le premier coup d'oeil, tous déplaisaient à tous. Le monde féodal,
dans cette dernière revue qu'il faisait de lui-même, s'était trouvé
tout autre qu'il ne se figurait, étrange, baroque et monstrueux. Ces
quatre ou cinq armées étaient autant de peuples; mais dans chaque
armée même la variété de races et de langues, les bigarrures d'habits,
d'armes et d'armoiries, réveillaient les vieilles querelles. Sous le
seul nom de Bourguignons, le comte de Charolais amenait une Babel,
tout ce qu'il y avait de diversités, d'oppositions, de la Frise au
Jura. Ceux qu'on appelait les Calabrais, du nom de Jean de Calabre,
c'étaient tout à la fois des Provençaux, des Lorrains, des Allemands,
de barbares hallebardiers et couleuvriniers suisses[471], aux
hoquetons bariolés[472], écorchant l'allemand à faire frémir
l'Allemagne, à quoi répondaient dans leur douceur suspecte des
Italiens masqués d'acier.
[Note 471: Le greffier les appelle des «_Lifrelofres_ calabriens et
suisses.» Jean de Troyes, octobre 1465.
«Estoient communément trois Suisses ensemble, un piquenaire, un
coulevrinier et un arbalétrier.» Olivier de la Marche, Collection
Petitot, X, 245.]
[Note 472: Voir les vitraux de l'arsenal de Lucerne, et tant d'autres
monuments.]
Armagnacs et Bourguignons, ces noms juraient ensemble. La rancune de
parti était-elle éteinte? on peut en douter. Une chose, à coup sûr,
subsistait, l'aversion instinctive du nord et du midi, le contraste
des habitudes. Les Gascons d'Armagnac, sales piétons, sans paye ni
discipline, demi-soldats, demi-brigands, semblèrent si sauvages et si
effrénés que personne ne voulut les souffrir près de soi; il leur
fallut camper à part.
Mais l'opposition la plus dangereuse, et qui pouvait d'un moment à
l'autre mettre les alliés aux prises, c'était celle des Bourguignons
et des Bretons, des deux grands peuples et des deux grands princes.
Les Bretons venaient tard, après la bataille, et de mauvaise humeur.
Leur vieille réputation souffrait de la jeune gloire des Bourguignons.
Ceux-ci avaient parfaitement oublié leur fuite à Montlhéry[473]; ils
triomphaient de bonne foi. Depuis que le comte de Charolais, resté
seul dans la plaine, avait cru gagner la bataille, on ne le
reconnaissait point; ce n'était plus un homme, ou, si c'en était un,
c'était Nemrod, Nabuchodonosor. Il parlait à peine, ne riait plus,
tout au plus, quand on lui disait que les jeunes ducs de Berri et de
Bretagne portaient par délicatesse des cuirasses de soie qui
simulaient le fer[474]. Les Bretons, peu plaisants, se demandaient
entre eux s'ils ne feraient pas bien de tomber sur ces Bourguignons,
de s'en défaire, de ne pas partager dans ce grand butin du royaume;
car enfin, à qui le royaume, sinon à ceux qui amenaient avec eux le
futur régent ou le futur roi?
[Note 473: Cependant, au moment même, le duc écrivait: «Aux baillis de
Courtray, d'Ypres, d'Hesdin, au trésorier de Boulonnais, et autres
officiers, pour la confiscation des biens de ceux qui se sont enfouis
à la journée de Montlhéry.» _Compte de la recette générale des
finances_, 18 septembre 1465. Barante, éd. Gachard, II, 24.]
[Note 474: «Armés de petites brigandines fort légères. Encore disoient
aucuns qu'il n'y avoit que petits cloux dorés par dessus le satin,
afin de moins leur peser.» Commines.]
Et comme tel, le duc de Berri était suspect à tous; pour tous ses
confédérés, alliés et amis, il était déjà l'ennemi commun. Le roi dont
ils se défiaient, c'était celui qui ne l'était pas encore, qui pouvait
l'être; ils semblaient avoir oublié Louis XI. Cela alla si loin que,
malgré l'aversion mutuelle, le Bourguignon fit secrètement une ligue
partielle avec le Breton (24 juillet), et lui paya comptant le secours
qu'il en pourrait tirer un jour contre le duc de Berri. C'est-à-dire
que, tout en le faisant, ils s'occupaient à le défaire. Cette folle
imagination domina le comte de Charolais au point qu'il envoyait déjà
demander secours aux Anglais contre ce roi possible.
Le vrai roi, pendant ce temps, se remettait et ressaisissait Paris. Il
eut d'abord deux cents lances, puis quatre cents lances, puis le comte
d'Eu, un prince du sang, qu'il mit à la place de Charles de Melun. Il
dédommagea celui-ci magnifiquement, ne pouvant encore lui couper la
tête.
Il avait fait venir de Normandie des francs-archers; mais la noblesse
ne venait pas, contenue qu'elle était sans doute par les grands
seigneurs et les évêques. Le roi prit le parti d'aller lui-même
chercher les Normands (10 août); résolution hardie; Paris branlait;
mais justement, pour assurer Paris il fallait avoir un point d'appui
ailleurs. Au reste, les ligués, égarés dans la Brie, dans la Champagne
et jusqu'en Auxerrois, avaient bien l'air, avec leurs longs détours,
de n'arriver jamais.
Ils se rapprochèrent néanmoins, plus tôt qu'on n'aurait cru, avertis
sans doute du départ du roi par leurs bons amis de Paris. Dès qu'ils
furent à Lagny, les parlementaires et notables bourgeois ne manquèrent
pas de tâter le nouveau lieutenant royal, le comte d'Eu, le priant
d'envoyer aux princes et de moyenner une bonne paix. À quoi il
répondit que c'était son devoir, et que, le cas échéant, il
n'enverrait pas, il irait lui-même.
Bientôt arrivent aux portes les hérauts du duc de Berri, avec quatre
lettres, aux bourgeois, à l'Université, à l'Église, au Parlement. Les
princes, venant pour aviser au bien du royaume, demandent que la ville
leur envoie six notables. Elle en envoya douze le jour même; en tête,
l'évêque Guillaume Chartier, le lieutenant civil, le fameux doyen de
Paris, Thomas Courcelles (l'un des pères de Bâle et des juges de la
Pucelle), le prédicateur L'Olive, les trois Luillier, le théologien,
l'avocat, le changeur; sur douze députés, six chanoines. Celui qu'on
mettait en avant et qui devait parler, c'était l'évêque, un peu idiot.
La pacifique députation, prêtres et bourgeois, fut admise devant le
duc de Berri au château de Beauté-sur-Marne. Il les reçut assis, mais
debout près de lui se tenait le farouche vainqueur de Montlhéry, armé
de toutes pièces. Pour surcroît de terreur, le héros populaire des
guerres anglaises, Dunois, tout vieux et goutteux qu'il était, traita
ces pauvres gens comme eût fait Suffolk ou Talbot. Il leur signifia
que si la ville avait le malheur de ne pas recevoir les princes avant
dimanche (on était au vendredi), ils protestaient contre elle de tout
ce qui pouvait en advenir, mais que le lundi, sans faute, on donnerait
un assaut général.
Le samedi de bonne heure, grande assemblée à l'hôtel de ville. Le
lieutenant civil répète mot pour mot la terrible menace. L'effroi
gagne; plusieurs opinent que ce serait manquer au respect qu'on doit à
la personne des princes du sang, que de leur fermer malhonnêtement les
portes de la ville; on ne pouvait se dispenser de les recevoir
eux-mêmes, bien entendu, et non leur armée, seulement une petite
garde, quatre cents hommes pour chacun des quatre princes, en tout
seize cents hommes d'armes.
Ce qui donnait le courage d'ouvrir un tel avis, c'est qu'on voyait
sous les fenêtres de l'hôtel de ville les archers et arbalétriers de
Paris, rangés en bataille, «pour garder les oppinants d'oppression.»
Ils étaient dans la Grève. Mais plus loin que la Grève, les troupes
royales faisaient, le jour même, une grande revue devant le comte
d'Eu; le prévôt des marchands en fit part au conseil de ville, pour
guérir la peur par la peur; ce n'était pas moins que cinq cents bonnes
lances (3,000 cavaliers), quinze cents piétons, archers à cheval,
archers à pied normands, etc. Il fallait prendre garde de rien faire
sans l'aveu du lieutenant royal; autrement, on courait risque de
causer dans Paris une horrible boucherie!
Cela rendit les bourgeois bien pensifs. Mais que devinrent-ils quand
ils entendirent dans la rue le petit peuple, qui courait, criait,
cherchant, pour leur couper la gorge, ces traîtres députés qui
voulaient mettre les pillards dans Paris?... Les députés, plus morts
que vifs, se laissèrent renvoyer aux princes, et parlèrent, non plus
pour la ville, mais pour le comte d'Eu; l'évêque dit ces propres
paroles: «Il ne plaît point aux _gens du roi_ qui sont à Paris de
prendre response, qu'ils n'aient su quel est le plaisir du roi.»
Dunois répéta qu'alors il y aurait donc assaut le lendemain... Il n'y
eut rien du tout; ce furent, tout au contraire, les troupes royales
qui sortirent, allèrent reconnaître l'ennemi, et ramenèrent soixante
chevaux.
Il était temps que le roi arrivât. Le 28 août, il rentra avec toute
une armée, douze mille hommes, soixante chariots de poudre et
d'artillerie, sept cents muids de farine. Il connaissait Paris; il eut
soin que rien n'y manquât pendant tout ce temps, ni pain, ni vin,
aucune sorte de vivres. Les arrivages furent toujours abondants; deux
cents charges de marée en une fois, jusqu'à des pâtés d'anguille qu'il
fit venir de Nantes et vendre à la criée du Châtelet.
C'étaient les assiégeants qui mouraient de faim. N'ayant su, avec leur
grand nombre, s'assurer la Seine d'en haut, ni même celle d'en bas,
loin d'affamer Paris, ils ne pouvaient se nourrir. Les malheureux
erraient, vendangeant en août les raisins verts. Il aurait fallu que
les assiégés eussent la charité de les nourrir. Le comte du Maine
envoya à son neveu de Berri une charge de pommes, de choux et de
raves. Lorsqu'il y eut trêve, le Parisien allait à Saint-Antoine
vendre des vivres, et rançonnait sans pitié l'assiégeant[475].
[Note 475: Ils ne marchandaient pas: «Les joues velues, pendantes de
malheureuseté, sans chausses ni souliers, pleins de poux et
d'ordure... ils avoient telle rage de faim aux dents qu'ils prenoient
fromage sans peler, mordoient à même.» Jean de Troyes.--«La cité de
Paris... fist grandement son proffit de l'armée.» Olivier de la
Marche.]
Le roi était résolu de laisser faire la faim et la division. Mais avec
ses deux mille cinq cents hommes d'armes et des milliers d'archers, il
fallait bien qu'il eût l'air de vouloir combattre. Il alla à
Sainte-Catherine prendre l'oriflamme des mains du cardinal abbé de
Saint-Denis; il en reçut l'instruction d'usage en pareil cas, ouït la
messe et resta longtemps en prière. En sortant, il remit la fameuse
bannière, non au porte-étendard, mais à son aumônier, pour la bien
serrer aux Tournelles.
La prière de Louis XI, selon toute apparence, c'était de pouvoir
diviser ses ennemis, les gagner un à un, et se moquer de tous: «Ce qui
est, dit Commines, une grant grâce que Dieu faict au prince qui le
sçait faire.» Les négociations, publiques et secrètes, allaient leur
train; sous mille prétextes, on parlait et parlementait sans cesse
entre Charenton et Saint-Antoine. On appela ce lieu le Marché; là, en
effet, on marchandait les hommes, on brocantait les serments, on
tâtait les fidélités. Un jour, il en passait dix du côté du roi, le
lendemain autant du côté des seigneurs. Le roi avait quelque raison de
croire qu'au total il gagnerait à ce négoce. Humble en paroles et en
habits, donnant beaucoup, promettant davantage, achetant ou rachetant,
sans marchander, ceux dont il avait besoin, «et ne les ayant en nulle
haine pour les choses passées.»
Il y parut à son retour; les bourgeois de Paris, voyant le tyran
revenir en force, attendaient des vengeances de Marius et de Sylla.
Tout se borna à mettre hors de la ville deux ou trois députés qui,
dans son absence, avaient si bien travaillé à faire qu'il n'y revînt
jamais. Quant à l'évêque, le roi ne lui dit pas un mot sa vie durant;
seulement, quand il mourut, il lui fit de sa main une malicieuse
épitaphe. Ses sévérités tombèrent sur des espions qu'il fit noyer. Au
grand amusement du populaire, «on fouetta et battit au cul d'une
charrette un paillard de sergent à verge,» qui, lors de la première
alarme, avait couru les rues, en criant que l'ennemi était rentré, de
quoi plus d'une femme accoucha de peur.
On croyait le roi si peu rancuneux, que les premiers qui lui
envoyèrent ambassade furent justement ceux dont il avait le plus à se
plaindre, les Armagnacs. Eux-mêmes se plaignaient des princes qui, les
tenant éloignés de Paris, montraient assez qu'ils voulaient se passer
d'eux et leur faire petite part au butin. Après les Armagnacs vint le
comte de Saint-Pol, qui avait tout mis en mouvement, mais qui au fond
ne voulait qu'une chose, l'épée de connétable; il causa longuement
avec le roi, et sans doute en tira parole. Jean de Calabre n'était pas
loin de faire aussi son traité à part, comme lui conseillait son père,
et de laisser là les deux tyrans de la ligue, le Bourguignon et le
Breton.
Ce qui aidait à rendre bien des gens pacifiques, c'est qu'après tout
les plus terribles ne faisaient pas grand'chose. Une fois, un
capitaine vient tirer à leurs tranchées et leur tuer un canonnier.
Tous s'arment, Jean de Calabre d'abord, et le comte de Charolais; ils
descendent en plaine, armés, bardés de fer, le duc de Berri lui-même,
tout faible qu'il était. Le temps est un peu obscur, mais les
éclaireurs ont vu nombre de lances; ce sont toutes les bannières du
roi, toutes celles de Paris; un avis qu'ils avaient reçu les portait
d'ailleurs à le croire. L'affaire devenant sûre, Jean de Calabre,
comme tout héros de romans ou d'histoire[476], harangue sa chevalerie.
«Nos chevaucheurs, dit Commines, avaient repris coeur un petit, voyant
que les autres étaient faibles et qu'ils ne bougeaient pas.» Le jour
s'éclaircissant, les lances se trouvèrent n'être que des chardons. Les
seigneurs, pour se consoler de la bataille, s'en allèrent ouïr messe
et dîner.
[Note 476: C'est à ce prince chevaleresque qu'est dédié le Petit Jehan
de Saintré. C'est lui-même qui l'avait fait écrire. L'auteur, Antoine
De la Salle, lui dit: «Pour obéir à vos prières qui me sont entiers
commandemens...»]
Le roi ne voulait nullement d'une bataille devant Paris. Il faisait la
guerre de plus loin. Dès le mois de juin, il avait traité avec les
Liégeois; le 26 août, il leur fit passer de l'argent, et le 30, ils
défièrent le duc de Bourgogne à feu et à sang. Le contre-coup fut
ressenti à Paris. Le 4, le 10 septembre, les princes demandèrent
trêve, prolongation de trêve. On songea à la paix; mais d'abord ils
demandaient des choses exorbitantes: pour le duc de Berri, la
Normandie ou la Guienne, une Guienne arrondie à leur façon, l'ancien
royaume d'Aquitaine; le comte de Charolais voulait toute la Picardie.
Les négociations traînant, il devait arriver, ou que les princes
découragés se laisseraient gagner aux belles paroles du roi; ou bien
que les amis si nombreux qu'ils avaient dans les villes
s'enhardiraient à travailler pour eux et trouveraient moyen de leur
livrer les places qui entouraient Paris, et Paris peut-être. Le roi,
dans chaque ville, avait des soldats, mais les seigneurs y avaient les
habitants, du moins les principaux; ils y pesaient de leur antiquité,
de leurs grands biens, de leurs serviteurs, _domestiques_ et protégés;
leur protection onéreuse y était acceptée de longue date. La gent
routinière des bourgeois les servait, quoi qu'ils fissent; vexée
remerciait, battue baisait la main.
Tout cela, sans doute, faisait croire aux habiles que les princes et
seigneurs prévaudraient sur le roi, qu'avec tout son esprit, toute sa
vigueur, il n'en était pas moins un homme perdu. Le 21 septembre, un
gentilhomme qui commandait à Pontoise écrit au maréchal de Rouault
qu'il vient d'ouvrir sa place aux princes; il le prie de l'excuser
près du roi, il a fait la chose à regret. En même temps, le comte du
Maine, sans quitter le partie du roi, croit pourtant devoir s'assurer
ses charges, en se les faisant donner par le duc de Berri. Le sage
Doriole, général des finances, serviteur spécial du roi, quel qu'il
fût, crut que le roi, c'était dès lors le frère du roi, et il alla
soigner ses finances.
Louis XI croyait tenir Rouen. Madame de Brézé, qui gardait le château,
venait de lui écrire qu'elle en avait fait sortir des gens suspects
qui l'auraient livré. Dans la ville, un homme avait une grande
influence, l'ancien général des finances de Normandie, un homme de
Dieu, qui, disait-on, ne couchait jamais dans un lit, portait la haire
à nu, et se confessait tous les jours. L'évêque de Bayeux, patriarche
de Jérusalem, et qui de plus était des Harcourt, fit tout ce qu'il
voulût de la veuve et du dévot financier; ils livrèrent le château et
la ville; le duc de Bourbon entra sans coup férir (27 septembre)[477].
[Note 477: Il semble qu'il y ait eu dans tout cela un reste de
patriotisme normand: «Le lendemain que Pontoise fut pris par Loys
Sorbier, Lancelot de Haucourt envoia un cordelier de Paris devers
madame la grand'sénéchale... Lancelot dit qu'il estoit normand...
avoit fait serment sur l'autel Sainte-Anne à Quétenville.» _Bibl.
royale, m. Legrand, Preuves, 1465._]
Rouen entraîna Évreux, puis Caen; puis, indirectement, ce qui tenait
encore sur la Somme. Le comte de Nevers, qui jusque-là attendait,
enfermé dans Péronne, n'hésita plus; il n'ouvrit pas les portes, mais
il se fit escalader, surprendre, emmener prisonnier (7 octobre).
Ce que n'avaient pu tous les princes de France avec une armée de cent
mille hommes, un prêtre, une femme, une trahison, l'avaient accompli.
À vrai dire, l'évêque de Bayeux et madame de Brézé mirent fin à la
guerre du Bien public.
Le roi se hâta de traiter; autrement Paris suivait Rouen. Le jour où
le château de Rouen fut livré, la Bastille de Paris se trouva ouverte,
des canons encloués. La Bastille était dans les mains très-suspectes
du père de Charles de Melun.
Qui agissait ici contre le roi? personne et tout le monde. L'Église de
Paris ne disait plus rien, depuis l'étrange démarche qu'elle avait
fait faire par son évêque. Le Parlement, le Châtelet[478], ne
parlaient pas non plus; mais de temps à l'autre, tel et tel, un
conseiller, un notaire, un procureur, passaient aux princes. Sous les
masses sombres et muettes du Palais et de Notre-Dame, remuaient,
frétillaient, chaque jour plus hardis, les enfants perdus, procureurs,
petits clercs tonsurés et non tonsurés, qui disaient haut ce que
pensaient leurs maîtres; tout cela parlait, rimait contre le roi. La
Ménippée, le Lutrin, Voltaire même, sont, comme on sait, nés dans
cette ombre humide et sale, tout près de la Sainte-Chapelle. Le roi
avait là, dans Paris, une armée pour tirer sur lui par derrière[479].
Les chansons, les ballades satiriques, couraient la ville; on les
envoyait même aux princes, comme encouragement, deux pièces entre
autres, très-âcres, qu'on croirait écrites au temps de la Ligue.
[Note 478: Les gens du roi, les officiers royaux, semblaient les plus
malveillants. Obligé dans son besoin pressant de leur demander un
emprunt, il n'en tira pas grand'chose. Ils auraient plutôt donné à
l'ennemi. Un conseiller au Parlement et un avocat allèrent joindre le
duc de Berri. Le clerc d'un autre conseiller était allé, avec un
notaire, chercher le duc jusqu'en Bretagne; clerc et notaire furent
noyés pour l'exemple.]
[Note 479: Et par-devant quelquefois. La personne du roi ne leur
imposait guère, à en juger par le petit récit du greffier chroniqueur.
Un jour qu'il revenait de conférer avec les princes, il dit à ceux qui
gardaient la barrière que désormais les Bourguignons leur donneraient
moins de mal, qu'il saurait bien les en garder. Sur quoi, un procureur
du Châtelet dit hardiment: «Voire, Sire, mais en attendant, ils
vendangent nos vignes et mangent nos raisins, sans y sçavoir
remédier.» «Mieux vaut, répliqua Louis XI, qu'ils vendangent vos
vignes que de venir prendre ici vos tasses et l'argent que vous cachez
dans vos caves et celliers.»]
Le roi avait pourtant fait de grandes caresses aux Parisiens. Quoique
l'Université eût refusé d'armer pour lui, il lui rendit ses
priviléges. Il se fit frère et compagnon «de la grant'confrérie aux
bourgeois de Paris.» Il appela les quarteniers, cinquanteniers, et six
notables par quartier, à ouïr, avec le Parlement et les grands corps,
les conditions que proposaient les princes.
La ville n'en était pas moins mécontente, agitée. Ces Normands que le
roi avait mis dans Paris pourraient-ils bien jusqu'au bout contenir
leurs mains normandes? On craignait le pillage. Une nuit, les rues
s'illuminent; partout des feux; les bourgeois s'arment et courent à
leurs bannières. Qui a donné l'ordre, personne ne peut le dire. Le roi
mande «sire Jehan Luillier, clerc de la ville[480]», lequel dit
froidement et sans rien excuser, que tout cela se fait de bonne
intention. Le roi fait dire, de rue en rue, qu'on éteigne et qu'on
aille se coucher; personne n'obéit, tout reste armé. Une batterie
n'était pas improbable entre les bourgeois et les troupes. Déjà l'on
avait attaqué le soir l'évêque Balue, le factotum du roi[481].
[Note 480: Jean de Troyes dit pourtant que le roi, loin de laisser
piller les Normands, fit punir sévèrement ceux d'entre eux qui avaient
manqué en paroles à la dignité de la ville de Paris: «Vint à Paris
plusieurs des nobles de Normandie et injurièrent les Parisiens; et,
veue la plainte des bourgeois, le principal malfaicteur et prononceur
desdites parolles fut condemné à faire amende honorable devant
l'hostel de ladicte ville, teste nue, desceint, une torche au poing,
en disant par luy que faulsement et mauvaisement il avoit menty en
disant lesdictes parolles... Et après eut la langue percée, et ce
fait, fut banny.»]
[Note 481: Ce drôle d'évêque, qui était propre à tout, servait au
besoin de capitaine. Il avait mécontenté les Parisiens, en se mettant
une nuit à la tête du guet, et le menant tout autour des murs, à grand
renfort de clairons et de trompettes. Au moment où il fut attaqué, il
sortait de chez une femme.]
Il n'y avait pas un moment à perdre. Le roi demanda une entrevue,
alla trouver le comte de Charolais[482] et lui dit que la paix était
faite: «Les Normands veulent un duc; eh bien! ils l'auront.»
[Note 482: Dans une première entrevue, le roi avait essayé de ramener
le comte de Charolais; il lui dit: «Mon frère, je cognois que estes
gentilhomme, et de la maison de France.--Pourquoy, Monseigneur?--Pour
ce que, quant j'envoyay mes ambassadeurs à l'Isle devers mon oncle,
votre père et vous, et que ce fol Morvillier parla si bien à vous,
vous me mandastes par l'archevesque de Narbonne (qui est gentilhomme,
et il le monstra bien, car chascun se contenta de luy), que je me
repentiroye des parolles que vous avoit dict ledict Morvillier, avant
qu'il fust le bout de l'an. Vous m'avez tenu promesse, et encores
beaucoup plus tost que le bout de l'an... Avec telz gens veulx-je
avoir à besongner, qui tiennent ce qu'ilz promettent.» «Et désavoua
ledict Morvillier...» Commines.]
Céder la Normandie, c'était se ruiner. Cette province payait à elle
seule le tiers des impôts du royaume[483]; seule, elle était riche et
de toute richesse, pâturage, labourage et commerce. La Normandie était
comme la bonne vache nourricière qui allaitait tout à l'entour.
[Note 483: Attesté par Louis XI lui-même, dans une lettre au comte de
Charolais. _Bibl. royale, mss. Legrand, Histoire_, VIII, 28.]
Le roi, du même trait de plume, livrait aux amis de l'Anglais nos
meilleurs marins, comme si, de sa main, il eût comblé, détruit Dieppe
et Honfleur. L'ennemi débarquait dès lors à volonté, trouvait la Seine
ouverte, «la grand'rue qui mène à Paris.» Il pouvait se promener en
long et en large, par la Seine, par la côte, de Calais jusqu'à Nantes.
Sur tout ce rivage, l'Anglais n'eût rencontré que des amis ou des
vassaux de l'Angleterre.
Le Bourguignon acquérait Boulogne et Guines pour toujours; les villes
de Somme, sous la condition d'un rachat lointain, improbable. Le duc
de Bretagne, maître chez lui désormais, maître de ses évêques, comme
de ses barons, devenait un petit roi, sous protection anglaise. Il
demandait, en outre, la Saintonge pour les Écossais[484], c'est-à-dire
pour les Anglais, qui dans ce moment gouvernaient l'Écosse. Dans ce
cas, la Rochelle, prise à dos, n'aurait pas tenu longtemps, la Guienne
eût suivi, tout l'ouest.