[Note 309: La plus curieuse remontrance est celle que fit l'Ordre à

Charles le Téméraire et qu'il écouta avec beaucoup de patience: «Que

Monseigneur, saulf sa bénigne correction et révérence, parle parfois

un peu aigrement à ses serviteurs, et se trouble aulcune fois, en

parlant des princes. Qu'il prend trop grande peine, dont fait à

doubter qu'il en puist pis valoir en ses anciens jours. Que, quand il

faict ses armées, lui pleust tellement drechier son faict que ses

subjects ne fuissent plus ainsi travaillez ne foulez, comme ils ont

été par ci-devant. Qu'il veuille estre bénigne et attrempé et tenir

ses pays en bonne justice. Que les choses qu'il accorde lui plaise

entretenir, et estre véritable en ses paroles. Que le plus tard qu'il

pourra il veuille mettre son peuple en guerre et qu'il ne le veuille

faire sans bon et meur conseil.» Reiffenberg.]

[Note 310: Les chevaliers avaient entrée au conseil. En 1491, ils se

plaignent de ce que le duc ne les appelle pas à délibérer sur ses

affaires. (Raynouard.)]

Le chapitre de la Toison le plus glorieux, le plus complet peut-être

et qui marque le mieux l'apogée de cette grandeur, est celui de 1446.

Tout semblait paisible. Rien à craindre de l'Angleterre. Le duc

d'Orléans, racheté par son ennemi, par le duc de Bourgogne, siégeait

près de lui en chapitre; personne ne se souvenait de la vieille

rivalité. Orléans et Bourgogne devenant confrères, et le duc de

Bretagne entrant aussi dans l'ordre, la France, d'ailleurs fort

occupée, devait être trop heureuse qu'on la laissât tranquille. Les

Pays-Bas l'étaient, entre les deux éruptions de Bruges et de Gand.

Dans ce même chapitre, le duc de Bourgogne, armant chevalier l'amiral

de Zélande, semblait finir les vieilles disputes de Zélande et de

Flandre, marier les deux moitiés ennemies des Pays-Bas, et consolider

sa puissance sur les rivages du Nord.

Le bon Olivier de la Marche conte avec admiration comment, alors tout

jeune et simple page, il suivit de point en point tout ce long

cérémonial, dont le vieux roi d'armes de la Toison d'or voulait bien

lui expliquer les mystères. Chacun des chevaliers allait en grande

pompe à l'offrande, les absents même et les morts par représentants.

Avant tous, le duc fut appelé à l'autel où l'attendait son carreau de

drap d'or. «Le poursuivant d'armes, Fusil, prit le cierge du duc,

fondateur et chef, le baisa et le donna au roi d'armes de la Toison

d'or, lequel, en s'agenouillant par trois fois, vint devant le duc et

dit:

«Monseigneur le duc de Bourgogne, de Lotrich, de Brabant, de Lembourg

et de Luxembourg, comte de Flandre, d'Artois et de Bourgongne, palatin

de Hollande, de Zélande et de Namur, marquis du Sainct Empire,

seigneur de Frise, de Salins et de Malines, chef et fondateur de la

noble ordre de Toison d'or, allez à l'offrande!»

Ce jour même, au banquet de l'ordre, lorsque tous les chevaliers, «en

leurs manteaux, en la gloire et solennité de leur estat,» allaient

s'asseoir à la table de velours étincelante de pierreries, lorsque le

duc, «qui sembloit moins duc qu'empereur,» prenait l'eau et la

serviette de la main d'un de ses princes, un petit homme en noir jupon

se trouva là, on ne sait comment, et se jetant à genoux, lui présenta

à lire... une supplique?... non, un exploit[311]! un exploit, bien en

forme, du Parlement de Paris, un ajournement en personne pour lui,

pour son neveu, le comte d'Étampes, pour toute la haute baronnie qui

se trouvait là... Et cela, pour un quidam, dont le Parlement déclarait

évoquer l'affaire... Comme si l'huissier fut venu dire: «Voici le

fléau de cette fière élévation que vous avez prise, qui vous vient

corriger ici, pincer, montrer qui vous êtes[312]!»

[Note 311: «Iceluy huissier, gardant son exploit jusque au jour

Saint-Andrieu, le jour principal de la feste de son ordre...» George

Chastellain.]

[Note 312: Quelque effronté que l'huissier puisse sembler au

chroniqueur, je ne puis à cette occasion m'empêcher d'admirer

l'intrépidité des hommes qui se chargeaient de tels messages, qui sans

armes, en jaquette noire, n'ayant pas, comme le héraut, la protection

de la cotte armoriée et du blason de leur maître, s'en allaient

remettre au plus fier prince du monde, au baron le plus féroce, à un

Armagnac, à un Retz, dans son funèbre donjon, le tout petit parchemin

qui brisait les tours... Remarquez que l'huissier ne réussissait guère

à faire un bon ajournement, régulier, légal, _en personne_, qu'en

cachant sa qualité et risquant d'autant plus sa vie. Il fallait qu'il

pénétrât comme marchand, comme valet; il fallait que sa figure ne le

fît point deviner, qu'il eût mine plate et bonasse, dos de fer et

coeur de lion... Ces gens étaient, je le sais, puissamment encouragés

par cette ferme croyance que chaque coup leur reviendrait en argent;

mais cette foi au _tarif_ ne suffit pas pour expliquer en tant

d'occasions ces dévouements audacieux, cet abandon de la vie. Il y a

là aussi, si je ne me trompe, le fanatisme de la loi.

Sur l'histoire héroïque des huissiers, voir entre autres choses:

Information sur un excès fait à Courtray en la personne d'un sergent

du Roy. _Archives du royaume, J. 573, ann. 1457._]

Une autre fois, c'est encore un de ces hardis sergents qui s'en vient

dans Lille, le duc étant en cette ville, battre et rompre à marteau de

forge la porte de la prison, pour en tirer un prisonnier.

Grand esclandre et clameur du peuple; il fallut que le duc vînt: «Le

gracieux exploitant toujours mailloit et frappoit; il avoit déjà rompu

les serrures et grosses barres[313]». Le duc se retint et ne parla

pas, il arrêta ses gens qui voulaient jeter l'homme à la rivière.

[Note 313: Chastellain.]

Cette apparition de l'homme noir au banquet de la Toison d'or,

qu'était-ce, sinon le _memento mori_ d'une faible et fausse

résurrection de la féodalité? Et ce marteau de forge, dont l'homme de

loi frappait si ferme, que brisait-il, sinon le fragile, l'artificiel,

l'impossible empire, formé de vingt pièces ennemies, qui ne

demandaient qu'à rentrer dans leur dispersion naturelle?

LIVRE XIII

CHAPITRE PREMIER

LOUIS XI

1461-1463

Ce roi mendiant, si longtemps nourri par le duc de Bourgogne, ramené

sur ses chevaux, mangeant encore dans sa vaisselle au sacre[314], fit

pourtant voir dès la frontière qu'il y avait un roi en France, que ce

roi ne connaîtrait personne, ni Bourgogne, ni Bretagne, ni ami, ni

ennemi.

[Note 314: «Se dire il se soeffre...» Castellain, p. 135, 142. On sent

que, sous cette fausse réserve, le coeur bourguignon tressaille

d'aise.]

L'ennemi, c'étaient ceux qui avaient gouverné, le comte du Maine, le

duc de Bourbon, le bâtard d'Orléans, Dammartin et Brézé; l'ami,

c'était celui qui croyait gouverner désormais, le duc de Bourgogne.

Aux premiers, le roi tout d'abord ôta Normandie, le Poitou, la

Guienne, c'est-à-dire la côte, la facilité d'appeler l'Anglais. Quant

au duc de Bourgogne, son tuteur officieux, il commença par faire

arrêter un Anglais[315] qui venait, sans sauf-conduit royal, négocier

avec lui. Lui-même, il fit bientôt alliance avec les intraitables

ennemis de la maison de Bourgogne, avec les Liégeois.

[Note 315: C'était le duc de Somerset qui débarquait avec toute une

charge de lettres pour les grands du royaume. Il fut pris à table par

l'habile Jean de Reilhac, qui avait rencontré, dépassé le messager du

comte de Charolais; quand ce messager arriva, tout ce qu'il obtint de

Reilhac, ce fut de saluer Somerset. _Bibl. royale, mss. Legrand,

preuves, carton 2, 3 août 1461._ Je dois reconnaître ici, je

reconnaîtrai souvent, mais jamais assez, tout ce que je dois à la

patience de Legrand, dont la volumineuse collection nous permet de

voir ce grand règne en pleine lumière. Malheureusement les pièces

qu'il a recueillies sont des copies souvent très-fautives, dont il

faut chercher les originaux, soit dans la précieuse collection

Gaignières de la Bibliothèque royale, soit au Trésor des chartes, etc.

Pour l'histoire que Legrand a tirée de ces pièces, elle est plus

savante qu'intelligente: elle eût pu néanmoins mieux guider Lenglet et

Duclos. J'aurais voulu attendre les publications, tout autrement

sérieuses, de Mlle Dupont et de M. Jules Quicherat.]

Les grands pleurèrent le feu roi; ils se pleuraient eux-mêmes. Les

funérailles de Charles VII étaient leurs funérailles[316]; avec lui

finissaient les ménagements de l'autorité royale. Le cri: Vive le Roi!

crié sur le cercueil, ne trouva pas beaucoup d'écho chez eux. Dunois,

qui avait vu et fait tant de guerres et de guerres civiles, ne dit

qu'un mot à voix basse: «Que chacun songe à se pourvoir.»

[Note 316: Tannegui Duchâtel (neveu de l'autre), ne trouvant pas la

cérémonie digne de son maitre, y mit du sien trente mille écus. Thuani

Hist. liv. XXVI ann. 1560. Louis XI les lui fit rembourser en 1470;

les mandats subsistent.]

Chacun y songeait sans le dire, mais en prenant au plus vite les

devants près du roi, en laissant là le mort pour le vivant. Celui qui

galopa le mieux fut le duc de Bourbon, qui avait en effet beaucoup à

perdre, beaucoup à conserver[317]; il lui manquait l'épée de

connétable, il croyait l'aller prendre. Ce qu'il trouva, tout au

contraire, c'est qu'il avait perdu son gouvernement de Guienne.

[Note 317: De Bordeaux jusqu'en Savoie, il était chez lui. Duc de

Bourbon et d'Auvergne, comte de Forez, seigneur de Dombes, de

Beaujolais, etc., il était de plus gouverneur de Guienne. Un de ses

frères était archevêque de Lyon, un autre évêque de Liége.]

Les grands s'étaient cru forts, mais le roi, pour leur lier les mains,

n'eut qu'à parler aux villes. En Normandie, il remet Rouen à la garde

de Rouen[318]; en Guienne, il appelle à lui les notables[319]; en

Auvergne, en Touraine, il autorise les gens de Clermont[320] et de

Tours à s'assembler «par cri public,» sans consulter personne. En

Gascogne, son messager, en passant, fait ouvrir des prisons. À Reims,

et dans plus d'une ville, le bruit court que sous le roi Louis, il n'y

aura plus ni taxe ni taille[321].

[Note 318: Dès le 29 juillet fut apportée à Rouen une lettre du roi,

qui confiait la garde de la ville, châteaux et palais, à douze

notables; les lieutenants de Brézé leur remirent les clefs qu'ils

gardèrent jusqu'au 10 octobre, époque des révoltes de Reims, d'Angers,

etc. (Communiqué par M. Chéruel.) _Archives de Rouen, registres du

conseil municipal, vol. VII, fol. 189._]

[Note 319: «Faites assembler tous les habitants, nobles, gens d'église

et autres... De ce que fait aura esté, nous faictes faire réponse par

deux des plus notables bourgeois des principales villes de Guyenne.»

Maubeuge, 27 juillet (Lenglet). La lettre adressée aux gens de Rouen

doit être aussi du 26 ou 27, puisqu'elle arriva à Rouen le 29. Charles

VII était mort le 22. L'arrestation de Somerset est du 3 août.]

[Note 320: Ordonnances, XV, XVIII.]

[Note 321: Voir plus bas les révoltes des villes.--«Ses povres

subjects cuidoient avoir trouvé Dieu par les pieds...» Chastellain.]

Dès son entrée dans le royaume, sur la route, et sans perdre de temps,

il change les grands officiers; en arrivant, tous les sénéchaux et

baillis, les juges d'épée. Il fait poursuivre son ennemi

Dammartin[322], l'ancien chef d'_écorcheurs_, qui avait fait tous les

capitaines royaux, et pouvait tout sur eux. M. de Brézé, grand

sénéchal de Normandie et de Poitou, n'était pas moins puissant du côté

de la mer; lui seul tenait en main le fil brouillé des affaires

anglaises; il avait toujours des agents là-bas qui suivaient la guerre

civile, assistaient aux batailles[323]. Les Anglais l'estimaient,

parce qu'il leur avait fait beaucoup de mal. Il aurait fort bien pu,

se voyant perdu, les faire descendre dans sa Normandie, où il avait à

commandement les évêques et les seigneurs[324].

[Note 322: Voir le beau et naïf récit dans les preuves de Comines, de

Lenglet-Dufresnoy.--Rien de plus curieux. Les sots croient le pauvre

homme décidément à terre, et ils se mettent à piaffer dessus; le

très-fin Reilhac, qui connaît mieux le maître, sait bien que la

rancune cédera à l'intérêt, qu'un homme si utile sera relevé tôt ou

tard; il accueille le messager du proscrit, secrètement, bien entendu,

et sans se compromettre.]

[Note 323: Particulièrement son agent Doucereau, qui fut pris à la

bataille de Northampton. _Mss. Legrand._]

[Note 324: Surtout (selon toute apparence) les évêques de Bayeux et de

Lisieux.--Un de ceux qui poursuivaient Brézé écrit au roi: «Je trouve

par information... que ledit sénéchal a esté en la terre du patriarche

(_évêque de Bayeux_), et que là il y a esté recélé, et que depuis il

s'en est retourné enmy les bois de Mauny, et que là _est venu devers

luy ledit patriarche en habit dissimulé_... Maistre Guy parle du

mariage du filx de M. de Calabre et de la fille de M. de Charolais, et

aussi parle du mariage du filx dudit sénéchal et de la fille de M. de

Croy... (Le sénéchal) s'est adressé au maistre d'escole dudit lieu, et

lui a dit, comme en confession, qu'il estoit le comte de Maulevrier,

et qu'il se estoit eschappé du chasteau de Vernon, mais qu'il ne se

vouloit point monstrer, _tant qu'il eust assemblé ses gens_...» _Bibl.

royale, mss. Legrand, preuves, c. 2; 19 nov. 1461, 9 janvier 1462._]

Il se trouvait justement que l'Angleterre pouvait agir. La rose rouge

venait d'être abattue à Towton; que restait-il à faire au vainqueur

pour affermir la Rose blanche? Ce qui avait consacré la Rouge et le

droit de Lancastre, une belle descente en France. Il fallait seulement

que le jeune Édouard, ou son _faiseur de rois_, Warwick, trouvât un

moment pour passer à Calais. Il n'y eut pas un grand obstacle: le

vieux duc de Bourgogne, hôte et ami d'Édouard, et qui lui élevait ses

frères, eût fait comme Jean sans Peur, il eût réclamé plutôt que

résisté. L'Anglais, tout en parlementant, eût avancé jusqu'à

Abbeville, jusqu'à Péronne, jusqu'à Paris peut-être... Que cette route

des guerres où les haltes s'appellent Azincourt et Crécy, que notre

faible gardienne, la Somme, eût elle-même pour gardien le duc de

Bourgogne, l'ami de l'ennemi, c'était là une terrible _servitude_...

Tant que la France était ainsi ouverte, à peine pouvait-on dire qu'il

y eût une France.

Le roi de ce royaume si mal gardé dehors n'avait lui-même nulle sûreté

au dedans. Il apprit de bonne heure à connaître, non la malveillance

de ses ennemis, mais celle de ses amis. Ses intimes, ceux qui

l'avaient suivi, n'étaient rien moins que sûrs[325]. Ceux qu'il grâcia

à son avénement, les Alençon, les Armagnac, furent bientôt contre lui.

Dès le commencement, et de plus en plus, il sentit bien qu'il était

seul, que, dans le désordre où l'on voulait tenir le royaume, le roi

serait l'ennemi commun, partant qu'il ne devait se fier à personne.

Tous les grands étaient au fond contre lui, et les petits même

allaient tourner contre dès qu'il demanderait de l'argent.

[Note 325: Voir les Preuves de Duclos, IV, 281. On peut tirer la même

induction du rapport d'un agent du roi: «Ledit sénéchal... sçavoit par

eulx toutes nouvelles de vostre maison.» Ibidem. _Eulx_ veut dire ici

le comte du Maine, M. de Chaumont, etc.; mais eux-mêmes ne pouvaient

guère savoir ces nouvelles que par les gens de la maison du dauphin.]

La première charge du nouveau règne, la plus lourde à porter, c'était

l'amitié bourguignonne. Dans ce roi qu'ils ramenaient, les gens du duc

de Bourgogne ne voyaient qu'un homme à eux, au nom duquel ils allaient

prendre possession du royaume. Comment leur eût-il rien refusé?

N'était-il pas leur ami et compère? N'avait-il pas causé avec

celui-ci, chassé avec celui-là[326]?... C'étaient là, sans nul doute,

des titres à tout obtenir; seulement il fallait se hâter, demander des

premiers... Chacun montait à cheval.

[Note 326: L'honnête Chastellain avoue lui-même l'insupportable

exigence des Bourguignons: «Moult en y avoit des pays du duc qui

estoient gens importuns, gens sots et hardis, demandant sans

discrétion... pour aulcune privauté que avoient, chaçant ou _vollant_

aveucques lui...» Chastellain, p. 156.]

Le duc y était bien monté, malgré son âge; il se sentait tout rajeuni

pour cette expédition de France. Il voyait arriver tout ce qu'il y

avait de nobles de Bourgogne et des Pays-Bas; il en venait

d'Allemagne. Ils n'avaient pas besoin d'être sommés de leur service

féodal, ils accouraient d'eux-mêmes. «Je me fais fort, disait-il, de

mener le roi sacrer à Reims avec cent mille hommes.»

Le roi trouvait que c'était trop d'amis, il n'avait pas l'air de se

soucier qu'on lui fît tant d'honneur. Il dit assez sèchement à l'homme

de confiance du duc, au sire de Croy: «Mais pourquoi bel oncle veut-il

donc amener tant de gens? Ne suis-je pas roi? de quoi a-t-il peur?»

Au fait, il n'était pas besoin d'une croisade ni d'un Godefroi de

Bouillon.

La seule armée qu'on risquait de rencontrer à la frontière et sur

toute la route, c'était celle des harangueurs, complimenteurs et

solliciteurs qui accouraient au-devant, barraient le passage. Le roi

avait assez de mal à s'en défendre. Aux uns, il faisait dire de ne pas

approcher; les autres, il leur tournait le dos. Tel qui avait sué à

préparer une docte harangue, n'en tirait qu'un mot: «Soyez bref.»

Il semble pourtant avoir écouté patiemment un de ses ennemis

personnels, Thomas Bazin, évêque de Lizieux[327], qui a écrit depuis

une histoire, une satire de Louis XI. Le malveillant prélat lui fit un

grand sermon sur la nécessité d'alléger les taxes, c'est-à-dire de

désarmer la royauté, comme le souhaitaient les grands. Le roi n'en

reçut pas moins bien la leçon, et pria l'évêque de la lui coucher par

écrit, afin qu'il pût la lire en temps et lieu, et s'en rafraîchir la

mémoire.

[Note 327: «Écrivain, dit fort bien Legrand (_Hist. ms. IV, 9_)

très-envenimé contre Louis XI, et qui, pour ses désobéissances

continuelles, fut obligé de se démettre de son évêché.» Sa chronique

est celle qu'on connaît sous le nom d'Amelgard; c'est ce que doit

prouver M. Jules Quicherat, dans une dissertation encore inédite.

_Bibl. royale, mss. Amelgardi_, n{os} 5962, 5963.]

Le sacre de Reims fut le triomphe du duc de Bourgogne; le roi n'y

brilla que par l'humilité. Le duc, du haut de son cheval et dominant

la foule de ses pages, de ses archers à pied, «avoit la mine d'un

empereur»; le roi, pauvre figure et pauvrement vêtu, allait devant,

comme pour l'annoncer. Il semblait être là pour faire valoir par le

contraste cette pompe orgueilleuse. On démêlait à peine les nobles

Bourguignons, les gras Flamands, enterrés qu'ils étaient, hommes et

chevaux, dans leur épais velours, sous leurs pierreries, sous leur

pesante orfévrerie massive. En tête, à la première entrée, sonnaient

des sonnettes d'argent au col des bêtes de somme, habillées

elles-mêmes de velours aux armes du duc; ses bannières flottaient sur

cent quarante chariots magnifiques qui portaient la vaisselle d'or,

l'argenterie, l'argent à jeter au peuple, et jusqu'au vin de Beaune

qui devait se boire à la fête[328]. Dans le cortége figurait, marchant

et vivant, le banquet du sacre, petits moutons d'Ardennes, gros boeufs

de Flandre; la joyeuse et barbare pompe flamande sentait quelque peu

sa kermesse.

[Note 328: Ces détails et tous ceux qui suivent sont tirés de

Chastellain. Il s'excuse à chaque instant avec une modestie amusante

(p. 148, 154) de parler de ces belles choses: il baisse les yeux

hypocritement. Mais on voit bien que le grand chroniqueur est ébloui,

comme le peuple.]

Le roi, tout au revers, semblait homme de l'autre monde. Il se

montrait fort humble, pénitent, âprement dévôt. Dès minuit, la veille

du sacre, il alla ouïr matines, communia. Le matin il était au choeur,

il attendait la sainte ampoule qui devait venir de Saint-Remi,

apportée sous un dais. À peine sut-il qu'elle était aux portes, vite

il y courut, «et se rua à genoux.» À deux genoux, mains jointes, il

adora. Il accompagna le saint vase jusqu'à l'autel, et «il se rua

encore à genoux.» L'évêque de Laon le relevait pour la lui faire

baiser, mais trop grande était sa dévotion, il restait sur les genoux,

toujours en oraison, les yeux fixés sur la sainte ampoule.

Il endura en roi chrétien tous les honneurs du sacre. Les pairs

prélats et les pairs princes l'ayant placé entre des rideaux, il fut

dépouillé, puis, dans sa naturelle figure d'Adam, présenté à l'autel.

«Il s'y rua à genoux,» et reçut l'onction des mains de l'archevêque;

il fut, selon le rituel, oint au front, aux yeux, à la bouche, de plus

au pli des bras, au nombril, aux reins. Alors ils lui passèrent la

chemise, l'habillèrent en roi et l'assirent sur son siége royal.

Ce siége était élevé à la hauteur de vingt-sept pieds. Tous se

tinrent un peu en arrière, sauf le premier pair, le duc de Bourgogne:

«Lequel lui assit en tête son bonnet; puis il prit la couronne, et la

levant en haut à deux mains afin que tout chacun la vît, la soutint un

peu longuement au-dessus de la tête du roi, puis lui assit bien

doucement au chef, criant: «Vive le roi! Montjoie Saint-Denis!» La

foule cria après le duc de Bourgogne.

Toute la cérémonie se faisait par le duc de Bourgogne, «comme de le

mener à l'offrande, de lui ôter et remettre sa couronne à l'heure du

lever-dieu, puis de le descendre en bas et le ramener au grand-autel.»

Longue et laborieuse cérémonie; le plus pénible, c'est que le roi,

voulant faire des chevaliers, dut l'être d'abord de la main de son

oncle. Il fallut qu'il se mît à genoux devant lui, qu'il reçût de lui

le coup de plat d'épée... «Le roi enfin se tanna.»

Au banquet, il dîna couronne en tête; mais comme cette couronne du

sacre était large et ne tenait pas juste, il la mit tout bonnement sur

la table, et, sans faire attention aux princes, il causa tout le temps

avec Philippe Pot, qui était au dos de sa chaise, un gentil et subtil

esprit. Cependant à grand bruit arrivèrent, au travers du banquet, des

gens chargés qui portaient des «nerfs, drageoir et tasses d'or;»

c'était le don que faisait le duc de Bourgogne pour le joyeux

avénement. Il ne s'en tint pas là; il voulut faire hommage au roi de

ce qu'il avait au royaume, et promit service même pour ce qui était

terre d'Empire[329]. Il risquait peu de faire hommage à celui chez qui

il avait garnison si près de Paris.

[Note 329: «... Vous en promets obéissance et service, et

non-seulement d'icelles, mais de la duchié de Brabant, de Luxembourg,

de Lauthrich, Limbourg, de la comté de Bourgoingne, de Haynault, de

Zélande, de Namur et de toutes les terres, lesquelles ne sont point du

royaulme de France, et que je ne tiens point de vous.» Jacques Du

Clercq, liv. IV, c. XXXII.]

Et Paris même n'était-il pas à lui? Quoiqu'il n'y eût pas été depuis

vingt-neuf ans, le vieux quartier des halles, où il avait son hôtel

d'Artois, ne l'avait jamais oublié. À l'entrée, un boucher lui cria:

«Ô franc et noble duc de Bourgogne, soyez le bienvenu en la ville de

Paris! il y a longtemps que vous n'y fûtes quoiqu'on vous ait bien

désiré.»

Le duc fit justice à Paris par son maréchal de Bourgogne, et sans

appel; mais il fit bien plus grâce et plaisir. Il donna tant à tant de

gens, qu'on aurait dit qu'il était venu acheter Paris et le royaume.

Tous venaient demander, comme si Dieu fût descendu sur terre.

C'étaient de bonnes dames ruinées, des églises en mauvais état, des

couvents de Mendiants, tout ce qu'il y avait de souffreteux chez les

nobles et les gens d'église. On voyait comme une procession à la porte

de l'hôtel d'Artois; à toute heure, table ouverte, et trois chevaliers

pour recevoir tout le monde honorablement. Cet hôtel était une

merveille pour les meubles, la riche vaisselle, les belles

tapisseries. Le peuple de Paris de toute condition, dames et

damoiselles, depuis le matin jusqu'au soir, y venait à la file,

voyait, béait... Il y avait, entre autres choses, la fameuse

tapisserie de Gédéon, la plus riche de toute la terre, le fameux

pavillon de velours, qui contenait salle, vestibule, oratoire et

chapelle.

Toutes ces magnificences flamandes étaient trop à l'étroit; il fallut,

pour déployer la splendeur de la maison de Bourgogne et des princes du

Nord, un grand et solennel tournoi. Rare bonheur pour les Parisiens.

Le duc de Bourgogne y enleva les coeurs. Au départ de l'hôtel

d'Artois, son cheval n'étant pas prêt, il monta sans façon sur la

haquenée de sa nièce, la duchesse d'Orléans, ayant sa nièce derrière

lui, mais devant (le joyeux compère) une fille de quinze ans, qui

était à la duchesse et qu'elle avait prise pour sa jolie figure.

Histoire de France 1440-1465 (Volume 7/19) · 第 13 / 22 段