Louis XI se trouvait engagé dans une étrange voie, celle d'un

séquestre universel; il y allait de lui-même sans doute et par l'âpre

instinct du chasseur. Mais quand il eût voulu s'arrêter, il ne

l'aurait pu. Il n'avait pu élargir le duc d'Alençon, l'ami des

Anglais, qu'en s'assurant des places qu'il leur aurait ouvertes. Il

n'avait pu s'aventurer dans la Catalogne qu'en prenant pour sûreté au

comte de Foix une ville forte. Les Armagnacs, à qui il avait fait à

son avénement le don énorme du duché de Nemours, le trahissaient au

bout d'un an; le comte d'Armagnac, sachant que le roi en avait vent,

craignit de sembler craindre, il vint se justifier, jura, selon son

habitude, et, pour mieux se faire croire, offrit ses places:

«J'accepte,» dit le roi. Et il lui prit Lectoure et Saint-Sever.

Il prenait souvent des gages, souvent des otages. Il aimait les gages

vivants. Jamais ni roi, ni père, n'eut tant d'enfants autour de lui.

Il en avait une petite bande, enfants de princes et de seigneurs,

qu'il élevait, choyait, le bon père de famille, dont il ne pouvait se

passer. Il gardait avec lui l'héritier d'Albret, les enfants

d'Alençon, comme ami de leur père, qu'il avait réhabilité; le petit

comte de Foix, dont il avait fait son beau-frère, et le petit

d'Orléans qui devait être son gendre. Il ne pouvait guère l'être de

longtemps, il naissait; mais le roi avait cru plus sûr de tenir

l'enfant entre ses mains, au moment où il irritait toute sa maison,

livrant son héritage au delà des monts pour s'assurer à lui-même ce

côté-ci des monts, la Savoie. Il aimait cette Savoie de longue date,

comme voisine de Son Dauphiné: il y avait pris femme, il y maria sa

soeur; il tenait près de lui tout ce qu'il y avait de princes ou

princesses de Savoie; il fit enfin venir le vieux duc en personne. Des

princes savoyards, un lui manquait, et le meilleur à prendre, le jeune

et violent Philippe de Bresse, qui, d'abord caressé par lui, avait

tourné au point de chasser de Savoie son père, beau-père de Louis XI.

Il attira l'étourdi à Lyon, et, le mettant sous bonne garde, il le

logea royalement à son château de Loches.

Au moyen d'une de ces Savoyardes, il comptait faire une belle capture,

rien moins que le nouveau roi d'Angleterre. Ce jeune homme, vieux de

guerres et d'avoir tant tué, voulait vivre à la fin. Il fallait une

femme. Non pas une Anglaise, ennuyeusement belle, mais une femme

aimable qui fit oublier. Une Française eût réussi, une Française de

montagnes, comme sont volontiers celles de Savoie, gracieuse, naïve et

rusée. Une fois pris, enchaîné, muselé, l'Anglais, tout en grondant,

eût été ici, là, partout où le roi et le _Faiseur de Rois_ auraient

voulu le mener.

À cette Française de Savoie, le parti Bourguignon opposa une Anglaise

de Picardie, du moins dont la mère était Picarde, sortant des

Saint-Pol de la maison de Luxembourg[397]. La chose fut évidemment

préparée, et d'une manière habile; on arrangea un hasard romanesque,

une aventure de chasse où ce rude chasseur d'hommes vint se prendre à

l'aveugle. Entré dans un château pour se rafraîchir, il est reçu par

une jeune dame en deuil qui se jette à genoux avec ses enfants; ils

sont, la dame l'avoue, du parti de Lancastre; le mari a été tué, le

bien confisqué, elle demande grâce pour les orphelins. Cette belle

femme qui pleurait, cette figure touchante de l'Angleterre après la

guerre civile, troubla le vainqueur; ce fut lui qui pria... Néanmoins,

ceci était grave; la dame n'était pas de celles qu'on a sans mariage.

Il fallait rompre la négociation commencée par Warwick, rompre avec

Warwick, avec ce grand parti, avec Londres même; le lord-maire avait

dit: Avant qu'il l'épouse, il en coûtera la vie à dix mille hommes.

Mais dût-il lui en coûter la vie à lui-même, il passa outre, il

épousa. C'était se jeter dans la guerre, dans l'alliance du comte de

Charolais contre Louis XI. Le comte, pour le faire savoir à tous et le

dire bien haut, envoya aux noces l'oncle de la reine, Jacques de

Luxembourg, frère du comte de Saint-Pol et de la duchesse de Bretagne,

avec une magnifique troupe de cent chevaliers.

[Note 397: La mère d'Élisabeth Rivers était fille du comte de

Saint-Pol; elle avait épousé à dix-sept ans le duc de Bedford qui en

avait plus de cinquante. À sa mort, elle s'en dédommagea en épousant,

malgré tous ses parents et amis, un simple chevalier, le beau Rivers,

qui était son _domestique_. V. Du Clercq, liv. V, c. XVIII. Le comte

de Charolais envoya aux noces l'oncle de la reine, frère du comte de

Saint-Pol et de la duchesse de Bretagne, Jacques de Luxembourg. Cet

oncle, qui avait été élevé en Bretagne et qui était capitaine de

Rennes (Chastellain, p. 308), doit avoir été le principal

intermédiaire entre le comte de Charolais, le duc de Bretagne et

l'Angleterre. Les historiens anglais n'ont rien vu de tout ceci.]

Ainsi, quelque part qu'il se tournât, en Angleterre, en Bretagne, en

Espagne, le roi trouvait toujours devant lui le comte de Charolais.

Que lui servait donc d'avoir les Croy, de gouverner par eux le duc de

Bourgogne? Il voulut faire un grand effort, s'emparer lui-même de

l'esprit du vieux duc, et s'étant rendu maître du père, avec le père

écraser le fils.

Il ne bougea plus guère de la frontière du Nord, allant, venant, le

long de la Somme, poussant jusqu'à Tournai[398], puis se confiant,

s'en allant tout seul chez le duc en Artois, lui rendant à tout moment

visite, l'attirant par la douce et innocente séduction de la reine,

des princesses et des dames. Elles vinrent surprendre un matin le

bonhomme, réchauffèrent le vieux coeur, l'obligèrent de se montrer

galant, de leur donner des fêtes. Il en fut si aise et si rajeuni

qu'il les retint trois jours de plus que le roi ne le permettait.

[Note 398: Tournai se montre singulièrement français, en haine des

Flamands et Bourguignons. Trois cents notables en robes blanches

reçoivent le roi, lesquelles robes «chascun fit faire à ses dépens,

sur lesquelles furent faites deux grandes fleurs de lys de soye et de

brodure, l'une sur le lez de devant au costé dextre, et l'autre par

derrière...» _Archives de Tournay, extrait du registre intitulé:

Registre aux Entrées._]

Charmé d'être désobéi, il prit ce bon moment près de l'oncle, accourut

à Hesdin, l'enveloppa, tournant tout autour, l'éblouissant de sa

mobilité, avec cent jeux de chat ou de renard... À la longue, le

croyant étourdi, fasciné, il se hasarda à parler, il demanda Boulogne.

Puis, la passion l'emportant, il avoua l'envie qu'il aurait d'avoir

Lille... C'était dans une belle forêt; le roi promenait le duc, qui le

laissait causer... Enfin, enhardi par sa patience, il lâcha le grand

mot: «Bel oncle, laissez-moi _mettre à la raison_ beau-frère de

Charolais; qu'il soit en Hollande ou en Frise, par la Pâque-Dieu, je

vous le ferai venir à commandement...» Ici il allait trop loin; le

mauvais coeur avait aveuglé le subtil esprit. Le père se réveilla, et

il eut horreur... Il appela ses gens pour se rassurer, et sans dire

adieu il prit brusquement un autre chemin de la forêt[399].

[Note 399: Chastellain embellit probablement la scène. Il suppose que

Louis XI amusait le vieillard maladif du grand voyage d'outre-mer, des

souvenirs du voeu du faisan. Il lui fait dire: «Bel oncle, vous avez

entrepris une haute, glorieuse et sainte chose; Dieu vous la laisse

bien mettre à fin! je suis joyeux, à cause de vous, que l'honneur en

revienne à votre maison. Si j'avois entrepris la même chose, je ne la

ferois que sous confiance de vous, je vous constituerais régent, vous

gouverneriez mon royaume; et que n'en ai-je dix pour vous les confier!

J'espère bien aussi que vous en ferez autant si vous partez;

laissez-moi gouverner vos pays, je vous les garderai comme miens, et

vous en rendrai bon compte.»--À quoi le duc aurait répondu assez

froidement: «Il n'est besoin, monseigneur. Quand il faudra que je m'en

aille, je les recommanderai à Dieu et à la bonne provision que j'y

aurai mise.»]

Au reste, on ne négligeait rien pour augmenter ses défiances et

l'éloigner de la frontière. On lui assurait que s'il restait à Hesdin,

il y mourrait, les astres le disaient ainsi; le roi, qui le savait,

était là pour guetter sa mort. Son fils lui donnait avis, en bon fils,

de bien prendre garde à lui, le roi voulait s'emparer de sa personne.

Rien de moins vraisemblable; Louis XI apparemment n'avait pas hâte de

détrôner les Croy pour faire succéder Charolais.

Une chose, à vrai dire, accusait le roi, c'est qu'il venait d'établir

gouverneur entre Seine et Somme, sur cette frontière reprise d'hier,

l'ennemi capital de la maison de Bourgogne, cet homme noir, ce

sorcier, cet _envoûteur_; c'étaient les noms que le comte de Charolais

donnait à son cousin Jean de Nevers, dit le comte d'Étampes, et mieux

dit Jean _sans terre_.

Jean était né dans un jour de malheur, le jour de la bataille

d'Azincourt, où son père fut tué. Son oncle, Philippe le Bon, se hâta

d'épouser la veuve pour avoir la garde des deux orphelins qui

restaient. Cette garde consista à les frustrer de la succession du

Brabant, en leur assignant une rente qu'ils ne touchèrent point, puis,

à la place de la rente, Étampes, Auxerre, Péronne enfin, qu'on ne leur

donna pas[400]. Ils n'en servirent pas moins leur oncle avec zèle;

l'un lui conquit le Luxembourg, l'autre lui gagna sa bataille de

Gavre. Pour récompense, le comte de Charolais voulait encore, sur leur

pauvre héritage de Nevers et de Rethel, avoir Rethel, fort à sa

convenance. Puis il voulut leur vie, celle de Jean du moins, auquel il

intenta cette horrible accusation de sorcellerie. Il le jeta ainsi,

comme les Croy, dans les bras de Louis XI, qui le mit à son

avant-garde, et qui dès lors, par Nevers, par Rethel, par la Somme,

montra à la maison de Bourgogne, sur toutes ses frontières, un ennemi

acharné.

[Note 400: Quelquefois le revenu, mais non la possession.]

Ce n'étaient pas des guerres seulement qu'on avait à attendre de

haines si furieuses, c'étaient des crimes. Il ne tenait pas au comte

de Charolais que les Croy ne fussent tués, Jean de Nevers brûlé. Le

duc de Bretagne essayait de perdre le roi par une atroce calomnie;

dans un pays tout plein encore de l'horreur des guerres anglaises, il

l'accusait d'appeler les Anglais, tandis que lui-même il leur

demandait sous main six mille archers. Pour appuyer les archers par

des bulles, il faisait venir de Rome un nonce du pape qui devait juger

entre le roi et lui; ce juge fut reçu, mais comme prisonnier; expédié

au Parlement pour siéger, mais sur la sellette. Le roi fit arrêter en

même temps, à la prière du duc de Savoie, son fils Philippe qui

l'avait chassé. Il eût bien voulu que le duc de Bourgogne lui fit la

même prière. Mais, à ce moment même, un événement s'était passé qui

rompait tout entre eux.

Sur la frontière de la Picardie, dans ce pays de désordres, à peine

revenu au roi et où l'homme du roi, Jean de Nevers, ramassait les gens

de guerre, les _bravi_ du temps, il y en avait un, un bâtard, un

aventurier amphibie, qui, rôdant sur la Marche ou vaguant par la

Manche, cherchait son aventure. Ce bandit était de bonne maison, frère

d'un Rubempré, cousin des Croy. Un jour, prenant au Crotoy un petit

baleinier, il s'en alla, non pêcher la baleine, mais prendre, s'il

pouvait, en mer un faux moine, un Breton déguisé qui portait le traité

de son duc avec les Anglais. Ayant manqué son moine et revenant à

vide, cet homme de proie, plutôt que de ne rien prendre, se hasarda à

flairer le gîte même du lion, un château de Hollande, où se tenait le

grand ennemi des Croy, de Jean de Nevers, du roi, le comte de

Charolais. Le bâtard n'avait que quarante hommes; ce n'était pas avec

cela qu'il aurait emporté la place. Il laissa ses gens, débarqua seul,

entra dans les tavernes, s'informa: Le comte allait-il quelquefois se

promener en mer? Sortait-il bien accompagné? À quelle heure?... Et il

ne s'en tint pas à cette enquête, il alla au château, entra, monta sur

les murailles, reconnut la côte. Il en fit tant qu'il fut remarqué et

suivi; jusque-là sottement hardi, il prit sottement peur, s'accusa

lui-même en se jetant à quartier dans l'église. Interrogé, il varia

pitoyablement; il revenait d'Écosse, il y allait, il passait pour voir

sa cousine de Croy; il ne savait que dire.

Le comte de Charolais eût acheté l'aventure à tout prix; elle le

servait à point contre Louis XI; le roi semblait avoir voulu

l'enlever, comme le prince de Savoie. Il envoya vite son serviteur

Olivier de la Marche avertir son père du danger qu'il avait couru,

l'effrayer pour lui-même. Cela réussit si bien que le vieux duc manqua

au rendez-vous du roi, quitta la frontière, et ne se crut en sûreté

que lorsqu'il fut dans Lille.

La grande nouvelle, l'enlèvement du comte, l'infamie du roi, furent

partout répandus, criés, comme à son de trompe, prêchés en chaire, à

Bruges, par un frère Prêcheur; ces Mendiants étaient fort utiles pour

colporter et crier les nouvelles. Le roi, qui sentit le coup, se

plaignit à son tour; il demanda réparation, somma le duc de condamner

son fils. Les Croy auraient voulu qu'il laissât assoupir l'affaire;

cela allait à leurs intérêts, non à ceux du roi, qui se voyait perdu

d'honneur. Il envoya au contraire une grande ambassade pour accuser,

récriminer hautement. D'une part, le chancelier Morvilliers, de

l'autre le comte de Charolais, plaidèrent en quelque sorte par-devant

le vieux duc. Le chancelier demandait si l'on pouvait dire que le

bâtard, avec sa barque, fût armé, équipé, comme il fallait pour un tel

coup, si c'était avec quelques hommes qu'il aurait emporté un fort,

saisi un tel seigneur au milieu d'un monde de gens qui l'entouraient.

Puis, le prenant de haut, il disait que le duc aurait dû s'adresser au

roi pour avoir justice du bâtard. On ne pouvait lui donner

satisfaction, à moins de lui livrer ceux qui avaient semé la nouvelle,

défiguré l'affaire, Olivier de la Marche et le frère Prêcheur[401].

[Note 401: Le duc, bien instruit, répondit que le bâtard avait été

pris en pays non sujet au roi, qu'il ne savait pas certainement, mais

par ouï-dire, quels bruits Olivier avait pu répandre; quant au moine,

il n'en pouvait connaître, n'étant que prince séculier, il respectait

l'Église. Puis, il ajouta en badinant: «Je suis parti d'Hesdin par un

beau soleil, et le premier jour n'ai été qu'à Saint-Pol, ce n'est pas

signe de hâte... Le Roi, je le sais bien, est mon souverain seigneur;

je ne lui ai point fait faute, ni à homme qui vive, mais peut-être

parfois aux dames. Si mon fils est soupçonneux, cela ne lui vient pas

de moi; il tient plutôt de sa mère; c'est la plus méfiante que j'aie

jamais connue.» Jacques Du Clerq, livre V, ch. XV.]

Le chancelier allait loin, dans l'excès de son zèle. Il accusait le

comte même du crime de lèse-majesté, pour avoir traité avec le duc de

Bretagne et le roi d'Angleterre, pour appeler l'Anglais. Plus il avait

raison, plus le bouillant jeune homme s'irrita; au départ, il dit à

l'un des ambassadeurs, à l'archevêque de Narbonne: «Recommandez-moi

très-humblement à la bonne grâce du roi, et dites-lui qu'il m'a bien

fait laver la tête par le chancelier, mais qu'avant qu'il soit un an,

il s'en repentira[402].»

[Note 402: Commines, livre I, ch. I. On y trouve cette circonstance

essentielle, omise dans le procès-verbal des ambassadeurs, éd.

Lenglet-Dufresnoy, II, 417-40.]

Il n'eût pas laissé échapper cette violente parole s'il ne se fût cru

en mesure d'agir. Déjà, selon toute apparence, les grands s'étaient

donné parole. Le moment semblait bon. Les trêves anglaises allaient

expirer; Warwick baissait; Croy baissait. Warwick avait perdu son

pupille; Croy gardait encore le sien, commandait toujours en son nom,

et peu à peu l'on n'obéissait plus, tous regardaient vers l'héritier.

En France, l'héritier présomptif était jusque-là le jeune frère du

roi; le roi prétendait que la reine était grosse; s'il naissait un

fils, le frère descendait et devenait moins propre à servir les vues

des seigneurs; il fallait se hâter.

Si l'on en croit Olivier de la Marche, chroniqueur peu sérieux, mais

qui enfin joua alors, comme on l'a vu, son petit rôle:

«Une journée fut tenue à Notre-Dame de Paris, où furent envoyés les

scellés de tous les seigneurs qui voulurent faire alliance avec le

frère du roi; et ceux qui avoient les scellés secrètement portoient

chacun une aiguillette de soie à la ceinture, à quoi ils se

connoissoient les uns les autres. Ainsi fut faite cette alliance dont

le roi ne put rien savoir; et toutefois il y avoit plus de cinq cents,

que princes, que dames et damoiselles, et escuyers, qui étoient tous

acertenés de cette alliance.»

Que les agents de la noblesse se soient réunis dans la cathédrale de

Paris, dont le roi avait récemment méconnu la franchise, enlevé les

dépôts, cela en dit beaucoup. L'évêque[403] et le chapitre ne peuvent

guère avoir ignoré qu'une telle réunion eût lieu dans leur église.

Louis XI venait de fermer son Parlement aux évêques; il devait peu

s'étonner qu'ils ouvrissent leurs églises aux ligués[404].

[Note 403: L'un des agents principaux de Louis XI lui écrit ces

paroles significatives: «Plust à Dieu que le pape eust translaté

l'évesque de Paris en l'évesché de Jérusalem.» Preuves de Commines,

éd. Lenglet-Dufresnoy, II, 334.]

[Note 404: Le Parlement décida, évidemment sous l'influence du roi,

que les évêques «_n'entreraient point au conseil_ sans le congé des

chambres, ou si mandez n'y estoient, excepté les pairs de France et

ceux qui par privilége ancien doivent et ont accoustumé y entrer.»

_Archives du royaume, Registre du Parlement, Conseil, janvier 1461._]

Ce roi qui, pour donner les bénéfices, s'était passé d'abord des

élections de chapitres, puis des nominations pontificales, qui d'abord

avait au nom du pape condamné le clergé du pape, puis saisi le nonce

du pape, les cardinaux, eut naturellement le clergé contre lui,

non-seulement le clergé, mais tout ce qu'il y avait de conseillers

clercs, juges clercs, au Parlement, dans tous les siéges de

judicature, tous les clercs de l'Université[405], tout ce qui dans la

bourgeoisie, par confréries, offices, par petits profits, comme

marchands, clients, parasites, mendiants honorables, tenait à

l'Église; tout ce que le clergé confessait, dirigeait... Or, c'était

tout le monde.

[Note 405: Louis XI, à son avénement, avait ôté les sceaux à

l'archevêque de Reims, et avait supprimé deux places de

conseillers-clercs. _Ibidem_, 1461.]

Dans les longs siècles du moyen âge, dans ces temps de faible mémoire

et de demi-sommeil, l'Église seule veilla; seule elle écrivit, garda

ses écritures. Quand elle ne les gardait pas, c'était tant mieux; elle

refaisait ses actes en les amplifiant[406]. Les terres d'église

avaient cela d'admirable qu'elles allaient gagnant toujours; les haies

saintes voyageaient par miracle. Puis l'antiquité venait tout couvrir

de prescription, de vénération. On sait la belle légende: Pendant que

le roi dort, l'évêque, sur son petit ânon, trotte, trotte, et toute la

terre dont il fait le tour est pour lui; en un moment, il gagne une

province. On éveille le roi en sursaut: «Seigneur, si vous dormez

encore, il va faire le tour de votre royaume[407].»

[Note 406: La plupart des actes ecclésiastiques qu'on a taxés de faux

et qui sont d'une écriture postérieure à leur date me paraissent être,

non précisément faux, mais _refaits_ ainsi. Des actes refaits sans

contrôle, peut-être de mémoire, devaient être aisément altérés,

amplifiés, etc.--V. Marini, I, Papiri, p. 2; Scriptores rerum Fr., VI,

461, 489, 523, 602, etc. VIII, 422, 423, 428, 429, 443, etc. Voir

aussi la Diplomatique des Bénédictins, et les Éléments de M. Natalis

de Wailly, qui, sous ce titre modeste, sont un livre plein de science

et de recherches.]

[Note 407: V. le texte dans ma Symbolique du droit (Origines, etc., p.

XXIV et 79.)]

Ce brusque réveil de la royauté, c'est précisément Louis XI. Il arrête

l'Église en train d'aller; il la prie d'indiquer ce qui est à elle,

autrement dit, de s'interdire le reste. Ce qu'elle a, il veut qu'elle

prouve qu'elle a le droit de l'avoir.

Avec les nobles, autre compte à régler. Ceux-ci n'auraient jamais

pensé qu'on osât compter avec eux. De longue date, ils ne savaient

plus ce que c'étaient qu'aides nobles, que rachats dus au roi. Ils se

faisaient payer de leurs vassaux, mais ne donnaient plus rien au

suzerain. À leur grand étonnement, ce nouveau roi s'avise d'attester

la loi féodale. Il réclame, comme suzerain et seigneur des seigneurs,

les droits arriérés, non ce qui vient d'échoir seulement, mais toute

somme échue, en remontant. Il présenta ainsi un compte énorme au duc

de Bretagne.

Si les nobles, les seigneurs des campagnes, n'_aidaient_ plus le roi,

qui donc aidait? Les villes. Et cela était d'autant plus dur qu'elles

payaient fort inégalement, au caprice de tous ceux qui ne payaient

pas. Ceux qui savent de quel poids pesaient au XVe siècle la noblesse

et l'Église ne peuvent douter que les bourgeois _élus_ pour répartir

les taxes n'aient été leurs dociles et tremblants serviteurs, qu'ils

n'aient obéi sans souffler, rayant du rôle quiconque tenait de près ou

de loin à ces hautes puissances, parent ou serviteur, cousin de

cousin, bâtard de bâtard. Au reste, les _élus_ étaient récompensés de

leur docilité, en ce qu'ils n'étaient plus vraiment _élus_, mais

toujours les mêmes et de mêmes familles; ils formaient peu à peu une

classe, une sorte de noblesse bourgeoise, unie à l'autre par une sorte

de connivence héréditaire. Entre nobles et notables bourgeois, la rude

affaire des taxes se réglait à l'amiable et comme en famille; tout

tombait d'aplomb sur le pauvre, tout sur celui qui ne pouvait payer.

Charles VII avait essayé de remédier à ces abus en nommant les élus

lui-même; mais probablement il n'avait pu nommer que les hommes

désignés par les puissances locales. Louis XI n'eut point d'égard à

ces arrangements. Il déclare durement dans son ordonnance «que tous

les _élus_ du royaume sont destitués par leurs fautes et négligences.»

Par grâce, il les commet encore pour un an. Nommés désormais d'année

en année, ils sont responsables devant la chambre des comptes. Ils

décident, mais on appelle de leurs décisions aux généraux des aides.

Leur importance tombe à rien; leur dignité de petites villes est

annulée.

Il ne faut pas s'étonner si les gens d'église, les hommes d'épée, les

notables bourgeois, se trouvèrent ligués avant d'avoir parlé de ligue.

Les gens même du roi étaient contre le roi, ses amés et féaux du

Parlement, ces hommes qui avaient fait la royauté, pour ainsi dire,

aux XIIIe et XIVe siècles, qui l'avaient suivie par delà leur

conscience, par delà l'autel, ils s'arrêtèrent ici. Ce n'était pas là

le roi auquel ils étaient accoutumés, leur roi grave et rusé, le roi

des précédents, du passé, de la lettre, qu'il maintenait, sauf à

changer l'esprit. Celui-ci ne s'en informait guère, il allait seul,

sans consulter personne, par la voie scabreuse des nouveautés,

tournant le dos à l'antiquité, s'en moquant. Aux solennelles harangues

de ses plus vénérables représentants, il riait, haussait les épaules.

C'est ce qui arriva à l'archevêque de Reims, chancelier de France, qui

le complimentait à son avénement; il l'arrêta au premier mot. Le pape,

s'imaginant faire sur lui grand effet, lui avait envoyé son fameux

cardinal grec Bessarion, la gloire des deux églises. Le docte byzantin

lui débitant sa pesante harangue, Louis XI trouva plaisant de le

prendre à la barbe, à sa longue barbe orientale... Et pour tout

compliment, il lui dit un mauvais vers technique de la grammaire[408],

qui renvoyait le pauvre homme à l'école.

[Note 408:

Barbara græca genus retinent quod habere solebant.

Brantôme, qui rapporte ce fait, n'est pas une autorité grave. Mais

nous avons, à l'appui, le témoignage contemporain du cardinal de Pavie

(lettre du 20 octobre 1473): «Regi coepit esse suspectus, progredi ad

eum est vetitus, menses duos ludibrio habitus...; uno atque eodem

ingrato colloquio finitur legatio.»]

Histoire de France 1440-1465 (Volume 7/19) · 第 17 / 22 段