Ce Nemours, cet ami du roi tant attendu, arrive enfin. Il arrive, mais

à distance. Il lui faut une sûreté, un sauf-conduit; il envoie au camp

royal comme pour le demander, mais en réalité pour s'entendre avec

l'évêque de Bayeux. Celui-ci, qui était le prêtre le plus intrigant du

royaume, était venu comme pour voir la guerre; il s'était fait soldat

du roi, pour le livrer. Normand et Gascon, ils s'entendent entre eux,

et avec le duc de Bourbon, avec M. de Châteauneuf, un intime de Louis

XI, qui de longue date vendait ses secrets. Ils se faisaient fort de

le surprendre dans Montluçon; si les habitants avaient remué pour lui,

l'évêque aurait prêché de la fenêtre et juré que tout se faisait par

ordre de Sa Majesté. Le duc de Bourbon, trouvant ce plan trop hardi,

le bon évêque ouvrit l'avis étrange de mettre le feu aux poudres; mais

les hommes d'épée eurent horreur de l'idée du prêtre, ils se

rabattirent sur une autre; ils crurent qu'ils pourraient faire peur au

roi, lui remontrer qu'il avait trop d'ennemis, qu'il n'échapperait

pas, qu'il lui fallait se livrer lui-même avec l'Île-de-France au duc

de Nemours, donner la Normandie à Dunois, la Picardie à Saint-Pol, la

Champagne à Jean de Calabre, Lyon et le Nivernais au duc de Bourbon.

Le roi eût été mis sous la tutelle d'un conseil ainsi composé: deux

évêques (dont l'évêque de Bayeux), huit maîtres des requêtes et douze

chevaliers[450].

[Note 450: Legrand (_Histoire ms._ VIII, 48) tire tout ceci, dit-il,

d'une chronique favorable à Dammartin et peut-être trop hostile à ses

ennemis. Cette observation ne me paraît pas suffire pour faire rejeter

un récit aussi vraisemblable, d'après la connaissance que nous avons

d'ailleurs du caractère des acteurs, de l'évêque de Bayeux, de

Châteauneuf, etc.]

Pour rêver un pareil traité, il fallait qu'ils se crussent vainqueurs,

et le roi sans ressources. Tout le monde, en effet, le jugea perdu,

lorsque, après la trahison de Nemours, on vit le comte d'Armagnac

amener aux princes son armée de six mille Gascons. Chose remarquable,

celle du roi n'en fut point découragée. Il alla son chemin, prit

Verneuil, le rasa, emporta Gannat en quatre heures, atteignit les

princes à Riom et leur offrit bataille. Ils furent bien étonnés. Le

duc de Bourbon alla se cacher dans Moulins. Les Armagnacs s'en

tirèrent en jurant, comme d'habitude, en protestant de leur fidélité.

Ils ménagèrent une trêve générale du midi, jusqu'en août; tout devait

alors s'arranger à Paris. Jusque-là personne ne pouvait porter les

armes contre le roi.

* * * * *

Cette petite campagne, qui n'avait réussi que par miracle, devait

bien donner à penser. Si le duc de Nemours avait trahi, tous devaient

trahir.

Le roi était dans les mains de deux hommes peu sûrs, du duc de Nevers

et du comte du Maine. Il pouvait périr, avec tout son succès du midi,

si l'un n'arrêtait quelque temps les Bourguignons, l'autre les

Bretons, si l'ennemi, opérant sa jonction, entrait avant lui dans

Paris.

Le comte du Maine s'était payé d'avance, en se faisant donner les

biens de Dunois. Il avait gardé la meilleure part de l'argent qu'il

recevait pour armer la noblesse; et avec tout cela, il agit mollement,

à moitié, à regret. Il n'avait garde de faire la guerre dans l'Anjou,

sur les terres de sa famille; il recula tout le long de la Loire

devant le duc de Bretagne, en sorte que les Bretons qui servaient dans

l'armée royale, voyant toujours en face la bannière bretonne, leurs

parents et amis, leur seigneur _naturel_, finirent par aller le

rejoindre.

Le duc de Nevers ne défendit pas mieux la Somme. Il se souvint

qu'après tout il était de la maison de Bourgogne, neveu de Philippe le

Bon, cousin du comte de Charolais. Il crut sottement qu'il ferait sa

paix à part. Avant même que la campagne commençât, dès le 3 mai, il

envoya prier pour lui. C'était décourager tout le monde; les villes

qui se fortifiaient furent refroidies; les grands seigneurs terriens

craignirent pour leurs terres et s'y tinrent, ou bien ils allèrent

trouver le comte de Charolais. Tout ce que ce malheureux Nevers tira

du comte, ce fut un ordre de ne pas mettre garnison dans Péronne,

c'est-à-dire de se laisser prendre. Il avisa alors un peu tard que son

cousin était son ennemi mortel, son persécuteur, son accusateur, et il

n'osa se livrer à lui; il n'eut pas même le courage de sa lâcheté.

Le comte de Charolais avançait avec sa grosse armée, sa formidable

artillerie, mais sans trouver sur qui tirer[451]. Les villes ouvraient

sans peine[452], recevaient ses gens, en petit nombre il est vrai, et

leur donnaient des vivres pour leur argent. Il ne prenait rien sans

payer. Partout, sur son passage, il faisait crier qu'il venait pour le

bien du royaume; qu'en sa qualité de lieutenant du duc de Berri, il

abolissait les tailles, les gabelles. À Lagny, il ouvrit les greniers

à sel, brûla les registres des taxes. Ce fut le plus grand exploit de

cette armée qui, le 5 juillet, occupa Saint-Denis.

[Note 451: Excepté à Beaulieu près Nesle.]

[Note 452: Tournai, cette sentinelle avancée du royaume, perdue en

pays ennemi, resta obstinément fidèle.]

Le 10, les ducs de Berri et de Bretagne étaient encore à Vendôme. Le

11, le roi, qui revenait en toute hâte, n'avait atteint que Cléry. Il

était à croire qu'avant l'arrivée des uns et des autres, le

Bourguignon finirait tout, que le roi n'arriverait jamais à temps pour

sauver Paris.

Paris voulait-il être sauvé? c'était douteux. Le roi lui avait refusé

une exemption qu'il accordait aux villes de la Somme. Il eut beau

écrire du Bourbonnais mille tendresses pour cette chère ville; il

voulait, disait-il, confier la reine aux Parisiens, et qu'elle

accouchât chez eux; il aimait tant Paris qu'il perdrait plus

volontiers moitié du royaume. Paris fut peu touché. L'Université,

pressée d'armer ses écoliers, maintint son privilége. Ce qu'on accorda

libéralement, ce furent des processions, des sermons; on sortit la

châsse de sainte Geneviève; le fameux docteur L'Olive prêcha,

recommanda de prier pour la reine, pour le fruit de la reine, pour les

fruits de la terre... Ce n'était sermon de croisade.

Voilà les Bourguignons devant Paris. Commines, qui y était, avoue avec

une naïveté malicieuse la confiance, l'outrecuidance de cette jeune

armée[453], qui n'avait jamais vu la guerre, mais qui se sentait

invincible sous le plus grand prince du monde. À peine à Saint-Denis,

ils voulurent faire peur à la ville; ils mirent en batterie deux

serpentines, firent grand bruit, «un beau _hurtibilis_.» Le lendemain,

étonnés de voir que Paris n'envoyait pas les clefs, ils imaginèrent

une fallacieuse tentative. Quatre hérauts vinrent pacifiquement à la

porte Saint-Denis, et demandèrent vivres et passage, «Monseigneur de

Charolais n'étant venu attaquer personne, ni prendre aucune ville du

roi, mais pour aviser avec les princes au bien public, et pour qu'on

lui livrât deux hommes[454].» Pendant que les capitaines bourgeois,

Poupaincourt et Lorfèvre écoutent à la porte Saint-Denis, les

Bourguignons attaquent à Saint-Lazare. Grande alarme dans la ville.

Cependant ils avaient trouvé à qui parler; le maréchal de Rouault, qui

s'était jeté dans Paris, les repoussa rudement.

[Note 453: La plupart n'étaient jamais venus en France; c'était pour

eux un voyage de découvertes.--Voir les vers cités par Jehan de Haynin

(imprimé dans le Barante de M. de Reiffenberg, t. VI):

De Dommartin en Goalle

On voit de France la plus belle,

On voit Paris, et Saint-Denis,

Et Clermont-en-Beauvoisis;

Et qui ung peu plus haut monteroit

Saint-Estienne de Meaux verroit.]

[Note 454: Probablement le duc de Nevers et le chancelier Morvilliers,

qui avait manqué au comte Charolais.]

Cela les fit songer. Ils trouvèrent qu'ils étaient loin de chez eux,

qu'ils avaient laissé bien du pays derrière, bien des rivières, la

Somme, l'Oise. M. de Charolais en avait fait assez; il avait tenu sa

journée devant Paris, et personne n'avait osé sortir en bataille. S'il

n'en faisait davantage, c'était la faute des Bretons qui n'étaient pas

venus. Mais le roi venait, et au plus vite; on le savait pour sûr, une

grande dame l'avait écrit de sa main.

La retraite ne convenait pas aux intérêts du grand meneur Saint-Pol,

qui avait poussé à la guerre pour se faire connétable[455]. Il n'avait

pas conduit le comte de Charolais jusqu'à Paris pour retourner si

vite. Au défaut des Bretons qui n'arrivaient pas, il avait près du

comte un homme pour dire qu'ils arrivaient, un Normand très-avisé,

vice-chancelier du duc de Bretagne, qui, ayant des blancs-seings de

son maître, les remplissait pour lui et le faisait parler; chaque jour

le duc venait demain, après-demain, il ne pouvait tarder.

[Note 455: Les confédérés voulaient «faire un régent, ensemble un

connétable.» _Response faite par le sieur de Crèvecoeur, prisonnier,

aux interrogations à luy faites par M. l'admiral. Bibliothèque royale,

mss. Legrand_, cartons 1 et 5.]

Saint-Pol gagna; il obtint qu'on irait au-devant, qu'on passerait la

Seine; aussi bien, cette dévorante armée ne pouvait rester là sans

vivres[456]. Il prit le pont de Saint-Cloud.

[Note 456: «Mondit seigneur n'a pas finé, n'y peu avoir d'eux (_de

ceux de Paris_) pour un denier de vivres, et se ne fussent ceulx de

Saint-Denys, l'on eust eu faute de pain. L'on a grand disette

d'aveine... Car il n'est point à croire la compagnie de chevaux qui

est en cette armée. Escrit hastivement à Saint-Clou.» _Preuves de

Legrand, 15 juillet._--Le 14, le comte de Charolais écrit à son père

en partant de Saint-Cloud: «Jacoit ce, mon très-redouté seigneur, que

dernièrement je vous eusse escrit que je passerois pas outre ledit

passaige de Saint-Clou jusqu'à tant que j'aurois nouvelles de vous,

touchant les cent mille escus... dont par plusieurs mes lettres vous

ay escrit, espérant que vous aurez pitié de nous tous...»--Il ajoute

de sa main: «Nous assemblerons cette semaisne à M. de Berry et à beau

cousin de Bretagne; pour quoy, se, en leur compagnie, le payement nous

failloit, sans le dangier qui en pourroit avenir, vous pouvez penser

quel deshonneur, esclandre et honte ce seroit, premièrement à vous et

à toute la compagnie.»--Autre lettre du même jour à ses secrétaires:

«Qu'ils l'avertissent _à tue cheval_, quand ils auront assemblé les

cent mille escus.» _Bibl. royale, mss. Du Puy, 595, 14 juillet 1465._]

Les Parisiens, effrayés de n'avoir plus la basse Seine, de ne pouvoir

plus compter sur les arrivages d'en bas, se sentaient déjà «la faim

aux dents.» Ils trouvèrent bon dès lors qu'on reçût les hérauts, qu'on

envoyât des gens honorables à qui M. de Charolais déclarerait en

confidence pourquoi il était venu. Longuement, lentement

parlementaient les hérauts à la porte Saint-Honoré, sous mille

prétextes; ils demandaient à acheter du papier, du parchemin, de

l'encre, puis du sucre, puis des drogues. Les gens du roi furent

obligés de faire fermer la porte.

Le roi, qui savait tout, se hâtait d'autant plus. Il écrivit le 14

qu'il arrivait le 16. Il accourait pour se jeter dans Paris, sentant

qu'avec Paris, quoi qu'il arrivât, il serait encore roi de

France[457]. Il aimait mieux ne pas combattre, s'il pouvait, mais à

tout prix il voulait passer. Il prévoyait que les Bourguignons, plus

forts que lui d'un tiers, se mettraient entre lui et la ville. Il

avait mandé de Paris deux cents lances (mille ou douze cents

cavaliers); son lieutenant-général, Charles de Melun, devait les lui

envoyer avec le maréchal de Rouault[458]. Les Bourguignons campaient

fort éloignés les uns des autres; leur avant-garde était vers Paris, à

deux lieues des autres corps. Si le roi les prenait d'un côté, Rouault

de l'autre, ils étaient détruits; détruits ou non, le roi passait.

[Note 457: «Il disoit que «S'il y pouvoit entrer le premier, il se

sauveroit, et avec sa couronne sur la tête.» «Plusieurs fois, m'a-t-il

dit, que s'il n'eust pu entrer dans Paris, et qu'il eust trouvé la

ville murée, il se fust retiré vers les Suisses, ou devers le duc de

Milan, Francisque, qu'il réputoit son grand amy.» Commines.--Le duc de

Bedfort disait déjà: De la possession de cette ville «despend cette

seigneurie (de France).»]

[Note 458: Charles de Melun empêcha «le maréchal Rouault de sortir de

Paris, _quoique le roy luy eust escrit que le_ LENDEMAIN IL DONNEROIT

BATAILLE _au comte de Charolois, et qu'il vinst avec deux cens lances,

pour prendre l'ennemi par derrière_...» Lenglet. La note de Louis XI

qui termine l'accusation de Charles de Melun prouve assez que ce

n'était pas une vaine imputation de ses ennemis.]

Arrivé à Montlhéry le matin, il voit la route occupée par

l'avant-garde bourguignonne que le reste rejoint en toute hâte.

Rouault ne paraît pas. Le roi attend sur la hauteur, occupant la

vieille tour, se couvrant d'une haie et d'un fossé. Il attend deux

heures, quatre heures (de six à dix), mais Rouault ne vient pas.

Le roi avait de meilleures troupes, plus aguerries, mais il n'était

nullement sûr des chefs. Le fossé seul faisait leur loyauté; ils

n'osaient le passer sous l'oeil du roi. Mais une fois passé, M. de

Brézé, qui menait l'avant-garde, eût fort bien pu se trouver

bourguignon, auquel cas le comte du Maine, qui avait l'arrière-garde,

fût peut-être tombé sur le roi[459]. Que Paris se déclarât, qu'on vît

venir seulement cent cavaliers de ce côté, tous étaient loyaux et

fidèles.

[Note 459: Commines ne croit pas que le comte du Maine ni Charles de

Melun aient trahi, mais Louis XI le croit. Commines, qui était alors

un jeune homme de dix-huit ans, a pu ne pas bien connaître les faits

de ce temps.]

Le roi envoie à Paris en toute hâte; il est en présence, il n'y a pas

un moment à perdre. Charles de Melun répond froidement que le roi lui

a confié Paris, qu'il en répond, qu'il ne peut dégarnir sa place[460].

Les messagers, en désespoir de cause, s'adressent aux bourgeois,

courent les rues, crient que le roi est en danger, qu'il faut aller au

secours. Chacun ferme sa porte et reste chez soi[461].

[Note 460: Ce sont du moins les excuses qu'il fit valoir au procès.]

[Note 461: «Mais oncques pour cris qu'ils fissent, la commune ne se

bougea.» Du Clercq.]

Les Bourguignons, rangés en bataille, avaient, comme le roi, des

raisons pour attendre. Leurs amis, dans l'armée royale, ne se

décidaient pas. Brézé, le comte du Maine, restaient immobiles.

Celui-ci reçut en vain un héraut de Saint-Pol.

Les Bourguignons sentaient qu'à la longue cette grande ville qu'ils

avaient à dos pourrait bien s'ébranler; ils résolurent de forcer la

main à leurs amis, d'aller à eux, puisqu'ils n'osaient venir. Ils

marchèrent sur Brézé, lequel, docile à cet appel, descendit en

bataille, contre l'ordre du roi.

Le roi croyait pourtant avoir gagné Brézé. Il venait de lui rendre

l'autorité en Normandie, de le faire de nouveau capitaine de Rouen,

grand sénéchal, et plus grand que jamais, ses jugements étant

désormais sans appel[462]. Il se l'était attaché de très-près, lui

donnant une de ses soeurs, fille naturelle de Charles VII, pour son

fils, avec une dot royale[463].

[Note 462: Chartes du 7 janvier 1465 (communiqué par M. Chéruel),

_Archives municipales de Rouen, registre V-2, fol. 89._]

[Note 463: Payement de 4500 livres à compte, 26 mai 1464. _Archives du

royaume, 26 mai 1464, K, 70._]

Un moment avant la bataille, il le fait venir, et lui demande s'il est

vrai qu'il a donné sa signature aux princes. Brézé, qui plaisantait

toujours, répond en souriant[464]:

«Ils ont l'écrit, le corps vous restera.» Il resta en effet; il fut le

premier homme tué[465].

[Note 464: «Et le dit en gaudissant, car ainsi estoit-il accoustumé de

parler. Au moment de la bataille, il dit encore: «Je les mettray

aujourd'hui si près l'un de l'autre, qu'il sera bien habile qui les

pourra desmesler.» Commines.--Allait-il combattre pour ou contre Louis

XI, quand il fut tué? rien ne l'indique. Peut-être ne le savait-il pas

lui-même, les chances étant assez égales. Ce politique indifférent,

qui avait tant vu et tant fait, n'en était que plus disposé à se

moquer de tout. On cite un autre mot qu'il dit un jour au roi, le

voyant monté sur un petit cheval: «Votre Majesté est très-bien montée;

car je ne pense pas qu'il se puisse trouver cheval de si grande force

que cette haquenée.--Comment cela? dit le roi.--Pour ce que elle porte

Votre Majesté et tout son conseil.» Lenglet.]

[Note 465: Justice de Dieu, aidée de Louis XI? (V. _Amelgard_)... J'ai

déjà parlé au tome précédent de cet important personnage, politique,

général, législateur; du moins il voulait l'être: sous Charles VII, il

s'était fait donner un mémoire pour réformer la procédure. Il était

poète aussi. De la Rue, III, 327.--Voir à la cathédrale de Rouen le

noble tombeau, simple et grave, à côté du monument théâtral de Louis

de Brézé, en face du triomphant sépulcre des Amboise. Il y a là deux

siècles d'histoire.--L'inscription, qui n'existe plus, est dans M.

Deville, Tombeaux de Rouen, p. 60.]

Le mouvement donné, il fallait suivre; le roi chargea, il renversa

Saint-Pol qui, trouvant un bois derrière lui, s'y enfonça, se réserva

et attendit la fin. Le comte de Charolais, avec le gros de la

bataille, ramena le roi vers la hauteur; puis, passant à côté, il

chargea violemment, sans s'arrêter, une aile du roi, tout à la

débandade; le comte du Maine, au lieu de soutenir, avait emmené

l'arrière-garde, huit cents hommes.

Le comte de Charolais alla, alla toujours, jusqu'à ce qu'il eût passé

d'une demi-lieue Montlhéry et le roi; deux traits d'arc plus loin, il

était pris. Et le retour ne fut pas sans danger; un piéton serré de

trop près lui porta un coup dans l'estomac. Puis, voilà des hommes

d'armes qui tombent sur lui, il reçoit un coup d'épée dans la gorge.

Il était reconnu, entouré, saisi, quand un de ses cavaliers, homme

lourd et sur un lourd cheval, donna tout au travers, et le dégagea. Il

se trouva que ce libérateur était un Jean Cadet, fils d'un médecin de

Paris, qui s'était donné au comte; il le fit chevalier sur place[466].

[Note 466: Olivier de la Marche le nomme autrement: Le fils de son

médecin, nommé Robert Cotereau.]

La situation était bizarre. Le roi était sur Montlhéry, n'ayant plus

que sa garde, le comte dans la plaine, si mal accompagné qu'il lui eût

fallu fuir s'il était venu seulement cent hommes contre lui. Les deux

princes étaient restés, les deux armées s'étaient enfuies.

Qui avait vaincu? on n'eût pu le dire. Des Bourguignons, ralliés en

petit nombre, serrés et clos de leurs charrois, voyaient à côté les

feux ennemis, et croyaient le roi en force. Plutôt que de rester ainsi

sans vivres, entre le roi et Paris, ils voulaient partir, brûler les

bagages. Saint-Pol lui-même, qui avait tant poussé en avant, revenait

à cet avis. Ce fut une grande joie quand on sut que le roi avait

délogé[467].

[Note 467: Le récit de Commines est bien malicieux: «Environ minuit,

revindrent ceulx qui avoient esté dehors, et pouvez penser qu'ils

n'estoient point allés loin; et rapportèrent que le Roy estoit logé à

ces feux. Incontinent on y envoya d'autres, et se remettoit chascun en

estat de combattre, mais la plupart avoit mieux envie de fuir. Comme

vint le jour, ceux qu'on avoit mis hors du camp, rencontrèrent un

chartier qui apportoit une crusche de vin du village, et leur dit que

tout s'en estoit allé... Dont la compagnie eut grant'joie; et y avoit

assez de gens qui disoient lors, qu'il falloit aller après, lesquels

faisoient bien maigre chère une heure devant.» Commines, I, 4.]

Le roi, fort alarmé de l'immobilité de Paris, et ne sachant plus même

pour qui était la ville, n'eut garde de s'y mettre. Il alla attendre à

Corbeil, s'informa. Si, dans ce moment décisif, le comte de Charolais

eût osé aborder Paris, il finissait la guerre, selon toute apparence.

Il aima mieux prouver que le champ lui restait; il en prit possession,

à la vieille manière féodale et chevaleresque, faisant sonner et crier

aux carrefours du camp: «Que, s'il estoit quelqu'un qui le requist de

bataille, il estoit prest de le recepvoir.» Il passa le temps à

enterrer les morts; il reçut, en vainqueur clément, la supplique de

ceux qui réclamaient le corps de M. de Brézé.

Paris resta immobile; le roi y rentra et fut encore roi. Tous

revinrent à lui peu à peu, tous protestèrent de leur fidélité. Il

reçut les excuses, ne fit mauvaise mine à personne, fit semblant de

croire. En arrivant, il alla souper tout d'abord chez son fidèle

Charles de Melun, avec force bourgeois et bourgeoises. Il leur conta

la bataille à sa manière, comment il avait attaqué le premier, gagné

la journée. Les Parisiens, de leur côté, se félicitaient d'avoir

achevé la victoire[468]. En effet, la bataille finie, ils étaient

allés, pleins d'ardeur, tomber sur les fuyards, ramasser les bagages:

«Chariots, bahus, malles, boistes.» Le greffier chroniqueur dit que ce

jour ils sortirent trente mille.

[Note 468: C'est le triomphant bulletin de la ville de Paris. Lire les

deux autres opposés entre eux, mais également triomphants, celui du

comte de Charolais (vraiment homérique): Preuves de Commines, éd.

Lenglet, II, 484-488, et celui de Louis XI; Lettres et bulletins des

armées de Louis XI, adressés aux officiers municipaux d'Abbeville et

publiés par M. Louandre, 1837 (Abbeville).]

Le roi avait beau se dire vainqueur; on l'avait vu revenir bien mal

accompagné, cela enhardit la haute bourgeoisie. Tous les _honnêtes_

gens, serviteurs et valets des seigneurs, devinrent audacieux contre

le roi. Ils l'obligèrent de garder pour lieutenant ce Charles de Melun

qui l'avait laissé sans secours à Montlhéry[469]. L'évêque, des

conseillers, des gens d'église, vinrent le trouver aux Tournelles et

le prièrent tout doucement de laisser conduire désormais les affaires

«par bon conseil.» Ce conseil devait lui être donné par six bourgeois,

six conseillers du parlement, six clercs de l'université. Le roi

accorda tout, se montra confiant, plus même que les bourgeois ne

voulaient, assurant qu'il allait les armer et prendre dix hommes par

dizaine.

[Note 469: Charles de Melun avait de longue date capté la popularité

«Nous rencontrasmes au droit de l'hostel où pend l'enseigne du Dieu

d'amour en la rue Saint-Antoine... (_Maître_... _demanda_:) Qui nous

avoit meus requérir qu'il plust au Roy laisser à Paris messire Charles

de Melun, pour lors son lieutenant, attendu qu'il avoit esté délibéré

en ladite ville le contraire... À quoy maistre Henry respondit que ce

qui en avoit esté faict avoit esté faict cuidans faire le proufit de

la ville, pource que ledit Charles de Melun avoit esté moien envers le

Roy de faire abattre partie des aydes que ledit sieur prenoit en

icelle ville.» _Déposition de maistre Henry de Livres et de Jehan de

Clerbourg. Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, juillet 1465._]

Ce fut son salut que pendant tout ce temps ses ennemis ne surent rien

faire. Le comte de Charolais n'approcha pas de Paris; il était occupé

à garder son champ de bataille, à sonner la victoire, à défier l'air.

Les ducs de Berri et de Bretagne, jeunes princes, de santé délicate,

venaient à petites journées. La jonction se fit à Étampes. Étampes

devait plaire au duc de Bretagne; c'était son apanage de jeunesse dont

il avait longtemps porté le nom, en dépit des cadets de Bourgogne qui

le portaient aussi. On s'y arrêta quinze jours à y attendre le duc de

Bourbon et les Armagnacs. Puis il fallut attendre le maréchal de

Bourgogne, qui, ayant été battu en route; traînait, boitait. L'on

attendit encore le duc de Calabre et les Lorrains, qui ne venaient

pas; ce n'était pas leur faute, suivis de près par les troupes du roi,

ils avaient été obligés d'éviter la Champagne et de faire le tour par

Auxerre[470].

[Note 470: Le bâtard de Vendôme côtoya si bien l'armée du duc de

Calabre et du maréchal de Bourgogne, qui les empêcha d'entrer en

Champagne, et les obligea d'aller passer près d'Auxerre. Il menait

avec lui «un couturier qui faisoit les hoquetons blancs et rouges, à 2

écus pièce, et donnoit le douzième audit bâtard (sans doute pour

engager sur la route les francs archers à recevoir cet uniforme royal

et à grossir sa troupe).» _Archives, Trésor des chartes, Procédures

criminelles faites par Tristan l'ermite_, J. 950.]

Les voilà réunis, et leur réunion leur apprend une chose, la

difficulté de rester ensemble. Il n'y avait pas moyen de nourrir en

même lieu cette immense cohue de cavalerie; il fallut tout d'abord,

pour ne pas s'affamer, qu'ils se tournassent le dos, et s'en

allassent, comme Abraham et Lot, paître l'un à l'orient, l'autre à

l'occident. Ils se répandirent dans la Brie, jusqu'à Provins, jusqu'à

Sens et plus loin.

Histoire de France 1440-1465 (Volume 7/19) · 第 20 / 22 段