[Note 484: Les Écossais, appelés par les Bretons, vinrent, la guerre

faite, au partage des dépouilles; ils prirent ce moment pour réclamer

_leur_ comté de Saintonge, un don absurde de Charles VII, qui, dans sa

détresse, avait donné une province pour une armée d'Écosse, mais

l'armée ne vint pas.--Instruction du roi d'Écosse à ses envoyés: «Vous

direz que vous doubtez que si on ne fait droict au roi d'Écosse et

délivrance de ladicte comté, pourroit estre occasion de plus grant

mal... et plus briefvement que on ne cuide.» Suivent des menaces, au

cas que le roi de France attaque la duchesse de Bretagne, parente du

roi d'Écosse et de la plupart des nobles Écossais.--Un conseiller de

Louis XI fait observer, dans une note qui suit, que le don était

conditionnel, etc. Il adresse ce conseil à son maître: «Se vostre

plaisir estoit de prendre le duc d'Albanie en vostre service...

n'aroit jamais nul de la nation qui osast riens faire contre vous que

l'autre ne le fist pendre, ou luy fist cousper la teste incontinent,

et par ainsi romperiés toutes les trafiques et petites alliances

qu'ils ont en Angleterre, Bretagne et ailleurs.» _Bibl. royale, mss.

Baluze, 475, 13 nov. 1465._]

En créant un duc de Normandie, chacun des princes croyait travailler

pour lui-même. Jeunes étaient le duc et le duché, ils avaient besoin

d'un tuteur. Chacun prétendait l'être. Divisés sur ce point, ils

s'entendaient mieux pour enrichir leur création. Ils dotaient,

douaient, paternellement l'enfant nouveau-né. Chaque jour, ils

arrachaient quelque chose au roi pour y ajouter encore. Il fallut

qu'il dépouillât le comte du Maine, le comte d'Eu, de ce qu'ils

avaient dans le duché. Le dernier, tout pair qu'il était, dépendit de

la Normandie et ressortit de l'Échiquier. Le comte d'Alençon, qui, par

ses trahisons du moins, avait bien gagné que les ennemis du roi le

ménageassent, fut ajouté comme accessoire à cet insatiable duché de

Normandie[485].

[Note 485: Les élus d'Alençon devaient payer à leur duc une pension

sur les taxes et aides, montrer aux gens du duc de Normandie ce qui

restait et le leur livrer.--Serait-ce à la vieille résistance

d'Alençon contre la Normandie que faisait allusion la devise des

archers d'Alençon: «Avoient jacquetes où estoit dessus escript de

broderie: _Audi partem_?»--Ce qui, je crois, veut dire ici: «Écoutez

aussi l'autre partie.» Jean de Troyes, samedi 10 août 1465.]

Ce n'était pas seulement le royaume qui était au pillage, c'était la

royauté, les droits royaux. Le Normand eut les fruits des régales et

la nomination aux offices, le Breton les régales et les monnaies. Le

Lorrain ne rendit point hommage pour la Marche de Champagne que le roi

lui cédait.

On exigeait de lui qu'il livrât, non pas ses sujets seulement, mais

ses alliés. Le duc de Lorraine se fit donner la garde des trois

évêchés[486], la garde de ceux qui depuis des siècles se gardaient

contre lui.

[Note 486: Du moins, de Toul et de Verdun. Quant à Metz, le roi semble

avoir promis verbalement au duc de Lorraine de l'aider à la réduire.

On lit dans le projet du traité: «Cent mille escus d'or comptant, pour

employer à la conqueste de Naples et de ceulx de Metz.» Preuves de

Commines, éd. Lenglet, II, 499.]

Le roi faisait bonne mine, mais il était inquiet. Pendant qu'il

donnait tout, on prenait encore. Beauvais, Péronnet, furent surpris

pendant les négociations.

Où les exigences s'arrêteraient-elles? on ne pouvait le dire. Chaque

jour on s'avisait d'un article oublié, on l'ajoutait. Le comte de

Charolais eut à peine conclu son traité pour Boulogne et la Somme,

qu'il en exigea un pour la cession des trois prévôtés qui lui étaient

indispensables, disait-il, pour assurer la possession d'Amiens. Et il

ne s'en alla pas encore, qu'il n'eût extorqué autre chose. Le 3

novembre, au moment où le roi lui disait adieu à Villers-le-Bel, il

lui fit signer un étrange traité de mariage, entre lui, Charolais, qui

avait trente ans, et la fille aînée du roi qui en avait deux. Elle

devait apporter en dot la Champagne, avec tout ce qu'on peut y

rattacher de près ou de loin, Langres et Sens, Laon et le Vermandois!

Pour consoler l'époux d'attendre si longtemps sa future, le roi dès ce

moment lui donnait le Ponthieu.

Les ligués, en partant, n'oubliaient que deux choses, les deux

principales, la grande question ecclésiastique[487] et les états

généraux.

[Note 487: Le roi, dans une instruction qu'il donne à ses

ambassadeurs, près du Pape, présente l'abolition de la Pragmatique

comme la cause principale de la guerre du Bien public. Il prouve par

la trahison de l'évêque de Bayeux, qui a terminé cette guerre, qu'il

importe infiniment de savoir à qui l'on confie les évêchés. Le roi,

dit-il, a, dès son avénement, restitué obédience au Siége apostolique:

«Quæ res peperit secretiora in Regem odia et illas flammas incendit,

ex quibus ortum est flebile regni incendium...; allicere nitebantur

parlamentos, _quasi reducturi Pragmaticam_, fingentes omnes Francioe

pecunias exhauriri... Excusabunt mandatum quoddam publicatum in regno;

illud nempe dolls et fraude Bajocensis episcopi surreptum...; perfidus

apostolicæ Sedi, vulneravit illius auctoritatem, quo tempore...

insperatus hostis erupit ac sceteratissimus proditor... Quantopere

intersit Regis promotum iri in regno suo prælatos spectatæ et

exploratæ in ipsum fidei, jam satis constat ob id quod unius

Bajocensis episcopi scelus potuit totam Normanniam et pene regni

statum nuper pervertere, ob munitissimas arces, præclara oppida et

inexpugnabiles locorum situs quos plerique in Francia prælati

possident... Flagitabunt obnixe quatenus in metropolitanis ecclesiis

ac excellentioribus episcopatibus eminentioribusque abbatiis...

expectare dignetur regias preces.»]

De Pragmatique, plus un mot[488]. Les princes, devenant rois chez eux,

pensaient, comme le roi l'avait pensé pour lui, qu'il valait mieux

s'entendre avec le pape pour la collation des bénéfices que de courir

les chances des élections.

[Note 488: La seule mention qu'on en trouve se rencontre dans le

projet, et ne se retrouve dans aucun des traités. Lenglet, II, 249. Au

reste, le plus puissant des confédérés, le comte de Charolais, avait

besoin du pape pour l'affaire de Liége. Dans son traité avec le roi,

il exige que le roi se soumette. «Pour l'accomplissement des choses

dessus dictes..., à la cohertion et contrainte de nostre sainct Père

le Pape.» Ibidem, 504.]

Les grands sacrifièrent sans difficulté les intérêts de la noblesse,

ceux de la haute bourgeoisie, ceux des parlementaires, qui

n'arrivaient guère que par les élections à la jouissance des biens

d'église.

Point d'états généraux[489]. Seulement trente-six notables, présidés

par Dunois, doivent aviser au bien public, ouïr les remontrances,

décider «les réparations[490].» Leurs décisions sont souveraines,

absolues; le roi les sanctionnera (pour la forme) quinze jours, sans

faute, après qu'elles auront été rendues. Ce règne des trente-six doit

durer deux mois.

[Note 489: Les princes avaient jeté vaguement cette promesse; on ne la

trouve nettement exprimée que dans la sommation adressée par le frère

du roi au duc de Calabre. Il veut, dit-il: «Oster et faire cesser les

aydes, impositions, quatriesme, huitiesme et toutes autres charges,

oppressions et exactions, _sur le pauvre peuple_, fors seulement la

taille ordinaire des gens d'armes, laquelle aura tant seulement cours,

jusqu'à ce que les _estats du royaume, que brief espérons

assembler_..., soit advisé.» Preuves de Commines, éd. Lenglet, II, 45.

Les autres princes s'en tiennent à des expressions plus générales:

«_Meus de pitié et compassion du pauvre peuple_, etc.» Ibidem, 444. Ce

qui est singulier, c'est qu'ils accusent le roi de _les avoir

attaqués_, lorsqu'ils venaient réformer le royaume: «Aucuns induisent

le Roy à prendre inimitié... contre les seigneurs de son sang... pour

grever et dommager... ainsy que par effect l'a, à son pouvoir, montré

par l'invasion qu'il fist à puissance d'armes le 16e jour de juillet

dernier passé à Montlhéry sur nous qui, pour aider à pourvoir au bien

du royaume et de la chose publique d'iceluy... venions joindre avec

nostre très-redouté seigneur monseigneur de Berry, ledit beau cousin

de Bretaigne et autres seigneurs du sang.» Ibidem, 490.]

[Note 490: «Lesquels avis, délibérations et conclusions, le Roi veut

et ordonne estre gardez, comme se luy-même en sa personne les avoit

faicts; et d'abondant, dedans quinze jours, il les autorisera... et ne

seront baillées par le Roy lettres à rencontre... et se elles estoient

baillées, ne sera obéy.» Ibidem, 514-515.]

Voilà le roi bien lié. Pour plus de sûreté, il a des gardes: le

Bourguignon à Amiens, le Gascon à Nemours, le Breton à Étampes, à

Montfort-l'Amaury. Il était ainsi serré dans Paris, et il avait à

peine Paris, n'en tirant rien depuis l'abolition des taxes. Il ne

pouvait guère donner ni vendre de charges; le Parlement désormais se

recrutait lui-même, présentant au roi les candidats parmi lesquels il

devait choisir[491].

[Note 491: Ordonnances, XVI, 12 novembre 1465.]

On ne voyait pas trop d'où il allait tirer les monstrueuses pensions

qu'il promettait aux grands. Il était dans la position d'un pauvre

homme saisi, qui ne peut se relever ni payer, ayant chez lui, pour

vivre à discrétion, des huissiers, garnisaires et _mangeurs d'office_.

Mais, tout abattu qu'il parût et décidément ruiné, les ligués prirent

contre lui en partant une étrange précaution; ils lui firent écrire

que désormais il ne pourrait les contraindre de venir le trouver, et

que s'il allait les voir, il les préviendrait trois jours au moins

d'avance. Cela fait, ils crurent pouvoir aller en repos se cantonner

chez eux.

Auparavant, le comte de Charolais promena le roi, venu sans garde,

aimable et souriant, par-devant les seigneurs et toute cette grande

armée, de Charenton jusqu'à Vincennes, et il dit: «Messieurs, vous et

moi, nous sommes au roi, mon souverain seigneur, pour le servir,

toutes les fois que besoin sera.»

FIN DU SEPTIÈME VOLUME.

TABLE DES MATIÈRES

LIVRE XI

Pages.

CHAPITRE II

RÉFORME ET PACIFICATION DE LA FRANCE, 1439-1448 1

1439. (2 nov.) Ordonnance pour la réforme des gens de guerre 2

Conseillers de Charles VII: Brézé, Bureau, Jacques Coeur,

etc. 4

Influence de la reine Yolande, d'Agnès la Sorelle 6

1440. Mécontentement des grands; le dauphin Louis; Praguerie 10

1441. Le roi reprend Pontoise sur les Anglais 15

1442. et impose aux mécontents assemblés chez le duc de

Bourgogne 18

1443-1444. Il intervient dans les Pyrénées, frappe les

Armagnacs alliés des Anglais, reprend et garde Dieppe 19

Il fait écouler les bandes françaises et anglaises vers

la Lorraine et la Suisse 23

Des Suisses au XVe siècle; combat de Saint-Jacques 32

Metz, Toul et Verdun reconnaissent le roi pour protecteur 35

1443-1448. Réforme financière, réforme militaire; gendarmerie

régulière, francs-archers 37

CHAPITRE III

TROUBLES DE L'ANGLETERRE.--LES ANGLAIS CHASSÉS

DE FRANCE, 1442-1453 43

Marguerite d'Anjou; caractère de la maison d'Anjou 44

1442. État de l'Angleterre; querelles de Winchester et de

Glocester; la duchesse de Glocester condamnée comme sorcière 47

Nécessité d'un rapprochement entre l'Angleterre et la France 50

1445-1447. Winchester et Suffolk négocient le mariage du

roi et une restitution partielle avec indemnité 52

1447-1448. Mort de Glocester et de Winchester 56

1449-1450. Administration de Suffolk; Somerset prend la

Normandie et accuse Suffolk, qui est mis à mort 60

Le faux prétendant, Cade 69

Le vrai prétendant, York 73

1451. Charles VII prend la Guienne 74

1452. la perd et la reprend; mort de Talbot 78

1453. Réduction de Bordeaux et de Bayonne 80

Les Anglais ne conservent en France que Calais 81

1454. Impuissance de l'Angleterre; Henri VI devient idiot 83

La rivalité des deux nations a été leur vie même 89

LIVRE XII

CHAPITRE PREMIER

CHARLES VII.--PHILIPPE LE BON.--GUERRE DE FLANDRE, 1436-1453 90

Rivalité des maisons de France, de Bourgogne et de

Bourgogne-Autriche-Espagne, pendant le XVe et

le XVIe siècles 93

Guerre pacifique de Charles VII et de Philippe le

Bon; puissance et faiblesse de celui-ci 94

Les Flandres; le travail, travail solitaire, travail en

famille; confréries, ghildes et _amitiés_ communales 95

et néanmoins individualisme profond, mysticisme

révolutionnaire 100

La Flandre elle-même étant une création de l'industrie,

l'industrie devait y régner 104

Au XIVe siècle, querelles entre les villes (pour la

direction des eaux) 106

Au XVe siècle, querelles entre les villes et le comte 106

1436. Expédition de Calais; soulèvement de Bruges; Gand

aide le comte à réduire Bruges 107

Gand, désormais isolée, aura à défendre les libertés

de la Flandre, son droit symbolique, etc 109

Lutte des comtes contre les juridictions inférieures

des villes, et contre les juridictions supérieures de

la France et de l'Empire 112

1448-1451. Philippe le Bon, croyant le roi embarrassé par

le dauphin, frappe la Flandre d'impôts vexatoires 122

1449-1450. Le duc fait agir la Flandre contre Gand 127

1451-1452. Insurrection de Gand, guerre de Flandre 128

Intervention timide du roi 133

1453. (Juillet.) Défaite des Gantais à Gavre, et leur

soumission 137

CHAPITRE II

GRANDEUR DE LA MAISON DE BOURGOGNE.--SES FÊTES.--LA

RENAISSANCE 140

État du monde: Occident, Normands et Portugais,

Béthencourt et don Henri 141

1453. (29 mai.) Orient; le Turc; prise de Constantinople 145

Grandeur de Philippe le Bon; projet de croisade 146

1454. (9 fév.) Voeu du faisan 149

Chapitres de la Toison d'or 150

Le tableau de l'Agneau; école de Bruges 151

Centralisation dans l'art; Jean van Eyck, Chastellain,

etc. 155

CHAPITRE III

RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON.--JACQUES

COEUR.--LE DAUPHIN LOUIS, 1452-1456 156

Le duc de Bourgogne s'appuie en France sur le dauphin;

lutte du dauphin contre Brézé, Agnès, etc. 157

Ruine des amis du dauphin 158

1452. Ruine de Jacques Coeur 159

1456. -- du duc d'Alençon 164

-- du dauphin lui-même, qui se retire chez le

duc de Bourgogne 167

CHAPITRE IV

SUITE DE LA RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE

LE BON, 1456-1461 170

Tentative de Charles VII sur le Luxembourg 173

Splendeur et faiblesse du duc de Bourgogne; il était

le chef d'une féodalité qui n'était plus féodale 174

Le souverain d'un empire hétérogène qui ne pouvait

acquérir d'unité 176

Il céda, malgré lui, de plus en plus à l'attraction de

la France 178

Ses ministres français; le dauphin son hôte 181

Énergie critique de l'esprit français, influence de

l'imprimerie, etc. 184

Le Parlement; la Toison d'or, comme cour d'honneur 189

LIVRE XIII

CHAPITRE PREMIER

LOUIS XI, 1461-1463 193

1461. Il change les grands-officiers, les sénéchaux, baillis,

etc. 196

Sacre de Louis XI 200

Maison de Bourgogne: le duc à Paris 203

Maison d'Anjou 207

Révolutions d'Angleterre 208

Révolutions d'Espagne 210

Pauvreté du roi; il abolit la Pragmatique 213

1462. Il occupe le Roussillon 220

neutralise l'Angleterre 223

1463. et règle les affaires d'Espagne 227

CHAPITRE II

LOUIS XI, SES TENTATIVES DE RÉVOLUTION, 1462-1464 231

1462. Il profite de la lutte des Croy et de Charolais 234

pour racheter les villes de la Somme 236

Il menace la féodalité et le clergé 240

le duc de Bretagne 241

le duc de Bourgogne, qui s'appuie sur l'Angleterre 248

1464. Rupture, accusation d'enlèvement 252

Assemblée secrète à Notre-Dame 255

Irritation du clergé, des nobles, du Parlement 257

Esprit novateur du roi 258

Il essaye d'abolir le droit de chasse, etc 270

LIVRE XIV

CONTRE-RÉVOLUTION FÉODALE: BIEN PUBLIC, 1465 276

1465. Isolement du roi 276

Son apologie aux villes, aux grands 281

Mars. Désertion de son frère, chute des Croy 284

Mai. Il accable Bourbon, trahison des Armagnacs 286

trahisons de Maine, Nevers, Brézé, Meluns 290

16 juillet. Bataille de Montlhéry 296

Les ligués devant Paris, leurs divisions 301

Août. Le roi en Normandie, Paris presque livré 305

Diversion de Liége 311

27 septembre. Rouen livré 312

Octobre. Le roi subit le traité de Conflans, perd la

Normandie, etc. 316

PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.

[Note au lecteur de ce fichier numérique:

Les lettres supérieures inhabituelles sont placées entre parenthèses.]

Histoire de France 1440-1465 (Volume 7/19) · 第 22 / 22 段