Il y renvoya l'Université elle-même, en lui faisant défendre par le

pape de se mêler désormais des affaires du roi et de la ville,

d'exercer son bizarre _veto_ de fermeture des classes[409].

L'Université finit, comme corps politique; elle finissait d'ailleurs

comme école, perdant ce qui avait été son âme, sa vie, l'esprit de

dispute.

[Note 409: Félibien, Histoire de Paris, Preuves du t. II, partie III,

p. 707. Cette pièce si importante, qui est l'extrait mortuaire de

l'Université, ne se trouve pas dans la grande Histoire de

l'Université, par Du Boulay.]

Si Louis XI aimait peu les scolastiques, ce n'était pas seulement par

mépris pour leur radotage, mais c'est qu'il connaissait la tendance de

tous ces tonsurés à se faire valets des seigneurs, des patrons des

églises, pour avoir part aux bénéfices. Il les affranchit malgré eux

de cette servitude en supprimant les élections ecclésiastiques, que

leurs nobles protecteurs réglaient à leur gré. Les élections étaient

le point délicat où les parlementaires eux-mêmes, naguère si âpres

contre les grands, semblaient faire leur paix avec eux. Sous le nom de

_libertés gallicanes_, ils se mirent à défendre de toute leur faconde

la tyrannie féodale sur les biens d'église; ils y trouvèrent leur

compte. Les deux noblesses, d'épée et de robe, se rapprochaient pour

le profit commun.

Louis XI, tout en se servant des parlementaires contre le pape,

ménagea peu ces rois de la basoche. Il limita leur royauté, d'abord en

proclamant l'indépendance, la souveraineté rivale de l'honnête et

paisible chambre des comptes[410]. Puis il restreignit les

juridictions monstrueusement étendues des Parlements de Paris et de

Toulouse, étendues jusqu'à l'impossible; des appels qu'il fallait

porter à cent lieues, à cent cinquante lieues dans un pays sans

routes, ne se portaient jamais. Le roi ramena ces vastes souverainetés

judiciaires à des limites plus raisonnables; aux dépens de Paris et de

Toulouse, il créa Grenoble et Bordeaux, auxquels d'heureuses

acquisitions ajoutèrent Perpignan, Dijon, Aix, Rennes. L'Échiquier de

Normandie reçut, nonobstant toute clameur normande, son procureur du

roi[411].

[Note 410: Ordonnances, XVI, 7 février 1464.]

[Note 411: Le 6 septembre 1463, Louis XI crée et donne à Cérisay,

vicomte de Carentan, «l'office du procureur-général du Roy en son

eschiquier, ès assemblée des estats et conventions, et par tous les

siéges et auditoires de son pays de Normandie où il se trouveroit et

besoing seroit.» Les avocats et procureurs du Roi près les bailliages

se lèvent tous ensemble et protestent, disant «que la création dudit

office estoit nouvelle...» À quoi Guillaume de Cérisay répondit:

«qu'il protestait au contraire; que ce n'estoit point création

nouvelle, mais y en avoit eu anciennement.» _Registres de

l'Échiquier._ Floquet, Histoire du Parlement de Normandie, I, 246.]

Ce n'était pas seulement les primitives vieilleries du moyen âge,

c'étaient les parlements et universités, secondes antiquités, ennemies

des premières, que ce rude roi maltraitait. Naguère importants,

redoutables, ces corps se voyaient écartés, bientôt peut-être, comme

outils rouillés, jetés au garde-meuble... Les machines révolutionnaires

les plus utiles aux siècles précédents risquaient fort d'être à la

réforme sous un roi qui était lui-même la Révolution en vie.

Et pourtant de les laisser là, de repousser (dans un temps où tout

était priviléges et corps) les corps et les privilégiés, c'était

vouloir être tout seul. Méfiant, non sans cause, pour les gens

classés, les _honnêtes gens_, il lui fallait, dans la foule inconnue,

trouver des hommes, y démêler quelque hardi compère, de ces gens qui,

sans avoir appris, réussissent d'instinct, ayant plus d'habileté que

de scrupules, jamais d'hésitation, marchant droit, même à la potence.

Pour tant de choses nouvelles qu'il avait en tête, il voulait de tels

hommes, tout neufs et sans passé. Il n'aimait que ceux qu'il créait,

et qui autrement n'étaient point; pour lui plaire, il fallait n'être

rien, et que de ce rien il fît un homme, une chose à lui, où, tout

étant vide, il remplît tout de sa volonté.

Au défaut d'un homme neuf, un homme ruiné, perdu, ne lui déplaisait

pas; souvent, tel qu'il avait défait, il trouvait bon de le refaire.

Il releva ainsi ses deux ennemis capitaux qui l'avaient chassé du

royaume, Brézé et Dammartin. Ils avaient un titre auprès de cet homme

singulier, d'avoir été assez habiles, assez forts pour lui faire du

mal; il estimait la force[412]. Quand il eut bien prouvé la sienne à

ceux-ci, qu'il leur eut fait sentir la griffe, il crut les tenir et

les employa.

[Note 412: Louis XI savait oublier à propos. Rien n'indique qu'il ait

été rancuneux, au moins dans cette première époque. Il se réconcilia,

dès qu'il y eut intérêt, avec tous ceux dont il avait eu à se

plaindre, avec Liége et Tournai, qui, pour plaire à son père,

s'étaient mal conduites avec lui pendant son exil. Il s'arrangea sans

difficulté avec Sforza, qui, depuis deux ans, tenait en échec la

maison d'Anjou et l'empêchait lui-même de reprendre Gênes; il lui

livra Savone et lui céda ses droits sur Gênes même, etc.--À peine

fut-il sur le trône que les chanoines de Loches, croyant lui faire

leur cour, le prièrent de faire enlever le monument de leur

bienfaitrice Agnès Sorel. «J'y consens, dit-il, mais vous rendrez tout

ce que vous tenez d'elle.» Ils n'insistèrent plus.]

Parfois, quand il voyait un homme en péril et qui enfonçait, il

prenait ce moment pour l'acquérir; il le soulevait de sa puissante

main, le sauvait, le comblait. Un homme d'esprit et de talent, un

légiste habile, Morvilliers, avait une fâcheuse affaire au Parlement;

ses confrères croyaient le perdre en l'accusant de n'avoir pas les

mains nettes. Louis XI se fait remettre le sac du procès; il fait

venir l'homme: «Voulez-vous justice ou grâce?--Justice.»--Sur cette

réponse, le roi jette le sac au feu, et dit: «Faites justice aux

autres, je vous fais chancelier de France.» C'était chose incroyable

de remettre ainsi les sceaux à un homme non lavé, de faire ainsi

siéger un accusé parmi ses juges et au-dessus. Le roi avait l'air de

dire que tout droit était en lui, dans sa volonté, et cette volonté il

la mettait à la place suprême de justice dans l'odieuse figure de son

âme damnée.

Avec cette manière de choisir et placer ses hommes, qui parfois lui

réussissait, parfois aussi il se trouvait avoir pris des gens de sac

et de corde, des voleurs. Ne pouvant les payer, il les laissait voler;

s'ils volaient trop, on dit qu'il partageait[413]. Il n'était pas

difficile sur les moyens de faire de l'argent[414]; il se trouvait

toujours à sec. Avec la faible ressource d'un roi du moyen âge, il

avait déjà les mille embarras d'un gouvernement moderne; mille

dépenses, publiques, cachées, honteuses, glorieuses. Peu de dépenses

personnelles; il n'avait pas le moyen de s'acheter un chapeau, et il

trouva de l'argent pour acquérir le Roussillon, racheter la Somme.

[Note 413: Par exemple, si l'on en croit le faux Amelgard, il aurait

partagé avec un certain Bores, qui faisait et expédiait les collations

d'office et en tirait profit: «Et communiter ferebatur talium

emolumentorum ipsum regem inventorem atque participem fore.» _Bibl.

royale, mss. Amelgardi_, lib. I, c. VII, 108.]

[Note 414: «Touchant Jehan Marcel, nous le tenons au petit Chastellet,

et n'est jour que les commissaires n'y besognent; et touchant ses

biens-meubles, j'ay entendu dire que l'inventaire se monte à dix ou

douze mille livres parisis, et _se Dieu veut qu'il soit condamné_,

Sire, on en trouvera beaucoup plus... À mon souverain Seigneur, le

bailly de Sens (Charles de Melun).» Lenglet Dufresnoy.]

Ses serviteurs vivaient comme ils pouvaient, se payaient de leurs

mains. À la longue, un jour de bonne humeur, ils tiraient de lui

quelque confiscation[415], un évêché, une abbaye. Maintes fois,

n'ayant rien à donner, il donnait une femme. Mais les héritières ne se

laissaient pas toujours donner; la douairière de Bretagne échappa; une

riche bourgeoise de Rouen, dont il voulait payer un sien valet de

chambre, ajourna, éluda, en Normande[416].

[Note 415: Le roi avait promis à Charles de Melun de lui donner les

biens de Dammartin si celui-ci était condamné. La chose ne pouvait

manquer, Charles de Melun étant un des commissaires qui jugeaient.

Cependant il ne put pas attendre le jugement pour entrer en

possession; il enleva tous les biens-meubles de l'accusé, jusqu'à une

grille de fer qu'il emporta sur des charrettes et qu'il fit servir à

sa maison de Paris. La comtesse de Dammartin fut contrainte de vivre

chez un de ses fermiers pendant trois mois. (Lenglet.)]

[Note 416: La réponse de la mère au roi est jolie et adroite; son mari

est absent, dit-elle, «à la foire du Lendit.» Elle remercie

très-humblement «de ce qu'il Vous a plu nous escripre de l'advancement

de nostre dicte fille; toutefois, Sire, il y a longtemps que... elle a

faict response qu'elle n'avoit aucun voulloir de soy marier...»]

Ces procédés violents sentaient leur tyran d'Italie. Louis XI, fils de

sa mère bien plus que de Charles VII, était par elle de la maison

d'Anjou, c'est-à-dire, comme tous les princes de cette maison, un peu

Italien. De son Dauphiné, il avait longtemps regardé, par-dessus les

monts, les belles tyrannies lombardes, la gloire du grand Sforza[417].

Il admirait, comme Philippe de Commines, comme tout le monde alors, la

sagesse de Venise. La _Dominante_ était, au XVe siècle, ce que

l'Angleterre devint au XVIIIe, l'objet d'une aveugle imitation. Dès

son avénement, Louis XI avait fait venir deux _sages_ du sénat de

Venise, selon toute apparence, deux maîtres en tyrannie[418].

[Note 417: Si l'on en croit un de ses ennemis, il aurait exprimé un

jour dans son exil, en présence des chanoines de Liége, combien il

enviait à Ferdinand le Bâtard et à Édouard IV leurs immenses

confiscations, l'extermination des barons de Naples et d'Angleterre,

etc. (_Ms. Amelgardi._)]

[Note 418: «Fist deux chevaliers de Venise à grand mistère venir.»

Chastellain.]

Ces Italiens différaient du Français en bien des choses, en une

surtout: ils étaient patients. Venise alla toujours lentement,

sûrement; le sage et ferme Sforza ne se hâta jamais. Louis XI, moins

prudent, moins heureux, plus grand peut-être comme révolution, aurait

voulu, ce semble, dans son impatience, anticiper sur la lenteur des

âges, supprimer le temps, cet indispensable élément, dont il faut

toujours tenir compte. Il avait ce grave défaut en politique, d'avoir

la vue trop longue, de trop prévoir[419]; par trop d'esprit et de

subtilité, il voyait comme présentes et possibles les choses de

lointain avenir.

[Note 419: C'est l'histoire de l'illustre et infortuné Jean de Witt,

qui vit très-bien dans l'avenir que la Hollande finirait par n'être

qu'une chaloupe à la remorque de l'Angleterre, et qui, tout préoccupé

de cette idée lointaine, s'obstina à croire que la France suivrait son

véritable intérêt, qu'elle ménagerait la Hollande.]

Rien n'était mûr alors; la France n'était pas l'Italie. Celle-ci, en

comparaison, était dissoute, en poudre; il y avait des classes et des

corps en apparence; en réalité, ce n'était plus qu'individus.

La France, au contraire, était toute hérissée d'agglomérations

diverses, fiefs et arrière-fiefs, corps et confréries. Si par-dessus

ces associations, gothiques et surannées, mais fortes encore,

par-dessus les priviléges et tyrannies partielles, on essayait

d'élever une haute et impartiale tyrannie (seul moyen d'ordre alors),

tous allaient s'unir contre; on allait voir immanquablement les

discordances concorder un instant, et la ligue unanime contre un

pouvoir vivant de tous ceux qui devaient mourir.

Nous avons dit combien, en un moment, il avait déjà séquestré, amorti

dans ses mains de seigneuries et de seigneurs, de bénéfices et de

bénéficiers, de choses et d'hommes. Chacun craignait pour soi; chacun,

sous ce regard inquiet, rapide, auquel rien n'échappait, se croyait

regardé. Il semblait qu'il connût tout le monde, qu'il sût le royaume,

homme par homme... Cela faisait trembler.

Le moyen âge avait une chose dont plusieurs remerciaient Dieu, c'est

que, dans cette confusion obscure, on passait souvent ignoré; bien des

gens vivaient, mouraient inaperçus... Cette fois, l'on crut sentir

qu'il n'y aurait plus rien d'inconnu, qu'un esprit voyait tout, un

esprit malveillant. La science qui, à l'origine du monde, apparut

comme Diable, reparaissait telle à la fin.

Cette vague terreur s'exprime et se précise dans l'accusation que le

fils du duc de Bourgogne porta contre Jean de Nevers, l'homme de Louis

XI, qui, disait-il, sans le toucher, le faisait mourir, fondre à petit

feu, lui perçait le coeur[420]... Il se sentait malade, impuissant,

lié et pris de toutes parts au filet invisible «de l'universelle

araignée[421].»

[Note 420: Les actes ne donnent rien qui s'écarte de la forme banale

de ces accusations; un moine noir, des images de cire baptisées «d'une

eau bruiant d'un sault de molin,» l'une percée d'aiguilles, etc.

_Bibl. royale, mss. Baluze_, 165.]

[Note 421: Ce mot violent est de Chastellain. Il fait dire au lion de

Flandre: «J'ay combattu l'universel araigne.»]

Cette puissance nouvelle, inouïe, le roi, ce dieu? ce diable? se

trouvait partout. Sur chaque point du royaume il pesait du poids d'un

royaume. La paix qu'il imposait à tous à main armée, leur semblait une

guerre. Les batailleurs du Dauphiné (_l'écarlate des gentilshommes_)

ne lui pardonnèrent pas d'avoir interdit les batailles. La même

défense souleva le Roussillon; Perpignan déclara vouloir garder ses

bons usages; la franchise de l'épée, la liberté du couteau, surtout

cette belle justice qui donnait pour épices au noble juge le tiers de

l'objet disputé.

Les compagnies, les confréries non nobles, ne furent guère plus amies

que les nobles. Pourquoi, au lieu d'avoir recours à celles de Dieppe

ou de La Rochelle, se mêlait-il de construire des vaisseaux, d'avoir

une marine[422]? Pourquoi, dans sa malignité pour l'Université de

Paris, en fondait-il une autre à Bourges qui arrêtait comme au passage

tous les écoliers du midi? Pourquoi faisait-il venir des ouvriers

étrangers dans le royaume, des marchands de tous pays à ses nouvelles

foires de Lyon, supprimant pour les Hollandais et Flamands le droit

d'aubaine, qui jusque-là les empêchait de s'établir en France?

[Note 422: «Simon de Phares, qui vivoit alors, dit que le vice-amiral

de Louis XI, Coulon, n'acquit pas moins de réputation par mer que

Bertrand Duguesclin par terre.» _Ms. Legrand._]

On lui avait reproché en Dauphiné la foule des nobles qu'il avait

tirés de la basoche, de la gabelle, de la charrue peut-être, ces

_nobles du Dauphin_, ayant pour fief la _rouillarde_ au côté. Que

dut-on penser, quand on le vit dès son premier voyage décrasser tout

un peuple de rustres, qui, comme consuls des bourgades, des moindres

bastilles du Midi[423], venaient le haranguer; lorsqu'il jeta la

noblesse aux marchands, «à tous ceulx qui voudroient marchander au

royaulme.» Toulouse, la vieille Rome gasconne, se crut prise d'assaut

quand elle vit des soudards entrer de par le roi dans ses honorables

corporations, des maréchaux ferrants, des cordonniers, monter au

Capitole[424].

[Note 423: Voir présent vol., liv. XI, ch. III.]

[Note 424: Les états du Languedoc se plaignent en 1467 de ce que le

roi nomme aux charges «des cordonniers, maréchaux et arbalétriers.»

Paquet, Mémoire sur les institutions provinciales, communales, et les

corporations à l'avénement de Louis XI (couronné par l'Académie des

inscriptions).]

Anoblir les manants, c'était désanoblir les nobles. Et il osa encore

davantage. Sous prétexte de réglementer la chasse, il allait toucher

la _seigneurie_ même en son point le plus délicat, gêner le noble en

sa plus chère liberté, celle de vexer le paysan.

Rappelons ici le principe de la seigneurie, ses formules

sacramentelles: «Le seigneur enferme ses manants, comme sous portes et

gonds, du ciel à la terre... Tout est à lui, forêt chenue, oiseau dans

l'air, poisson dans l'eau, bête au buisson, l'onde qui coule, la

cloche dont le son au loin roule[425]...»

[Note 425: Ces lignes résument les formules allemandes; elles disent

avec plus de poésie ce qui, du reste, se retrouvait partout. V. Grimm,

Deutsche Rechts Alterthümer, 46. Voir aussi ma Symbolique du droit:

Origines, etc., p. 42 et 228-30.]

Si le seigneur a droit, l'oiseau, la bête ont droit, puisqu'ils sont

du seigneur. Aussi était-ce un usage antique et respecté que le gibier

seigneurial mangeât le paysan. Le noble était sacré, sacrée la noble

bête. Le laboureur semait; la semence levée, le lièvre, le lapin des

garennes, venaient lever dîme et censive. S'il réchappait quelques

épis, le manant voyait, chapeau bas, s'y promener le cerf féodal. Un

matin, pour chasser le cerf, à grand renfort de cors et de cris,

fondait sur la contrée une tempête de chasseurs, de chevaux et de

chiens, la terre était rasée.

Louis XI, ce tyran qui ne respectait rien, eut l'idée de changer cela.

En Dauphiné, il avait hasardé de défendre la chasse[426]. À son

avénement, il trahit imprudemment l'intention d'étendre la défense au

royaume, sauf à vendre sans doute les permissions à qui il voudrait.

Le sire de Montmorenci, ayant l'honneur de recevoir le roi chez lui,

voulait le régaler d'une grande chasse, et pour cela il avait

rassemblé de toutes parts des filets, des épieux, toutes sortes

d'armes, d'instruments de ce genre. Au grand étonnement de son hôte,

Louis XI fit tout ramasser en un tas, tout brûler.

[Note 426: Il révoqua la défense, à l'approche de sa grande crise:

«Naguère, par le maistre des eaux et forest... a esté faicte deffense

générale audit pays de chasser à aucunes bestes... S'il vous appert

que lesdiz nobles ayent de toute ancienneté accoustumé chasser et

pescher en nostre dit pays de Dauphiné, que les habitans ayent droit

ou leur ait autrefois par nous esté permis de chasser et pescher,

moyennant le payement de ladicte rente ou droicts... permettez et

souffrez...» Ordonnances, XVI, I; 11 juin 1463.]

Si l'on en croit deux chroniqueurs hostiles, mais qui souvent sont

très-bien instruits, il aurait ordonné que sous quatre jours tous ceux

qui avaient des filets, des rets ou des piéges, eussent à les remettre

aux baillis royaux, il aurait interdit les forêts «aux princes et

seigneurs,» et défendu expressément la chasse aux personnes _de toute

condition_, sous peines corporelles et pécuniaires. L'ordonnance peut

avoir été faite, mais j'ai peine à croire qu'il ait osé la

promulguer[427]. Les mêmes chroniqueurs assurent qu'un gentilhomme de

Normandie, ayant, au mépris de la volonté du roi, chassé et pris un

lièvre, il le fit prendre lui-même et lui fit couper l'oreille. Ils ne

manquent pas d'assurer que le pauvre homme n'avait chassé que sur sa

propre terre, et pour rendre l'histoire plus croyable, ils ajoutent

cette glose absurde, que le roi Louis aimait tant la chasse qu'il

voulait désormais chasser seul dans tout le royaume.

[Note 427: Elle ne se trouve point.--«Unum edixit, quod, sub poena

confiscationis corporis et bonorum..., omnes qui plagas, retia, vel

laqueos quoscumque venatorios haberent... baillivis deferrent... Ipse

in domo domini de Momorensi...» _Bibliothèque royale, ms. Amelgardi_,

lib. I, XXI, 122. Chastellain parle comme si l'ordre du roi eût été

exécuté; il se sert du mot _harnois_ qui indiquerait plus que les

instruments de chasse, et il ajoute une circonstance grave,

l'_interdiction des forêts_: «Par toutes villes et pays fit bûler et

ardoir et consumer en feu _tous les harnois_ du royaulme, et fit

_défendre toutes forests_ à tous princes et seigneurs, et toutes

manières de chasses à qui qu'elles fussent, sinon soubs son congé et

octroy.» Chastellain, p. 215. Du Clercq affirme la même chose, mais

avec une mesure judicieuse: il dit que le roi: «Feit _par toute l'Isle

de France_ et environ brusler tous les rests, etc. Et pareillement,

comme on disoit, avoit faict faire par tout son royaulme et _là où il

avoit esté_; et moy estant à Compiègne, en veis plusieurs ardoir.» Du

Clercq, liv. V, ch. I.]

Que les gens du roi, comme on le dit encore, aient fait ce que le roi

défendait aux seigneurs, qu'ils aient vexé les pauvres gens, c'est

chose assez probable. Ce qui est authentique et certain, ce sont les

articles suivants qu'on lit dans les comptes de Louis XI (dans le peu

de registres qui en restent encore): «Un écu à une pauvre femme dont

les lévriers du roi ont étranglé la brebis;--à une femme dont le chien

du roi a tué une oie;--à une autre dont les chiens et lévriers ont tué

le chat. Autant à un pauvre homme dont les archers ont gâté le blé en

traversant son champ[428].»

[Note 428: «Au Roy nostre seigneur, baillé par le sire de Montaigu, un

escu pour donner à ung pouvre home, de qui ledit Seigneur fist prandre

de lui ung chien, au mois de décembre derrenier passé; et ung escu

pour donner à une pouvre femme, de qui les lévriers dudit Seigneur

estranglèrent une brebis, près Notre-Dame-de-Vire.--Ung escu pour

donner à une femme, en récompense d'une oye, que le chien du Roy,

appelé Muguet, tua auprès de Blois.--Au Roy encores, baillé par

Alexandre Barry, homme d'armes des archiers de la garde pour donner à

ung pouvre homme près le Mans, en récompense de ce que les archiers de

sa garde avoient gasté son blé, en passant par ung champ, pour eulx

aller joindre droit au grand chemin, ung escu.--Au Roy, un escu, pour

donner à une pouvre femme, en récompense de ce que ses chiens et

lévriers lui tuèrent ung chat près Montloys, à aller de Tours à

Amboise.» (Communiqué par M. Eugène de Stadler.) _Archives du royaume,

registres des comptes, K. 294, fol. 15, 43, 48, 49-50, années

1469-1470._]

Ces petits articles en disent beaucoup. D'après de telles réparations

aux pauvres gens, d'après les nombreuses charités qu'on trouve dans

les mêmes comptes, on serait tenté de croire que ce politique avisé

aura eu souvent velléité, dans sa guerre contre les grands, de se

faire le roi des petits. Ou bien, faudrait-il supposer que dans ses

spéculations dévotes, où il prenait pour associés les saints et

Notre-Dame, tenant avec eux compte ouvert et travaillant ensemble à

perte et gain, il aura cru, par des charités, de petites avances, les

intéresser dans quelque grosse affaire? Peut-être enfin, et cette

explication en vaut une autre, le méchant homme était parfois un

homme[429], et parmi ses iniquités politiques, ses cruelles justices

royales, il se donnait la récréation d'une justice privée, qui après

tout ne coûtait pas grand'chose.

[Note 429: Il faut distinguer les époques. Louis XI n'était pas alors

ce qu'il fut depuis; c'était encore un homme. Il aimait beaucoup sa

mère, et la pleura sincèrement. Il avait annoncé des intentions douces

et pacifiques. «On lui a souvent entendu dire que, comme il tiroit

beaucoup de ses peuples, il vouloit, en épuisant leurs bourses,

_épargner leur sang_.» _Legrand, Hist. mss., IV, 31._ Pie II, dans son

éloge (il est vrai, fort intéressé), énumère toutes les vertus de

Louis XI, son _humanité_, etc. Après avoir rappelé son enfance

studieuse, ses malheurs, il ajoute: «Audiamus quid agat Ludovicus in

paterno solio collocatus. An ludit et choreis indulget, an vino madet,

an crapula dissolvitur, an marcet voluptatibus. An rapinas meditatur,

_an sanguinem sitit_? Nihil horum... O beatum Franciæ regnum cui talis

rex præsidet! ô felix exilium quod talet remisit præsidium! Æncæ

Silvii opéra, p. 859, 17 martii 1462.]

Histoire de France 1440-1465 (Volume 7/19) · 第 18 / 22 段