faite, au partage des dépouilles; ils prirent ce moment pour réclamer
_leur_ comté de Saintonge, un don absurde de Charles VII, qui, dans sa
détresse, avait donné une province pour une armée d'Écosse, mais
l'armée ne vint pas.--Instruction du roi d'Écosse à ses envoyés: «Vous
direz que vous doubtez que si on ne fait droict au roi d'Écosse et
délivrance de ladicte comté, pourroit estre occasion de plus grant
mal... et plus briefvement que on ne cuide.» Suivent des menaces, au
cas que le roi de France attaque la duchesse de Bretagne, parente du
roi d'Écosse et de la plupart des nobles Écossais.--Un conseiller de
Louis XI fait observer, dans une note qui suit, que le don était
conditionnel, etc. Il adresse ce conseil à son maître: «Se vostre
plaisir estoit de prendre le duc d'Albanie en vostre service...
n'aroit jamais nul de la nation qui osast riens faire contre vous que
l'autre ne le fist pendre, ou luy fist cousper la teste incontinent,
et par ainsi romperiés toutes les trafiques et petites alliances
qu'ils ont en Angleterre, Bretagne et ailleurs.» _Bibl. royale, mss.
Baluze, 475, 13 nov. 1465._]
En créant un duc de Normandie, chacun des princes croyait travailler
pour lui-même. Jeunes étaient le duc et le duché, ils avaient besoin
d'un tuteur. Chacun prétendait l'être. Divisés sur ce point, ils
s'entendaient mieux pour enrichir leur création. Ils dotaient,
douaient, paternellement l'enfant nouveau-né. Chaque jour, ils
arrachaient quelque chose au roi pour y ajouter encore. Il fallut
qu'il dépouillât le comte du Maine, le comte d'Eu, de ce qu'ils
avaient dans le duché. Le dernier, tout pair qu'il était, dépendit de
la Normandie et ressortit de l'Échiquier. Le comte d'Alençon, qui, par
ses trahisons du moins, avait bien gagné que les ennemis du roi le
ménageassent, fut ajouté comme accessoire à cet insatiable duché de
Normandie[485].
[Note 485: Les élus d'Alençon devaient payer à leur duc une pension
sur les taxes et aides, montrer aux gens du duc de Normandie ce qui
restait et le leur livrer.--Serait-ce à la vieille résistance
d'Alençon contre la Normandie que faisait allusion la devise des
archers d'Alençon: «Avoient jacquetes où estoit dessus escript de
broderie: _Audi partem_?»--Ce qui, je crois, veut dire ici: «Écoutez
aussi l'autre partie.» Jean de Troyes, samedi 10 août 1465.]
Ce n'était pas seulement le royaume qui était au pillage, c'était la
royauté, les droits royaux. Le Normand eut les fruits des régales et
la nomination aux offices, le Breton les régales et les monnaies. Le
Lorrain ne rendit point hommage pour la Marche de Champagne que le roi
lui cédait.
On exigeait de lui qu'il livrât, non pas ses sujets seulement, mais
ses alliés. Le duc de Lorraine se fit donner la garde des trois
évêchés[486], la garde de ceux qui depuis des siècles se gardaient
contre lui.
[Note 486: Du moins, de Toul et de Verdun. Quant à Metz, le roi semble
avoir promis verbalement au duc de Lorraine de l'aider à la réduire.
On lit dans le projet du traité: «Cent mille escus d'or comptant, pour
employer à la conqueste de Naples et de ceulx de Metz.» Preuves de
Commines, éd. Lenglet, II, 499.]
Le roi faisait bonne mine, mais il était inquiet. Pendant qu'il
donnait tout, on prenait encore. Beauvais, Péronnet, furent surpris
pendant les négociations.
Où les exigences s'arrêteraient-elles? on ne pouvait le dire. Chaque
jour on s'avisait d'un article oublié, on l'ajoutait. Le comte de
Charolais eut à peine conclu son traité pour Boulogne et la Somme,
qu'il en exigea un pour la cession des trois prévôtés qui lui étaient
indispensables, disait-il, pour assurer la possession d'Amiens. Et il
ne s'en alla pas encore, qu'il n'eût extorqué autre chose. Le 3
novembre, au moment où le roi lui disait adieu à Villers-le-Bel, il
lui fit signer un étrange traité de mariage, entre lui, Charolais, qui
avait trente ans, et la fille aînée du roi qui en avait deux. Elle
devait apporter en dot la Champagne, avec tout ce qu'on peut y
rattacher de près ou de loin, Langres et Sens, Laon et le Vermandois!
Pour consoler l'époux d'attendre si longtemps sa future, le roi dès ce
moment lui donnait le Ponthieu.
Les ligués, en partant, n'oubliaient que deux choses, les deux
principales, la grande question ecclésiastique[487] et les états
généraux.
[Note 487: Le roi, dans une instruction qu'il donne à ses
ambassadeurs, près du Pape, présente l'abolition de la Pragmatique
comme la cause principale de la guerre du Bien public. Il prouve par
la trahison de l'évêque de Bayeux, qui a terminé cette guerre, qu'il
importe infiniment de savoir à qui l'on confie les évêchés. Le roi,
dit-il, a, dès son avénement, restitué obédience au Siége apostolique:
«Quæ res peperit secretiora in Regem odia et illas flammas incendit,
ex quibus ortum est flebile regni incendium...; allicere nitebantur
parlamentos, _quasi reducturi Pragmaticam_, fingentes omnes Francioe
pecunias exhauriri... Excusabunt mandatum quoddam publicatum in regno;
illud nempe dolls et fraude Bajocensis episcopi surreptum...; perfidus
apostolicæ Sedi, vulneravit illius auctoritatem, quo tempore...
insperatus hostis erupit ac sceteratissimus proditor... Quantopere
intersit Regis promotum iri in regno suo prælatos spectatæ et
exploratæ in ipsum fidei, jam satis constat ob id quod unius
Bajocensis episcopi scelus potuit totam Normanniam et pene regni
statum nuper pervertere, ob munitissimas arces, præclara oppida et
inexpugnabiles locorum situs quos plerique in Francia prælati
possident... Flagitabunt obnixe quatenus in metropolitanis ecclesiis
ac excellentioribus episcopatibus eminentioribusque abbatiis...
expectare dignetur regias preces.»]
De Pragmatique, plus un mot[488]. Les princes, devenant rois chez eux,
pensaient, comme le roi l'avait pensé pour lui, qu'il valait mieux
s'entendre avec le pape pour la collation des bénéfices que de courir
les chances des élections.
[Note 488: La seule mention qu'on en trouve se rencontre dans le
projet, et ne se retrouve dans aucun des traités. Lenglet, II, 249. Au
reste, le plus puissant des confédérés, le comte de Charolais, avait
besoin du pape pour l'affaire de Liége. Dans son traité avec le roi,
il exige que le roi se soumette. «Pour l'accomplissement des choses
dessus dictes..., à la cohertion et contrainte de nostre sainct Père
le Pape.» Ibidem, 504.]
Les grands sacrifièrent sans difficulté les intérêts de la noblesse,
ceux de la haute bourgeoisie, ceux des parlementaires, qui
n'arrivaient guère que par les élections à la jouissance des biens
d'église.
Point d'états généraux[489]. Seulement trente-six notables, présidés
par Dunois, doivent aviser au bien public, ouïr les remontrances,
décider «les réparations[490].» Leurs décisions sont souveraines,
absolues; le roi les sanctionnera (pour la forme) quinze jours, sans
faute, après qu'elles auront été rendues. Ce règne des trente-six doit
durer deux mois.
[Note 489: Les princes avaient jeté vaguement cette promesse; on ne la
trouve nettement exprimée que dans la sommation adressée par le frère
du roi au duc de Calabre. Il veut, dit-il: «Oster et faire cesser les
aydes, impositions, quatriesme, huitiesme et toutes autres charges,
oppressions et exactions, _sur le pauvre peuple_, fors seulement la
taille ordinaire des gens d'armes, laquelle aura tant seulement cours,
jusqu'à ce que les _estats du royaume, que brief espérons
assembler_..., soit advisé.» Preuves de Commines, éd. Lenglet, II, 45.
Les autres princes s'en tiennent à des expressions plus générales:
«_Meus de pitié et compassion du pauvre peuple_, etc.» Ibidem, 444. Ce
qui est singulier, c'est qu'ils accusent le roi de _les avoir
attaqués_, lorsqu'ils venaient réformer le royaume: «Aucuns induisent
le Roy à prendre inimitié... contre les seigneurs de son sang... pour
grever et dommager... ainsy que par effect l'a, à son pouvoir, montré
par l'invasion qu'il fist à puissance d'armes le 16e jour de juillet
dernier passé à Montlhéry sur nous qui, pour aider à pourvoir au bien
du royaume et de la chose publique d'iceluy... venions joindre avec
nostre très-redouté seigneur monseigneur de Berry, ledit beau cousin
de Bretaigne et autres seigneurs du sang.» Ibidem, 490.]
[Note 490: «Lesquels avis, délibérations et conclusions, le Roi veut
et ordonne estre gardez, comme se luy-même en sa personne les avoit
faicts; et d'abondant, dedans quinze jours, il les autorisera... et ne
seront baillées par le Roy lettres à rencontre... et se elles estoient
baillées, ne sera obéy.» Ibidem, 514-515.]
Voilà le roi bien lié. Pour plus de sûreté, il a des gardes: le
Bourguignon à Amiens, le Gascon à Nemours, le Breton à Étampes, à
Montfort-l'Amaury. Il était ainsi serré dans Paris, et il avait à
peine Paris, n'en tirant rien depuis l'abolition des taxes. Il ne
pouvait guère donner ni vendre de charges; le Parlement désormais se
recrutait lui-même, présentant au roi les candidats parmi lesquels il
devait choisir[491].
[Note 491: Ordonnances, XVI, 12 novembre 1465.]
On ne voyait pas trop d'où il allait tirer les monstrueuses pensions
qu'il promettait aux grands. Il était dans la position d'un pauvre
homme saisi, qui ne peut se relever ni payer, ayant chez lui, pour
vivre à discrétion, des huissiers, garnisaires et _mangeurs d'office_.
Mais, tout abattu qu'il parût et décidément ruiné, les ligués prirent
contre lui en partant une étrange précaution; ils lui firent écrire
que désormais il ne pourrait les contraindre de venir le trouver, et
que s'il allait les voir, il les préviendrait trois jours au moins
d'avance. Cela fait, ils crurent pouvoir aller en repos se cantonner
chez eux.
Auparavant, le comte de Charolais promena le roi, venu sans garde,
aimable et souriant, par-devant les seigneurs et toute cette grande
armée, de Charenton jusqu'à Vincennes, et il dit: «Messieurs, vous et
moi, nous sommes au roi, mon souverain seigneur, pour le servir,
toutes les fois que besoin sera.»
FIN DU SEPTIÈME VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES
LIVRE XI
Pages.
CHAPITRE II
RÉFORME ET PACIFICATION DE LA FRANCE, 1439-1448 1
1439. (2 nov.) Ordonnance pour la réforme des gens de guerre 2
Conseillers de Charles VII: Brézé, Bureau, Jacques Coeur,
etc. 4
Influence de la reine Yolande, d'Agnès la Sorelle 6
1440. Mécontentement des grands; le dauphin Louis; Praguerie 10
1441. Le roi reprend Pontoise sur les Anglais 15
1442. et impose aux mécontents assemblés chez le duc de
Bourgogne 18
1443-1444. Il intervient dans les Pyrénées, frappe les
Armagnacs alliés des Anglais, reprend et garde Dieppe 19
Il fait écouler les bandes françaises et anglaises vers
la Lorraine et la Suisse 23
Des Suisses au XVe siècle; combat de Saint-Jacques 32
Metz, Toul et Verdun reconnaissent le roi pour protecteur 35
1443-1448. Réforme financière, réforme militaire; gendarmerie
régulière, francs-archers 37
CHAPITRE III
TROUBLES DE L'ANGLETERRE.--LES ANGLAIS CHASSÉS
DE FRANCE, 1442-1453 43
Marguerite d'Anjou; caractère de la maison d'Anjou 44
1442. État de l'Angleterre; querelles de Winchester et de
Glocester; la duchesse de Glocester condamnée comme sorcière 47
Nécessité d'un rapprochement entre l'Angleterre et la France 50
1445-1447. Winchester et Suffolk négocient le mariage du
roi et une restitution partielle avec indemnité 52
1447-1448. Mort de Glocester et de Winchester 56
1449-1450. Administration de Suffolk; Somerset prend la
Normandie et accuse Suffolk, qui est mis à mort 60
Le faux prétendant, Cade 69
Le vrai prétendant, York 73
1451. Charles VII prend la Guienne 74
1452. la perd et la reprend; mort de Talbot 78
1453. Réduction de Bordeaux et de Bayonne 80
Les Anglais ne conservent en France que Calais 81
1454. Impuissance de l'Angleterre; Henri VI devient idiot 83
La rivalité des deux nations a été leur vie même 89
LIVRE XII
CHAPITRE PREMIER
CHARLES VII.--PHILIPPE LE BON.--GUERRE DE FLANDRE, 1436-1453 90
Rivalité des maisons de France, de Bourgogne et de
Bourgogne-Autriche-Espagne, pendant le XVe et
le XVIe siècles 93
Guerre pacifique de Charles VII et de Philippe le
Bon; puissance et faiblesse de celui-ci 94
Les Flandres; le travail, travail solitaire, travail en
famille; confréries, ghildes et _amitiés_ communales 95
et néanmoins individualisme profond, mysticisme
révolutionnaire 100
La Flandre elle-même étant une création de l'industrie,
l'industrie devait y régner 104
Au XIVe siècle, querelles entre les villes (pour la
direction des eaux) 106
Au XVe siècle, querelles entre les villes et le comte 106
1436. Expédition de Calais; soulèvement de Bruges; Gand
aide le comte à réduire Bruges 107
Gand, désormais isolée, aura à défendre les libertés
de la Flandre, son droit symbolique, etc 109
Lutte des comtes contre les juridictions inférieures
des villes, et contre les juridictions supérieures de
la France et de l'Empire 112
1448-1451. Philippe le Bon, croyant le roi embarrassé par
le dauphin, frappe la Flandre d'impôts vexatoires 122
1449-1450. Le duc fait agir la Flandre contre Gand 127
1451-1452. Insurrection de Gand, guerre de Flandre 128
Intervention timide du roi 133
1453. (Juillet.) Défaite des Gantais à Gavre, et leur
soumission 137
CHAPITRE II
GRANDEUR DE LA MAISON DE BOURGOGNE.--SES FÊTES.--LA
RENAISSANCE 140
État du monde: Occident, Normands et Portugais,
Béthencourt et don Henri 141
1453. (29 mai.) Orient; le Turc; prise de Constantinople 145
Grandeur de Philippe le Bon; projet de croisade 146
1454. (9 fév.) Voeu du faisan 149
Chapitres de la Toison d'or 150
Le tableau de l'Agneau; école de Bruges 151
Centralisation dans l'art; Jean van Eyck, Chastellain,
etc. 155
CHAPITRE III
RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON.--JACQUES
COEUR.--LE DAUPHIN LOUIS, 1452-1456 156
Le duc de Bourgogne s'appuie en France sur le dauphin;
lutte du dauphin contre Brézé, Agnès, etc. 157
Ruine des amis du dauphin 158
1452. Ruine de Jacques Coeur 159
1456. -- du duc d'Alençon 164
-- du dauphin lui-même, qui se retire chez le
duc de Bourgogne 167
CHAPITRE IV
SUITE DE LA RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE
LE BON, 1456-1461 170
Tentative de Charles VII sur le Luxembourg 173
Splendeur et faiblesse du duc de Bourgogne; il était
le chef d'une féodalité qui n'était plus féodale 174
Le souverain d'un empire hétérogène qui ne pouvait
acquérir d'unité 176
Il céda, malgré lui, de plus en plus à l'attraction de
la France 178
Ses ministres français; le dauphin son hôte 181
Énergie critique de l'esprit français, influence de
l'imprimerie, etc. 184
Le Parlement; la Toison d'or, comme cour d'honneur 189
LIVRE XIII
CHAPITRE PREMIER
LOUIS XI, 1461-1463 193
1461. Il change les grands-officiers, les sénéchaux, baillis,
etc. 196
Sacre de Louis XI 200
Maison de Bourgogne: le duc à Paris 203
Maison d'Anjou 207
Révolutions d'Angleterre 208
Révolutions d'Espagne 210
Pauvreté du roi; il abolit la Pragmatique 213
1462. Il occupe le Roussillon 220
neutralise l'Angleterre 223
1463. et règle les affaires d'Espagne 227
CHAPITRE II
LOUIS XI, SES TENTATIVES DE RÉVOLUTION, 1462-1464 231
1462. Il profite de la lutte des Croy et de Charolais 234
pour racheter les villes de la Somme 236
Il menace la féodalité et le clergé 240
le duc de Bretagne 241
le duc de Bourgogne, qui s'appuie sur l'Angleterre 248
1464. Rupture, accusation d'enlèvement 252
Assemblée secrète à Notre-Dame 255
Irritation du clergé, des nobles, du Parlement 257
Esprit novateur du roi 258
Il essaye d'abolir le droit de chasse, etc 270
LIVRE XIV
CONTRE-RÉVOLUTION FÉODALE: BIEN PUBLIC, 1465 276
1465. Isolement du roi 276
Son apologie aux villes, aux grands 281
Mars. Désertion de son frère, chute des Croy 284
Mai. Il accable Bourbon, trahison des Armagnacs 286
trahisons de Maine, Nevers, Brézé, Meluns 290
16 juillet. Bataille de Montlhéry 296
Les ligués devant Paris, leurs divisions 301
Août. Le roi en Normandie, Paris presque livré 305
Diversion de Liége 311
27 septembre. Rouen livré 312
Octobre. Le roi subit le traité de Conflans, perd la
Normandie, etc. 316
PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.
[Note au lecteur de ce fichier numérique:
Les lettres supérieures inhabituelles sont placées entre parenthèses.]