Le moyen pourtant de se défier? le pèlerin voyageait presque seul, ne

voulant pas être troublé dans ses dévotions[350]. Au départ (18 déc.),

il s'était débarrassé un peu rudement de l'amour des sujets, en

faisant crier à son de trompe que personne ne s'avisât de suivre le

roi, sous peine de mort. Pour aller remercier son patron, saint

Sauveur de Redon, qui l'avait protégé dans ses infortunes, il voulait

cheminer tel qu'il avait été alors, comme un pauvre homme, avec cinq

pauvres serviteurs, mal vêtus comme lui, tous six portant au col de

grosses patenôtres de bois. Si sa garde suivait, c'était de loin; de

loin suivaient aussi canons et couleuvrines[351], paisiblement, sans

bruit, sous Jean Bureau, le bon maître des comptes. Tout cela filait

vers le midi. Le roi allait toujours. De Nantes, il voulut voir cette

petite république de La Rochelle. À La Rochelle, il eut envie de voir

Bordeaux, une belle ville; mais comme il la regardait du côté de la

Gironde, il fut lui-même aperçu d'un vaisseau anglais qui heureusement

ne put suivre son batelet dans les eaux basses. Pour voir et savoir

par lui-même, il hasardait tout.

[Note 350: «Que nul, sus peine de mort, ne s'avanchast de le sieuvir.»

Chastellain, p. 189.--«Pour considération de la grant dévocion que de

tout temps nous avons eue à monsieur Saint-Sauveur, lequels nous avons

tous jours par cy devant prié et réclamé en tous nos faiz et

affaires.» _Archives du royaume, J. registre 198, 91, 14 octobre

1461._]

[Note 351: Cette artillerie était formidable, à en juger par

l'inventaire qu'on en fit l'année suivante: «_Inventaire de

l'artillerie du Roy et déclaration des lieux où elle est de présent

fait en aoust 1463_: Et premièrement à Paris, bombardes: La grosse

bombarde de fer, nommée Paris, la volée de La plus du monde; de la

Daulphine, de la Réalle, de Londres, de Mortreau, la volée Médée, la

volée Jason. Canons: Barbazan, La Hyre (de fer d'une pièce), Flavy,

Boniface (de fer de deux pièces), etc., etc.» _Bibl. royale, mss.

Legrand, preuves, c. I, août 1463._]

Sur le chemin, de Tours jusqu'à Bayonne, il allait confirmant,

augmentant les franchises des villes, caressant les bourgeois,

anoblissant les consuls, les échevins; pour tous, enfin, bon homme et

facile[352]. Les gens de la Guienne, traités par Charles VII à peu

près comme Anglais, eurent lieu d'être surpris de la bonté de Louis

XI. Dès son avénement, il avait appelé à lui leurs notables; venu chez

eux lui-même, il sembla se remettre à eux, rendit à Bordeaux toutes

ses libertés. Il dit de plus qu'il n'était pas juste que Bordeaux

plaidât à Toulouse, qu'il voulait que désormais on vînt plaider chez

elle de toute la Guienne, de la Saintonge, de l'Angoumois, du Quercy,

du Limousin. Il fit de Bayonne un port franc. Il rappela le comte de

Candale, Jean de Foix, banni comme ami des Anglais; il lui rendit ses

biens.

[Note 352: Cette facilité remplit dans le recueil des Ordonnances de

cent à deux cents pages in-folio, et tout n'est pas imprimé à beaucoup

près. Ordonnances, XV, p. 137, 212, 332, 360-458, 649, etc., etc.]

Ayant ainsi assuré ses derrières, il put agir sérieusement vers

l'Espagne. Il avait déjà traité, chemin faisant, avec le gendre du roi

d'Aragon, le comte de Foix, en avait pris des arrhes. Le beau-père,

troublé de sa mauvaise conscience, tergiversait, appelait, renvoyait

les Français, les menaçait de la descente anglaise. Le roi, pour en

finir, écrivit durement au gendre qu'il savait tout, que les Anglais

se moquaient de lui; que quand même ils viendraient, ils ne

resteraient pas, tandis que le roi de France «sera toujours là pour le

châtier... Il faut que vous sachiez sa volonté, qu'il ne nous amuse

pas jusqu'à ce que le comte de Warwick soit en mer... Au reste, le

comte de Warwick ne nous peut déranger; notre artillerie est toute à

la Réole.»

Il avançait toujours, et plus il avançait, plus les Catalans

encouragés serraient leur roi; il n'en pouvait plus[353]. La marâtre,

avec ses enfants, s'était jetée dans Girone; elle y fut assiégée,

affamée. Il fallut bien alors que don Juan vînt où l'attendait Louis

XI (3 mai); il engagea pour un secours le Roussillon qui n'était pas à

lui, mais bien aux Catalans. L'horreur du pacte, c'est que pour

échapper à la punition d'un premier crime, le coupable en faisait un

autre; après avoir tué son fils, il tuait sa fille, la livrait à

l'autre fille, du second lit, à la comtesse de Foix. La pauvre

Blanche, héritière de Navarre après don Carlos, fut attirée par son

père, qui voulait, disait-il, lui faire épouser le frère de Louis XI,

et elle épousa un cachot du donjon d'Orthez, où sa soeur l'empoisonna

bientôt.

[Note 353: Un capitaine de Louis XI lui fait à peu près une triste

peinture de l'Aragonais, même après le secours qu'il reçut: «Je vous

certiffie par ma foy que c'est grand'pitié de les veoir, tant sont

deffaiz et à pié la plupart. Vous êtes bien en voye d'avoir Roy, Reyne

et filz sur les bras, se vous n'y donnez bon remède.» Lettre de

Garguesalle au Roy de France. _Bibl. royale, mss. Legrand, c. II, 15

nov. 1462._--Voir sur tout ceci Zurita. Anales de la Corona d'Aragon,

XVII, 30 et seq.]

L'Aragonais ne désespérait pas de duper Louis XI, d'avoir le secours

sans remettre le gage. Mais le roi, qui connaissait son homme, ne fit

rien sans être nanti. «Maréchal, écrit-il, avant tout, requérez au roi

d'Aragon Perpignan et Collioures; s'il les refuse, allez les

prendre[354].»

[Note 354: Il ajoute: Je voudrois qu'il m'eust cousté dix mille escus,

et que j'eusse la possession des deux chasteaux et le roy d'Arragon

eust fait son appointement et tous fussiez par deça sains et sauves.»

_Bibl. royale, mss. Legrand, c. I_ (_14 août 1462_.)]

Ainsi se fit l'affaire de Roussillon. Elle était assurée et le roi

revenu dans le nord, quand s'ébranla enfin la fameuse flotte anglaise.

Cette flotte avait attendu qu'il eût loisir de s'occuper d'elle. Des

falaises, il la vit passer, lui fit la conduite par terre, en

Normandie et jusqu'en Poitou. Tout le long de la côte, les villes

étaient garnies, gardées, tout le monde armé. Les Anglais, voyant ce

bel ordre, crurent prudent de rester en mer[355]. Seulement Warwick,

pour qu'il ne fût pas dit qu'il n'eût rien fait, fit une petite

descente à côté de Brest. De tout cet orage qui devait écraser Louis

XI, ce qui tomba, tomba sur le duc de Bretagne; les Bretons en

restèrent furieux contre les Anglais.

[Note 355: Pas un mot dans Lingard, ni dans Turner.]

Une lettre que le roi écrit vers cette époque, après sa capture du

Roussillon, respire la joie sauvage du chasseur. Pas un mot de

Warwick, qui apparemment l'inquiétait peu: «Je m'en vais bien bagué,

dit-il, je n'ai pas perdu mon estoc; je pique des deux; il faut que je

me récompense de la peine que j'ai eue, que je fasse bonne chère!...

La reine d'Angleterre est arrivée[356]...»

[Note 356: Il écrit à l'amiral: «... Que, incontinent mes lettres

reçues, vous en veniez à Amboise, là où vous me trouverez. Car je m'en

vais délibéré de faire bonne chère et de me récompenser de la payne

que j'ay eu tout cest yver en ce pays... La Royne d'Angleterre est

arrivée... Je vous prie que vous faciez diligence, pour adviser ce que

j'aye à faire... Je m'en vais mardi, et picqueré bien. Se vous avez

rien de beau à mectre en foire, se le déployez; car je vous asseure

que je m'en voys bien bagué... Je me semble que je n'ay pas perdu mon

estoc.» _Bibl. royale, mss. Legrand, c. II, 1462._]

La _bonne chère_, c'eût été de reprendre Calais, de le reprendre au

moins par mains anglaises, au nom d'Henri VI et de Marguerite. La

triste reine d'Angleterre, malade de honte et de vengeance, depuis sa

grande défaite, suivait partout le roi, à Bordeaux, à Chinon, mendiant

un secours. Elle n'avait rien à attendre de son père ni de son frère,

qui, à ce moment, perdaient l'Italie. Louis XI le savait bien et n'en

faisait que mieux la sourde oreille: il la laissait languir[357]...

Qu'avait-elle à donner? rien que l'honneur et l'espérance. Elle promit

pour quelque argent que, si jamais elle reprenait Calais, elle en

nommerait capitaine un Anglo-Gascon qui était au roi[358], et qui, à

défaut de payement, remettrait le gage au prêteur. Nul doute qu'en

signant ce contrat de Shylock, cette dernière folie de joueur, elle

n'ait senti qu'elle mettait contre elle ses amis, comme sa conscience,

qu'elle périssait, et, qui pis est, méritait de périr.

[Note 357: «J'ay appris de vous, monsieur, qu'il faut manger les

viandes lorsqu'elles sont mortifiées, et profiter sur les hommes,

quand ils sont attendris par leurs misères.» D'Aubigné, Confession de

Sancy.]

[Note 358: Cet Anglo-Gascon était Jean de Foix, comte de Candale, que

Louis XI venait d'acheter. Nos Archives du royaume possèdent l'acte:

«Nos Margareta, regina... fatemur nos recepisse... vigenti milia

libras... ad quorum solutionem... obligamus villam et castrum

Calesie... Quam cito rex Angliæ recuperaverit antedictam villam...

constituet ibi prædilectum fratrem nostrum comitem Pembrochie, vel

dilectum consanguineum nostrum, _Johannem de Foix, comitem de Kendale_

in capitaneum, qui jurabit et promittet tradere antedictam villam in

manus... cognati nostri Francie infra annum.» Jun. 23, 1462. _Archives

du royaume, Trésor des Chartes, J. 648, 2._]

Tout en tirant de Marguerite ce gage contre les Anglais, le roi ne

voulait pas se fâcher avec l'Angleterre, avec son bon ami Warwick. Il

ne donnait rien à Marguerite, il prêtait. Et combien? Vingt mille

livres, une aumône, du neveu à la tante; il est vrai qu'il lui fit

donner soixante mille écus par la Bretagne. Il ne lui donnait pas un

soldat; qu'elle en levât si elle voulait. Par qui en levait-elle? Par

un homme qui passait pour l'ennemi du roi, par M. de Brézé, naguère

grand sénéchal de Normandie, qui sortait à peine de prison. Sans

mission et comme aventurier, il menait en Écosse les nobles et les

marins normands; c'était une affaire normande, écossaise, à peine

française; si Brézé voulait se faire tuer là-bas, le roi s'en lavait

les mains[359].

[Note 359: Chastellain y est pris; il croit que le roi «l'envoyait

ainsi que Peleus Jason en Colcos, pour en estre quitte.»]

Française ou non, l'affaire venait à point pour la France. Tandis que

l'Angleterre en masse se tournait vers le nord, tandis que cette

désespérée Marguerite se faisait tuer ou pendre, le roi prenait

Calais. Il intimidait les Anglais de la garnison sans espoir de

secours; il leur montrait la signature de Marguerite, lui offrait un

prétexte _légal_ (ce qui est grave dans toute affaire anglaise); il

mettait surtout en avant et jetait dans la place son Anglo-Gascon, qui

était un des leurs, et qui, d'amitié ou de force, se serait fait leur

capitaine, ou pour Louis XI, ou pour Henri VI.

À tout cela il manquait une chose. C'était que Louis XI disposât de

quelques vaisseaux de Hollande pour fermer Calais, comme Charles VII

en avait eu pour fermer Bordeaux. Il en demanda au duc de Bourgogne,

qui ne voulut pas se brouiller avec la maison d'York, et refusa net.

Tout fut manqué. Non-seulement le roi n'eut point Calais, mais, de

l'avoir espéré seulement, d'avoir cru que Warwick, alors capitaine de

cette place pour la maison d'York, la laisserait surprendre, cela dut

compromettre l'équivoque personnage, déjà suspect depuis sa promenade

maritime[360]. Il l'était d'ailleurs par les siens, par son frère et

son oncle[361], deux évêques, dont l'un avait des relations avec

Brézé. Warwick ne pouvait se laver qu'en faisant la guerre, et une

guerre heureuse. Il y réussit par ses moyens ordinaires[362]. Brézé,

ayant perdu partie de ses vaisseaux, brûlé les autres, s'était jeté

dans une place et attendait le secours de Douglas et de Somerset.

Warwick les pratiqua habilement[363]. Il acheta Douglas. Il gagna

(pour cela il ne fallait pas moins qu'un miracle du diable) Lancastre

même contre Lancastre, je veux dire Somerset, qui était de cette

branche, qui avait intérêt à la défendre, puisque par elle il avait

droit au trône. Il l'amena à combattre son droit, son honneur, le

drapeau qu'il tenait depuis quarante ans. Puis le misérable changea

encore, et on lui coupa la tête.

[Note 360: Édouard IV semble marquer sa défiance à l'égard de Warwick

en créant, à son retour, un grand amiral d'Angleterre. (Rymer, 30

juillet 1462.)]

[Note 361: Ce bon évêque voulant travailler, disait-il, à la

canonisation de saint Osmond, avait obtenu un passeport pour venir en

Normandie chercher des renseignements sur la naissance et la vie du

bienheureux.

Il rencontra à point un nommé Doucereau, le secrétaire intime de M. de

Brézé, et son agent en Angleterre, qui avait été pris à la bataille de

Northampton, était resté quelque temps prisonnier, et revenait par

Calais. L'évêque, lui ayant fait jurer le secret sur l'Évangile, lui

dit que les Anglais ne se fiaient pas au duc de Bourgogne, qu'ils

aimeraient mieux l'alliance du roi, etc. (Rapport de Doucereau, cité

par _Legrand_).]

[Note 362: Rien de plus héroïque que cette campagne, à en croire la

lettre qu'écrit l'ami d'Édouard, lords Hastings, à M. de Lannoy (l'un

des Croy); cette lettre est pleine de légèreté et de vanterie; c'est

bien le Hastings de Shakespeare. Marguerite, dit-il, est venue avec

toute l'Écosse, et il a suffi du comte de Warwick «avec les marchiers

seulement... Le roi d'Écosse s'en est enfui, et laditte Marguerite,

sans targier, outre la mer, avec son capitaine, sire Piers de Brézé...

N'est pas effrayé mon souverain seigneur, ce pendant estant en ses

départs et esbatements en la chasse, sans aucuns doubte ou

effrayement...» Depuis, Montaigu, le frère de Warwick, est entré en

Écosse, «et a fait la plus grande journée sur eulx que ne fut oye

estre faite de plusieurs ans passés, ainsi que je me doubte qu'ilz ne

s'en repentent, et jusqu'au jour du Jugement.» _Bibl. royale, mss.

Legrand, Preuves, c. II, 7 août 1463._]

[Note 363: Sur l'opposition des deux grands chefs de clans, Douglas

tout-puissant dans le midi, le Lord des îles dans le nord, le premier

lié avec Lancastre, l'autre avec York. V. Pinkerton, vol. I, p. 246;

lire aussi les _Instructions à messire Guillaume de Menypeny de ce

qu'il a à dire à très-haut, très-puissant chrétien prince, le Roy de

France, de par l'évesque de Saint-Andrieu en Écosse._ L'évêque dit

lui-même qu'il fit les fiançailles du fils d'Henri VI et de la fille

du roi d'Écosse: «Quasi contre la volonté de tous les grands seigneurs

du royaume, lesquels disoient que pour complaire au Roy de France,

j'estois taillé de mettre le royaume d'Écosse en perdition... Le roy

Henry désiroit, pour la seureté de sa personne, venir en ma place de

Saint-Andry, là où il fust bien recueilli, selon ma petite

puissance..., et tout ce luy feis pour l'honneur dudit très-chrestien

Roy de France... lequel m'avoit sur ce très-gracieusement écrit et

requis, et si, savoye bien que ledit roy Henry n'avoit de quoy me

récompenser... Et après toutes ces choses, nous avons entendu comme

ledit très-chrestien Roy de France avoit prins abstinence de guerre

avec ledit roy Édouard, sans que ledit royaume y fust compris.

_Bibliothèque royale, mss. Baluze_, nº 475.]

Les affaires du roi de France allaient mal. Il avait provoqué

l'Angleterre, manqué Calais. Ses plus faibles ennemis s'enhardissaient,

jusqu'au roi d'Aragon. Le Roussillon se refit espagnol. Il fallut que le

roi y courût en personne: il reprit Perpignan[364], intimida

l'Aragonais, qui envoya vite faire des soumissions. Louis XI menaçait de

régler l'Espagne à ses dépens, de concert avec la Castille; il parlait

d'occuper la Navarre[365]. Il avait acheté, homme à homme, tout le

conseil du roi de Castille, Henri l'_Impuissant_. Ils le lui amenèrent

jusqu'en France, de ce côté de la Bidassoa. Ce fut un étrange spectacle.

De toute la plaine on vit sur une éminence les deux rois, l'Impuissant,

dans un faste incroyable, entouré des grandesses, de sa brillante et

barbare garde moresque; et à côté, houssé de sa cape grise, siégeait le

roi de France, partageant les royaumes (23 avril 1463).

[Note 364: Le roi se fit envoyer les habitants suspects d'avoir

commencé la révolte. Il écrit: «Vous pourrez adviser ceux de qui vous

avez suspection, et incontinent me les envoyer sous ombre de se venir

excuser... et aussi bien de chiefs de peuple que seroient gens de

mestier; n'ayez point de honte d'envoyer devers moy soit paillars ou

autres, sous couleur de se venir excuser.» _Bibl. royale, mss.

Legrand, Preuves_, c. II, 1463.]

[Note 365: «... Leur dira qu'ils essayent que le roi d'Aragon soit

content qu'ils se viennent _loger en Navarre_... Si ce n'estoit trop

le dommage du roy d'Aragon, tâcheront de s'y venir loger.» _Mémoire

pour MM. les comtes de Foix, de Comminges, sénéchal de Poitou, de

Monglat et autres chefs de guerre, estant en Aragon de par le roy.

Bibl. royale, ibidem,_ c. I, 1463 (janvier?).]

Les envoyés d'Angleterre, de Milan et de Bourgogne, attendaient

curieusement, pour voir comment il se tirerait de cet imbroglio

d'Espagne. Il s'en tira par un partage. C'était par un partage qu'il

eût voulu finir l'affaire de Naples[366], qu'il avait fini celle de

Catalogne, en détachant le Roussillon. Cette fois il coupait la

Navarre, en donnait part à la Castille. La Navarre cria d'être coupée;

l'Aragon cria ne n'avoir pas tout; combien plus le comte de Foix, qui

avait si bien travaillé pour le roi dans l'affaire du Roussillon! Ce

Roussillon, Louis XI, au grand étonnement de tout le monde, parut n'y

pas tenir; il le donna au comte de Foix. Il le lui donna par écrit,

s'entend, lui laissant, pour l'amuser, la jouissance d'un beau morceau

de Languedoc[367].

[Note 366: Il avait proposé une sorte de partage du royaume de Naples

entre la maison d'Anjou, le neveu du pape et le fils naturel

d'Alphonse. Cette combinaison effraya le duc de Milan, qui s'unit au

pape, et tous deux, en vrais Italiens, appuyèrent le candidat qui

semblait le moins dangereux, le fils naturel. Ce fait curieux n'est,

je crois, que dans Legrand; mais ordinairement il parle d'après les

actes. _Ibidem, Histoire, livre IV_, p. 52.

Rien ne fait mieux comprendre la situation de l'Italie à cette époque

que les Commentaires de Pie II. Voir surtout le passage où le pape

explique si bien à Côme de Médicis pourquoi Florence aurait tort

d'aider les Français contre Ferdinand le Bâtard, bien moins dangereux

pour l'indépendance italienne. Côme, vieux, goutteux, égoïste, se

résigne volontiers à l'inaction, et finit par demander le chapeau de

cardinal pour son neveu. Gobellini Commentarii, lib. IV, p. 96.]

[Note 367: Le roi engage Carcassonne au comte de Foix, jusqu'à ce

qu'il l'ait mis en possession du Roussillon. _Archives, registre, 199,

23 mai 1463._]

Il était dans un moment de générosité admirable. Il donna au Dauphiné

exemption des règlements sur la chasse; à Toulouse incendiée exemption

de tailles pour cent années[368]. En passant à Bordeaux, il fit grâce

de la mort à Dammartin, qui vint se jeter à ses genoux[369]. Ce qui

surprit bien plus, c'est qu'il fit à un ennemi, à celui qui chassait

d'Italie la maison d'Anjou, à celui qui détenait le patrimoine des

Visconti contre la maison d'Orléans, il fit, dis-je, à Sforza, cadeau

de Savone et de Gênes[370]; lui permettant en outre de racheter Asti

au vieux Charles d'Orléans, fils de Valentine. C'était se fermer

l'Italie, en même temps qu'il semblait se fermer l'Espagne. Tout cela

de sa tête, sans consulter personne. Ses conseillers étaient

désespérés.

[Note 368: D. Vaissette.]

[Note 369: «Voulez-vous justice ou grâce? dit le roi à son

ennemi.--Justice.--Eh bien! je vous bannis, et vous donne 1,500 écus

d'or pour aller en Allemagne.» Dammartin venait d'être condamné à mort

par le Parlement; ce qu'il avait acquis ou volé fut en partie rendu

aux héritiers de sa victime, Jacques Coeur, en partie volé par son

juge et commissaire, Charles de Melun. (Bonamy.) L'ancien _écorcheur_,

qui était un homme ferme, ne se tint pas pour battu, il ne laissa pas

le champ libre à ses ennemis. Au lieu de se rendre en Allemagne, il

vint se remettre en prison, et il attendit.]

[Note 370: Un agent de Sforza s'était avancé jusqu'à Vienne en

Dauphiné et attendait les nouvelles d'Espagne. Il lui écrit le 10 mai

que le roi de Castille a quitté assez brusquement le roi de France,

que tout n'est pourtant pas rompu; que Louis XI, malgré les affaires

de Naples, n'est pas éloigné de traiter avec le duc de Milan, et même

de lui céder Savone; que le duc doit au plus vite désavouer toute

relation avec Philippe de Savoie, et se faire appuyer du maréchal de

Bourgogne auprès du roi. 1463, 10 mai. Le 28, Sforza suit ce conseil.

Le 21 novembre, il prie le duc de Bourgogne et Croy de l'aider auprès

du roi pour l'affaire d'Asti; le 21 et le 23, il écrit au roi même

que, lui ayant tant d'obligations pour Gênes et Savone, il donnera au

duc d'Orléans deux cent mille ducats pour Asti; mais il lui faut du

temps pour payer. Le 22 décembre, l'ambassadeur de Sforza lui fait

savoir qu'il a reçu hier du roi l'investiture de Gênes et de Savone.

_Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves_, c. II.]

Et rien pourtant n'était plus raisonnable.

Une crise allait éclater dans le nord; l'Angleterre, la Bourgogne et

la Bretagne[371] semblaient près de s'unir. Le roi devait tourner le

dos au midi: seulement, aux Pyrénées, tenir le Roussillon; aux Alpes,

s'assurer de la Savoie, qu'il pratiquait de longue date, obtenir que

le duc de Milan ne s'en mêlerait point. Sforza, s'avouant son vassal

pour Gênes et Savone, allait lui prêter ses excellents cavaliers

lombards. Le roi avait besoin de l'amitié du tyran italien, dans un

moment où il fallait peut-être qu'il pérît lui-même ou devînt tyran.

[Note 371: C'est le rapport et la créance de messire Guillaume de

Menypeny: «Les ambassadeurs d'Écosse ont rapporté que le duc de

Bretagne requiéroit (les Anglois), qu'ils lui voulsissent aider de six

mille archiers, en cas que le Roy lui feroit guerre, et aussi offroit

le duc de Bretagne au roi Édouard, que quand il voudroit venir en

France et y amener armée, il lui donneroit passaige et entrée par

toutes ses terres pour ce faire... Et à la parfin, _les Anglois ont

accordé audit duc de Bretagne trois mille archiers_... dont le sieur

de Montaigu devoit avoir la charge de mille archiers, James Douglas de

mille... Le sieur de Montaigu a refusé... pour ce que le comte de

_Warwick, son frère, ne veut pas_ qu'il se désempare du royaume

d'Angleterre, s'il ne voit les choses... (lacune).» Il ajoute ce bruit

absurde, que Louis XI, mécontent des Écossais, disait qu'il aiderait

les Anglais à les soumettre. _Bibl. royale, mss. Baluze_, nº 475.]

Il prit ainsi son parti vivement, contre l'avis de tout le monde.

Cette résolution hardie, cette générosité habile, si différente de la

petite politique chicaneuse du temps[372], lui donna une grande force;

il pesa d'autant plus au nord. Il emporta d'emblée son affaire

capitale, le rachat de la Somme.

[Note 372: Elle fut admirée de Sforza. Son remercîment, tout

emphatique qu'il est et quelque intéressée qu'y soit la flatterie, ne

laisse pas d'avoir un côté sérieux. Le froid et ferme esprit, italien

pourtant, et, comme tel, artiste en politique, dut prendre plaisir à

voir une politique si nouvelle: «Animi magnitudine, sapientia,

justitia, felicitate et mente prope coelesti...» _Archives, Trésor des

chartes_, J. 496.]

CHAPITRE II

LOUIS XI--SA RÉVOLUTION

1462-1464

Depuis longtemps, il suivait l'affaire de la Somme avec une ardente

passion, si ardente qu'elle se nuisait et manquait son but. Il

caressait, tourmentait le vieux duc, pressait les Croy. Si le vieil

homme, d'asthme ou de goutte, leur mourait dans les mains, tout était

fini. On le crut un moment, quand le duc revenu de Paris, las de

fêtes, de repas et de faire le jeune homme, tomba tout d'un coup et

se mit au lit[373]. Son excellente femme sortait du béguinage où elle

vivait, pour soigner son mari; le fils accourut pour soigner son père.

Ils le soignèrent si bien, que s'il ne se fût remis, les Croy

périssaient, et les affaires du roi devenaient fort malades.

[Note 373: Le duc tomba malade au plus tard en janvier (1462). Le 11

mars, le conseil de ville de Mons nomme une députation pour aller le

complimenter sur son rétablissement. Note de Gachard sur Barante, t.

II, p. 195 de l'édition belge, d'après les _Archives de Mons, deuxième

registre aux résolutions du conseil de ville_.--Cependant, selon Du

Clercq: «Il fut _plus de demi an_ ains qu'il feut guéry; et se tint

tousdis la duchesse avec luy; et _la laissa ledict duc gouverner_

avecque sondit fils; et par ainsy ladicte duchesse laissa son

hermitage.» Jacques Du Clercq, liv, IV, c. XL.]

Histoire de France 1440-1465 (Volume 7/19) · 第 15 / 22 段