Il trotta ainsi jusqu'aux lices de la rue Saint-Antoine. Tout le

peuple criait: «Et velà un humain prince! velà un signeur dont le

monde seroit heureux de l'avoir tel! Que benoît soit-il et tous ceux

qui l'aiment! Et que n'est tel notre roi et ainsi humain, qui ne se

vête que d'une pauvre robe grise avec un méchant chapelet, et ne haît

rien que joie[330].»

[Note 330: Chastellain.]

Ils avaient tort, le roi Louis avait ses joies aussi. Quand le comte

de Charolais, messire Adolphe de Clèves, le bâtard de Bourgogne,

Philippe de Crèvecoeur, toute la haute seigneurie flamande et

wallonne, eurent jouté et ravi la foule, un rude homme d'armes parut,

que le roi payait tout exprès, sauvagement «houssé et couvert, homme

et cheval, de peaux de chevreuils armés de bois,» mais fièrement

monté, lequel «vint riflant parmi les jouteurs... et ne dura rien

devant lui.» Le roi regardait, caché, à une fenêtre, derrière

certaines dames de Paris.

Il était étrange qu'il ne se montrât pas; le tournoi se donnait

justement à sa porte, tout contre les Tournelles où il résidait.

Apparemment le triste hôtel s'égayait peu de ces bruits de fêtes. Le

roi y vivait seul et chichement; petit état, froide cuisine. Il avait

eu la bizarrerie de s'en tenir aux quelques serviteurs qu'il amenait

de Brabant; il vivait là comme à Genappe. Au fait, il n'avait pas

besoin d'établissement; sa vie devait être un voyage, une course par

tout le royaume. À peine roi, il prit l'habit de pèlerin, la cape de

gros drap gris, avec les housseaux de voyage, et il ne les ôta qu'à la

mort. Campé plus que logé dans ce vaste hôtel des Tournelles,

s'agitant[331], s'ingéniant de mille sortes, «subtiliant jour et nuit

nouvelles pensées,» personne ne l'eût pris pour l'héritier dans la

maison de ses pères. Il avait plutôt l'air d'une âme en peine qui, à

regret, hantait le vieux logis; à regret, loin d'être un revenant, il

semblait bien plutôt possédé du démon de l'avenir.

[Note 331: On aurait pu l'appeler, comme on appelait cet Auguste de

Thou, à qui Richelieu coupa la tête: _Votre inquiétude_.--C'est le

vrai nom de l'esprit moderne.]

S'il sortait des Tournelles, c'était le soir, en hibou, dans sa triste

cape grise. Son compère, compagnon et ami (il avait un ami), était un

certain Bische, qu'il avait mis jadis comme espion près de son père,

et qu'alors il tenait près du comte de Charolais pour lui faire

trahir aussi son père, le duc de Bourgogne, pour faire consentir le

vieux duc au rachat des places de la Somme. Louis XI aimait

incroyablement ce fils, il le choyait, le couvait. Bische, qui avait

plus d'un talent, les menait la nuit, tous les deux, le comte et le

roi, voir les belles dames. Ce cher Bische, l'intime ami du roi,

pouvait entrer chez lui jour et nuit; les sergents et huissiers en

avaient l'ordre pour lui; pour nul autre; c'était le seul homme pour

qui le roi fût toujours visible, pour qui il ne dormît jamais.

Ce qui l'empêchait de dormir, c'étaient les villes de la Somme. De

Calais, qui alors était Angleterre, le duc de Bourgogne pouvait amener

l'ennemi sur la Somme en deux jours; les logis étaient prêts, les

étapes prévues. Par cela seul que le duc avait ces places, il

commandait, menaçait sans mot dire, tenait l'épée levée. Comment

espérer que jamais il voulût la rendre, cette épée? Qui eût osé lui

donner le conseil de se dessaisir d'une telle arme, de lâcher cette

forte prise par où il tenait le royaume. Le roi ne désespéra pas; il

s'adressa au fils, au favori, il tâta le sire de Croy, le comte de

Charolais. Il offrit, donna des choses énormes, terres, pensions,

charges de confiance. Dès son avénement, il nomma Croy grand maître de

son hôtel, livrant la clef de sa maison pour avoir celle de la France,

hasardant presque le roi pour l'affranchissement du royaume. Quant au

comte de Charolais, il lui fit faire un voyage triomphal dans les

pays du centre[332], lui donna à Paris hôtel et domicile[333], lui

assigna une grosse pension de trente-six mille livres; il alla jusqu'à

lui donner (de titre au moins) le gouvernement de la Normandie, et

flatta sa vanité d'une royale entrée dans Rouen[334].

[Note 332: Le roi alla jusqu'à lui laisser exercer le droit de grâce.

En passant à Troyes, le comte de Charolais donne des lettres de

rémission à Pierre Servant qui, le jour précédent, a tué son

beau-frère. _Archives du royaume, J. registre 198_, nº 81.]

[Note 333: L'hôtel de Nesle. (_Archives, Mémoriaux de la chambre des

comptes_, III, 18 septembre 1461).]

[Note 334: Le 19 décembre 1461, notable compagnie va à sa rencontre,

de par la ville, ainsi que le roi l'avait avertie. On lui porte trois

penchons de vin, l'un de Bourgogne, l'autre de Paris et le troisième

de vin blanc de Beaune; de plus, trois draps, l'un écarlate, l'autre

pers, le troisième gris, tous trois faits à Rouen... Communiqué par M.

Chéruel, d'après les Délibérations du conseil de ville. _Archives de

Rouen, vol. VII, fol. 197._ Le vin ne s'offrait qu'au seigneur. V.,

dans Chastellain, l'indignation qu'excitèrent les Croy en se faisant

donner le vin à Valenciennes.]

La grande affaire intérieure ne pouvait que mûrir lentement: il

fallait attendre. Mais il s'en présentait d'autres autour du royaume,

où il semblait qu'il y eût à gagner.

La maison d'Anjou se chargeait de continuer, dans ce sage XVe siècle,

les folies héroïques du moyen âge. Le monde ne parlait que du frère et

de la soeur, de Jean de Calabre et de Marguerite d'Anjou, de leurs

fameux exploits, qui finissaient toujours par des défaites; la soeur

traînant dans vingt batailles son pacifique époux, dressant les

échafauds au nom d'un saint, s'acharnant malgré lui à lui regagner son

royaume. Le frère en réclamait quatre ou cinq à lui seul, les royaumes

de Jérusalem, de Naples, de Sicile, de Catalogne et d'Aragon; esprit

mobile, d'espérance légère, partout appelé, partout chassé, courant,

sans argent ni ressources, d'une aventure à l'autre... Louis XI parut

prendre intérêt à ces guerres romanesques, dont il comptait bien

profiter. Les chevaliers, les paladins, plaisaient à l'homme

d'affaires, comme des _prodigues_, sur lesquels on pouvait faire de

beaux bénéfices. De toutes parts, il y avait à gagner avec eux. Gênes

était un si beau poste vers l'Italie, Perpignan une si bonne barrière

vers l'Espagne; mais quoi! si l'on eût pris Calais!

Calais était une trop belle affaire; on osait à peine espérer. Pour

que la fière Marguerite en vînt à vendre ce premier diamant de la

Couronne, à trahir l'Angleterre, il fallait que, de misère ou de

fureur, elle perdît l'esprit. Louis XI crut avoir ce bonheur. Le parti

de Marguerite fut exterminé à Towton; elle n'eut plus de ressource que

chez l'étranger.

Cette bataille de Towton n'avait pas été comme les autres, une

rencontre de grands seigneurs; ce fut une vraie bataille, et la plus

sanglante peut-être que l'Angleterre ait livrée jamais. Il resta sur

la place trente-six mille sept cent soixante-seize morts[335]. Ce

carnage indique assez qu'ici le peuple combattit pour son compte, non

pas tant pour York ou pour Lancastre, mais chacun pour soi.

Marguerite, l'année d'avant, pour accabler son ennemi, avait appelé à

la guerre, au pillage, les bandits du _Border_[336], les affamés

d'Écosse; dans une course d'York à Londres, ils raflèrent tout,

jusqu'aux vases d'autel. Alors la forte Angleterre du midi, tout ce

qui possédait, se leva et marcha au nord, Édouard et Warwick en tête;

tous aimaient mieux périr que d'être pillés une seconde fois. Nulle

grâce à faire ni demander; et c'était pourtant la semaine sainte... Le

temps était celui d'un vrai printemps anglais, affreux; la neige

aveuglait, on ne voyait goutte à midi, on se tuait à tâtons. Ils n'en

continuèrent pas moins consciencieusement leur sanglante besogne, le

jour, la nuit et tout le second jour. L'idée fixe de la propriété en

péril, le _home and property_ les tint inébranlables. Au soir enfin,

les gens de la Rose sanglante, quand les bras leur tombaient, virent

venir encore un gros bataillon de pâles Roses, et ils comprirent

qu'ils étaient morts; ils reculèrent lentement, mais ils reculaient

dans une rivière; le Corck roulait derrière eux.

[Note 335: Hall; Turner.]

[Note 336: Il semble que le parti d'Henri VI ait essayé de rejeter sur

celui d'York l'odieux de cet appel aux hommes du Nord. Le conseil

privé écrit au nom d'Henri, que le roi a connaissance, «que les gens

du Nord, outrageux et sans frein, accourent pour votre destruction et

le bouleversement de votre pays.» Rot. Parl., vol. V., p. 307-310, 28

jan. 1461.]

Édouard fut roi. Dès lors celui qui l'avait fait roi, Warwick, se

fiant peu à sa reconnaissance, regarda au dehors et se mit à calculer

s'il trouverait mieux son compte à le servir ou à le vendre.

Louis XI avait une sincère estime pour les hommes de ruse, pour ceux

du moins qui réussissaient; il semble avoir aimé Warwick, à sa

manière, comme il aimait Sforza. L'Anglais, selon toute apparence,

reçut de solides gages de cette amitié. Qui fouillerait bien Warwick

castle trouverait peut-être dans cette royale fondation l'argent de

Louis XI. On le croirait volontiers quand on voit celui-ci peu inquiet

de l'immense armement que l'Angleterre faisait contre lui, deux cents

vaisseaux, quinze mille hommes; Henri V n'en avait guère eu davantage

pour conquérir la France. Mais le roi savait longtemps d'avance le

jour où Warwick ferait sortir la flotte. Il alla paisiblement voyager

dans tout le midi, ne craignit pas d'engager une armée en Catalogne et

fit fort à son aise sa belle affaire de Roussillon[337].

[Note 337: L'expédition avait été résolue le 13 février. Le 20 mars,

Warwick se fait donner les pouvoirs les plus étendus; par exemple, il

peut traiter avec toute place de la côte de France, pour en tirer

rançon ou tribut: «Auctoritatem quæcumque loca _appatisandi_.» Il peut

prendre un fort et le _perdre_, sans avoir à craindre d'être inquiété,

ni poursuivi. Rymer, t. V (3 édit.), p. 110, 20 mart. 1362.

«Faites que vous ayez achevé devant que le comte de Warwick soit sur

la mer, qui sera _le premier jour de may_.» Lettre de Louis XI, écrite

au comte de Foix, avant l'expédition de Roussillon. _Bibliothèque

royale, mss. Legrand, preuves_, c. II.]

Il se passait en Espagne une tragédie qui promettait d'être lucrative,

elle devait sourire à Louis XI. Le monde en pleurait; des peuples

entiers avaient couru aux armes, d'indignation et de pitié. Un père

remarié, don Juan d'Aragon, pour plaire à la marâtre, avait dépouillé

son fils[338], don Carlos de Viana, héritier de Navarre; il l'avait

emprisonné, tué de chagrin, peut-être de poison. Le pauvre prince,

qui, vivant, ne s'était guère plaint, se plaignit mort; les Catalans

l'entendaient la nuit dans les rues de Barcelone. Le mauvais père eut

tous les coeurs contre lui; il vit comme «la terre se soulever et

crier les pierres du chemin...» Le misérable eut peur; il appela les

Français, puis, ayant peur des Français, il appela les Anglais contre

eux. Son gendre, le comte de Foix, qui, avec ses grandes espérances

d'Espagne, n'en avait pas moins jusque-là tout son bien en France, ne

pouvait s'adresser qu'au roi; sans son aide, il ne pouvait guère

hériter de l'autre côté des monts. Il avertit donc Louis XI, qui

profita de l'avis pour son compte. Les Catalans, encouragés sous

main[339], vinrent à Paris dire au roi que don Carlos de Viana,

poursuivi par son père, ainsi qu'il l'avait été lui-même par Charles

VII, le priait en mourant d'avoir pitié d'eux, de prendre leur

défense. Le roi accepta ce legs pieux, et déclara qu'il défendrait

envers et contre tous les sujets de son ancien ami.

[Note 338: Et quel fils! Un des hommes les plus aimables de l'Espagne,

qui respecta toujours son père, même en luttant contre lui, et qui, si

son parti l'eût permis, aurait laissé là la Navarre, comme il refusa

le trône de Naples, oubliant le monde avec son Homère et son Platon,

dans un monastère au pied de l'Etna.--Il était poète, ami des poètes

du temps; il a traduit l'Éthique d'Aristote, et fait une chronique de

Navarre. (Prescott.)]

[Note 339: Le roi lui-même semble l'avouer; il écrit aux Catalans:

«Avant (même) la réception de vos lettres, nous avons envoyé par

devers vous nostre amé et féal conseiller et maistre de nostre

hôtel... qui est l'un de nos serviteurs à qui nous avons plus grande

confidence, comme les aucuns de vous savent assez.» Octobre 1461.

_Bibl. royale, mss. Legrand, preuves_, c. II. Il est probable

qu'averti par Juan II, en septembre, de la mort de son fils, il avait

espéré s'emparer de tous les états catalans, mais qu'il se rabattit

sagement sur le Roussillon.]

La partie était bien engagée; seulement il fallait des avances, une

armée, de l'argent, de l'argent à l'heure même. Il fallait, pour

joyeuses prémices du nouveau règne, frapper des taxes, et cela au

moment où les bonnes gens, pleins d'espérance, disaient qu'on ne

payerait plus rien, au moment où le duc de Bourgogne priait

solennellement le roi de ménager le pauvre peuple, tout en exigeant de

grosses pensions pour les grands.

Le roi, aux expédients, s'en prit à la vendange qu'on allait faire, et

mit un impôt sur les vins, pour être perçu aux portes des villes.

Reims, Angers, d'autres villes encore n'en voulurent rien croire[340],

et soutinrent que l'édit était controuvé. À Reims, les vignerons, le

petit peuple et les enfants, pillèrent les receveurs, brûlèrent les

registres et les bancs des élus[341]. Le roi, sans bruit, coula des

soldats déguisés dans la ville, fit justice, puis vendit son pardon.

Il pardonna lorsqu'on eut coupé les oreilles aux uns, la tête aux

autres, sans compter les pendus. Et ils pendent encore au clocher de

la cathédrale, où leur triste effigie, registres au col, fut mise aux

frais de la ville, en mémoire de la clémence du roi[342].

[Note 340: Voir le détail fort naïf dans les lettres de rémission:

Ordonnances, XV, 297-301, déc. 1461.]

[Note 341: «Un tailleur attacha un écrit à la porte du receveur,

disant que si la justice de Reims ne cessoit, on brûleroit toutes les

maisons que les bourgeois ont à la campagne.» Il semble d'après les

autres dispositions que les _enfants_ aient tout fait, brûlé le siége

et les papiers des élus, dévasté l'hôtel du receveur. (_Bibl. royale,

mss. Legrand, c. I, 1461, septembre_).--Ceci me rappelait les bizarres

et sinistres figures de gamins qui soufflètent Jésus dans les

tapisseries du sacre que l'on garde à Reims.]

[Note 342: V. les _mss. de Rogier_, et les preuves de la savante

histoire de M. Varin.]

Une taxe sur les vins, assez mal payée, était peu de chose. Les

villes n'étaient pas riches. Les campagnes étaient aux seigneurs. Le

clergé seul eût pu aider. Au lieu de disputer avec les bénéficiers

pour quelque faible don gratuit, le roi imagina de mettre la main sur

les bénéfices mêmes, de s'arranger avec le pape pour faire entre eux

les nominations[343]. La Pragmatique, les élections où dominaient les

grands, il les supprima hardiment par une simple lettre. Il comptait

avoir près de lui un légat de Rome, au moyen duquel il disposerait des

bénéfices[344], les emploierait à acquitter ses dettes, à contenter

ses serviteurs, payant, par exemple, le chancelier d'un évêché, le

président d'une abbaye, parfois un capitaine d'une cure ou d'un

canonicat.

[Note 343: Le roi espérait aussi que Pie II l'aiderait à reprendre

Gênes. Tout ce qu'il tira du spirituel pontife, ce fut une épée bénite

et quatre vers à sa louange.]

[Note 344: Le cardinal évêque d'Arras, pour décider le roi à abolir la

Pragmatique, «lui avoit promis que le pape envoieroit un légat en

France qui donneroit les bénéfices.» _Bibl. royale, mss. Legrand,

preuves, c. I._--Pie II lui écrivait: «Si les prélats et universités

désirent quelque chose de nous, c'est à vous qu'ils doivent

s'adresser.» Pii secundi epist. 2 oct. 1461.]

L'abolition de la Pragmatique fut une bonne scène. Le roi, en

Parlement, devant le comte de Charolais et les grands du royaume,

déclara que cette horrible Pragmatique, cette guerre au Saint-Siége,

pesait trop à sa conscience, qu'il ne voulait plus seulement en

entendre le nom. Il exhiba ensuite la bulle d'abolition, la lut

dévotement, l'admira, la baisa, et dit qu'à tout jamais il la

garderait dans une boîte d'or[345].

[Note 345: «Tuas litteras... admiratur et osculatur... Intra thesauros

suos in aurea arcula recludi jussit, exemplariaque per Galliam totam

disseminari.» _Lettre du cardinal d'Arras au pape, nov. 1461,

Legrand, Ibidem._]

Il avait préparé cette farce dévote par une autre, impie et tragique,

où le mauvais coeur n'avait que trop paru. Il crut ou parut croire que

son père était damné pour la Pragmatique; il pleura sur cette pauvre

âme[346]. Le mort, à peine refroidi, eut à Saint-Denis l'outrage

public d'une absolution pontificale; il fut, qu'il le voulût ou non,

absous sur sa tombe par le légat. Acte grave, qui désignait au simple

peuple, comme damnés d'avance, tous ceux qui avaient été pour quelque

chose dans la Pragmatique: or c'étaient à peu près tous les grands et

prélats du royaume, c'étaient tous les bénéficiers nommés sous ce

régime, c'étaient toutes les âmes qui, depuis vingt ans, auraient reçu

la nourriture spirituelle d'un clergé entaché de schisme. Il était

difficile de produire une plus générale agitation.

[Note 346: «Et sy dict-on qu'il pleura moult tendrement.» Jacques Du

Clercq, liv. IV, c. XXXII.--«In quo non modo defuncti cineres

infamavit, quatenus in se erat, ac sepulchrum, sed et universam pene

Gallicanam Ecclesiam hac ignominia percellebat.» Amelgardus, cité dans

les Libertez de l'Église Gallicane, Preuves, I, 148. Cf. _Bibl. roy.,

Amelgardi mss._, n{os} 5962, 5963.]

Le Parlement réclamait, Paris était ému. D'autre part, le duc de

Bourgogne s'en allait fort mal content[347]: le roi semblait s'être

moqué de lui; il l'avait remercié, caressé, comblé, accablé; mais rien

que des paroles, pas un effet. Il lui fit par honneur nommer

vingt-quatre conseillers au Parlement, dont aucun ne siégea. Il lui

accorda le libre cours des marchandises d'une frontière à l'autre;

mais le Parlement n'enregistra point. Il lui donna la grâce d'Alençon,

mais en gardant au gracié ses places et ses enfants. Ainsi le

magnifique duc, de sa croisade de Reims et de Paris, ne rapportait

rien que l'honneur. Pour l'honorer encore, dès qu'il fut hors Paris,

le capitaine de la Bastille courut après lui dans les champs, et lui

offrit de la part du roi les clefs du fort. C'était un peu tard.

[Note 347: Les compagnons de l'exil semblent s'être entendus avec

Bureau et autres pour éconduire les Bourguignons: «En la ville de

Paris, deux jours avant le partement du Roi, M. de Montauban et le

Bastard d'Armignac, estoient de plain jour en une allée derrière

l'eschançonnerie... Ledit de Montauban dit: Ces Bourguignons

cuident... le Roi, ainsi qu'ils l'ont gouverné par de là, mais non

feront. Et en outre dirent que le duc de Bourgogne n'avoit que M. de

Ch(_arolais_) et que pourroit avenir telle chose qu'ils ne seroient

pas si grands maistres... Et incontinent appelèrent Me Jehan Bureau

auquel ils dirent: Venez ça; nous autres, bons..., nous avons

conclu... Et il leur répondit: Vraiment oui, je serai...» _Rapport de

Jean le Denois dit Trasignies, soi-disant écuyer_, etc. _Bibl. royale,

mss. Legrand, preuves_, c. I, 1461 (septembre?)--Le roi donna-t-il au

duc de Bourgogne les enclaves du Maçonnais et de l'Auxerrois, lui

paya-t-il effectivement les anciennes dettes, comme quelques-uns le

disent? J'en croirais plus volontiers Chastellain, selon lequel il ne

donna que des paroles.]

Le duc de Bourgogne était resté assez pour voir à Paris ses ennemis

de Liége[348], et le roi traiter avec eux. Ces rudes Liégeois

s'étaient mal conduits avec Louis XI quand il était dauphin. Devenu

roi, il avait dit contre eux de grosses paroles, envoyé même des

troupes du côté de Liége; il voulait seulement leur montrer qu'il

avait les bras longs, qu'il était fort. Les Liégeois l'aimèrent

d'autant plus; ils envoyèrent à Paris, et les envoyés furent reçus à

merveille. Le roi dit qu'il était leur compère, qu'il les protégerait

envers et contre tous.

[Note 348: Qu'on juge s'ils avaient sujet de l'être. «Nostre évesque

fut mandé par le duc Philippe à la Haye... où il alla en bon estat et

fust reçeu par le duc à la manière de la cour, et après l'avoir esté

quelque espace de temps, faisant bonne chère sans autre chose, demanda

congé de revenir à Liége, ce qui lui fut _refusé_ et il _fut

contraint_, avant de partir, de lui promettre et jurer de résigner

l'évesché au profit de Louis de Bourbon. _Chronique ms. de Jean de

Stavelot, ann. 1455, nº 183 de la Bibliothèque de Liége._--Je lis dans

un autre manuscrit de la même bibliothèque qu'Heinsberg résigna: au

proffit de noble sieur Louys de Bourbon, quy estoit jeune et bel

homme; quelques jours après qu'il eust ce fait, il pensa à ce qu'il

avoit fait en pleurant amèrement, puis retourna à Liége; mais quand la

commune sceut sa résignation, ils furent moult désolés et en menèrent

grand deuil, et à lui fut demandé pour quelle raison il avoit ce fait

et s'il avoit esté contraint. Mais il leur répondit qu'il l'avoit fait

de son bon gré.» _Bibl. de Liége, mss. 180, fol. 152._]

À force de pousser ainsi la maison de Bourgogne, il était probable

qu'elle finirait par se rapprocher de la maison de Bretagne. Il ne

manquait pas de gens pour s'entremettre de ce rapprochement, sous les

yeux mêmes du roi. Il n'imagina d'autre moyen pour l'empêcher que de

nommer le duc de Bretagne son lieutenant pour huit mois (pendant sa

tournée du midi) dans les provinces entre Seine et Loire; c'était lui

mettre entre les mains moitié de la Normandie qu'il avait fait

semblant de donner tout entière au comte de Charolais.

Il essayait du même moyen pour brouiller les maisons de Bourbon et

d'Anjou. La Guienne, qu'il retirait au duc de Bourbon, il la donna au

comte du Maine, frère de René d'Anjou, et, comme ce comte était un

homme peu à craindre, il lui donna encore le Languedoc. Tout cela au

reste de titre et d'honneur; quant à la force, il croyait la garder:

il était sûr des grandes villes de la plaine, Toulouse et Bordeaux; il

avait acheté l'amitié des deux maisons de la montagne, Armagnac et

Foix; enfin, dans la Guienne, dans le Comminges, il avait mis un homme

à lui, qui n'était que par lui, le bâtard d'Armagnac.

Toutes choses ainsi préparées, avant de mettre la main aux affaires du

midi, il commença par le vrai commencement, par Dieu et les saints,

les intéressant dans ses affaires, leur faisant part d'avance, par de

belles offrandes, qui témoignaient partout de la dévotion du roi

très-chrétien: offrandes à sainte Pétronille de Rome pour aider à

bâtir l'église; offrandes à saint Jacques en Galice; offrandes à saint

Sauveur de Redon, à Notre-Dame de Boulogne. Notre-Dame ne fut pas

ingrate, comme on verra plus tard.

Les pèlerinages bretons, hantés d'une si grande foule et si dévote,

avaient pour Louis XI un merveilleux attrait. Situés, la plupart, sur

les Marches de France, ils lui donnaient l'occasion de rôder tout

autour, au grand effroi du duc de Bretagne. Tantôt c'était

Saint-Michel-en-Grève qu'il voulait visiter, tantôt Saint-Sauveur de

Redon. Cette fois, de Redon il alla à Nantes, et le duc crut qu'il

voulait enlever la douairière de Bretagne, la marier, s'approprier son

bien[349].

[Note 349: Du moins en le donnant à un prince de Savoie, dont il

voulait se servir. Legrand s'obstine à en douter, pour l'honneur de

Louis X, malgré Lobineau, XVIII, 678, malgré D. Morice, XII, 78.]

Histoire de France 1440-1465 (Volume 7/19) · 第 14 / 22 段