurs, la

Russie ne faisait qu'user de ses droits. C'était son droit et même son

devoir que de prendre certaines précautions militaires, quelques mesures

de défense, quand elle voyait l'empereur Napoléon entretenir à côté

d'elle l'agitation polonaise, faire voiturer à travers l'Allemagne des

caisses de fusils à destination de Varsovie. Alexandre ne disconvenait

pas qu'en présence de ces menaces il avait ordonné de fortifier les

lignes de la Dwina et du Dnieper, mais il montrait ces ouvrages aussi

éloignés de la frontière que Paris l'était de Strasbourg: «Si l'Empereur

fortifiait Paris, l'accuserait-on avec fondement de faire des ouvrages

offensifs[69]?»

[Note 69: 129e rapport, envoi du 21 mars.]

Quant à l'activité qui se manifestait au ministère de la guerre, il

fallait y voir un travail tendant à réorganiser certains corps, sans

accroître leurs effectifs. A l'heure où il avouait au ministre de Suède

qu'il venait de créer treize régiments nouveaux, Alexandre jurait à

Caulaincourt «qu'il n'avait pas une baïonnette de plus dans les

rangs[70]». Et il revenait à son thème favori: «S'il faut enfin se

défendre contre _lui_, nous nous battrons avec regret, mais moi et tous

les Russes nous mourrons les armes à la main pour défendre notre

indépendance. Je ne puis trop le répéter, il ne tient qu'à l'Empereur

que les choses reprennent leur cours accoutumé, puisque rien n'est

changé ici et qu'on y a toujours le même désir de vivre en bonne

intelligence avec ses voisins et surtout en alliance avec vous[71].»

[Note 70: Dépêche de Stedingk, 30 janvier 1811, archives de

Stockholm, et 125e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.]

[Note 71: 123e rapport, envoi du 10 février.]

Ces assurances, il ne se bornait plus à les renouveler périodiquement,

il en faisait le sujet constant et le fond de ses entretiens avec

l'ambassadeur: il les replaçait à chaque rencontre, à tout propos: en

quelques semaines, il les répéta jusqu'à douze fois bien comptées, et

toujours avec une abondance et une recherche d'expressions heureuses,

pittoresques, frappantes, avec des mines émues et des caresses de

langage, avec un charme incomparable de geste et de diction.

Caulaincourt se laissait prendre à la musique de cette voix qui savait

moduler sur le même air des variations infinies. Il ajoutait foi aux

paroles que lui prodiguait cette bouche dont le sourire avait une grâce

ineffable, et il ne s'apercevait pas que le haut du visage démentait

involontairement l'expression des lèvres: que les yeux ne souriaient

jamais, ces yeux d'un bleu terne et voilé: que le regard immobile,

presque effrayant par sa fixité, ne se posait jamais sur l'interlocuteur

et semblait s'absorber dans la contemplation d'un mystérieux

fantôme[72]. Ainsi, avec je ne sais quoi de douloureux et d'inquiet,

Alexandre se livrait à l'obsession du grand projet qu'avaient mis en lui

des terreurs et des ressentiments trop justifiés, de ce projet qui

répondait à ses profondes méfiances et aussi à quelques-uns des

instincts les plus généreux de sa nature, qui conciliait ses ambitions

avec sa magnanimité, et c'était au moment où il s'en occupait le plus

qu'il se proclamait pur de toute arrière-pensée. Sa politique,

disait-il, était au grand jour; nul plus que lui n'avait l'horreur des

chemins détournés, des sentiers tortueux: «Je ne cache rien, général, et

je n'ai rien à cacher[73]», répétait-il à satiété; mais cette insistance

même eût dû avertir l'ambassadeur et le tenir sur ses gardes: il est bon

de se méfier de qui vante à tout propos sa droiture et sa franchise.

[Note 72: _Mémoires de la comtesse Trembicka_, I, 261.]

[Note 73: 124e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.]

Pour mieux duper, Alexandre consentait à passer pour dupe. Il laissait

dire autour de lui, par la partie la plus ardente de la société, que sa

patience et son aveuglement passaient toutes bornes; qu'il se préparait

par son inertie somnolente un amer réveil. Qu'attend-il, répétaient à

l'envi les salons, pour ouvrir les yeux sur les desseins de Napoléon,

pour répudier une alliance perfide, pour répondre aux sollicitations,

aux offres de concours qui lui viennent d'Angleterre? «Il faudra qu'un

boulet français tombe dans la Néva pour que cet entêté d'empereur et ce

sot de chancelier voient qu'on ne peut se sauver que par

l'Angleterre[74].» Alexandre se mettait peu en peine de ces propos et y

trouvait son compte. Par son ordre, les personnes attachées au

gouvernement s'exprimaient en termes discrets, mesurés, conciliants: les

bruits de guerre qui circulaient périodiquement ne trouvaient aucun écho

au palais et à la chancellerie; dans ces milieux soigneusement dépourvus

de toute sonorité et comme étoupés, ils venaient s'amortir et

s'éteindre.

[Note 74: Feuille de _Nouvelles et On dit_, jointe par Caulaincourt

à son envoi du 27 mars.]

Le langage de la mission russe à Paris répondait à ces précautions.

L'agent de confiance, Tchernitchef, comprenait et secondait à merveille

les intentions de son maître; s'il croyait fermement à la nécessité de

prendre les devants sur l'adversaire, il n'en répétait pas moins à

Napoléon que le constant désir de Sa Majesté Russe «était de conserver

et de resserrer de plus en plus l'alliance et l'amitié qui existaient

entre les deux empires....; qu'elle était fermement résolue de

persévérer dans le système continental[75]». Quant à Kourakine, il avait

paru superflu de l'initier au secret et de lui recommander la prudence:

pour qu'il ne donnât point l'éveil par de téméraires paroles, on n'avait

qu'à le laisser à ses inclinations pacifiques, à sa pesante inertie.

[Note 75: Rapport du 9/21 janvier 1811 (date rétablie), volume cité,

54.]

La chronique de Paris, qui revenait à Pétersbourg sous forme de

nouvelles à la main, continuait à s'occuper de lui, mais le montrait se

confinant de plus en plus dans la partie honorifique de ses fonctions,

égayant toujours le public par la mise en scène ridiculement fastueuse

qu'il organisait autour de ses moindres actions, par son goût pour les

minuties de l'étiquette, par sa vanité colossale et naïve, par la manie

qu'il avait de se faire peindre à tout propos et représenter en pied,

entouré d'attributs et d'emblèmes destinés à symboliser ses exploits

diplomatiques. Dans les intervalles de répit que lui laissait sa goutte,

il présidait à des réceptions et à des fêtes, se posait en protecteur

des arts, visitait les ateliers de peinture, intervenait à la Comédie

française et «jugeait les différends entre mesdemoiselles Bourgoing et

Volnay pour les rôles de même emploi qu'elles se disputaient[76]». La

surveillance de son ambassade absorbait le reste de son temps: il la

gouvernait comme une famille, bourru et paternel tour à tour avec ses

subordonnés, affectant beaucoup de rigueur sur le chapitre des moeurs

sans prêcher d'exemple, grondant fort les jeunes secrétaires qui

cédaient aux entraînements de Paris et finissant par payer leurs

dettes[77]. A le voir occupé de tels soins, qui croirait à Paris qu'une

cour représentée par cet ambassadeur débonnaire pût penser à mal et

nourrir d'agressifs desseins? Par son insignifiance même, le vieux

prince était précieux: c'était une sorte de mannequin doré, à figure

souriante et béate, bon à présenter au gouvernement français comme un

trompe-l'oeil pour cacher les projets qui se machinaient par derrière.

Alexandre disait de lui, assez haut pour que ses paroles revinssent au

duc de Vicence: «Kourakine est un vieil imbécile, mais l'empereur

Napoléon sait qu'il veut l'alliance. Tout autre à sa place, il croira

qu'il vient pour finasser. Comme mes intentions sont droites, j'aime

mieux une bête qui ne se conduit pas de manière à en faire douter qu'un

homme d'esprit qui les ferait soupçonner[78].»

[Note 76: _Nouvelles et On dit de Pétersbourg_, envoi du 4 mars

1811.]

[Note 77: _Bulletins de police_. Archives nationales, F, 7, 3719.]

[Note 78: Feuille de _Nouvelles et On dit_, envoi du 27 mars.]

Cependant, comme Kourakine était chargé de transmettre les

communications officielles, les notes de cabinet à cabinet, il parut

indispensable de le mettre quelque peu en mouvement à propos de

l'Oldenbourg: Alexandre tenait à ce que sa protestation laissât trace

écrite. D'abord, Kourakine fut chargé de voir le ministre des relations

extérieures et de réclamer verbalement. M. de Champagny se montra assez

embarrassé pour défendre l'injustifiable; il soutint que le duc

d'Oldenbourg avait été l'objet d'un traitement de faveur, puisqu'on lui

avait proposé un transfert de souveraineté, au lieu de le médiatiser

comme ses voisins. En fin de compte, Champagny allégua la nécessité

politique et la raison d'Empire: successeur de Charlemagne, l'empereur

Napoléon possédait un droit de haute souveraineté sur tous les

territoires germaniques et les répartissait au gré de ses conceptions

profondes. Devant un argument de cette force, le gouvernement russe

prescrivit à Kourakine de déposer une note de protestation, conçue en

termes très mesurés. Champagny refusa par ordre de la recevoir, et une

scène étrange s'engagea entre l'ambassadeur et le ministre, le premier

voulant à toute force que le second ouvrît l'enveloppe et lût la pièce,

l'autre repoussant le papier avec une égale énergie et se défendant d'y

toucher. De guerre lasse, Kourakine finit par laisser le pli tout

cacheté sur le bureau ministériel[79]. Sa cour jugea alors à propos de

communiquer la protestation à toutes les puissances et de lui donner une

publicité européenne: c'était pour elle un moyen d'affirmer à la fois

son droit et la modération qu'elle mettait à le soutenir.

[Note 79: BOGDANOVITCH, _Histoire de la guerre patriotique_ (1812),

traduction allemande de Baumgarten, I, 12 à 17. Cf. BERNHARDI,

_Geschichte Russlands_, t. II, et POPOF, _Relations de la Russie avec

les puissances européennes avant la guerre de 1812_, _Revue du ministère

de l'instruction publique russe_, CLXXVII.]

La note rappelait que la suppression de l'État d'Oldenbourg n'avait pu

s'opérer «sans blesser toute justice», sans porter atteinte aux droits

les mieux établis de la Russie, qui se croyait tenue d'en faire

expressément réserve. Après ces phrases hardies, la protestation

tournait court et finissait par un éloge de l'alliance[80]. Rédigée en

ces termes, la pièce était à double fin: elle pouvait, suivant les

circonstances, servir de préliminaire à la rupture ou à une négociation.

Pour le cas où l'empereur Alexandre surprendrait la fidélité des

Polonais, où il donnerait suite à son projet d'attaque, la notification

préalable de ses griefs l'aurait mis en règle vis-à-vis de l'opinion;

l'Europe s'étonnerait moins de lui voir donner pour sanction à sa

plainte l'ouverture des hostilités. Si les Polonais refusaient de le

suivre et l'obligeaient à rester en paix, il pourrait invoquer les

phrases de la fin pour entrer avec Napoléon en accommodement, pour

réclamer une indemnité et s'assurer peut-être des garanties d'avenir.

[Note 80: Le texte de la protestation a été publié par BIGNON, dans

son _Histoire de France depuis le dix-huit brumaire_, X, 52-54.]

Actuellement, c'est toujours le premier parti qui prévaut dans sa

pensée. Ses confidences familières montrent à quel point persiste en lui

la colère provoquée par les actes récents et les dernières arrogances de

la politique française[81]. De plus, des influences hostiles le

circonviennent et l'entraînent. Depuis quelque temps, un grand effort se

poursuit pour l'arracher plus complètement à l'ascendant modérateur de

Speranski, aux conseils pacifiques du chancelier. Cette oeuvre réunit

les personnages et les partis les plus divers: la mère de l'Empereur,

plusieurs de ses proches, les amis d'ancienne date auxquels il rend

progressivement sa confiance, les Russes de vieille roche qui aspirent à

émanciper moralement leur pays et à secouer la tutelle de l'esprit

français, les membres de l'émigration allemande et les missionnaires des

sociétés secrètes, les absolutistes et les révolutionnaires, les adeptes

d'un patriotisme étroit et les cosmopolites, les hommes qui veulent

rendre la Russie à elle-même et ceux qui veulent en faire l'instrument

de la libération universelle[82]. Dans la guerre à entreprendre, les

premiers montrent la fin d'un système de faiblesse et une résurrection

de la fierté nationale. Les seconds rappellent au Tsar que l'Europe

l'attend et le désire, que tous les opprimés espèrent en lui: à ce

prince d'esprit mobile et d'imagination ardente, ils proposent un rôle

nouveau et grandiose: ils sont arrivés à lui faire croire, à lui faire

dire dans ses épanchements intimes que sa mission consiste «à protéger

l'humanité souffrante contre les envahissements de la barbarie[83]». Et

tous s'accordent à lui répéter que l'instant est venu, que les

circonstances permettent de porter enfin la guerre chez l'éternel

agresseur, «qu'un moment pareil ne se présente qu'une fois[84]». C'est à

cette conclusion qu'aboutissent l'Allemand Parrot et l'émigré français

d'Allonville, le premier s'autorisant d'une longue intimité d'âme avec

Alexandre pour s'adresser à sa conscience et à son coeur, le second

s'armant de considérations purement militaires et techniques[85]. Tous

les donneurs d'avis, tous les faiseurs de mémoires abondent dans le même

sens. L'expérience n'a pas instruit ces hommes, le malheur ne les a pas

assagis: ce qu'ils conseillent encore une fois, dans l'impatience et

l'enivrement de leurs haines, c'est l'éternelle manoeuvre qu'ils ont vue

aboutir en 1805 à Austerlitz, en 1809 à Wagram: c'est de saisir le

moment où Napoléon détourne son attention de l'Europe centrale et

regarde ailleurs pour jeter contre lui une masse d'assaillants, et la

disproportion entre les forces respectivement en ligne, l'aspect de

l'Allemagne où les Français n'auront à opposer qu'un corps à une armée,

encourage toujours Alexandre à prévenir Napoléon, à marcher hardiment

pour le surprendre.

[Note 81: Stedingk écrivait le 28 janvier: «Je connais quelqu'un

auquel il a dit: «Je suis las des vexations continuelles de Napoléon.

J'ai deux cent mille hommes de bonnes troupes et trois cent mille de

milices à lui offrir, et nous verrons.» On m'a assuré, et je n'en doute

pas, que des propos pareils lui échappent dans ses sociétés

particulières qui ne sont pas composées des personnes les plus

discrètes.» Archives du royaume de Suède.]

[Note 82: SCHILDNER, 236.]

[Note 83: _Id._]

[Note 84: Paroles d'Alexandre lui-même à Czartoryski, _Mémoires du

prince_, II, 252.]

[Note 85: La _Correspondance de Parrot avec Alexandre_ a été publiée

dans la _Deutsche Revue_, 1894-1895. Pour d'Allonville, voyez

BOGDANOVITCH, I, 73.]

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 12 / 102 题