Le duc avait beaucoup à faire entre son fils et Louis XI, deux tyrans.

Le roi, mécontent pour Calais, impatient pour la Somme, le vexait, le

rendait misérable, réveillant toutes les vieilles querelles de

salines, de juridiction[374]. Par cette imprudente âpreté, il

compromettait ainsi ses amis de Flandre, comme il avait fait de ceux

d'Angleterre. L'un des Croy vint à Paris se plaindre, et parla

durement, comme peut faire un homme indispensable[375]. Le roi eut le

bon esprit de bien recevoir la leçon; il se mit à l'amende, cédant au

duc le peu qu'il avait dans le Luxembourg; au duc toutefois moins

qu'aux Croy, lesquels occupèrent les places par eux ou par des gens à

eux.

[Note 374: Il lui fit une sorte de petite guerre sur toutes ses

frontières. Du côté de la comté, il défendit qu'on achetât du sel à

ses salines. En Bourgogne, il poussa âprement contre lui la vieille

chicane des juridictions, lui volant ses sujets, comme _bourgeois

royaux_. Au Nord, il fit crier des ordonnances royales dans les pays

cédés au duc. Le président de Bourgogne vint se plaindre au Parlement,

on lui rit au nez; il insista, on le jeta en prison; le pauvre homme y

serait resté, si les Bourguignons n'eussent enlevé un lieutenant du

bailli de Sens; il sortit de prison, mais malade, et il en mourut.

Voir sur ces brutalités de Louis XI les lamentations des Bourguignons,

Chastellain, Du Clercq, etc.]

[Note 375: «Et sy disoit-on que le roy Loys de prime face dict au

seigneur de Chimay...: «Quel homme est-ce le duc de Bourgoingne?

est-il aultre ou d'aultre nature et métail que les autres princes et

seigneurs du royaulme d'environ?» À quoi ledict seigneur de Chimay lui

répondit... que oui, et que le duc estoit d'aultre métail..., car il

l'avoit gardé, porté et soustenu contre la vollonté du roy Charles,

son père, et touts ceux du royaulme... Prestement que le Roy ouyt ces

paroles, sy se partit sans mot dire et rentra dans sa chambre.» Du

Clercq.]

Ce qui les rendait si forts près du vieux maître, c'est qu'il avait

peur de retomber sous le gouvernement de ses gardes-malades, de son

fils et de sa femme; celle-ci, une sainte sans doute, mais avec toute

sa dévotion et son béguinage, la mère du Téméraire, la fille des

violents, bâtards de Portugal ou cadets de Lancastre[376]. La mère et

le fils prirent le moment où le malade, à peine rétabli, n'avait pas

la tête bien forte, pour le faire consentir à la mort d'un valet de

chambre favori[377], qu'ils prétendaient vouloir empoisonner le fils.

Ceci n'était qu'un commencement. Le valet tué, on allait essayer

davantage; on accusa bientôt le comte d'Étampes. Les Croy voyaient

venir leur tour. Heureusement pour eux, leur ennemi alla trop vite; on

prit le secrétaire du comte de Charolais qui courait la Hollande, et,

profitant de la haine hollandaise contre les favoris wallons[378],

engageait doucement les villes à prendre le fils pour seigneur du

vivant du père[379].

[Note 376: Fille de Jean le Bâtard, roi de Portugal, et de Philippe de

Lancastre. Voyez notre sixième volume, livre XII, ch. I, et celui-ci,

plus bas.]

[Note 377: C'était un valet, serf d'origine, grossier, et qui, sans

doute par sa grossièreté même, délassait le duc de la fadeur des

cours. Le comte de Charolais vint se jeter aux pieds de son père, le

pria de sauver son fils unique que ce valet voulait empoisonner. Il

lui arracha ainsi son consentement à la mort du pauvre diable, et fit

exécuter en même temps (chose étrange) celui qui l'avait dénoncé. Voir

le récit de Chastellain, récit violent, âcre, horriblement passionné

contre le parvenu.]

[Note 378: La rivalité normande et bretonne indisposait de longue date

les Hollandais et Flamands de la côte contre la France, et par suite

contre le gouvernement des favoris français. Voir dans les _mss.

Legrand_, _la Response faicte aux ambaxeurs de M. de Bourgoingne,

juillet 1450_.]

[Note 379: Philippe le Bon témoigna son mécontentement en transférant

à Bruxelles la chambre des comptes de la Haye. _Archives générales de

Belgique; Brabant, nº 3, folio 155, lettres du 24 mai et 22 juin

1463._]

Mais on connaissait trop d'avance ce que serait le nouveau maître pour

laisser aisément l'ancien. Le peuple, dès qu'il le sut malade, montra

une extrême frayeur. Dans certaines villes, la nouvelle étant arrivée

la nuit, tout le monde se releva; on courut aux églises, on exposa les

reliques; beaucoup pleuraient. Cela faisait assez entendre ce qu'on

pensait du successeur. Quand le bon homme un peu remis fut montré en

public, conduit de ville en ville, une joie folle éclata; on fit des

feux, comme à la Saint-Jean, des danses. Il fallait se hâter de danser

et de rire; un autre allait venir, rude et sombre, sous lequel on ne

rirait guère. Le malade, ayant perdu ses cheveux, avait exprimé la

fantaisie bizarre de ne plus voir que des têtes tondues; à l'instant

chacun se fit tondre; on se serait vieilli volontiers pour le

rajeunir. C'est que celui-ci était l'homme du bon temps qui s'en

allait, l'homme des fêtes et des galas passés; en voyant ce bon vieux

mannequin de kermesse[380] qu'on promenait encore, et qui bientôt ne

paraîtrait plus, on croyait voir la paix elle-même, souriante et

mourante, la paix des anciens jours.

[Note 380: Est-il nécessaire de rappeler la tendresse des Flamands

pour leurs poupées municipales, leurs géants d'osier, leurs

mannekenpiss, etc.?]

Que de choses pendaient à ce fil usé! La vie des Croy d'abord. Ils le

savaient. Sûrs de ne pas vivre plus que le vieillard, ils suivaient

leur chance en désespérés, jouaient serré, à mort, contre l'héritier.

Ils ne s'amusaient plus à prendre de l'argent; ils prenaient des armes

pour se défendre, des places où se réfugier. Leur péril les forçait

d'augmenter leur péril, de devenir coupables; ils périssaient s'ils

restaient loyaux sujets du duc; mais s'ils devenaient ducs eux-mêmes?

S'ils défaisaient à leur profit la maison qui les avait faits?...

Certainement le démembrement des Pays-Bas, une petite royauté wallonne

qui, sous la sauve-garde du roi, se serait étendue le long des

Marches, laissant la Hollande aux Anglais[381], la Picardie et

l'Artois aux Français, c'eût été chose agréable à tous. Ce qui est

sûr, c'est que les Croy l'avaient déjà presque, cette royauté; ils

occupaient toutes les Marches, l'allemande, le Luxembourg, l'anglaise,

Boulogne et Guines, la française enfin sur la Somme. Leur centre, le

Hainaut, la grosse province aux douze pairs, était tout à fait dans

leurs mains; à Valenciennes, ils se faisaient donner le vin royal et

seigneurial.

[Note 381: «Voix couroit par toutes terres que le duc, en ordonnant de

son voyage que faire debvoit en Turquie, devoit lessier les pays et

seignories de dechà la mer en la main du Roy et en la gouvernance du

seigneur de Cymay dessoubs ly, et les pays de Hollande et Zellande en

la main du roy Éduard d'Angleterre.» Chastellain, c. LXXIX, p. 295.]

Presque tout cela leur était venu en deux ans, coup sur coup; le roi y

avait poussé violemment[382]; sous son souffle invisible, ils

avançaient sans respirer; c'était comme un ouragan de bonne fortune.

Volant plutôt qu'ils ne marchaient, ils se trouvèrent un matin sur le

précipice où il fallait sauter, sinon s'appuyer, tout autre appui

manquant, sur la froide main de Louis XI.

[Note 382: En 1461, il leur donne Guisnes; en 1462, il leur livre ce

qu'il a dans le Luxembourg; en 1463, il ajoute à Guisnes, Ardre,

Angle, et ce que le comte de Guisnes avait sur Saint-Omer, etc. Dans

la même année (mai 1463), il leur donne encore Bar-sur-Aube.»

_Archives du royaume, J. Registres 193-199, et Mémoriaux de la Chambre

des comptes, III, 91._]

À quel prix? Cette main ne faisait rien gratis. Il fallait d'abord

qu'ils se déclarassent, demandant protection du roi et s'avouant de

lui. Ce pas fait, tout retour impossible, il exigeait d'eux les villes

de la Somme. Comme ils faisaient encore les difficiles et les

vertueux, le roi sut lever leurs scrupules. Il profita du

mécontentement qu'excitaient les nouveaux impôts. L'Artois était

inquiet de ce qu'on avait demandé à ses états de voter les tailles

pour dix ans[383]. Les villes de la Somme, jusque-là ménagées,

caressées, habituées à ne donner presque rien, s'étonnaient fort qu'on

leur parlât d'argent[384]. La colérique et formidable Gand, sans doute

bien travaillée en dessous, ne voulait plus payer et prenait les

armes[385]. Le roi avait trouvé moyen de gagner (pour un temps) le

principal capitaine et seigneur des Marches picardes, le mortel ennemi

des Croy, le comte de Saint-Pol. Ce fut lui qu'il leur détacha, pour

les terrifier, en leur dénonçant que le roi se portait pour arbitre,

pour juge, entre le duc et Gand.

[Note 383: «Il requéroit au pays d'Artois, _dix ans durant_, chacun an

deux tailles, avec l'aide ordinaire qu'on prendroit pour la gabelle du

sel... Laquelle requestre ne luy feut point accordée, mais on luy

accorda lever seulement deux aydes pour ledict an, desquels le comte

de Charollois auroy demy ayde pour luy et à son prouffit.» Du Clercq,

liv. IV, c. XLIV.]

[Note 384: «Ledit de Reliac m'a dit qu'on lui a dit que M. de

Bourgogne a remis les impositions et quatrième es païs qu'il tient en

gaige qui sont de vostre couronne.» _Lettre de Vauveau au Roi, 31

octobre, Bibl. royale, mss. Legrand, preuves_, c. I.]

[Note 385: Les chroniqueurs n'en font pas mention, mais la chose est

constatée par celui même qui avait le plus d'intérêt à la savoir, et

qui probablement l'avait préparée, je veux dire par Louis XI. D'après

ses instructions, le comte de Saint-Pol et autres commissaires chargés

du rachat des places de la Somme: «Se transporteront à Gand... et leur

exposeront comment le Roy a été adverty des questions et débats

d'entre M. de Bourgoingne et lesdits de Gand, et comment ils se sont

_mis en armes_ les uns contre les autres, et que jà y a eu de grandes

_invasions et voyes de fait_... Et si M. de B. mettoit du tout en

rompture et difficulté le fait de restitution des terres de Picardie,

ou si M. de B. ne vouloit entendre à la pacification de luy et desdits

de Gand, pourront aller par devers lesdits de Gand et leur présenter

des lettres closes du Roy, et leur signifier que le Roy a toujours

esté et est prest de leur faire et administrer bonne raison et

justice.» _Instruction du Roy, Bibl. royale, mss. Du Puy, 762._]

Les Croy perdirent coeur entre ces deux dangers; leur ami Louis XI,

leur ennemi le comte de Charolais, agissaient à la fois contre eux.

Celui-ci, au moment même, commençait un affreux procès de sorcellerie

contre son cousin, Jean de Nevers. La terreur gagnait; évidemment le

violent jeune homme voulait le sang de ses ennemis; s'il demandait la

mort d'un prince du sang, son parent, les pauvres Croy avaient bien

sujet d'avoir peur.

Livrés au roi par cette peur, bridés par lui et sous l'éperon, ils

allèrent en avant. Ils tâchèrent de faire croire au duc qu'il était de

son intérêt de perdre le plus beau de son bien, de laisser le roi

reprendre la Somme. Il n'en crut rien, et il y consentit, à la longue,

vaincu d'ennui, d'obsession; il signa, on lui mena la main. Encore,

s'il signa, c'est qu'il espérait que l'affaire tramerait, que l'argent

ne pourrait venir. Il ne fallait pas moins de quatre cent mille écus;

où trouver tant d'argent?

Louis XI en trouva ou en fit. Il courut, mendia par les villes, mendia

en roi, mettant hardiment la main aux bourses. Les uns s'exécutèrent

de bonne grâce; Tournai, à elle seule, donna vingt mille écus.

D'autres, comme Paris, se firent tirer l'oreille; les bourgeois

avaient tous des raisons de ne pas payer, tous avaient privilége. Mais

le roi ne voulait rien entendre. Il ordonna à ses trésoriers de

trouver l'argent, disant que, sur une telle affaire, on prêterait sans

difficulté; s'il manquait quelque chose, il lui semblait qu'on dût le

trouver _en un pas d'âne_[386]... Ce pas, c'était d'aller à

Notre-Dame, d'en fouiller les caveaux, d'en tirer les dépôts de

confiance que l'on faisait au Parlement et qu'il déposait lui-même

sous l'autel à côté des morts[387].

[Note 386: Étienne Chevalier, chargé du paiement, écrit au trésorier:

«Il a despêché M. l'admiral et moy tant légièrement et à si petite

délibération que à grand'peine avons-nous eu loisir de prendre nos

housseaulx, et m'a dit que puisqu'il y a bon fonds, il scet bien que

ne lui faudriez point et que vous luy presteriez ce que vous aurez, et

aussy que nous trouverons des gens à Paris qui nous presteront. Et,

pour abréger, c'est tout ce que j'en ai pu tirer de lui, et lui semble

que lesdits 35,000 francs d'une part, et 10,000 d'autre, se doivent

trouver en ung pas d'âne.» (Communiqué par M. J. Quicherat.) _Lettre

de Me Estienne Chevalier à M. Bourré, maître des comptes, 19 mai 1463;

Bibl. royale, mss. Gaignières, fol. 92._

«Magnam auri quantitatem pro viduis, pupillis, litigatoribus, aliisque

variis causis apud ædem sacram Parisiensem publice ex ordinatione

justitiæ Curiarum supremarum regni depositam.» _Bibl. royale, mss.

Amelgardi_, lib. XXI, 121-122.]

[Note 387: Louis XI s'en excuse fort habilement dans sa Commission du

2 novembre (Preuves de Commines, éd. Lenglet Dufresnoy). Il explique

qu'il s'est épuisé pour acquérir le Roussillon, qu'il n'a pu trouver

le premier paiement du rachat des places de la Somme qu'en retenant un

trimestre de la solde des gens de guerre, que, s'ils ne sont payés,

ils vont piller le pays, etc. À vrai dire, il s'agissait de la rançon

de la France.]

Le premier payement arriva en un moment, à la grande surprise du duc

(12 septembre), le second suivit (8 octobre), chaque fois deux cent

mille écus sonnants et bien comptés. Il n'y avait rien à dire; il ne

restait qu'à recevoir. Le duc s'en prit doucement à ses gouverneurs:

«Croy, Croy, disait-il, on ne peut servir deux maîtres.» Et il

emboursait tristement.

Les bons amis de Louis XI régnaient en Angleterre, comme aux Pays-Bas:

ici les Croy, là-bas les Warwick. Ceux-ci avaient pris le dessus, sans

doute avec l'appui de l'épiscopat, des propriétaires, de ceux qui ne

voulaient pas payer la guerre plus longtemps. Édouard savait ce qu'il

en avait coûté à la fin aux Lancastre pour n'avoir plus ménagé

l'_Établissement_. Il caressa les évêques, reconnut l'indépendance de

leurs justices[388], et laissa l'évêque d'Exeter, frère de Warwick,

traiter d'une trêve à Hesdin. La trêve ménagée par les Croy, fut

signée entre Édouard et Louis XI par devant le duc de Bourgogne (27

octobre 1463).

[Note 388: Rymer, 2 nov. 1462.]

En signant une trêve, Louis XI commençait une guerre. Rassuré du côté

de l'étranger, il agissait d'autant plus hardiment à l'intérieur,

heurtant la Bretagne après la Bourgogne, et de cette querelle

bretonne, faisant un vaste procès des grands, des nobles, de l'Église,

moins un procès qu'une Révolution.

La Bretagne, sous forme de duché, et comme telle, classée parmi les

grands fiefs, était au fond tout autre chose, une chose si spéciale,

si antique, que personne ne la comprenait. Le fief du moyen âge s'y

compliquait du vieil esprit de clan. Le vasselage n'y était pas un

simple rapport de terre, de service militaire, mais une relation

intime entre le chef et ses hommes, non sans analogie avec le

_cousinage_ fictif des _highlander_ écossais. Dans une relation si

personnelle, nul n'avait rien à voir. Chaque seigneur, tout en rendant

hommage et service, sentait au fond qu'il _tenait_ de Dieu[389]. Le

duc, à plus forte raison, ne croyait _tenir_ de nul autre, il

s'intitulait duc par la grâce de Dieu. Il disait: «Nos pouvoirs

_royaux_ et ducaux[390].» Il le disait d'autant plus hardiment que

l'autre royauté, la grande de France, avait été sauvée, à en croire

les Bretons, non par la Pucelle, mais par leur Arthur (Richemont). Le

duc de Bretagne ayant raffermi la couronne, portait couronne aussi, il

dédaignait le chapeau ducal. Cette majesté bretonne ayant son

parlement de barons, ne souffrait pas l'appel au parlement du roi;

comment pouvait-elle prendre ce que lui soutenait Louis XI, que la

haute justice ducale devait être jugée par les simples baillis royaux

de la Touraine et du Cotentin?

[Note 389: «Sicut heremita in deserto,» dit admirablement le

Cartulaire de Redon.]

[Note 390: C'était l'un des principaux griefs du roi. (_Mss.

Legrand._)]

Cette question de juridiction, de souveraineté, n'était pas simplement

d'honneur ou d'amour propre; c'était une question d'argent. Il

s'agissait de savoir si le duc payerait au roi certains droits que le

vassal, en bonne féodalité, devait au suzerain, l'énorme droit de

rachat, par exemple, dû par ceux qui succédaient en ligne collatérale,

de frère à frère, d'oncle à neveu, et le cas s'était présenté

plusieurs fois dans les derniers temps; cette famille de Bretagne,

comme la plupart des grandes familles d'alors, tendait à s'éteindre;

peu d'enfants, et qui mouraient jeunes.

Ce n'est pas tout: les évêques de Bretagne, à raison de leur temporel,

siégeaient parmi les barons du pays; étaient-ils vraiment barons,

vassaux du duc et lui devant hommage? Ou bien, comme le roi le

prétendait, les évêques étaient-ils égaux au duc, et relevaient-ils du

roi seul? Dans ce cas, le roi ayant supprimé la Pragmatique et les

élections, aurait conféré les évêchés de Bretagne comme les autres,

donné en Bretagne, comme ailleurs, les bénéfices vacants en régale,

administré dans les vacances, perçu les fruits, etc. Il soutenait

l'évêque de Nantes qui refusait l'hommage au duc. Le duc, sans se

soucier du roi, s'adressait directement au pape pour mettre son évêque

à la raison.

La plus grande affaire du royaume était sans nul doute celle de

l'Église et des biens d'Église. En supprimant les élections où

dominaient les grands, Louis XI avait cru disposer des nominations

d'accord avec le pape[391]. Mais ce pape, le rusé Silvio (Pie II),

ayant une fois soustrait au roi l'abolition de la Pragmatique, s'était

moqué de lui, réglant tout sans le consulter, donnant ou vendant,

attirant les appels, voulant juger entre le roi et ses sujets, entre

le Parlement et le duc de Bretagne. Le roi, au retour des Pyrénées,

chemin faisant et de halte en halte (24 mai, 19 juin, 30 juin), lança

trois ou quatre ordonnances, autant de coups sur le pape et sur ses

amis. Il y reproduit et sanctionne en quelque sorte du nom royal les

violentes invectives du Parlement contre l'avidité de Rome, contre

l'émigration des plaideurs et demandeurs qui désertent le royaume,

passent les monts par bandes, et portent tout l'argent de France au

grand marché spirituel. Il déclare hardiment que toutes questions de

possessoire en matière ecclésiastique seront réglées par lui-même, par

ses juges; que pour les bénéfices donnés en régale (conféré par le roi

pendant la vacance d'un évêché), on ne plaidera qu'au Parlement,

autant dire devant le roi même. Ainsi le roi prenait, et, si l'on

contestait, le roi jugeait qu'il avait bien pris.

[Note 391: Louis XI, si l'on en croit les Parlementaires, leur demanda

lui-même des remontrances sur les inconvénients de l'abolition: «En

obéissant... au bon plaisir du Roi, notre Sire, qui... _a mandé_ puis

naguères à sa Cour de Parlement, l'advertir des plaintes et doléances

que raisonnablement on pourroit faire...» Remonstrances faites au roi

Louis XI en 1465 (et non en 1461). Libertez de l'église Gallicane, t.

I, p. 1.]

Quelque vifs et violents que fussent en tout ceci les actes du roi,

personne ne s'étonnait; on n'y voyait qu'une reprise de la vieille

guerre gallicane contre le pape. Mais au 20 juillet un acte parut qui

surprit tout le monde, un acte qui ne touchait plus le pape ni le duc

de Bourgogne, mais tout ce qu'il y avait d'ecclésiastiques, une foule

de nobles.

À ce moment, le roi se sentait fort, il avait bien regardé tout

autour, il croyait tenir tous les fils des affaires par Warwick, Croy

et Sforza; il venait de s'assurer des soldats italiens, il pratiquait

les Suisses.

Ordre aux gens d'Église de donner sous un an déclaration des biens

d'Église[392], «en sorte qu'ils n'empiètent plus sur nos droits

seigneuriaux et ceux de nos vassaux.» Ordre aux vicomtes et receveurs

de percevoir les fruits des fiefs, terres et seigneuries, «qui seront

mis en main du roi, faute d'hommage et droits non payés.» Ces grandes

mesures furent prises par simple arrêt de la Chambre des comptes.

Celle qui regardait les gens d'Église devint une Ordonnance, adressée

(sans doute comme essai) au prévôt de Paris. Quant à l'autre, le roi

envoya dans les provinces des commissaires pour faire recherche de la

noblesse[393], c'est-à-dire apparemment pour soumettre les faux nobles

aux taxes, pour s'enquérir des fiefs qui devaient les droits, pour

s'informer des nouveaux acquêts, des rachats, etc., pour lesquels on

oubliait de payer.

[Note 392: Ordonnances, XVI, 45; 20 juillet 1463. Selon Amelgard, il

voulait un cadastre exact des biens du clergé, où auraient figuré

jusqu'aux plus petits morceaux de terre: _Minimas vel minutissimas

partes_, avec les titres de propriété, les preuves d'acquisitions, les

rentes qu'on en tirait, etc. _Bibl. royale, mss. Amelgardi, lib. I, c.

XXII, fol. 123._]

[Note 393: _Ms. Legrand._]

Cette nouveauté au nom du vieux droit, cette audacieuse inquisition,

produisit d'abord un effet. On crut que celui qui osait de telles

choses était bien fort; les Croy se donnèrent ouvertement à lui, comme

on a vu, et lui livrèrent la Somme; le duc de Savoie se jeta dans ses

bras, les Suisses lui envoyèrent une ambassade, le frère de Warwick

vint traiter avec lui. On crut l'embarrasser en lançant dans la

Catalogne un neveu de la duchesse de Bourgogne, D. Pedro de Portugal,

qui prit le titre de roi et vint tâter le Roussillon[394]; mais rien

ne bougea.

[Note 394: Ce neveu de la duchesse de Bourgogne se plaignait assez

ridiculement à Louis XI de ce qu'il ne laissait pas entrer en

Roussillon les Bourguignons et Picards que sa tante et son cousin lui

envoyaient. _Bibl. royale, ms. Legrand, Histoire, liv. VII, fol. 5, 17

février 1464._ Les Catalans, dit-il, voulant se mettre _en

république_, il vaudrait mieux leur donner un roi, etc. _Ibidem,

Preuves, 28 février._]

Il allait grand train dans sa guerre d'église[395]. D'abord, pour

empêcher l'argent de fuir à Rome, il bannit les collecteurs du pape.

Puis il attaque et met la main sur trois cardinaux, saisit leur

temporel. Justice lucrative. Avec un simple arrêt de son Parlement, un

petit parchemin, il faisait ainsi telle conquête en son propre

royaume, qui valait parfois le revenu d'une province. L'attrait de

cette chasse aux prêtres allait croissant. Du seul cardinal d'Avignon,

un des plus gras bénéficiers, le roi eut les revenus des évêchés de

Carcassonne, d'Usez, de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angeli, je ne sais

combien d'autres. Il ne tint pas au neveu du cardinal[396] que le roi

ne prît Avignon même; le bon neveu donnait avis que son oncle, légat

d'Avignon pour le pape, était vieux, maladif, quasi mourant, qu'à son

agonie on pourrait saisir.

[Note 395: Peut-être cet esprit inquiet, qui remuait tout, songeait-il

à réformer le clergé, du moins les moines. Dans une occasion, il

reproche grossièrement aux prêtres: «leurs grosses grasses ribauldes.»

Chastellain, c. LXI, p. 190. De 1462, il autorise son cousin et

conseiller, Jean de Bourbon, abbé de Cluny, à réformer l'ordre de

Cluny. _Archives, registre 199, nº 436, déc. 1462._]

[Note 396: C'était Jehan de Foix, comte de Candale.--«D'autre part,

Sire, M. le cardinal, mon oncle, est en grant aage et tousjours

maladif, mesmement a esté puis naguères en tel point qu'il a cuidé

morir, et est à présumer qu'il ne vivra guère; je fusse voulentiers

allé par devers luy pour le voir, et m'eust valu plus que je n'ay

gaigné pieça... Je ne scay, Sire, si vous avez jamais pensé d'avoir

Avignon en vostre main, lequel, à mon avis, vous seroit bien séant. Et

qui pourroit mettre au service de mondit sieur le cardinal, ou par la

main de M. de Foix, ou autrement, quelque homme, de façon qu'il fist

résidence avec luy, ne fauldroit point avoir le palais, incontinent

que ledit M. le cardinal seroit trespassé. Vous y adviserez, Sire,

ainsi que vostre plaisir sera; nonobstant que je parle un peu contre

conscience, attendu que c'est fait qui touche l'Église; mais la grant

affection que j'ay de vous, Sire, me le fait dire.» 31 aoust 1464.

_Lettre de Jehan de Foix au Roy. Bibl. royale, mss. Legrand, preuves,

c. I._]

Histoire de France 1440-1465 (Volume 7/19) · 第 16 / 22 段