LA RUSSIE SE PRÉPARE À ATTAQUER.

Sous le voile de l'alliance officiellement maintenue, Alexandre Ier

prépare contre Napoléon une campagne offensive.--Son grief

apparent.--Son grief réel.--Appel secret aux Varsoviens par

l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski; Alexandre veut restaurer la

Pologne à son profit et se faire le libérateur de

l'Europe.--Encouragements qu'il puise dans le spectacle de l'oppression

générale.--Aspect des différents États.--Le duché de Varsovie.--Misère

dorée.--Napoléon a mis partout contre lui les intérêts matériels.--La

Prusse: le Roi, le cabinet, les partis, l'armée, l'esprit public.--La

Suède: débuts de Bernadotte comme prince royal: traits

caractéristiques.--Le Roi et les deux ministres dirigeants.--L'intérêt

économique rapproche la Suède de l'Angleterre.--Situation sur le Danube:

la paix des Russes avec la Porte paraît prochaine.--L'Autriche:

l'Empereur, l'Impératrice, l'opinion publique, l'armée.--Puissance de la

société.--La coalition des femmes.--Influence et prestige de la colonie

russe.--Metternich craint d'encourir la disgrâce des salons.--L'empereur

orthodoxe et les Slaves d'Autriche.--L'Allemagne française.--Le

vice-empereur.--Rigueurs du blocus.--Exaspération croissante.--Réveil et

progrès de l'esprit national.--Sociétés secrètes.--Autres foyers

d'agitation.--Alexandre fait prendre des renseignements sur l'état des

esprits en Italie.--La France: splendeur et malaise.--Crise

économique.--Fidélité des masses à l'Empereur.--L'imagination populaire

reste possédée de lui et esclave de son prestige.--Les classes moyennes

et élevées se détachent.--Conspiration

latente.--L'Espagne.--L'Angleterre.--Alexandre médite de consommer son

rapprochement économique avec nos ennemis.--Réponse de Czartoryski par

voies mystérieuses.--Objections du prince; ses méfiances.--Garanties

réclamées et questions posées.--Seconde lettre d'Alexandre.--Il promet à

la Pologne autonomie et régime constitutionnel.--Il fait l'énumération

détaillée de ses forces.--Raisonnements qu'il emploie pour convaincre et

séduire les Polonais.--Condition à laquelle il subordonne son entrée en

campagne.--Efforts pour gagner ou neutraliser l'Autriche.--La diplomatie

secrète d'Alexandre Ier.--Il offre à l'Autriche la Valachie et la moitié

de la Moldavie en échange de la Galicie.--Tentatives auprès de la Prusse

et de la Suède.--Travail en Allemagne.--Tchernitchef à

Paris.--Galanterie et espionnage.--Le Tsar accrédite un envoyé spécial

auprès de Talleyrand.--Autre branche de la correspondance

secrète.--Affaire Jomini.--Projet de former en Russie un corps d'émigrés

allemands.--Ensemble de manoeuvres.--Rapports d'Alexandre avec le duc de

Vicence.--Il donne le change à cet ambassadeur sur ses desseins et ses

armements.--Comment il accueille l'annexion des villes hanséatiques et

la saisie de l'Oldenbourg.--Le canal de la Baltique projeté par

l'Empereur.--Alexandre affirme et répète qu'il n'attaquera

jamais.--Langage des salons.--L'ambassade russe en France.--Occupations

extra-diplomatiques du prince Kourakine.--Cet ambassadeur maintenu à son

poste en raison de sa nullité.--Protestation officielle au sujet de

l'Oldenbourg.--Coalition d'influences hostiles autour

d'Alexandre.--Continuité du plan poursuivi par nos ennemis à travers

toute la période de la Révolution et de l'Empire: ils ne renoncent

jamais à l'espoir de renverser intégralement la puissance française et

de tout reprendre.

I

Au commencement de 1811, Alexandre Ier se disposait à marcher contre

Napoléon sans avoir dénoncé l'alliance qui unissait officiellement leurs

destinées. Pour préparer cette surprise, il s'autorisait d'un grief et

d'une présomption. Le grief était précis, patent, brutal: c'était

l'incorporation à l'empire français de l'Oldenbourg, apanage d'un prince

étroitement apparenté à la maison de Russie. Cette spoliation sans

excuse, témérité ou inadvertance de despote, donnait droit au Tsar

d'ouvrir les hostilités, mais n'eût pas suffi à l'y résoudre. Il se

laissait emporter à la guerre par la persuasion où il était que

Napoléon, ayant créé et agrandi le duché de Varsovie, voulait en faire

une Pologne nouvelle, qui attirerait à soi les provinces échues à la

Russie lors du triple partage et finirait par désagréger cet empire. Là

était le motif inavoué, la blessure intime, l'objet profond du litige:

«La véritable cause qui engage deux hommes à se couper la gorge,

écrivait Joseph de Maistre, n'est presque jamais celle qu'on laisse

voir[1].»

[Note 1: _Oeuvres complètes_, XI, 513.]

Sans doute, ce serait rétrécir la grande querelle que de l'enfermer dans

les limites de l'État varsovien: elle était partout et embrassait

l'Europe. Le développement monstrueux de la puissance française, le

progrès d'une frontière mobile qui se déplaçait et avançait sans cesse,

la saisie récente de la Hollande et des villes hanséatiques,

l'allongement du territoire d'empire jusqu'au seuil de la Baltique,

l'esclavage imposé à la Prusse, les exigences croissantes du blocus

continental, dénotaient un plan d'universel asservissement contre lequel

Alexandre se sentait tenu de réagir; mais le duché de Varsovie était

l'avant-garde dans le Nord de cette France en marche continue, la tête

de colonne, la pointe acérée qui effleurait le flanc de la Russie et

menaçait de le déchirer. À ce contact torturant, Alexandre avait fini

par perdre patience: il se jetait au péril pour n'avoir plus à

l'attendre, prétendait restaurer à son profit la Pologne de peur que

Napoléon ne la refît contre lui, et c'était dans ce but qu'il venait

d'offrir très secrètement aux Varsoviens, à l'insu de son chancelier et

par l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski, de transformer leur

étroit duché en royaume uni à son empire, s'ils voulaient se joindre aux

deux cent mille Russes qu'il avait silencieusement rassemblés et

s'élancer avec eux à la délivrance de l'Europe.

Dans les semaines qui suivirent cet appel mystérieux, sa pensée mûrit et

se précisa: toutes ses démarches, tous ses mouvements se fondèrent sur

l'hypothèse d'une guerre offensive. Certes, l'audace était grande de

s'attaquer au conquérant qui avait brisé cinq coalitions, et qui,

débarrassé depuis deux ans de toutes guerres continentales hormis celle

d'Espagne, semblait pour la première fois s'affermir et s'installer dans

sa toute-puissance. Mais cette guerre d'Espagne, implacable et

vengeresse, absorbait la majeure partie de ses forces: elle l'avait

obligé à dégarnir l'Allemagne. Là, l'empereur Alexandre ne rencontrera

devant lui que quarante-six mille Français d'abord, soixante mille

ensuite. Napoléon, il est vrai, semble n'avoir qu'un signe à faire pour

que trente mille Saxons, trente mille Bavarois, vingt mille

Wurtembergeois, quinze mille Westphaliens «et autres troupes

allemandes[2]» se joignent à ses Français: de tous les points de

l'horizon, d'autres corps viendront à la rescousse; depuis l'Elbe

jusqu'au Tage, depuis la mer du Nord jusqu'à la mer Ionienne, l'Empereur

dispose de toutes les armées régulières et prélève sur chaque peuple un

tribut de soldats. Cependant, lorsque Alexandre regarde à la base de

cette puissance sans précédent dans l'histoire, lorsque sa vue plonge

dans les dessous de l'Europe en apparence immobilisée et soumise, il

discerne en beaucoup de lieux un mécontentement qui s'exaspère, une

disposition à la révolte qui lui promet des alliés; à considérer

successivement les États qui s'échelonnent depuis ses frontières jusqu'à

l'Atlantique, il se découvre partout des motifs d'entreprendre et

d'oser.

[Note 2: _Note des forces qui peuvent se trouver en présence_,

jointe par Alexandre à sa lettre au prince Adam. _Mémoires de

Czartoryski_, II, 254.]

En face de lui, à portée de sa main, le duché de Varsovie s'offre

d'abord; c'est là que doit s'amorcer l'entreprise et s'appliquer le

levier; c'est là aussi que se rencontre le principal obstacle. Non qu'il

s'agisse de difficultés matérielles et militaires. Les deux cent mille

Russes n'ont qu'un pas à faire pour enlever de vive force le duché et

écraser ses cinquante mille soldats. Les places de la Vistule ne sont

que d'archaïques forteresses, sans défense contre l'artillerie moderne.

Dantzick, il est vrai, soutient et flanque le duché, mais Napoléon a

réduit la garnison de cette place à quinze cents Français, détachement

laissé dans le Nord en sentinelle perdue. Cependant, la résistance du

grand-duché, si courte qu'on la suppose, ralentirait l'invasion,

détruirait l'effet moral qu'Alexandre attend d'une descente inopinée en

Allemagne. Il importe que l'obstacle s'abaisse de lui-même, par un

soudain coup de théâtre; que les Varsoviens viennent à la Russie

librement, impétueusement, et donnent à nos autres vassaux le signal de

la révolte.

Or, à Varsovie, tout semble français, lois, institutions, habitudes,

sentiments, inclinations. Ailleurs, Napoléon domine par la contrainte et

ne dispose que des corps; à Varsovie, il règne sur les coeurs. Les

habitants célèbrent avec enthousiasme le culte du héros: ils l'aiment

pour ses bienfaits, à raison même des preuves de dévouement qu'ils lui

ont prodiguées: ils le vénèrent surtout parce qu'ils voient en lui le

restaurateur désigné de l'unité nationale. Comment, en un instant et par

un coup de baguette, changer la religion de quatre millions d'hommes?

Alexandre ne désespère pas d'opérer ce miracle. L'unanimité apparente

des Varsoviens recouvre un fond de divisions. Le parti russe n'a jamais

renoncé à la lutte et mine le terrain: il compte dans ses rangs des

personnages dont le nom seul est une force; il se ramifie au sein de

maisons illustres qui passent pour entièrement dévouées à la France:

«Souvent les pères et les enfants, écrit un agent, ont dans ce pays-ci

des opinions fort opposées[3].» L'espoir d'un grand secours extérieur

suffira peut-être à intervertir la situation respective des partis et à

déplacer l'influence.

[Note 3: Bignon, ministre résident de France à Varsovie, à

Champagny, 9 mai 1811. Tous les extraits que nous citons dans ce volume

de la correspondance entre nos agents à l'étranger et le ministre des

relations extérieures sont tirés des archives des affaires étrangères.]

Puis, les souffrances matérielles des Varsoviens offrent matière à

exploiter. Ce peuple exubérant et vantard, qui se campe en crâne

attitude et le poing sur la hanche, est au fond malheureux et dénué

entre tous. Le luxe des états-majors, les uniformes chamarrés qu'ils

arborent, ne sont que de brillants oripeaux dorant la misère. À

Varsovie, tout est sacrifié à l'armée et surtout à l'aspect extérieur de

l'armée, à ses embellissements, à la passion du panache; dans le duché,

deux régiments de hussards coûtent autant à équiper et à entretenir que

quatre ailleurs[4]. L'armée dévore l'État, et l'État, déplorablement

administré, ne réussit qu'imparfaitement à faire vivre les troupes; le

payement de la solde est en retard de sept mois. Autre cause de pénurie:

le duché, exclusivement continental, resserré entre la Russie, la Prusse

et l'Autriche, manque des débouchés maritimes dont jouissait l'ancienne

Pologne. Les nobles, possesseurs du sol, ne peuvent plus exporter par

Riga ou par Odessa les fruits de leurs terres, vendre leurs céréales et

faire en grand le commerce des blés. La source de leurs revenus s'est

tarie; ces seigneurs «marchands de grains[5]» s'endettent, et l'usure

les dévore, au sein d'improductives richesses. Partout, la détresse est

extrême, la disette de numéraire effrayante[6]. Si les Varsoviens

supportent ces maux, c'est qu'ils y voient un état essentiellement

transitoire, un acheminement à des jours meilleurs, où la Pologne

respirera plus librement dans ses frontières élargies. Sans argent et

presque sans pain, ils vivent littéralement d'espérances: malgré le

stoïcisme qu'ils affectent, ils trouvent ce régime dur, se plaignent

parfois que Napoléon tarde à exaucer leurs voeux et les fasse

cruellement attendre, et l'empereur Alexandre se dit que cette nation

impulsive et de premier mouvement ne résistera pas à ses avances

lorsqu'il présentera aux Polonais leur idéal tout réalisé, en même temps

qu'il leur promettra plus de bien-être sous un régime définitif. Si leur

défection s'opère, tout devient relativement facile. La ligne de la

Vistule est immédiatement atteinte, occupée, franchie, et les Russes,

laissant Dantzick à leur droite, pénètrent en Allemagne sans avoir

rencontré un ennemi ni fait usage de leurs armes.

[Note 4: Bignon à Champagny, 23 juillet 1811.]

[Note 5: Bignon à Champagny, 27 avril 1811.]

[Note 6: Correspondance du ministre de France à Varsovie en 1811 et

1812. Lettres de Davout et de Rapp à l'Empereur durant la même période;

archives nationales, AF, IV, 1653, 1654, 1655. _Mémoires de Michel

Oginski_, III, 23-24.]

En Allemagne, ils trouveront tout de suite un allié, un auxiliaire

ardent. La Vistule dépassée, ils toucheront au territoire prussien, et

nulle part le joug ne pèse plus intolérablement qu'en Prusse. Depuis

quatre ans, Napoléon tient cet État à la torture: il le tenaille

d'exigences politiques, militaires, financières, commerciales, et les

projets de destruction totale qu'on lui suppose font prévoir et accepter

généralement en Prusse l'idée d'une lutte pour la vie. Sans doute, il

faut distinguer entre le gouvernement et la nation. Le gouvernement est

faible et lâche: la Reine n'est plus là pour inspirer des résolutions

énergiques; elle est morte consumée de regrets, minée par le chagrin, et

ses serviteurs désolés ont cru voir la patrie elle-même descendre au

tombeau sous les traits de leur reine aimée, moralement assassinée. Chez

le Roi, l'excès du malheur a brisé tout ressort; il vit à Potsdam dans

une morne stupeur, et des factions en lutte s'agitent autour de ses

incertitudes. Le chancelier Hardenberg suit une politique équivoque;

pour obtenir l'acquiescement de Napoléon à son retour au pouvoir, il a

fait amende honorable et s'est courbé bien bas. Dans le conseil, il ne

manque pas d'hommes pour recommander une alliance avec le vainqueur: ils

voudraient que l'on méritât ses bonnes grâces à force de soumission et

de repentir. Le Roi ne repousse pas tout à fait ces avis et pourtant

reste de coeur avec la Russie; il correspond avec Alexandre, supplie le

Tsar de ne point l'abandonner: il lui fait signe et parfois semble

l'appeler. On peut craindre, néanmoins, qu'à l'instant décisif il

n'hésite et faiblisse, mais la nation montrera plus de coeur et saura le

contraindre.

En Prusse, sous le coup des souffrances et des humiliations, par

l'ardent travail des sociétés secrètes, un esprit public s'est formé,

composé d'aspirations libérales et de rancunes patriotiques: la haine de

la France, exaltée jusqu'au fanatisme, sert de lien entre toutes les

classes: désormais, la nation pense, vit et peut agir par elle-même:

elle a ses chefs, ses meneurs, Scharnhorst, Gneisenau, Blücher, d'autres

encore, qui forment à Berlin le parti de l'audace: placés tout près du

pouvoir, pourvus de postes importants dans l'administration et l'armée,

se tenant en communication avec Pétersbourg, ils n'attendent que

l'apparition des Russes à proximité de l'Oder pour livrer un assaut

violent aux hésitations du souverain: suivant toutes probabilités, ils

l'emporteront alors sur les hommes qui prétendent ériger la

pusillanimité en règle d'État.

La Prusse soulevée fournira-t-elle une aide efficace? Au premier abord,

on pourrait en douter. Qu'attendre de ce royaume amputé, de cet État

invalide, encore saignant de ses blessures, épuisé par la rançon énorme

qu'il paye au vainqueur, bloqué et surveillé de toutes parts? À l'est,

les places de l'Oder, Stettin, Custrin, Glogau, retenues en gage par

Napoléon, gardées par quelques régiments français et polonais,

contiennent et brident la Prusse; au nord, Hambourg fortement occupé

pèse sur elle; à l'ouest, Magdebourg est une arme de précision braquée

contre Berlin; à l'ouest encore et au sud, les Westphaliens et les

Saxons observent la Prusse et la couvent comme une proie; enfin, la

surface du royaume est sillonnée et rayée de routes militaires où la

France s'est réservé droit de passage pour ses troupes, où circulent des

détachements inquisiteurs. C'est toutefois sous cet opprimant réseau que

se continue en Prusse la réforme administrative et sociale, commencée

par Stein, et que s'achève la réorganisation de l'armée.

Dans son affaissement, le Roi a eu le mérite de ne jamais répudier les

traditions militaires de sa maison: Iéna ne l'a point dégoûté du métier

de ses pères; il est resté roi-soldat, amoureux de son armée et lui

donnant tous ses soins. S'il a dû, par manque d'argent et pour obéir à

la convention qui limite ses forces à quarante-deux mille hommes,

congédier une grande partie de ses troupes, il a gardé les cadres. La

réparation des places, la réfection du matériel et de l'armement se

poursuivent sans relâche. Les hommes congédiés demeurent à la

disposition de l'autorité, qui sait où les retrouver; la Prusse s'est

conservé malgré tout une armée de soldats de métier, invisible,

disséminée dans les rangs de la nation, mais prête à répondre au premier

appel. Puis, le système des _krumpers_ ou jeunes soldats qui passent à

tour de rôle quelques semaines sous les drapeaux et restent assujettis

ensuite à des exercices périodiques, permet d'ajouter aux effectifs, en

cas de besoin, des éléments peu redoutables par eux-mêmes, mais

susceptibles de bien se battre dès qu'ils se trouveront soutenus et

encadrés. À force de dissimulation et de mensonge, la Prusse s'est mise

en état de réunir rapidement cent mille hommes, et l'empereur Alexandre

demeure au-dessous de la vérité lorsqu'il fixe à cinquante mille le

nombre des Prussiens qui combattront tout de suite avec ses Russes. Il

compte aussi sur des soulèvements populaires, sur des explosions

spontanées, sur la levée en masse que Scharnhorst travaille à organiser.

Les garnisons françaises de l'Oder, bloquées par l'insurrection, ne

pourront empêcher les troupes régulières de s'unir aux masses

moscovites: l'armée d'invasion, forte maintenant de trois cent mille

hommes par l'adjonction successive des Polonais et des Prussiens,

arrivera sans coup férir à Berlin, portée et soutenue par l'élan de tout

un peuple[7].

[Note 7: Sur l'état de la Prusse, voyez spécialement, parmi les

ouvrages allemands, HAÜSSEr, _Deutsche Geschichte_, III,

485-526;--DUNCKER, _Aus der Zeit Friedrichs der Grossen und

Friedrich-Wilhelms III_, partie intitulée: _Preussen während der

französischen Occupation_;--le tome II de l'histoire de _Scharnhorst_,

par LEHMANN;--les _Mémoires de Hardenberg_, publiés par RANKE, V. Cf.

LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe_, IV; la correspondance de

Prusse aux archives des affaires étrangères, les lettres, rapports et

documents de toute nature conservés aux archives nationales, AF, IV,

1653 à 1656.]

Cette pointe audacieuse ne pourrait toutefois s'accomplir qu'à la

condition pour la Russie de se garder ses flancs libres, de n'avoir à

craindre sur sa droite et sur sa gauche aucune diversion. Deux États, la

Suède et la Turquie, se faisaient pendant sur les côtés du vaste empire:

il était essentiel que l'un et l'autre fussent immobilisés. En

particulier, il importait que le Tsar, quand il appellerait à lui toutes

ses forces pour les jeter sur la Vistule, pût dégarnir de troupes la

Finlande récemment conquise et mal assimilée, sans l'exposer à un retour

offensif de la Suède. Était-il assez sûr des Suédois pour abandonner à

leur loyauté la province qu'il leur avait ravie? Sur quoi reposait sa

confiance?

En décembre 1810, Bernadotte avait donné trois fois sa parole d'honneur

de ne jamais se déclarer contre la Russie, et la haine qu'il portait à

Napoléon semblait le garant de sa sincérité Mais Bernadotte n'était pas

maître absolu en Suède et n'avait pas réussi du premier coup à s'emparer

de l'État. En cet hiver de 1811, on le voyait plus occupé à se faire une

popularité facile qu'à établir son influence dans les conseils de la

couronne. Il avait appelé à lui sa femme, son fils, montrait aux Suédois

toutes leurs espérances réunies, dans un touchant tableau de famille:

chaque jour, c'étaient des politesses reçues et rendues, des fêtes, des

réunions où Bernadotte accueillait complaisamment les hommages et ne

s'effrayait pas des adulations un peu fortes, se contentant de prendre

un air modeste quand on faisait figurer Austerlitz, dans une série

d'inscriptions flatteuses, sur la liste des batailles qu'il avait

gagnées[8]. Il se montrait beaucoup en public, passait les troupes en

revue et visitait les provinces, voyageait et paradait, plaisant aux

foules par sa tournure de bel homme et son exubérante cordialité. Le

malheur était que cette prodigalité de soi-même nuisait à son prestige

auprès des classes élevées et le détournait d'occupations plus

sérieuses. Il parlait intarissablement, agissait peu: dans son cabinet

ouvert à tout venant, il écoutait chacun et ne décourageait personne:

«Ses journées sont des audiences sans fin, dans lesquelles il parcourt

un cercle de phrases qui s'adaptent à tout, aux plans de guerre, de

finance, d'administration, de police, qu'on vient lui offrir et dont il

s'entretient avec un abandon et une bonté véritablement

inépuisables[9].» Il n'est pas jusqu'aux formes de son affabilité qui ne

choquent les Suédois de haut rang, habitués à trouver chez leurs princes

plus de dignité et de réserve: «Par exemple, il a le tic de prendre et

de secouer fortement la main de quiconque a l'honneur de

l'approcher[10].» Quand on lui soumet quelques observations au sujet de

ces familiarités déplacées, il répond que la nature l'a fait

irrémédiablement aimable, expansif, accueillant; que c'est en lui

propension héréditaire et trait de famille: «Je tiens cela de ma

mère[11]», dit-il. Ses amis lui voudraient une bienveillance moins

universelle et moins banale, plus de correction dans la tenue, plus

d'application aux affaires, surtout plus de fermeté et de décision. On

se répète qu'il n'a pas su profiter de l'enthousiasme soulevé par sa

venue pour imposer partout le respect et l'obéissance, qu'il a manqué

l'occasion de donner un chef à la Suède et de ressusciter l'autorité.

[Note 8: Alquier, ministre de France, à Champagny, 24 janvier 1811.]

[Note 9: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.]

[Note 10: _Id._]

[Note 11: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.]

Où donc trouver, à défaut d'un pouvoir incontesté, l'influence

effective? Avec qui l'empereur Alexandre peut-il, en dehors de

Bernadotte, traiter et s'entendre? Le Roi touche au dernier degré de

l'affaiblissement sénile; sa parole n'est plus qu'un balbutiement

confus, et le seul sentiment qui paraisse subsister en lui est une

admiration tremblante pour l'empereur des Français. La Reine est en

horreur à la nation et universellement décriée. Parmi les membres du

conseil, deux seulement possèdent la confiance du Roi et disposent de

cette machine à signer: le premier est l'adjudant général Adlercreutz,

auteur de la révolution qui a placé la couronne sur le front de Charles

XIII; le second est un parent du premier, le baron d'Engeström, chargé

du département de l'extérieur: «On n'est pas à ce point,--dit de lui un

rapport à l'emporte-pièce,--dénué d'esprit, de talent et de caractère.

Mais, indépendamment du crédit de l'adjudant général, il a pour garant

de sa stabilité l'impuissance dans laquelle est le Roi désormais de

juger de l'incapacité de son ministre et de revenir sur un aussi mauvais

choix. M. d'Engeström s'est aussi étayé d'un moyen toujours sûr auprès

d'un vieillard débile, celui d'une complaisance assidue et d'une

domesticité officieuse qui s'étend à tous les détails dans l'intérieur

du monarque. D'ailleurs, il possède un don qui doit rendre plus intimes

ses rapports avec le Roi. Ce malheureux prince est dans un tel

affaiblissement moral qu'il ne parle point, même d'objets d'une

indifférence assez notoire, sans verser des larmes. Le ministre pleure

avec lui, car il a pour pleurer une facilité que je n'ai vue à

personne, et qui, contrastant avec sa taille gigantesque et ses formes

d'Hercule, en fait un homme complètement ridicule[12].»--«C'est au

_duumvirat_ composé d'Engeström et d'Adlercreutz,--ajoute le diplomate

auquel nous empruntons ces traits,--que le prince royal a bien voulu

abandonner une autorité qui devrait résider dans ses mains.» À dire plus

vrai, les ministres maîtres du Roi ne possèdent eux-mêmes qu'une ombre

d'autorité: ils se font les serviteurs de l'opinion et suivent «ce feu

follet[13]» dans ses divagations capricieuses. Les vices d'une

constitution qui a ruiné systématiquement l'action de l'exécutif, la

périodicité d'assemblées où la vénalité s'étale au grand jour, les excès

d'une presse licencieuse et corrompue, le relâchement de tous les

ressorts administratifs, tiennent la Suède dans un état d'anarchie

légale et ne laissent place qu'au règne turbulent des partis.

[Note 12: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.]

[Note 13: Parole citée dans l'ouvrage de M. TEGNER sur _Le baron

d'Armfeldt_, III.]

Il existe un parti russe, recruté principalement dans la noblesse,

riche, assez puissant, mais ne formant qu'une minorité dans la nation:

beaucoup de Suédois sentent encore leur coeur déborder d'amertume au

souvenir de la Finlande et aspirent à la reconquérir. Ce qui rassure

Alexandre, ce qui fonde en définitive son espoir, c'est que le jeu des

intérêts matériels, suprême régulateur des mouvements d'un peuple,

détache de plus en plus la Suède de Napoléon et l'amène à ses ennemis.

En Suède, la noblesse et le haut commerce détiennent en commun

l'influence, ou plutôt ces deux classes n'en font qu'une, car elles

s'allient fréquemment par des mariages, jouissent des mêmes

prérogatives, vivent à peu près sur un pied d'égalité et se sentent

solidaires. Les nobles, les grands propriétaires, dont la richesse

consiste en forêts et en mines, ont besoin de la classe marchande pour

exporter leurs bois, leurs fers, leurs cuivres, pour les transformer en

argent, et le commerce, entraînant à sa suite «une aristocratie

mercantile», tend invinciblement à se rapprocher de l'Angleterre,

centre des grandes affaires et des transactions profitables[14]. La

déclaration de guerre aux Anglais, extorquée par Napoléon au

gouvernement suédois, n'a été qu'un simulacre; elle a suffi néanmoins

pour mettre la nation en émoi, pour déterminer un courant d'opinion

nettement antifrançais. Donc, au moment où la Russie et l'Angleterre se

rapprocheront, où la jonction des deux puissances s'opérera, il est à

croire que les Suédois ménageront la première par égard et sympathie

pour la seconde.

[Note 14: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811; cette dépêche

contient un tableau très frappant de la situation en Suède.]

Dès à présent, il y aurait peut-être un moyen de les gagner; ce serait

de leur désigner la Norvège comme compensation à la Finlande et de la

leur laisser prendre. Alexandre recule encore devant ce parti, parce

qu'il tient à ménager le Danemark, possesseur de la Norvège; trompé par

la partialité de certains témoignages, il croit que cet incorruptible

allié de la France aspire à s'émanciper d'une protection tyrannique:

dans la supputation des forces qu'il se juge en mesure de nous opposer,

il porte en compte un corps de trente mille Danois. Au pis aller, il

pense que le Danemark se tiendra tranquille et inerte comme la Suède,

les deux États se contenant l'un par l'autre: le Nord scandinave lui

apparaît, dans ses différentes parties, neutre ou rallié.

La situation était différente sur l'autre flanc de la Russie, en Orient,

où la guerre avec les Turcs continuait: guerre molle, il est vrai,

languissante, qui repassait alternativement d'une rive à l'autre du

Danube. L'empire turc, épuisé d'hommes et d'argent, à demi disloqué par

l'insubordination des pachas provinciaux et leurs velléités

d'indépendance, paraissait hors d'état d'exécuter une sérieuse

diversion: il continuait néanmoins à occuper une partie des forces

russes, et Alexandre avait hâte de se débarrasser de cet ennemi moins

dangereux qu'incommode. Depuis 1808, les négociations ont été plusieurs

fois entamées, rompues, reprises: aujourd'hui, elles se poursuivent

officiellement en Moldavie et secrètement à Constantinople, où Pozzo di

Borgo s'efforce d'intéresser la diplomatie anglaise à la cause

moscovite; elles aboutiront vraisemblablement dans le cours de l'année.

Alexandre pourrait même s'accommoder tout de suite avec les Turcs, s'il

consentait à leur restituer les Principautés moldo-valaques, à leur

abandonner cet enjeu de la lutte; mais ce sacrifice ne concorde pas

encore avec l'ensemble de sa politique. Non qu'il persiste à

s'approprier intégralement les Principautés: s'il s'obstine à les

arracher au Sultan, c'est pour s'en faire avec l'Autriche objet de

trafic et d'échange.

Sans la complicité déclarée ou secrète de l'Autriche, la grande

entreprise restait une aventure. Lorsque les Russes s'avanceraient en

Prusse, ils tendraient le flanc à l'Autriche, dont les troupes

n'auraient qu'à déboucher de la Bohême pour tomber sur l'envahisseur et

lui infliger un désastre. Or, depuis 1810, les relations de l'Autriche

avec Napoléon faisaient l'étonnement et le scandale de l'Europe.

L'empereur François Ier lui avait donné sa fille; Metternich avait vécu

cinq mois près de lui, se plaisant dans sa société et se livrant sans

doute à de louches compromissions. Revenu à Vienne, il avait fermé

l'oreille à toutes les paroles de la Russie: il venait d'éconduire

Schouvalof et d'autres porteurs de propositions. Cependant, fallait-il

désespérer, en revenant à la charge, en recourant aux grands moyens, de

surprendre le consentement de l'Autriche à la combinaison projetée et de

l'attirer dans l'affaire, d'obtenir qu'elle contribuât à réédifier la

Pologne par l'échange de la Galicie contre des territoires bien

autrement utiles et intéressants pour elle?

L'Autriche devait peu tenir à la Galicie; le traité de Vienne lui en

avait enlevé la meilleure part: les districts qu'elle avait conservés

semblaient destinés tôt ou tard à rejoindre les autres, à se laisser

entraîner dans l'orbite d'une Pologne indépendante. La Galicie ne se

rattachait plus que par un fil au corps de la monarchie: la cour de

Vienne refuserait-elle de le couper, si on lui offrait ailleurs des

avantages précis, certains, magnifiques? Et c'est ici que les

Principautés trouvaient merveilleusement leur emploi. Alexandre s'était

décidé à n'en garder pour lui-même qu'une portion: la Bessarabie,

c'est-à-dire la bordure orientale et extérieure de la Moldavie, et de

plus la moitié de la Moldavie elle-même, les territoires s'étendant

jusqu'au fleuve Sereth, affluent septentrional du Danube: le gros

morceau, comprenant l'autre moitié de la Moldavie et la Valachie

entière, serait abandonné dès à présent à l'empereur François et

servirait à payer son concours, sans préjudice des perspectives

illimitées qu'une guerre heureuse contre la France rouvrirait à ses

ambitions. L'Autriche repousserait-elle ce marché, si l'on savait à

propos faire jouer auprès d'elle tous les ressorts de la politique et de

l'intrigue?

Que de prises offre encore cette monarchie! À Vienne, ce n'est pas une

volonté unique et raisonnée qui régit l'État: c'est une oligarchie

d'influences diverses, de passions et de préjugés, qui fait mouvoir et

tiraille en tous sens cette pesante machine. L'Empereur est faible,

timide, borné, livré aux subalternes, adonné aux minuties; quand ses

ministres s'efforcent tant bien que mal de réparer l'édifice branlant de

la monarchie, de réformer l'administration et d'assurer le crédit

public, il s'amuse à des puérilités ou s'imagine restaurer les finances

en rognant sur ses dépenses d'intérieur et en économisant sur sa

cave[15]. En politique, il a peu d'idées, mais des regrets, des

souvenirs, des rancunes; malgré la déférence craintive qu'il témoigne au

mari de sa fille, il «n'a perdu de vue ni les Pays-Bas, ni le Milanais,

ni l'empire d'Allemagne, ni le titre fastueux d'empereur romain[16]». La

crue incessante de la puissance française l'épouvante, et il répète ce

mot qui est sur toutes les lèvres: «Où est-ce que cela finira[17]?»

L'Impératrice, Marie-Louise-Béatrice d'Este, vit dans la société des

personnes «les plus exaspérées contre la France[18]». Continuellement

souffrante, elle s'agite néanmoins, intrigue, tracasse, comme si la

surexcitation de ses nerfs et son mal même lui faisaient un besoin du

mouvement sans trêve, et on la voit, de sa main preste et maigre, tisser

infatigablement contre Napoléon la coalition des femmes. A la cour, dans

les administrations, dans le public, l'accès de ferveur napoléonienne

qu'avait suscité le mariage avec Marie-Louise est tombé, les espérances

qu'avait fait naître cet événement ne s'étant pas réalisées. On

s'attendait à des avantages solides, à des restitutions de provinces, on

n'a obtenu que des égards, mêlés d'impérieuses exigences, et le

désappointement qui s'en est suivi a produit une réaction. L'armée à peu

près reconstituée sent renaître ses haines: un indestructible espoir de

revanche la ressaisit. Dans la dernière guerre, elle a été moins battue

qu'à l'ordinaire; cela suffit pour lui faire croire qu'elle a été

presque victorieuse; à entendre certains officiers, «l'archiduc Charles

a manqué d'établir son quartier général à Saint-Cloud, d'ajouter à la

monarchie la Lombardie, l'Alsace et la Lorraine[19]». Aux yeux des

soldats, le Français redevient l'adversaire désigné, celui sur lequel on

voudrait essayer sa force et frapper: quand les officiers leur

demandent: «Voulez-vous faire la guerre contre les Russes?--Non,

répondent-ils.--Contre les Prussiens?--Non.--Contre les

Anglais?--Non.--Contre les Français?--Oh! très volontiers[20].»

[Note 15: Otto à Maret, 3 juillet 1811: «Il a dit avant-hier à un

homme de la cour: «Vous ne trouverez pas dans ma cave une seule

bouteille de bourgogne ni de champagne.»]

[Note 16: _Id._, 20 octobre.]

[Note 17: _Id._, 9 janvier.]

[Note 18: _Id._, 14 avril 1812.]

[Note 19: Otto à Champagny, 2 février 1811. En relatant ce propos,

Otto ajoute: «Le général Kerpen m'a dit, il y a quelques jours: «Il faut

avouer que l'armée autrichienne est la première armée du monde.»--«Vous

nous rendez bien fiers, monsieur le baron.»]

[Note 20: Le baron de Bourgoing, ministre de France en Saxe, à

Champagny, 29 septembre 1810.]

Cependant, ce n'est à Vienne ni l'armée, ni le grand public, ni la cour,

qui impriment le mouvement et suggèrent les décisions. La grande

puissance, celle devant qui tout le monde s'efface et s'incline, c'est

la société: un composé de coteries aristocratiques, auxquelles se joint

une brillante colonie d'étrangers. Nul n'échappe à l'influence des

rapports de société, à l'empire des convenances, à la tyrannie des

préjugés mondains. Le gouvernement de l'Autriche ressemble à un salon,

de haute et aristocratique compagnie; il en a l'aspect élégant, les

corruptions, la frivolité et les dédains. La galanterie s'y mêle à tout,

les affaires se mènent au son des orchestres, se traitent sous

l'éventail, et là, comme en tout salon bien ordonné, ce sont les femmes

qui donnent le ton et président: «Malgré la grande austérité de moeurs

du souverain,--écrit un diplomate,--elles ont plus d'influence qu'elles

n'en eurent autrefois à Versailles[21].» Les unes dirigent l'opinion par

«leurs charmes et leur complaisance», les autres par la force des

situations acquises: derrière la milice des jeunes et jolies femmes

apparaît la réserve imposante des douairières, «qui joignent au souvenir

de leurs anciens exploits un grand nom, beaucoup de caractère et l'art

de faire et de défaire les réputations[22]».

[Note 21: Otto à Champagny, 24 juillet 1811.]

[Note 22: _Id._, 2 février.]

Or, à Vienne plus qu'en aucun lieu du monde, les femmes ont la France et

son gouvernement en exécration. Les triomphes du peuple révolutionnaire

ont froissé leurs intérêts, diminué leur bien-être, meurtri leur

orgueil: elles les jugent une calamité et plus encore une inconvenance;

elles s'honorent d'une hostilité irréconciliable parce que la France a

oublié son passé de grande dame pour se jeter aux bras d'un parvenu, et

que Bonaparte n'est pas du monde. Au contraire, elles aiment et suivent

la Russie, parce qu'elles y voient la puissance libératrice et

vengeresse, parce que les Russes de Vienne, c'est-à-dire le groupe dont

le comte Razoumovski est le chef, régentent la mode et gouvernent les

vanités. Dans une ville où la cour se montre peu et vit mesquinement, où

la noblesse est appauvrie d'argent et folle de plaisirs, la maison

toujours ouverte de Razoumovski, cet hôtel «qui ressemble au palais d'un

souverain[23]», le salon de la princesse Bagration et celui de ses

émules donnent à la société un centre et un point de ralliement: la

coterie russe domine et entraîne toutes les autres par le prestige de

son faste et sa remuante activité.

[Note 23: _Id._, 30 janvier.]

Metternich, malgré les attaches qu'on lui prête avec la cour des

Tuileries, est obligé de composer avec ces puissances, et c'est

merveille que de voir cet homme d'État équilibriste pencher

alternativement des deux côtés, sans jamais perdre pied, et donner de

l'espoir à tout le monde. Il sait, suivant les heures, changer de milieu

et de langage: on le voit successivement en affaires avec la France et

en coquetterie avec la Russie. Après avoir conféré le matin avec le

comte Otto, représentant de l'Empereur, il dîne chez Razoumovski: le

matin même, à côté du cabinet où il donne ses audiences, il fait répéter

le ballet qui se dansera le soir à l'hôtel Razoumovski et où sa fille

doit jouer le principal rôle; les diplomates qui viennent de

l'entretenir n'en peuvent croire leurs oreilles, quand les échos de la

chancellerie leur apportent le soupir mélodieux des violons ou le rythme

entraînant d'un air de valse[24]. Metternich participe lui-même aux

divertissements qu'organise la colonie russe, et figure dans des

tableaux vivants. Cette frivolité est en partie chez lui calcul

politique, mais aussi le goût et le besoin de la société, la passion de

la femme, l'attirent invariablement où l'on s'amuse et où l'on aime:

Otto reconnaît lui-même que ses remontrances ne tiendront pas devant «un

regard de la princesse Bagration[25]». Sans parler de tous les arguments

qui peuvent agir sur un ministre peu considéré et besogneux, Metternich

résistera-t-il aux influences mondaines, quand elles s'uniront pour

faire valoir auprès de lui l'appât tentateur que l'empereur de Russie

compte présenter à l'Autriche?

[Note 24: Otto à Champagny, 30 janvier et 2 février 1811.]

[Note 25: Otto à Champagny, 6 février 1811. «La princesse Bagration,

écrivait le 2 février notre ambassadeur, se livre avec tant d'ardeur à

la politique qu'elle a été successivement la bonne amie de trois

ministres des affaires étrangères.»]

Si l'Autriche se montre réfractaire à la tentation, on l'immobilisera

par la terreur. La Russie peut lui faire beaucoup de mal et lui créer

dans son intérieur de graves embarras. Les Hongrois, en démêlés

constants avec leur souverain, cherchent un point d'appui au dehors pour

résister à l'arbitraire autrichien, et leurs regards se tournent vers

le Nord. Parmi les millions de Slaves qui peuplent la monarchie,

beaucoup pratiquent la religion grecque: la similitude de croyance est

un lien qui les rattache au Tsar de Moscou[26]. Père commun de tous les

orthodoxes, Alexandre n'a qu'à élever la voix pour provoquer contre

l'Autriche des soulèvements nationaux et l'envelopper d'insurrections.

Mais il est probable que l'Autriche n'obligera pas à user contre elle de

ces moyens extrêmes et peu séants entre monarchies légitimes: elle

préférera s'entendre à l'amiable, accepter le troc qui lui sera offert.

A supposer qu'elle répugne à se jeter d'emblée dans une nouvelle

coalition, elle s'engagera tout au moins à une neutralité bienveillante;

ses troupes, rangées au bord de ses frontières, resteront l'arme au pied

et feront la haie sur le passage des Russes, quand ceux-ci traverseront

l'Allemagne du Nord pour achever la libération de la Prusse et

accéléreront le pas jusqu'à l'Elbe.

[Note 26: «Jusque dans les cabanes des paysans grecs, écrit Otto le

17 juillet 1811, on trouve les images de Catherine et d'Alexandre,

devant lesquelles on a soin d'allumer tous les samedis une petite bougie

et, en cas de nécessité, un copeau de bois résiné.»]

Sur l'Elbe, un corps français apparaît enfin et se tient en faction,

appuyant sa gauche à la mer, son centre à Hambourg, sa droite à

Magdebourg; c'est le 1er corps, celui de Davout, avec ses trois

divisions, ses quinze régiments d'infanterie, ses huit régiments de

cavalerie, ses quatre-vingts pièces d'artillerie. Derrière ce rempart de

troupes commence l'Allemagne proprement française: les départements

réunis, c'est-à-dire le littoral hanséatique et ses annexes, le royaume

de Jérôme-Napoléon, le duché de Berg, administré directement au nom de

l'Empereur, un chaos de seigneuries et de villes humblement soumises;

plus bas, en tirant vers le sud, les principaux États de la

Confédération, la Bavière, le Wurtemberg, le duché de Bade, les grands

fiefs de l'Empire. Dans tous ces pays, les forces organisées, les

ressources de l'État sont sous la main du maître: les rois obéissent à

ses agents diplomatiques ou à ses commandants militaires: entre la mer

du Nord et le Mein, la grande autorité est Davout, revenu depuis peu à

son quartier général de Hambourg: il commande, avec le 1er corps, la 32e

division militaire, comprenant tous les territoires annexés: en fait,

c'est un gouverneur général des pays au delà du Rhin et un vice-empereur

d'Allemagne. Sous sa main rude et ferme, les peuples n'osent bouger,

mais conspirent sourdement, car leurs souffrances augmentent sans cesse,

et la mesure paraît comble.

En quelque endroit que l'on jette les yeux, ce n'est que détresse et

langueur. Hambourg vivait de son port: la fermeture de l'Elbe a ruiné

cette grande maison de commerce: les magasins sont vides ou inutilement

encombrés, les comptoirs déserts, les banques et les établissements de

crédit s'écroulent avec fracas: symptôme caractéristique, le nombre des

propriétés mises en vente et qui ne trouvent pas acquéreur s'accroît

tous les jours, suivant une proportion régulière et désolante[27].

Ailleurs, sur le littoral et dans l'intérieur des terres, en Westphalie,

en Hanovre, en Hesse, en Saxe, l'interruption du commerce, les entraves

apportées à la circulation des denrées, l'accumulation des règlements

prohibitifs ont suspendu la vie économique. Les douanes et la fiscalité

françaises, introduites ou imitées de tous côtés pour assurer

l'observation du blocus, font le tourment des peuples. C'est une

Inquisition nouvelle, qui frappe les intérêts et s'attaque à la bourse:

elle a ses procédés d'investigation minutieux et vexatoires, ses

espions, ses délateurs, ses jugements sommaires, ses autodafés:

périodiquement, à Hambourg, à Francfort, elle brûle par grandes masses

les marchandises suspectes, en présence des habitants que consterne

cette destruction de richesses.

[Note 27: _Bulletins de police_, janvier à mars 1811. Archives

nationales, AF, IV, 1513-1514.]

Ces vexations matérielles accélèrent la renaissance de l'esprit

national. L'Allemagne s'est réveillée sous la douleur: les meurtrissures

de sa chair lui ont rendu le sentiment et la conscience d'elle-même.

Maintenant, il y a de sa part effort continu pour remonter à ses

origines et à ses traditions, pour réunir tous ses enfants par des

souvenirs et des espoirs communs, pour créer l'unité morale de la

nation, pour refaire une âme à la patrie, avant de lui restituer un

corps. C'est le travail des Universités et des salons, des milieux

intellectuels et pensants, de la littérature et de la philosophie, du

livre et du journal. La presse, quoique étroitement surveillée, vante le

passé pour faire ressortir les humiliations du présent, commence une

guerre d'allusions: reprenant les formules françaises, elle proclame à

mots couverts «l'unité et l'indivisibilité de la Germanie[28]», et ses

appels voilés, se répondant de Berlin à Augsbourg, d'Altona à Nuremberg,

montrent que partout les haines se comprennent et s'entendent. Les

sociétés secrètes, nées en Prusse, se ramifient au dehors, envahissent

la Saxe et la Westphalie, remontent le cours du Rhin, pénètrent jusqu'en

Souabe: elles portent en tous lieux leurs initiations occultes, leurs

signes de ralliement, le symbolisme de leurs formules et de leurs rites,

qui tendent à susciter une horreur mystique de l'étranger et qui

instituent en Allemagne une religion de la Haine. Ainsi se préparent les

esprits à l'idée d'un soulèvement général. Sans doute,--c'est un agent

russe qui en fait justement la remarque[29],--la Germanie ne sera jamais

une Espagne: cette lourde et patiente nation n'ira pas, comme la sèche

et colérique Espagne, s'insurger d'elle-même et s'attaquer à

l'usurpateur d'un élan frénétique. La nature de son sol, son tempérament

s'y opposent. L'Allemagne ne prendra pas l'initiative: elle peut

recevoir l'impulsion. Au contact des armées russes et prussiennes, les

tentatives de 1809 se renouvelleront sans doute, se multiplieront; des

Schill, des Brunswick-Oels vont renaître et se lever en foule, organiser

des bandes qui inquiéteront les flancs et les derrières de l'armée

française: par les cheminements souterrains qu'ont pratiqués les

sociétés secrètes, on verra se répandre au loin et fuser

l'insurrection[30].

[Note 28: Otto à Maret, 10 février 1811.]

[Note 29: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_,

XXI, 113-114.]

[Note 30: Sur l'état de l'Allemagne, voy., outre les ouvrages

précédemment cités pour la Prusse, KLEINSCHMIDT, _Geschichte des

Koenigreichs Westphalen_, 340-366; RAMBAUD, _L'Allemagne sous Napoléon

1er_, 425-479; les correspondances de Saxe, Westphalie, Bavière,

Wurtemberg, aux archives des affaires étrangères. Aux archives

nationales, AF, IV, 1653-1656, les lettres de Davout et de Rapp, avec

leurs annexes, sont une précieuse source d'informations.]

Les gouvernements, à l'exception des pouvoirs purement français,

résisteront difficilement à la poussée des peuples. Ils semblent

eux-mêmes à bout de résignation. Chez les rois et princes du Sud, à

Munich, à Stuttgard, à Carlsruhe, le souvenir des bienfaits reçus, des

agrandissements obtenus, s'efface de plus en plus; ces princes

voudraient moins de territoires et plus d'indépendance: la continuité

d'exigences persécutrices, l'horreur de descendre peu à peu «au rang de

préfets français», peut les jeter à tout moment en des résolutions

extrêmes: parmi ces souverains, il en est un tout au moins, celui de

Bavière, qui parle de faire comme Louis de Hollande et de quitter la

place, de déserter ses États, de fuir pour échapper à l'homme qui rend

intenable le métier de roi et de «mettre la clef sous la porte[31]».

[Note 31: Rapport de l'agent français Marcel de Serres, transmis par

Davout le 30 septembre 1810. Archives nationales, AF, IV, 1653. Cf. les

_Mémoires de Rapp_, nouvelle édition, 154.]

Le mécontentement ne s'arrête pas aux limites de l'Allemagne: il les

dépasse de toutes parts. Sur le littoral, il se prolonge et redouble

d'intensité en Hollande; là, une nationalité tenace résiste à

l'absorption et ne veut pas mourir. Au sud de l'Allemagne, les vallées

des Alpes recèlent un brasier de haines, l'ardent Tyrol, qui a eu en

1809 ses héros et ses martyrs. Les Alpes franchies, si l'observateur

descend dans les plaines lombardes, s'il parcourt cette Italie que

Bonaparte a naguère transportée et ravie, il constate que l'enthousiasme

est mort et l'affection éteinte. Le pouvoir nouveau, par ses rigueurs

méthodiques, fait regretter parfois les abus qu'il a détruits: il pèse

trop lourdement sur le présent pour qu'on s'aperçoive du travail

initiateur et fécond par lequel il jette les semences de l'avenir. Dès

l'automne de 1810, Alexandre a fait prendre des renseignements sur

l'état des esprits en Italie[32]; il a pu constater l'impopularité du

régime français, la résistance à la levée des impôts, au système

continental, à la conscription surtout, et s'ajoutant aux atteintes du

mal universel, l'indignation des consciences catholiques contre le

monarque tyran du Pape et tourmenteur de prêtres. A l'extrémité de la

Péninsule, Murat s'irrite du joug: il s'échappe en propos suspects et

commence à regarder du côté de l'Autriche[33]. D'un bout à l'autre de

l'Europe centrale, Napoléon a perdu l'empire des âmes; son pouvoir

universellement subi, illimité, écrasant, est pourtant précaire, car il

ne repose plus que sur la force.

[Note 32: Archives de Saint-Pétersbourg.]

[Note 33: Voy. spécialement à ce sujet la lettre écrite le 30 août

1811 par le duc de Bassano au comte Otto. Archives des affaires

étrangères, Vienne, 389.]

Au delà de l'Italie et de l'Allemagne, derrière un glacis composé

d'États feudataires et de départements annexés, la France elle-même

apparaît. Au premier abord, elle présente un aspect incomparable de

splendeur et de force, cette France admirée et haïe: ce qu'on voit en

elle, c'est une nation merveilleusement disciplinée, superbement

alignée, manoeuvrant comme un régiment, dressée et entraînée aux tâches

héroïques: une administration ponctuelle, sûre d'elle-même et se sentant

soutenue: de grandes institutions se consolidant ou s'ébauchant et

dessinant sur l'horizon leurs lignes majestueuses; des oeuvres d'utilité

publique ou de magnificence partout entreprises; nulle initiative

individuelle, mais l'impulsion donnée d'en haut aux talents, aux

dévouements, aux arts de la paix comme aux travaux de la guerre:

l'émulation continuellement suscitée et entretenue, devenue le principal

moyen de gouvernement: la vie publique organisée comme un grand

concours, avec distribution périodique de palmes et de récompenses, qui

stimulent l'ambition de se distinguer et l'ardeur à servir.

Cependant, sous cette magnifique ordonnance, un sourd et profond malaise

se découvre. D'abord, la France souffre matériellement: les impôts sont

lourds, s'aggravent d'année en année, s'attaquant à toutes les formes de

la richesse et surtout de la consommation: le plus dur de tous, l'impôt

du sang, épuise les générations et en tarit la sève. Le commerce se

meurt: l'industrie, qui s'est crue maîtresse du marché européen par la

suppression de la concurrence anglaise, a pris quelque temps un fiévreux

essor; puis l'excès de la production et une folie de spéculations

hasardeuses ont amené une crise. Aujourd'hui, à Paris et dans les

principales villes, les faillites se succèdent, les maisons les plus

solides manquent tour à tour: c'est l'effondrement du marché et la

panique des capitaux[34]. Les manufactures, les grands établissements

métallurgiques ferment leurs ateliers: l'industrie lyonnaise est dans la

désolation; à Avignon, à Rive-de-Gier, on craint des troubles; à Nîmes,

les rapports de police signalent trente mille ouvriers sans travail[35];

il y en aura tout à l'heure vingt mille au faubourg Saint-Antoine. A

côté de la détresse matérielle, c'est la gêne et la compression morales:

toute spontanéité de pensée et d'expression interdite, un silence

étouffant, une nation entière qui parle bas, par crainte d'une police

ombrageuse, tracassière, tombant dans l'ineptie par excès de méfiance et

faux zèle. C'est sur ce fond de mécontentements et d'angoisses que

s'élève l'édifice éblouissant de l'administration et de la cour: le

monde officiel et militaire, animé, brillant, gorgé d'or qu'il dépense à

pleines mains, dans une fièvre de jouir: le luxe et les embellissements

de la capitale, les grands corps de l'État se superposant dans une

gradation imposante, les deux noblesses, l'ancienne et la nouvelle,

groupées autour du trône: enfin, dominant tous ces sommets, l'Empereur

dans son Paris, moins accessible que par le passé, s'entourant d'hommes

d'ancien régime, aimant à avoir des courtisans de naissance pour le

servir et l'encenser, s'immobilisant parfois dans une attitude

hiératique, s'isolant matériellement de son peuple de même que sa pensée

s'isole dans le désert de ses conceptions surhumaines. Sa sévérité

croissante, son despotisme inquiet, son front orageux indisposent et

éloignent: le temps est proche où un agent russe écrira: «Tout le monde

le redoute: personne ne l'aime[36].»

[Note 34: Sur ce _krach_ de 1811, voy., indépendamment de la

_Correspondance impériale_ (XXVIII, _passim_) et des _Mémoires de

Mollien_, III, 288-289, la collection des _Bulletins de police_,

archives nationales, AF, IV, 1513 et suiv. _Bulletin_ du 18 janvier

1811: «Les gens les plus sages dans le commerce sont effrayés de

l'avenir. La crise est telle que chaque jour tout banquier qui arrive à

quatre heures sans malheur s'écrie: «_En voilà encore un de passé!_»]

[Note 35: _Bulletin_ du 16 mars.]

[Note 36: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_,

XXI, 271.]

Parole dictée par la haine et souverainement injuste, si on prétend

l'appliquer à l'ensemble de la nation. Malgré tout, les masses urbaines

et rurales, dans leur plus grande partie, demeurent inviolablement

fidèles à l'homme qui leur est apparu au lendemain de la Révolution

comme le grand pacificateur, qui a surexcité en même temps leurs plus

nobles instincts et leur a largement dispensé l'idéal. La France

populaire reste à celui qui l'a prise, fascinée, émerveillée: elle ne

comprend pas le présent et l'avenir sans Napoléon: elle souffre par lui

et ne l'accuse point. Ce qui est vrai, c'est que les classes moyennes et

élevées se détachent. À mesure qu'elles s'éloignent de la Révolution,

elles goûtent moins le bienfait de l'ordre rétabli et se prennent à

regretter la liberté proscrite: elles s'affligent de voir la paix

religieuse, cette grande oeuvre du Consulat, compromise à nouveau,

l'arbitraire se développant à outrance et renaissant sous mille formes.

Ce qui est plus vrai encore, c'est que ces classes, inquiètes

d'excessifs triomphes, ont la sensation de vivre en plein rêve, sous le

coup de l'inévitable réveil, et que déjà les habiles, les avisés,

songent à se ménager l'avenir par une infidélité prévoyante. Depuis deux

ans et demi, il existe une conspiration latente de quelques grands

contre le maître, prête à saisir l'occasion d'un revers au dehors, d'un

malheur national, pour exécuter le geste imperceptible et félon qui

précipitera le colosse ébranlé. Alexandre le sait, car il entretient

depuis 1809 une correspondance tour à tour directe et indirecte avec

Talleyrand, l'un des moteurs de l'intrigue[37]. Il sait que la famille

impériale compte ses mécontents et ses révoltés, car il possède dans son

dossier de renseignements une lettre que lui a écrite le roi Louis et

qui surpasse en amertume contre l'Empereur les plus âpres pamphlets[38].

Par des propos recueillis, par des lettres interceptées, il connaît les

allures sourdement frondeuses des classes éclairées, la fatigue des

fonctionnaires, la lassitude des populations, l'atonie et l'épuisement

du corps social tout entier. Puis, derrière la France pliant sous le

poids de sa propre grandeur, derrière cette nation surmenée, il voit

l'Espagne qui s'attache à elle et la ronge, l'Espagne atroce et sublime,

défendant pied à pied son sol imprégné de sang et gonflé de cadavres,

ses villes en ruine, ses sanctuaires dévastés, massacrant en détail les

troupes d'occupation et s'exterminant elle-même dans une guerre

affreuse. Il sait que Napoléon a cinq armées en Espagne et n'en peut

venir à bout: enfin, au fond de la Péninsule, au sud du Portugal, il

aperçoit Wellesley et ses Anglais toujours debout, couvrant Lisbonne,

immobilisant Masséna, et l'opiniâtreté britanique, retranchée et terrée

dans les ouvrages de Torres-Vedras, mettant des bornes à l'impétuosité

française.

[Note 37: Voy. le tome II, p. 46.]

[Note 38: Archives de Saint-Pétersbourg.]

Si Napoléon détient matériellement l'Europe à l'exception de ses

extrémités, l'Océan lui échappe: l'Angleterre entoure les côtes de ses

flottes, emprisonne les escadres françaises dans leurs ports, oppose au

blocus décrété à Berlin et à Milan un contre-blocus, et cerne l'immense

empire de mers ennemies. Le continent ne lui est fermé qu'en apparence:

son commerce, déjouant les sévérités du blocus, s'infiltre toujours en

Europe par le Nord, par la Russie qui lui reste entr'ouverte. Les

denrées coloniales dont l'Angleterre s'est fait l'unique acquéreur, sont

reçues dans les ports russes, pourvu qu'elles s'y présentent à bord de

bâtiments américains, employés et assujettis à ce service. Parmi ces

produits, les uns se débitent sur place, les autres traversent le vaste

empire: après qu'ils ont paru s'y absorber et s'y perdre, on les voit

réapparaître sur la frontière occidentale, ressortir par Brody, devenu

un vaste centre de contrebande, et se répandre clandestinement en

Allemagne. Alexandre continue à favoriser ce commerce et ce transit

interlopes. Bien plus, il a dessein, dans tous les cas, de développer

encore et de régulariser ses relations économiques avec l'Angleterre,

car il y voit le seul moyen de mettre fin à la crise économique dont

souffrent ses peuples et de recréer la fortune publique. Que la guerre

éclate ou non, il est résolu, dès que l'occasion lui paraîtra propice, à

ouvrir ses ports aux bâtiments anglais eux-mêmes, à l'invasion en masse

des produits britanniques, et désormais cette intention demeurera

constamment à l'arrière-plan de sa pensée[39].

[Note 39: Nous en trouverons l'aveu dans un rapport rédigé par le

comte de Nesselrode à la suite d'une conversation avec l'empereur

Alexandre, rapport analysé par nous et cité au chapitre VIII.]

Quant au rapprochement politique avec Londres, il juge inutile de le

précipiter; pourquoi se démasquer trop tôt, pourquoi brusquer la paix

officielle et l'alliance, alors qu'il existe entre les parties les plus

actives des deux nations un accord spontané et virtuel? Les

représentants du Tsar dans la plupart des capitales, les Russes établis

à l'étranger, les membres de cette société nomade qui s'est dispersée

aux quatre coins de l'Europe, s'associent d'eux-mêmes aux agents secrets

que l'Angleterre entretient auprès des différentes cours, et c'est ce

travail en commun qui prépare, dispose et réunit les éléments d'une

sixième coalition. Sans doute, la terreur qu'inspire Napoléon est si

grande qu'elle peut empêcher l'effet de ce concert. Tous ces chefs

d'État, tous ces ministres qui parlent de se lever contre lui, tremblent

devant sa face: dès qu'il se montre, dès qu'il gronde et menace, une

épouvante atroce les serre aux entrailles: le spectacle qu'offre partout

l'Europe, à ce moment de l'histoire, c'est le combat de la haine et de

la peur, et bien hardi serait celui qui affirmerait dès à présent

laquelle des deux doit l'emporter sur l'autre. Cependant, Alexandre

s'est dit qu'un seul coup, rapidement et audacieusement porté,

détruirait le prestige du conquérant, anéantirait l'idée qu'on se fait

de son pouvoir, produirait dans les esprits une révolution qui se

traduirait par l'universelle prise d'armes. Napoléon sera vaincu dès

l'instant où chacun aura la certitude qu'il peut l'être. L'enlèvement du

grand-duché, la transformation en ennemi de cette vedette fidèle,

l'écrasement des postes français entre la Vistule et l'Elbe,

l'apparition des Russes au coeur de l'Allemagne, peuvent fournir cette

démonstration, et c'est pourquoi Alexandre attend «avec la plus vive

impatience», suivant sa propre expression[40], la réponse de

Czartoryski, qui va lui ouvrir ou lui fermer les chemins. Il espère, il

croit que, s'il réussit dans son effort pour tirer à soi la Pologne,

pour détourner l'Autriche de Napoléon et lui soustraire définitivement

la Suède, ces éclatantes désertions entraîneront tout à leur suite; que

les rois, les ministres, les peuples, les armées, s'insurgeant contre le

despote qui pèse insupportablement sur l'Europe, voleront au-devant du

Tsar libérateur.

[Note 40: Lettre insérée dans les _Mémoires de Czartoryski_, II,

253.]

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 9 / 102 题