même, cela suffisait pour le perdre. C'est, selon toute apparence, ce
qui donna aux princes une armée contre lui. Autrement, il est douteux
que les nobles et petits seigneurs eussent suivi contre le roi la
bannière des grands, une bannière depuis bien des années roulée,
poudreuse. Mais ce mot, _plus de chasse_, les forêts interdites,
l'historiette surtout de l'oreille coupée[430], c'était un épouvantail
à faire sortir de chez lui le plus paresseux hobereau; il se voyait
attaqué dans sa royauté sauvage, dans son plus cher caprice, chassé
lui-même sur sa terre, déjà forcé au gîte... Quoi, aux dernières
Marches, aux landes de Bretagne ou d'Ardenne, partout le roi, toujours
le roi! Partout, à côté du château, un bailli qui vous force à
descendre, à répondre aux clabauderies d'en bas, qui poussera au
besoin vos hommes à parler contre vous... jusqu'à ce que, de guerre
lasse, vous ayez tué chiens et faucons, renvoyé vos vieux
serviteurs...
[Note 430: Le dernier souvenir de la liberté féodale (qui était
pourtant la servitude du peuple) s'est rattaché d'une manière assez
bizarre au règne qui précéda celui de Louis XI. Charles VII est devenu
ainsi le roi de l'Âge d'or. Lire les charmants vers de Martial de
Paris, charmants, absurdes historiquement: «Du temps du feu Roy, etc.»
V. dans les notes de mon Introduction à l'Histoire universelle, la
traduction des chansons de chasse, de l'appel des chasseurs, etc.
C'est la fraîcheur de l'aube.]
Dès lors, ni cor, ni cris, toujours même silence, sauf la grenouille
du fossé qui coasse après vous... Toute la joie du manoir, tout le sel
de la vie, c'était la chasse; au matin le réveil du cor, le jour la
course au bois et la fatigue; au soir, le retour, le triomphe, quand
le vainqueur siégeait à la longue table avec sa bande joyeuse. Cette
table où le chasseur posait la tête superbement ramée, la hure énorme,
où il refaisait son courage avec la chair des nobles bêtes[431], tuées
à son péril, qu'y servir désormais?... Qu'il fasse donc pénitence, le
triste seigneur, qu'il descende aux viandes roturières, ou bien qu'il
mange la chair blanche[432] avec les femmes et vive de basse-cour...
[Note 431: Telle est partout la croyance barbare ou héroïque. Achille
fut, comme on sait, nourri de la moelle des lions. Les Caraïbes
mangeaient de la chair humaine, malgré leur répugnance, afin de
s'approprier la bravoure de leurs plus braves ennemis. V. aussi le
sublime chant grec, où l'aigle dialogue avec la tête du clephte dont
il se repaît: «Mange, oiseau, c'est la tête d'un brave, mange ma
jeunesse, mange ma vaillance, etc.» J'ai traduit ce chant dans une
note de mon Introduction à la Symbolique du droit (Origines du droit
trouvées dans les formules et symboles).]
[Note 432: Le héros ne doit manger que de la viande rouge, afin
d'avoir le coeur rouge, comme l'ont les braves. Le lâche a le coeur
pâle, dans les traditions barbares.]
Qui s'y fût résigné se serait senti déchu de noblesse. Quiconque
portait l'épée, devait tirer l'épée.
LIVRE XIV
CHAPITRE PREMIER
CONTRE-RÉVOLUTION FÉODALE: BIEN PUBLIC
1465
Louis XI voyait venir la crise[433], et il se trouvait seul, seul dans
le royaume, seul dans la chrétienté.
[Note 433: À ce moment solennel, il se fait comme un silence dans les
monuments de l'histoire. Pas une ordonnance royale en dix mois, de
mars 1464 en mai 1465 (sauf deux ordonnances sans date qu'on a placées
là sans raison). Les trois années précédentes viennent de remplir un
énorme volume.]
Il fallait qu'il sentît bien son isolement pour aller chercher, comme
il le fit, l'alliance lointaine du Bohémien et de Venise; alliance
contre le Grand Turc, assez bizarre dans un pareil moment. Mais en
réalité, si les affaires n'eussent marché trop vite, le Bohémien eût
probablement attaqué le Luxembourg[434], Venise eût fourni des
galères[435].
[Note 434: Comme il offrit de le faire plus tard.]
[Note 435: Pour juger ce traité, il faut peut-être encore tenir compte
du droit du moyen âge, qui (dans l'esprit du peuple au moins) n'était
pas encore effacé: c'était chose injuste, impie, d'attaquer un croisé.
Louis XI se mettait sous la protection de ce droit, en déclarant
s'unir contre le Turc avec Venise et la Bohême.--Dans cet acte
curieux, les parties contractantes semblent prétendre à faire un
triumvirat de l'Europe; elles parlent hardiment pour des alliés qui
n'en savent rien, pour leurs ennemis même, Venise pour les Italiens,
le Bohémien pour les Allemands, Louis XI pour les princes français. Et
ce n'est pas une ligue temporaire: c'est le plan d'une confédération
durable qui règle déjà le vote entre les nations et dans chaque
nation, on pourrait y voir une ébauche des fameux projets de
République chrétienne, de Paix européenne. Preuves de Commines, éd.
Lenglet, II, 431.]
Nos grands amis et alliés, les Écossais, nous menacèrent, loin de nous
secourir. Et les Anglais semblaient près d'attaquer. Warwick seul
peut-être sauva à la France une descente anglaise, et à Édouard la
folie d'une guerre étrangère après la guerre civile; folie trop
vraisemblable, au moment où nos ennemis venaient de marier ce jeune
Édouard, de placer dans son lit et à son oreille une douce
solliciteuse pour mettre la France à feu et à sang.
Louis XI craignait fort que le pape, lui gardant rancune, n'autorisât
la ligue. Il se hâta de lui écrire que ses ennemis étaient ceux du
saint-siége, que les princes et les seigneurs voulaient, par-dessus
tout, rétablir la Pragmatique, les élections, disposer à leur gré des
bénéfices. Le pape, sans se déclarer, lui répondit gracieusement, et
lui envoya, pour lui et la reine, des _Agnus Dei_[436].
[Note 436: Lettre de maître Pierre Gruel au Roy. _Mss. Legrand_, 14
septembre 1465.]
Les seuls secours que reçut Louis XI lui vinrent de Milan et de
Naples. Sforza et Ferdinand le Bâtard[437] comprirent très-bien que si
les Provençaux suivaient Jean de Calabre, comme ils prétendaient le
faire, à la conquête de la France, le tour de l'Italie viendrait.
Sforza envoya dans le Dauphiné son propre fils Galéas avec huit cents
hommes d'armes et quelques mille piétons. Ferdinand fit croiser des
galères qui, passant et repassant le long des côtes, tinrent les
Provençaux en alerte. Faibles secours, indirects, mais non sans
efficacité.
[Note 437: Les intelligences que le roi entretenait avec Ferdinand, en
opposition aux intérêts de Jean de Calabre, furent une des causes de
la Ligue: «Un messager du royaume allait de par le Roy, lequel au roy
Fernand rescrivoit, que de luy ne se donna soulcy au duc Jean, il ne
l'aideroit mye. Le messager fut arrestez; on trouva sur luy la lettre,
qui de la main du roy Louys estoit signée.» La chronique de Lorraine,
Preuves de D. Calmet, III, XXIII. Pierre Gruel, président au Parlement
de Grenoble, écrit au roi: «Sire, ce pays du Dauphiné est esmeu pour
le retournement qu'ont fait ses seigneurs de Velai, et aussi pour ce
que tout le païs de Provence est en armes, et l'on doubte, pour ce
qu'ilz ont monseigneur de Calabre comme leur Dieu; combien que avons
nouvelles que l'armée du roy Fernand par mer a couru la costière de
Provence.» (Communiqué par M. J. Quicherat.) _Bibl. royale, mss. Du
Puy, 596, 14 septembre 1465._]
Les Italiens de Lyon rendirent au roi un autre service: ce fut de
fournir des armures aux gentilshommes qui lui venaient du
Dauphiné[438], de Savoie et de Piémont ces armures se tiraient surtout
de Milan. Il est probable aussi que les Médicis lui firent passer
quelque argent par leurs commis de Lyon[439]. Sa flatteuse lettre à
Pierre de Médicis, son «ami et féal conseiller,» où il lui permet de
mettre les lis de France dans ses armes, a bien l'air d'une quittance.
[Note 438: «S'ils ont besoin de harnois et de brigandines, qu'ils en
facent bailler par les marchands qui les ont, et le receveur en
respondra.» _Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, 1465._]
[Note 439: Autrement, je ne vois pas trop pourquoi il aurait pris ce
moment pour parer de nos fleurs de lis les boules des _medici_. Le roi
ne donne qu'un motif peu sérieux: «Ayans en mémoire la grande, louable
et recommandable renommée que feu Cosme de Medici a eue en son
vivant..., et en obtempérant à la supplication et requeste qui faite
nous est de la part de nostre amé et féal conseilleur Pierre de
Medici.» _Archives du royaume, J. Registre 194, nº 23, mai 1465._]
Au dedans, les ressources du roi étaient faibles, incertaines. Sur les
vingt-sept provinces du royaume, il n'en avait que quatorze; dans ces
quatorze même, il était probable que l'appel féodal du ban et de
l'arrière-ban grossirait l'armée des princes plutôt que la sienne. Il
avait çà et là des francs-archers; il avait quelques compagnies
d'ordonnance bien-armées, bien montées et lestes. Seulement, ces
compagnies, formées par Dunois, Dammartin et autres ennemis du roi, ne
reconnaîtraient-elles pas en bataille la voix de leurs vieux chefs?...
Il venait de faire une belle ordonnance qui protégeait l'homme d'armes
contre la tyrannie du capitaine, l'habitant contre celle de l'homme
d'armes. Mais ce bon ordre même semblait tyrannie.
Autre nouveauté peu agréable aux troupes. Il mit près d'elles des
inspecteurs qui tous les trois mois inspecteraient hommes, chevaux et
armes, et qui informeraient le roi de tout, principalement «des
dispositions et volontés[440].»
[Note 440: Ils devaient noter les absents, informer le roi et du
nombre, et de l'état matériel, et _des dispositions et volontés_.
Défense aux capitaines d'affaiblir leurs compagnies, en laissant aller
leurs hommes, de profiter sur les absents, de recevoir la paie des
soldats sur papier. L'homme d'armes est protégé contre son capitaine,
qui ne peut plus lui faire de retenue, l'habitant contre l'homme
d'armes qui ne loge plus qu'en payant. Le commissaire des guerres doit
faire signer ses rôles par le juge du lieu. Ordonnance du 6 juin 1464,
_Bibl. royale, Legrand, Hist. mss._, VII, 55.]
Le premier besoin, dans une telle crise, c'était de savoir tout, de
savoir vite. Il établit la poste[441]: de quatre lieues en quatre
lieues un relais, où l'on fournirait des chevaux aux courriers du roi,
à nul autre, sous peine de mort. Grande et nouvelle chose! dès lors,
tout allait retentir au centre; le centre pouvait réagir à temps[442].
[Note 441: Non plus la poste de tortue, les messagers boîteux, au
moyen desquels l'Université traînait ses écoliers. La poste royale
était plutôt imitée des anciennes postes de l'empire romain. Louis XI
assura le service en payant au maître de poste le prix, alors énorme,
de dix sols par cheval pour une course de quatre lieues. (Duclos, 19
juin 1464.)]
[Note 442: Pour la poste, pour l'armée, pour mille besoins, il fallait
de l'argent. N'osant augmenter les taxes, il voulut assurer les
rentrées, y suppléer par des expédients. Il rétablit le haut tribunal
des finances, la cour des Aides. Il essaya (d'abord en Languedoc) une
meilleure répartition d'impôts; il obligea les clercs et les nobles
qui acquéraient des biens roturiers, à payer la taille, mesure fiscale
mais fort utile; les gens exempts d'impôts, achetant avec avantage des
biens qui devenaient exempts, auraient fini par tout acheter. Le
bourgeois n'aurait plus rien possédé, pas même sa banlieue.]
À l'appui de ces moyens matériels, il ne dédaigna pas d'en employer
un moral, tout nouveau, et qui parut étrange: il fit sa justification
publique, s'adressa à l'opinion, au peuple. Mais alors y avait-il un
peuple?
Outre la prétendue tentative d'enlèvement, on l'accusait d'un crime
absurde, d'un guet-apens envers lui-même. On disait, on répétait qu'il
appelait l'Anglais dans le royaume. Pour se laver de ces imputations,
il convoqua à Rouen les envoyés des villes du nord, surtout des villes
de la Somme. Il fit son apologie par devant ces bourgeois; il en tira
promesse qu'ils se fortifieraient et se défendraient. Seulement ils
stipulèrent qu'on ne les appellerait pas hors de leurs murs, qu'ils
seraient dispensés du ban et de l'arrière-ban.
La Guienne, si bien traitée par Louis XI, se montra assez froide. Les
Bordelais prirent ce moment pour écrire que le frère du roi n'était
pas suffisamment apanagé; ils n'osaient dire expressément qu'il
fallait refaire un roi d'Aquitaine, un autre Prince noir, dont
Bordeaux eût été la capitale. Plus tard, craignant de s'être
compromis, ils adressèrent au roi une lettre touchante, lui offrirent
deux cents arbalétriers, «payés pour un quartier,» s'offrirent
eux-mêmes et restèrent chez eux.
Si les villes furent peu sensibles à l'apologie royale, combien moins
les princes! Il les assembla pourtant, leur parla comme à ses parents,
avec une effusion à laquelle ils ne s'attendaient guère. Il rappela
toute sa vie, son exil, sa misère, jusqu'à son avénement. Il dit que
le roi son père avait laissé, vers la fin, tellement appauvrir la
chose publique qu'il devait bien remercier Dieu de l'avoir pu relever.
Il n'ignorait pas ce que pesait la couronne de France, et que, sans
les princes qui en étaient les appuis naturels, il n'y avait roi pour
la soutenir. Au reste, il n'oubliait pas ce qu'il avait juré à son
sacre: «De garder ses sujets, les droicts aussy et prérogatives de sa
couronne, _et de faire justice_[443].»
[Note 443: Voir les lettres, manifestes et discours de Louis XI dans
Du Clercq, livre V, chap. XXIII, dans les Preuves de Commines, édition
Lenglet-Dufresnoy, II, 445, et dans les actes de Bretagne, éd. D.
Morice, II, 90.]
Dans ce discours et dans ses manifestes, il prend les princes à témoin
de la sécurité et du bon ordre qu'il a établis; il a étendu le
royaume, l'a augmenté du Roussillon et de la Cerdagne; il a racheté
les villes de Somme[444], «grandes fortifications à la couronne.» Tout
cela, «_sans tirer du peuple plus que ne faisoit le Roi son père_.»
Enfin, «grâce à Notre-Seigneur, il a peiné et travaillé, en visitant
toutes les parties de son royaume, plus que ne fit jamais, en si peu
de temps, aucun roi de France, depuis Charlemagne.»
[Note 444: Mémoire à dire et remonstrer de par le Roy aux prélats,
nobles et villes d'Auvergne: «Ils donnent à entendre au peuple qu'ilz
veuillent le descharger de tailles et aydes... Faict bien à considérer
ces autres divisions passées, tant du Roy de Navarre, des Maillets
(_Maillotins_), et ce qui feut dict et semé par avant l'an 1418... Le
peuple depuis s'en trouva deceu... Au regard des tailles et aydes, n'y
a esté _riens mis ny creu de nouvel_, qui ne fust du temps du Roy son
père.» _Bibl. royale, ms. Legrand, Preuves, avril? 1465._]
Ce discours éloquent était très-propre à confirmer les princes dans
leur mauvais vouloir. Il avait, disait-il, relevé la royauté; mais
c'était là justement ce qu'ils lui reprochaient tout bas. Le comte de
Saint-Pol ne lui savait aucun gré apparemment d'avoir repris la
Picardie, ni les Armagnacs d'avoir mis à côté d'eux, au-dessus d'eux,
le Parlement de Bordeaux.
Il avait prouvé dans ce discours que le vrai coupable, celui qui
appelait l'Anglais, c'était le duc de Bretagne. Nul n'alla à
l'encontre; seulement, le vieux Charles d'Orléans, enhardi par son
âge, hasarda quelque excuse en faveur du duc, son neveu. Le pauvre
poète n'était plus de ce monde, s'il en avait été jamais; cinquante
ans auparavant, son corps avait été retiré de dessous les morts
d'Azincourt; son bon sens y était resté. Louis XI ne lui répondit
qu'un mot, mais tel que le faible vieillard, frappé au coeur, en
mourut quelques jours après.
Les autres, mieux appris, applaudirent le roi: «On n'avoit jamais vu
homme parler en françois mieux ni plus honnestement... Il n'y en avoit
pas de dix l'un qui ne plorast.» Tous ces pleureurs avaient en poche
leur traité contre lui[445]... Ils lui jurèrent, par la voix du vieux
René[446], qu'ils étaient à lui, corps et biens.
[Note 445: Le faux Amelgard, l'ami des princes, nous apprend lui-même
que le vieux Dunois refusait d'aller négocier en Bretagne pour le roi,
la goutte le retenait: à peine parti, il se trouva si bien que
personne ne montra plus d'activité pour faire entrer tout le monde
dans la ligue: «Per varios nuntios et epistolas, etc.»]
[Note 446: René d'Anjou répondit pour tous, avec beaucoup de chaleur.
L'innocent acteur répétait la pièce toute faite que lui avait apprise
son faiseur, l'évêque de Verdun, payé par le roi.]
Cependant le duc de Bretagne, pour endormir encore le roi quelques
moments, lui envoya une grande ambassade, son favori en tête. Le roi
caressa fort le favori, et il croyait l'avoir gagné lorsqu'il apprit
que cet honnête ambassadeur était parti, lui enlevant son frère, un
mineur, un enfant.
Le petit prince, charmé d'être important, était entré de tout son
coeur dans le rôle qu'on lui faisait jouer. Le roi lui avait déjà
pourtant donné le Berri et promis mieux; il venait d'ajouter à sa
pension dix mille livres par an.
Des lettres, des manifestes coururent, sous le nom du jeune duc, où il
faisait entendre que son frère, dont il était l'unique héritier, en
voulait à sa vie[447]. Il disait que le royaume, faute de bon
gouvernement, de justice et police, allait se perdre, à moins que lui
(ce garçon de dix-huit ans!) n'y apportât remède. Il sommait ses
vassaux de prendre les armes «pour faire des remonstrances.» Il
invitait les princes et seigneurs à pourvoir (par l'épée) au
soulagement du pauvre peuple, «au bien de la chose publique.»
[Note 447: Le roi répond: «Comme chascun peut connoistre et a veu par
expérience, le Roi, depuis son advénement à la couronne, _n'a monstré
aucune cruauté_ à personne, quelque faute ou offense qu'on eust faite
envers luy.»--Lenglet. Cependant, dans une lettre de Louis XI où il
parle de la fuite de son frère, il lui échappe ce mot sinistre, qui
semble une menace: «S'il a bien fait, _il le trouvera_.» Du Clercq.]
Le manifeste du duc de Berri est du 15 mars; le 22, le Breton se
déclare ennemi de tout ennemi du Bourguignon, «sans en excepter
Monseigneur le roi.» Dès le 12, le comte de Charolais avait fini le
règne des Croy, saisi le pouvoir. Longtemps ballotté par l'hésitation
du malade, qui se livrait aujourd'hui à son fils, demain aux Croy, il
perdit patience, leur déclara guerre à mort dans un manifeste qu'il
répandit partout. Il fit dire au dernier, qui s'obstinait à rester
encore, que s'il ne partait au plus vite, «il ne lui en viendroit
bien.» Croy se sauve aux genoux du vieux maître, qui s'emporte, prend
un épieu, sort, crie... Mais personne ne vient. Son fils, son maître
désormais, voulut bien pourtant lui demander pardon. Le vieillard
pardonna, pleura... Tout est fini pour Philippe le Bon; nous n'avons à
parler maintenant que de Charles le Téméraire.
Ce Téméraire ou ce Terrible, comme on l'appela d'abord, commença son
violent règne par le procès et la mort d'un trésorier de son père, par
une brusque demande aux états, une demande du 24 avril pour payer en
mai. Ordre à toute la noblesse de Bourgogne et des Pays-Bas d'être
présente et sous bannière au 7 mai... Et pourtant, peu firent faute;
on savait à quel homme on avait affaire. Il eut quatorze cents gens
d'armes, huit mille archers, sans compter tout un monde de
couleuvriniers, cranequiniers, les coutiliers, les gens du charroi,
etc.
Il fallut du temps au duc de Bretagne pour faire entendre l'affaire
aux têtes bretonnes; il en fallut à Jean de Calabre pour ramasser ses
hommes des quatre coins de la France. Le duc de Bourbon trouva si peu
de zèle dans sa noblesse qu'il put à peine bouger.
Louis XI avait vu parfaitement que la grosse et incohérente machine
féodale ne jouerait pas d'ensemble; il crut qu'il aurait le temps de
la briser, pièce à pièce. Il comptait que, s'il arrêtait seulement
deux mois le Bourguignon sur la Somme, le Breton sur la Loire, il
pourrait accabler le duc de Bourbon, l'étouffer comme dans un cercle,
le serrant entre ses Italiens, ses Dauphinois et ce qu'on lui
enverrait du Languedoc; les Gascons d'Armagnac portaient le dernier
coup, et le roi revenait à temps pour combattre le Bourguignon seul,
pendant que le Breton était encore en route. Tout cela supposait une
célérité inouïe; mais le roi la rendait possible par l'ordre qu'il
mettait dans les troupes[448].
[Note 448: «Au regard de son armée, elle n'est pas trop grande, mais
pour douze ou treize cents combatants, je croy que oncques homme ne
vit le semblable, ne garder plus bel ordre, tant en bataille en forme
de chevaucher, que à ne dommaiger point le peuple; ne il n'y a
laboureur qui s'enfuie, ne homme d'église, ne marchand, et est tout le
monde en son ost, comme il seroit en la ville de Paris... Oncques ne
fut si gracieuse guerre.» _Lettre de Cousinot au chancelier, Bibl.
royale, mss. Legrand, Preuves, 24 juin 1465._]
Le duc de Bourbon croyait que le roi allait, selon la vieille routine
de nos guerres, s'embourber devant Bourges, qu'il s'endormirait au
siége, n'osant laisser derrière lui une telle place. Donc, le duc
garnit Bourges. Mais le roi passa à côté, poussa en Bourbonnais,
emporta Saint-Amand. Le commandant de Saint-Amand s'enfuit à Montrond,
et il y est pris en vingt-quatre heures. Montrond était une place
réputée très-forte et qui devait arrêter. Avant qu'ils se remettent de
leur surprise, le roi, en vingt-quatre heures encore, prend
Montluçon, malgré sa résistance; il n'en traite pas moins la ville
avec douceur, renvoie les troupes avec armes et bagages. Cette douceur
tente et gagne Sancerre. Au bout d'un mois de guerre, au 13 mai, tout
semble fini en Bourbonnais, en Auvergne, en Berri, moins Bourges; et
tout était fini effectivement, si le maréchal de Bourgogne n'était
venu garder Moulins avec douze cents cavaliers.
Le roi attendait encore les Gascons, qui n'arrivaient pas. Il comptait
sur eux. Dès le 15 mars, il avait écrit au comte d'Armagnac, et le
Gascon avait répondu vivement que les comtes d'Armagnac avaient
toujours bien servi la couronne de France; que, certes, il ne
dégénérerait pas; seulement, il avait encore peu de gens et mal
habillés; il allait assembler ses états.
Louis XI avait fait beaucoup de bien à la Guienne et aux Gascons. Il
se fiait en eux beaucoup trop. Dans son premier voyage du midi, il
n'avait voulu confier sa personne qu'à une garde gasconne. Il avait eu
quinze ans pour compagnon et confident le bâtard d'Armagnac; il lui
avait donné le Comminges, tant disputé entre Armagnac et Foix, de plus
les deux grands gouvernements de Guienne et de Dauphiné, nos
frontières des Pyrénées et des Alpes. Il avait, dès son avénement,
signé au comte d'Armagnac une grâce de tous ses crimes, qui elle-même
était un crime; il avait, sans souci du droit ni de Dieu, accordé
abolition complète à cet homme effroyable, condamné pour meurtre et
pour faux, marié publiquement avec sa soeur. Et au bout d'un an, le
brigand mettait les Anglais dans ses places, si le roi n'en eût pris
les clefs.
Tout cela n'était rien en comparaison des folies qu'il avait faites
pour les cadets d'Armagnac, se dépouillant pour leur faire une
monstrueuse fortune, détachant du domaine en leur faveur ce qui avait
été donné à la branche de Champagne-Navarre en dédommagement de tant
de provinces: le duché de Nemours. Sous le nom de Nemours, c'étaient
des biens infinis autour de Paris, et dans tout le nord[449]. Mais ce
ne fut pas assez; ce qui avait suffi à un roi ne suffit pas au favori
gascon; il fallut que Nemours devînt duché-pairie, que ce duc d'hier
eût siége entre Bourgogne et Bretagne. Le parlement réclama, résista;
le roi s'entêta à croire que ce grand domaine royal serait mieux dans
des mains si dévouées.
[Note 449: Dans les diocèses de Meaux, de Châlons, de Langres, de
Sens, etc.]