II

A l'extrême fin de janvier, un agent déguisé quittait Pulawi, résidence

des Czartoryski dans le duché de Varsovie, et se dirigeait vers la

frontière russe. Il la franchit avec mille précautions, évitant les

chemins fréquentés, «les endroits surveillés[41]», et arriva à Grodno.

Là, il remit un pli au gouverneur de la ville, M. Lanskoï; cette lettre

en contenait une autre, adressée à l'empereur de toutes les Russies:

c'était la réponse de Czartoryski aux premières ouvertures d'Alexandre:

elle fut transmise très mystérieusement au Palais d'hiver. L'effroi

inspiré par Napoléon à tous les souverains obligeait les plus puissants,

comme les plus humbles, à tramer leurs révoltes dans l'ombre et à se

faire conspirateurs[42].

[Note 41: _Mémoires de Czartoryski_, II, 270.]

[Note 42: La réponse de Czartoryski et la seconde lettre

d'Alexandre, dont nous citons ci-après de nombreux extraits, ont été

publiées à la suite des _Mémoires du prince Adam Czartoryski_, II, 255 à

278.]

La réponse de Czartoryski abondait en objections. Le projet actuellement

en cause était pourtant celui dont il avait fait l'espoir et le but de

sa vie. Suivant une tradition, en 1805, à Pulawi, lui et les siens

s'étaient jetés aux pieds d'Alexandre et l'avaient supplié à genoux de

leur rendre une patrie. Mais en 1805 la Pologne inerte et partagée,

isolée de tout secours, ne pouvait attendre sa renaissance que d'un

mouvement spontané et d'une inspiration miséricordieuse d'Alexandre.

Depuis lors, un grand espoir s'était levé pour elle du côté de

l'Occident; Napoléon l'avait atteinte et touchée: il l'avait tirée à

demi du tombeau; il avait fait du duché la pierre d'attente d'une

reconstitution totale. Les habitants des provinces varsoviennes, en se

détournant de lui pour répondre aux appels de la Russie, n'allaient-ils

pas compromettre leur destinée au lieu de l'assurer? Se détacher de

Napoléon, n'était-ce point jeter un défi à la fortune? Puis, les offres

d'Alexandre étaient-elles sincères? Fallait-il y voir autre chose qu'un

moyen de circonstance et un appât trompeur? Le Tsar tiendrait-il ses

engagements au lendemain du succès, en admettant qu'il pût vaincre?

Toutes ces craintes percent chez Czartoryski, à travers les réticences

et les ambiguïtés de son langage; on sent en lui de douloureux combats,

une lutte entre le patriotisme et la reconnaissance: lorsqu'il raisonne

ses convictions et ses espérances, elles le poussent vers Napoléon, mais

son coeur le ramène et le retient du côté d'Alexandre.

Sans repousser le projet, sans l'accueillir d'emblée, il le discute: il

indique comment, selon lui, l'entreprise peut devenir moins

irréalisable. Il ne repousse pas en principe le raisonnement fondamental

d'Alexandre: après avoir constaté l'attachement enthousiaste et très

naturel que les Varsoviens ont voué à l'empereur des Français, il

convient que tout sentiment cède dans leurs coeurs au désir passionné de

recouvrer une patrie complète et viable; peut-être se donneront-ils au

premier qui leur offrira tout de suite ce que Napoléon leur laisse

entrevoir dans un nuageux avenir, mais encore faut-il qu'aucun doute ne

subsiste en eux sur la sincérité et l'étendue de ces offres, sur

l'entière satisfaction de leurs voeux. En conséquence, il ne suffit pas

que l'empereur Alexandre promette et même décrète en principe le

rétablissement du royaume; il est de toute nécessité que ce prince fasse

savoir de quoi se composera le royaume restauré, quel sera son sort,

quels seront ses rapports avec la Russie, et qu'il prenne des

engagements détaillés. Czartoryski revient plusieurs fois sur cette

idée, en termes dénotant une persistante méfiance: se rendant compte que

le duché peut aujourd'hui jeter entre les deux empereurs le poids qui

emportera la balance, il pose nettement des conditions et réclame des

garanties.

Sur trois points, il désire que l'empereur de Russie daigne s'expliquer

et précise ses intentions magnanimes. Ce généreux bienfaiteur est-il

disposé à reconstituer la Pologne telle qu'elle existait avant les

partages, avec toutes ses provinces? Garantira-t-il aux Polonais non

seulement l'autonomie sous son sceptre, mais la liberté politique, un

régime représentatif et constitutionnel? La constitution du 3 mai 1791

«est gravée dans leurs coeurs en caractères ineffaçables». En effet,

elle a marqué un grand effort de la Pologne sur elle-même, une tentative

de sa part pour se régénérer et supprimer les vices mortels de son

ancien état politique: en décrétant le statut qui organisait la liberté

tout en réprimant l'anarchie, la Pologne s'est montrée digne de vivre,

au moment même où les trois puissances copartageantes s'apprêtaient à

lui porter les derniers coups. La remise en vigueur de la constitution

du 3 mai semble la seconde des garanties à solliciter. En troisième et

dernier lieu, il paraît indispensable d'assurer à la Pologne ressuscitée

des débouchés commerciaux, un régime économique qui procure à ce peuple

exténué par les privations, inerte et languissant, un peu de soulagement

matériel et d'air respirable. Sous ces trois conditions, il n'est pas

interdit d'espérer que les Varsoviens sacrifieront les devoirs de la

reconnaissance à l'intérêt supérieur de la restauration nationale.

A supposer ce résultat acquis, le succès de l'entreprise n'en

demeurerait pas moins problématique, car elle se heurterait à l'homme

qui possède le génie et la force, à celui qui, depuis quinze ans,

commande à la victoire. Parmi les chances de réussite qu'Alexandre

énumère, Czartoryski en relève plus d'une qui lui semble douteuse.

Est-il si facile d'assaillir brusquement Napoléon et de le surprendre?

S'il «fait le mort» aujourd'hui, n'est-ce pas avec intention et pour

tendre un piège à ses ennemis? En admettant que «sa léthargie» soit

réelle, sera-t-il possible de mettre jusqu'au bout son attention en

défaut? Son ambassadeur en Russie, le général de Caulaincourt, ne

possède-t-il pas de multiples moyens d'investigation et de surveillance?

L'empereur Alexandre a-t-il songé à se précautionner du côté de

l'Autriche, à s'assurer de cet indispensable facteur? Est-il sûr de

retrouver sur le champ de bataille toutes les forces que ses généraux et

ses administrateurs font figurer dans leurs rapports? S'est-il mis à

l'abri de tout mécompte? «J'ai vu si souvent en Russie cent mille hommes

inscrits sur le papier, et n'en faisant, au dire de tout le monde, que

soixante mille effectifs!... Le temps des marches, la possibilité de

distraire les troupes des endroits menacés, de les faire arriver au jour

et aux lieux marqués, auront-ils été exactement calculés? Votre Majesté

Impériale aura affaire à un homme vis-à-vis duquel on ne se trompe pas

impunément.»

Au lieu de simples assurances, Czartoryski voudrait des explications,

des éclaircissements, des certitudes: il les demande avec une hardiesse

respectueuse, enveloppant son questionnaire de remerciements attendris,

de compliments et d'hommages. Finalement, sous les réserves indiquées,

il se déclare prêt à servir la grande idée; il va se rendre à Varsovie,

voir quelques personnes, procéder par tâtonnements discrets, en

attendant de nouvelles directions. Mais les dernières lignes de sa

lettre trahissent encore une fois le trouble de son âme, montrent que la

confidence inattendue dont il a été honoré a jeté en lui plus d'émotion

que de ravissement: «Je ne saurais exprimer, dit-il, tout ce qui se

passe en moi, de combien d'espérances et de craintes je suis

continuellement agité. Quel bonheur ce serait de travailler à la fois à

la délivrance de tant de nations souffrantes, à la félicité de ma patrie

et à la gloire de Votre Majesté! Quel bonheur de voir réunis tous ces

différents intérêts que le sort avait paru rendre à jamais contraires!

Mais souvent il me paraît que c'est trop beau, trop heureux pour pouvoir

arriver, et que le génie du mal, qui semble toujours veiller pour rompre

des combinaisons trop fortunées pour l'humanité, parviendra aussi à

déranger celle-ci.»

* * * * *

Si peu encourageante que fût cette réponse, Alexandre n'y trouva

nullement motif à désespérer. Sa résolution était trop ferme pour

reculer devant le premier obstacle. Après un jour et deux nuits de

réflexions, il reprend la plume, fait une seconde lettre à Czartoryski

et s'y montre décidé, tant que l'impossibilité ne lui en sera pas

clairement démontrée, à aller de l'avant: «C'est avant-hier soir,

écrit-il, que j'ai reçu, mon cher ami, votre intéressante lettre du

18/30 janvier, et je m'empresse de vous répondre tout de suite. Les

difficultés qu'elle me présente sont très grandes, j'en conviens: mais,

comme je les avais prévues en grande partie, et que les résultats sont

si majeurs, s'arrêter en chemin serait le plus mauvais parti.»

Ceci posé, il s'attaque successivement aux objections de Czartoryski et

s'efforce de les détruire. En fait de garanties, il les accorde toutes.

«Les proclamations sur le rétablissement de la Pologne doivent précéder

toute chose, et c'est par cette oeuvre que l'exécution du plan doit

commencer.» La Pologne nouvelle comprendra, avec le duché, les provinces

livrées à la Russie par les trois partages et même, s'il est possible,

la Galicie autrichienne: ses limites à l'est seront la Dwina, la

Bérézina et le Dnieper. Alexandre ne craint pas d'entailler largement

les frontières de la Russie pour refaire place à une vaste Pologne,

hardiment dessinée. Il lui promet autonomie complète, gouvernement,

armée, administration indigènes: sans se prononcer positivement sur la

constitution du 3 mai, dont le texte lui est mal connu, il offre «dans

tous les cas une constitution libérale telle à contenter les désirs des

habitants». L'union avec l'empire voisin sera purement personnelle: le

souverain changera suivant les lieux de prérogatives et d'attributions,

autocrate en Russie, roi constitutionnel à Varsovie.

Passant aux probabilités de succès que comporte actuellement une guerre

contre la France, Alexandre prétend les faire reposer sur des données

certaines, précises, nullement hypothétiques. Dans sa première lettre,

il s'est borné à dire: «Le succès n'est pas douteux avec l'aide de Dieu,

car il est basé, non sur un espoir de contre-balancer les talents de

Napoléon, mais uniquement sur le manque de forces dans lequel il se

trouvera, joint à l'exaspération générale des esprits dans toute

l'Allemagne contre lui.» Et il a opposé dans une sorte de tableau

synoptique, aux cent cinquante mille Français ou alliés que Napoléon

réunira avec peine en Allemagne, deux cent mille Russes, cent trente

mille Polonais, Prussiens et Danois, sans compter deux cent mille

Autrichiens, cités pour mémoire. Maintenant, puisque Czartoryski ne se

contente pas d'une affirmation générale et réclame des détails

convaincants, on va les lui fournir. Alexandre s'ouvre plus complètement

et se livre à d'instructifs aveux, qui montrent à quel point le projet

d'attaque a été étudié et creusé. Il établit, pièces en main, qu'il est

demeuré au-dessous de la vérité quand il a parlé de deux cent mille

Russes en chiffres ronds, qu'il en possède deux cent quarante mille cinq

cents bien comptés, prêts à entrer en campagne, appuyés par une réserve

de cent vingt-quatre mille hommes. Il fait passer sous les yeux de

Czartoryski les trois armées qu'il a rangées l'une derrière l'autre; il

en décompose devant lui les éléments constitutifs et les lui fait

toucher du doigt, chacun se présentant à tour de rôle et répondant à

l'appel:

«L'armée, dit-il, qui doit appuyer et combattre avec les Polonais, est

tout organisée et se trouve composée de huit divisions d'infanterie

faisant chacune 10,000 hommes, entièrement complètes: ce sont les

divisions nos. 2, 3, 4, 5, 14, 17, 23, et une division de grenadiers;

quatre divisions de cavalerie, formant chacune 4,000 chevaux: ce sont

les divisions nos 1, 2, 3 et 2e de cuirassiers; ce qui fait un total de

96,000 hommes; de plus, quinze régiments de Cosaques qui forment 7,500

chevaux; en tout, 106,500.

«Tout ce qui est non combattant en est décompté.

«Cette armée sera soutenue par une autre composée de onze divisions

d'infanterie, nos 1, 7, 9, 11, 12, 15, 18, 24, 26, une division de

grenadiers et la division des gardes, et de quatre divisions de

cavalerie, nommément nos 4, 5, 1re des cuirassiers et celle de la

cavalerie de la garde. En sus, dix-sept régiments de Cosaques. Total,

134,000 hommes.

«Enfin, une troisième armée, composée des bataillons et escadrons de

réserve, est forte de 44,000 combattants, renforcée de 80,000 recrues,

tous habillés et exercés depuis plusieurs mois aux dépôts.»

Après avoir exposé ses ressources militaires, le Tsar dévoile son plan

diplomatique. Il livre le secret de la manoeuvre par laquelle il compte

gagner ou au moins neutraliser l'Autriche: «Je suis décidé, dit-il, à

lui offrir la Valachie et la Moldavie jusqu'au Sereth, comme échange de

la Galicie.»--«Il ne me reste plus, ajoute-t-il, qu'à vous parler des

craintes que vous avez élevées que Caulaincourt n'ait percé le mystère

dont il s'agit. L'avoir pénétré est impossible, car même le

chancelier[43] ignore notre correspondance. La question a été plus d'une

fois débattue avec ce dernier, mais je n'ai pas voulu que personne sût

que je m'occupe déjà de ces mesures.» Quant aux apprêts militaires, à

supposer que Caulaincourt en surprenne quelque chose, Alexandre leur

attribuera un caractère purement défensif: il saura d'ailleurs en

atténuer et en dissimuler l'importance.

[Note 43: Le comte Roumiantsof, ministre des affaires étrangères

depuis 1807 et chancelier depuis 1809.]

Ainsi, tout a été de sa part prévu, calculé, combiné: toutes les chances

ont été tournées en sa faveur. C'est maintenant aux Varsoviens à

décider s'ils veulent ou non permettre l'accomplissement du projet. Pour

enlever leur adhésion, Alexandre s'efforce de leur démontrer

mathématiquement que leur intérêt est de marcher avec lui et de déserter

la cause française. A cet effet, dans une suite d'alinéas placés en

regard et en opposition, il met en parallèle les deux hypothèses, celle

où les soldats et les habitants du duché resteront fidèles à la France,

celle où ils embrasseront le parti contraire.

Dans le premier cas, leur immobilité obligera les Russes à se tenir sur

la défensive: «Cela étant, il se peut que Napoléon ne veuille pas

commencer, du moins tant que les affaires d'Espagne l'occuperont et

qu'une grande partie de ses moyens s'y trouve. Alors les choses

continueront à rester sur le pied sur lequel elles se trouvent

maintenant, et la régénération de la Pologne conséquemment se trouvera

ajournée à une époque plus éloignée et très indéterminée.» A supposer

même que Napoléon prenne l'initiative des hostilités et proclame le

rétablissement du royaume, cette reconstitution sera tout d'abord

incomplète, puisqu'il faudra arracher les provinces polonaises de Russie

à la puissance qui les détient actuellement et qui les défendra jusqu'à

la mort. Par suite, ces provinces et le duché deviendront le théâtre

d'une lutte furieuse, dévastatrice, qui les couvrira de sang et de

ruines, qui en fera un champ de désolation, et ces guerres reprendront

avec plus d'acharnement à la mort de Napoléon, «qui n'est pourtant pas

éternel.--Quelle source de maux pour la pauvre humanité, pour la

postérité!»

Qu'on suppose maintenant la seconde hypothèse, qu'on en suive le

développement. La volte-face des Varsoviens permet à l'empereur russe

d'agir et de prendre les devants sur son adversaire. Après avoir déclaré

très nettement que, dans l'état actuel des choses, il ne se fera pas

l'agresseur et «ne commettra pas cette faute», Alexandre ajoute: «Mais

tout change de face si les Polonais veulent se joindre à moi. Renforcé

par les 50,000 hommes que je leur devrai, par les 50,000 Prussiens qui

alors peuvent, sans risquer, s'y joindre de même, et par la révolution

morale qui en sera le résultat immanquable en Europe, je puis me porter

jusqu'à l'Oder sans coup férir.» Par conséquent, le théâtre de la guerre

se trouvera reporté du premier coup au delà de la Pologne; la

renaissance de ce peuple s'opérera instantanément, sans secousse, sans

dommage pour son territoire. Tels seront les résultats certains de la

jonction entre les deux peuples slaves; au nombre des résultats

probables, on doit compter la subversion totale de la puissance

française, l'universelle délivrance, la reconstitution d'une Europe dans

laquelle la Pologne reprendra pacifiquement sa place. A cette nation si

durement éprouvée, Alexandre fait entrevoir un avenir de calme et de

prospérité, la possibilité de guérir ses blessures, de développer ses

ressources, de refleurir sous l'égide d'un puissant empire qui la

protégera sans l'opprimer; il multiplie les retouches pour orner des

plus riantes couleurs le tableau qu'il compose. Seulement, en échange

des merveilles promises, il demande à son tour des garanties et des

gages, n'entend pas s'aventurer à la légère: «Si cette coopération des

Polonais avec la Russie doit avoir lieu», il tient à en recevoir des

assurances et des preuves _indubitables_: c'est à Czartoryski de les lui

fournir, de recueillir des engagements, de colliger des signatures parmi

les chefs de l'armée, parmi les principaux personnages que leur

naissance ou leurs services placent à la tête de la nation. En

l'excitant à cette oeuvre d'enrôlement, Alexandre lui recommande encore

de procéder avec précaution et mystère, de dépister les soupçons de la

police française, et sa lettre se termine par cette effusion: «Tout à

vous de coeur et d'âme pour la vie. Mille choses, je vous prie, de ma

part à vos parents, à vos frères et soeurs.»

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 10 / 102 题